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L'ailleurs chez soi : tourisme de proximité et exotisme à domicile


par Franck Michel


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L'image de la France - donc Paris... - en Asie

En haut - Thaïlande: banderolle promotionnelle, frontière birmano-thaïlandaise

A droite - Inde: modeste réplique de le Tour Eiffel à Mount Abu

 

Cet article est dédié à Georges CAZES

 

" Combien de kilomètres a-t-il fallu que nous fassions pour nous sentir enfin au seuil de l'exotisme? "
Michel Leiris

 

Le tourisme de proximité et l'exotisme à domicile répondent en partie au malaise actuel de notre civilisation des loisirs, aux interrogations qui taraudent nos (mauvaises) consciences, aux conséquences de nos vies trop réglées en fonction de l'idéologie du travail elle-même légitimée par le désir frénétique mais toujours inassouvi de consommation. La fin des voyages (lointains) ne serait-elle pas en train de justifier l'émergence d'une autre faim du tourisme (plus proche) ?

Crises économique, écologique, géopolitique, et mutations sociales obligent, le tourisme actuel se cherche de nouvelles issues. Parmi elles, le tourisme de proximité a le vent en poupe ces dernières années, sans pour autant reléguer aux oubliettes du voyage l'indispensable quête d'exotisme et d'authenticité. Devant une certaine banalisation et uniformisation - même superficielle - du monde, mais plus encore en raison des prouesses technologiques, informatiques et médiatiques de cette dernière décennie, les candidats au voyage lointain - souvent cher et de plus en plus compliqué dans un univers mondialisé où le temps n'est pas seulement de l'argent mais aussi scrupuleusement compté - reportent ou annulent leurs rêves d'ailleurs pour privilégier des territoires plus proches. Ces nouveaux espaces à (re)découvrir ne sont pas forcément connus, mais déjà moins inconnus que ces destinations éloignées pour lesquelles la surinformation dont nous disposons ne suffit plus pour séduire ou rassurer les visiteurs potentiels. Comme autrefois d'aucuns revendiquaient haut et fort " small is beautiful ", beaucoup misent aujourd'hui - certes plus discrètement - dans un tourisme de proximité, nourri au Slow Food & Travel, en estimant que le bonheur est dans le pré du voisin plutôt qu'au fond d'une vallée andine ou népalaise, et qu'il se niche peut-être dans les traits du paysan local ou dans le charmes des maisons traditionnelles de nos propres Anciens…

Ce " tourisme à visage humain ", à faible empreinte écologique, laisse par conséquent supposer qu'il avait, ce même tourisme, dans l'inégalité et la douleur des rapports Nord-Sud tout comme dans l'impossibilité de gérer une altérité saine et durable, perdu à la fois sa vertu illusoire et le sens de ses missions universalistes si typiquement occidentales. Des périples pour lesquels l'échange et la rencontre en chemin auraient dû façonner un " nouvel ordre mondial touristique ", vecteur, comme il est d'usage de dire, de prospérité et de paix pour tous. On en est loin et même l'OMT n'ose plus sérieusement clamer que le tourisme permettra d'éradiquer la pauvreté ou d'offrir aux pays démunis ce fameux " passeport pour le développement " aussi vanté par les uns qu'attendu en vain par les autres depuis trois décennies. Et c'est en partant des décombres du tourisme international et d'un constat accablant de l'état de la planète que les touristes actuels entendent se rediriger vers des cieux plus cléments, plus compréhensibles, plus accessibles. Géographiquement, culturellement, linguistiquement et religieusement. A l'ère des réseaux, d'Internet et du numérique à tout-va, la tranquillité, la simplicité, la sincérité représentent les nouvelles valeurs " refuges " pour une clientèle en panne de modèles et de projets, mais toujours en quête d'imaginaires et de rêves.


L'ailleurs sur place et le tourisme autrement

Qu'on le veuille ou non, le tourisme a uniformisé une bonne partie de la planète, l'industrie des loisirs a modelé l'offre et la demande, les rites et les pratiques vacancières. Plus on couche dans des établissements étoilés moins on dormira à la belle étoile. Et si le ciel est partout différent, les chambres d'hôtels se ressemblent presque partout. Beaucoup de touristes s'interrogent sur le bien-fondé de s'envoler au bout du monde pour retrouver le même univers qu'au coin de la rue. Plus que jamais aussi, l'ailleurs est à portée de main ou de clic. Avec une marchandisation du voyage et une folklorisation des cultures devenues évidentes, l'esprit de découverte tout comme l'émotion de la rencontre ne sont souvent plus au rendez-vous. Ne restent alors que les pleurs et les leurres. Le décor et l'exotisme de façade ne suffisent plus à masquer le vide, à cacher le manque. Nos contemporains souhaitent à nouveau renouer avec le lien social, ils entendent délaisser l'artificialité pour mieux retrouver l'authenticité, tant dans le regard projeté sur le monde que dans les relations avec l'homme et la nature.

Pour voyager en toute liberté, il importe préalablement de se libérer du voyage sur-organisé et de ne pas se tromper de voyage. De nombreux touristes aspirent à prendre les rênes de leurs tribulations, ils souhaitent partager et vivre des expériences au plus près des habitants, qu'ils soient Masaïs ou Hmongs, Bretons ou Corses. Il s'avère que ce périple expérimental a plus de chance - ne serait-ce que sur les plans culturels et linguistiques - de réussir avec les seconds qu'avec les premiers, sans oublier - détail essentiel - que les coûts écologique et financier des deux formes de voyage ne sont pas comparables. A cela s'ajoutent encore une dose bienvenue de bonne conscience à moindre frais et la possibilité de partager - en famille ou avec des amis - ce type de rencontre avec des gens intimes au cœur d'un territoire proche. L'exotisme n'atteint sans doute pas la même intensité mais cela est loin d'être certain car la profondeur de la relation n'est pas du même ordre : savourer du cidre breton ou de la charcuterie corse avec des hôtes en écoutant des histoires locales du " pays " risque fort d'être une expérience plus chaleureuse et authentique d'un plat de nouilles partagé en silence dans une cabane hmong où toute communication avec les hôtes passe obligatoirement par le filtre d'un guide local, intermédiaire indispensable mais aussi souvent maître absolu dans le rapport entre autochtones et visiteurs. L'authenticité " réelle " en prend en sacré coup, et le voyage au cœur du réel peut se transformer en un spectacle de foire où le folklore et le virtuel se débrouillent pour sauver la prestation touristique proposée à des clients plus ou moins floués.

Les touristes de proximité ne rechignent absolument pas les activités ou animations touristiques mais en général ils ne veulent plus laisser un tour opérateur remplir leur emploi du temps à sa guise. Se réapproprier l'espace-temps du voyage, et reprendre en main les destinées de leurs vacances, sont des priorités pour nombre de touristes qui, parfois après d'amères aventures lointaines, se recentrent sur le proche et le connu. Le familier soudain recèle d'insondables mystères. D'une certaine manière, émerge aujourd'hui de la part du touriste dit de proximité une volonté claire de s'affirmer comme un " consom'acteur du voyage ", dans le respect du lieu et de ses habitants, et non plus comme un consommateur passif de circuits touristiques, certes à forte attractivité en termes d'images et de dépaysement, mais entièrement prémâchés et donc finalement bien moins excitants que prévus. N'oublions pas, comme l'a bien rappelé le Norvégien Arild Molstad, que le tourisme est une activité économique redoutable et non pas une œuvre de charité à vocation humaniste : " Le but du tourisme aujourd'hui est avant tout d'être financièrement rentable et ce, aussi vite que possible ". En effet, cette obsession des opérateurs de ce secteur volatile à toujours vouloir gagner le maximum d'argent en un minimum de temps est la racine du problème qui non seulement rend un " développement durable " du tourisme quasiment impossible mais éloigne également, peu à peu, les visiteurs des formules classiques proposées par les voyagistes.

La volonté de se replier sur ses terres, de vouloir redécouvrir sa langue, sa culture, sa géographie et son histoire, bref de re-fréquenter son propre territoire ou celui du voisin, n'est pas non plus exempt de contradictions, voire d'effets collatéraux indésirables ou négatifs. La légitime soif d'identités ne doit pas virer à la discutable bataille identitaire, et le regard porté sur l'altérité doit se garder de déraper pour ne pas stigmatiser davantage ces " étranges étrangers " présents dans la cité comme à la campagne. De même, un autre danger persiste avec ces nouvelles formes de mobilités vacancières à domicile, à savoir le risque de voir réapparaître les infâmes " zoos humains ". Ces derniers surgissent lorsque les sédentaires ne voyagent pas, plus ou peu. Cela risque fort d'être le cas ces prochaines années. Bien-sûr, le décor planté lors de la période coloniale et les sauvages-primitifs d'antan devenus " premiers des bons sauvages " ne seront pas montrés comme au XIXe siècle ou même comme en 1931 (où, rappelons-le, 33 millions de visiteurs se sont pressés pour se frotter à l'exotisme à l'Exposition coloniale à Paris). Ces " peuples premiers, proches de la nature, fiers et attachés aux traditions " ne seront donc pas montrés de manière dégradante mais fascinante, en insistant cependant, lourdement, sur ce qui les distinguent de nos sociétés et non pas ce qui les en rapprocheraient. Un discours essentialiste qui sépare plus qu'il ne relie les humains - le fameux Eux et Nous - aux relents paternalistes et coloniaux, propice à satisfaire et rassurer une clientèle de visiteurs, certes éprise d'exotisme facile mais aussi inquiète du déclin de la France (et de l'Europe) dans le monde. Ailleurs comme ici, montrer aux visiteurs et/ou visités qu'ils sont très différents de nous revient surtout à leur expliquer qu'ils ne seront jamais comme nous. L'essentiel pour nos habitants et nos touristes dits de proximité consiste à ne pas confondre l'ouverture à l'Autre et l'enfermement folklorique : la première élargit l'horizon, le second interdit la rencontre.

Fin 2010, à la faveur de l'actualité cinématographique, revenons un instant à l'histoire européenne de la représentation de l'Autre : le sublime film d'Abdellatif Kechiche, Vénus noire - qui retrace le parcours cauchemardesque de Saartjie Baartman, alias la fameuse " Vénus hottentote " -, nous éclaire non seulement sur la soumission et l'exploitation de la femme mais plus encore il nous interpelle en décryptant le refus flagrant de la différence par la société occidentale. Le film montre aussi que le terrible " sauvage " est une fiction, qu'il n'existe pas : la preuve en est que la Vénus noire joue à être " une sauvage en cage " et demande pour cela à être payée pour sa prestation. Comme tout bon comédien. Ces dits sauvages sont déjà de vrais acteurs… tout comme le seront, presque deux siècles plus tard, les " nouveaux sauvages " - mais " derniers Mohicans ", qu'ils soient Papous, Pygmées, Bochimans, Mentawaïs ou Massais - que verront, visiteront et filmeront les touristes actuels. On le voit, on le sait, il faut assouvir la curiosité du spectateur et/ou voyageur : il faut payer le sauvage d'antan tout comme l'autochtone des tropiques pour le rendre réel, le faire exister, pour l'animer en quelque sorte… En France, les sinistres zoos humains de la première partie du XXe siècle ont comblé le besoin de dépaysement et d'exotisme, tout en instruisant d'une manière évidemment orientée la jeunesse et en stimulant les imaginaires et fantasmes du voyage vers les lointaines colonies. Ils proposaient à l'époque une " spectacularisation " de l'Autre à l'origine de nombreux stéréotypes encore actuels. Le dimanche, on allait alors au Jardin zoologique d'acclimatation comme aujourd'hui on va regarder un documentaire de voyage à la télévision ou sur Internet… Quelle différence entre le sauvage quasi nu que les Français allaient " dévisager " en famille au parc-zoo dans les années 1930 et ces autres Français, ex-touristes désargentés d'aujourd'hui, qui sont friands des émissions plus ou moins accablantes, allant au mieux de En terre inconnue chez les Himbas ou chez les Nenets, au pire à l'émission débile de téléréalité La ferme célébrités en Afrique…

Les clichés, qu'ils soient sur-positivés (rousseauistes) ou méprisants (néo-colonialistes), restent rigoureusement les mêmes. En un siècle, les avancées dans les humanités n'arrivent pas aux chevilles des progrès technoscientifiques… Les préjugés surtout ont la vie dure. Le discours dominant touristique n'échappe pas à cette logique mentale, et les pratiques des touristes s'inscrivent en général - plus ou moins inconsciemment - dans les pas de leurs prédécesseurs. Jadis comme aujourd'hui, du traditionnel zoo humain au moderne spectacle de téléréalité, c'est toujours le voyeurisme qui se construit et s'impose : le souci majeur qui perdure dans cette perpétuation du regard sur l'Autre est l'indécrottable croyance qu'il existerait une frontière infranchissable entre le Nous et le Eux. Appliquée au tourisme, cette perception de l'altérité où se mêlent sentiment de supériorité et rejet des différences, continue de régir certaines " rencontres " avec les cultures visitées. Qu'elles se veulent médiatiques ou touristiques. Il n'est donc pas malvenu de parler dans certains cas du tourisme international comme d'une forme, nouvelle et pacifique, de colonialisme, en dépit de l'air du temps qui n'est pas propice à ces nécessaires remises en cause.

Lorsque l'authenticité est reconstruite, instrumentalisée dans un but politique ou mercantile, réinventée dans les lieux exotiques reculés, pourquoi encore se déplacer si loin ? Ne vaut-il pas mieux " voir " ou plutôt " revoir " les manifestations de cette authenticité à travers des documentaires historiques, ethnologiques, scientifiques, des spectacles d'arts visuels " vivants ", des expositions muséographiques, des festivals musicaux ou des festins gastronomiques, etc. Existe-t-il encore, s'interrogent certains voyageurs avant d'investir dans un forfait voyage, une " vraie " différence entre un village dogon traversé par des touristes français qui vont déguster un plat local chez des paysans maliens transformés pour l'occasion en figurants de leur propre culture et un village dogon reconstitué et exposé au centre d'un écomusée dans un village en France avec des visiteurs qui pourront voir des artisans maliens s'activer pour faire partager leurs traditions villageoises ? Si le premier voyage est plus élitiste et plus coûteux que le second, en revanche rien ne laisse présager que le premier voyage soit au final plus authentique que le second, même si ce sont peut-être des Dogons du Mali résidant à Paris qui seront ou plutôt interpréteront les artisans-acteurs dans les pièces prévues de l'écomusée... L'exploitation, l'instrumentalisation et domination ne sont pas forcément plus évidentes dans le second cas que dans le premier : c'est d'abord une situation singulière et chaque cas doit être traité de manière spécifique. Le meilleur peut facilement côtoyer le pire. Il demeure que, souvent encore - par exemple à Port Saint-Père, près de Nantes, en 1994 ou à Hambourg en 2005 - des " spectacles " culturels et artistiques continuent à ressembler étroitement aux " expositions de villages nègres " des années 1920-30. La question du savoir apparaît ici décisive et une éducation du regard, tout comme une éducation au voyage, pourront progressivement modifier les mentalités et ainsi permettre de mieux lutter contre le racisme et les discriminations. En 2010, des initiatives originales, décomplexées de ce passé qui ne passe pas, prennent forme. Ainsi en Ardèche, le voyagiste Point Afrique propose-t-il à ses clients, pour la période estivale, des séjours en hébergements traditionnels africains. Il s'agit d'un " camp africain " où l'on trouve plusieurs styles d'habitat : cases songhoy du Mali, paillotes haoussas du Niger, tentes de toile de Mauritanie. Au menu, des produits " locaux " africains, ateliers artisanaux, conteurs, griots, musiciens… Une manière, pour les touristes, de vivre et découvrir les cultures africaines sans devoir franchir le " Mur Méditerranée "…

Sur une planète devenue difficile à parcourir - pour des raisons surtout économiques, sanitaires et sécuritaires - la sensation et l'émotion importent davantage que la réalité, pas toujours très belle à voir d'ailleurs. A l'heure des scanners corporels installés dans les aéroports de Londres ou de Paris vers de destinations " à risque ", des voyageurs peu disposés à dévoiler leur anatomie refusent d'embarquer… Combien de touristes reviennent déçus d'un circuit pour lequel ils ont eu l'impression d'avoir été trompés ? Les Pygmées, les Masaïs, les Inuits, les Navajos, les Papous, etc., n'étaient-ils pas les dociles figurants d'un spectacle touristique bien préparé par l'agence de voyage et ses agents locaux ? On notera d'ailleurs qu'en raison d'une forte médiatisation pour le moins discutable (via certaines émissions télévisées notamment) qui souvent prépare le terrain à de futures expéditions touristiques, des autochtones se transforment rapidement en de formidables acteurs - et metteurs en scène - de leur propre culture… Déjà, durant toute la période de la Troisième République en France, les " sauvages " exhibés dans les zoos humains étaient mal payés pour grimper dans les arbres et grogner comme des singes, bref ils étaient tellement bons comédiens que les visiteurs repartaient du zoo persuadés de l'existence de ces " authentiques " sauvages… Le succès des zoos humains a permis partout en Occident de passer du racisme scientifique au racisme de masse, une transformation opérée avec le concours des champs économiques et politiques. Avec aussi de terribles conséquences, parmi lesquelles celles de mettre sur les routes du monde de nombreux explorateurs et aventuriers nourris aux idéaux de la colonisation et persuadés de la supériorité de l'homme blanc. Le voyage lointain permet au fantasme de la sauvagerie et autre primitivité de perdurer au-delà des limites de l'Histoire. Ne plus partir aujourd'hui reviendra-t-il à revoir ces " autres " comme hier ?

Aujourd'hui, tous les touristes ne sont pas dupes, et devant cet exotisme de masse qui se dévoile aisément sur les grand et petit écrans, d'aucuns préfèrent dorénavant rester à la maison, enfin " chez eux ", sur leur territoire, dans leur pays, région ou terroir… Avec, pour certains, la possibilité de retrouver le " bon sauvage " près de leur cheminée, en train de conter sa culture, ou aux fourneaux en train de leur préparer une recette exotique, etc. Expérience originale, le journaliste Marc Dozier a invité ses deux amis de Papous de l'ethnie Huli, Mundiya et Polobi, à découvrir la France. Il en sortira en 2008 un film documentaire, L'exploration inversée, où pour une fois les hôtes français - et leurs rites étranges - sont décrits par les deux touristes papous. Ces derniers traversent et visitent la France mais ils sont en fait également, ne serait-ce que par leur apparence ou avec leurs parures arborées, " visités " par des Français plus autochtones que jamais.

Ce personnage exotique qu'on admire et qu'on recherche n'est évidemment pas à confondre avec cet autre exotique - indésirable, lui - qu'on méprise et qu'on rejette, à savoir le réfugié, l'exilé, l'immigré… Car le premier bon sauvage (potentiel " immigré choisi ") est " avec " (sa culture, sa langue, ses rituels, ses costumes, sa musique, etc., même si le tout est éventuellement folklorisé), tandis que le second mauvais sauvage (potentiel " sauvageon ") est " sans " (papiers, abri, travail, argent, etc., même si rien n'est ici folklorisé). C'est l'épreuve du réel qui perturbe, inquiète et désintéresse nos contemporains d'abord à la recherche de dépaysement et ensuite de divertissement. La connaissance, bon prétexte, viendra seulement par la suite, peut-être. Au total, ce qui embarrasse c'est la mixité, le métissage, bref l'idée même du mélange. Le voyeurisme touristique préserve de ce doux métissage perçu comme une menace, il met à distance le sujet désiré. Mais l'immigré gêne car il est là, au milieu de tous, et personne ne sait s'il repartira un jour.

D'un exotisme à l'autre, le tourisme recycle toute culture et l'Autre dans l'Ailleurs peut aussi être remplacé par le Même dans l'Histoire. Tout comme l'espace, le temps sépare du présent. Au cœur des campagnes françaises, les touristes (locaux ou non) se pressent pour aller admirer un spectacle médiéval - par exemple un tournoi de chevaliers - dans un lieu-décor avec costumes d'époque et beau château classé au patrimoine, même les spécialités culinaires d'antan font de nouveau recettes... Pourquoi n'en serait-il pas pareil pour des événements (festivals, pèlerinages, rituels, etc.) en provenance des terres exotiques et lointaines ? Les touristes " exotiques " pratiquent d'ailleurs déjà cela dans leurs propres territoires-terroirs : en Malaisie, les touristes chinois ou autochtones visitent la " petite Venise " de Colmar (avec maisons typiques alsaciennes à colombages, etc.) comme s'ils y étaient ; en Chine, une ville " nouvelle " a même investi dans un urbanisme parisien - avec petite Tour Eiffel et autres effets - pour donner l'illusion aux classes moyennes - incapables pour l'heure de se payer un voyage en Europe - qui emménagent dans ce quartier d'être dans une " authentique " atmosphère parisienne… Jean Baudrillard avait déjà montré avec justesse comment une société vouée corps et âme à la consommation entrait dans une " ère de la simulation " puis, à sa suite, Umberto Eco a analysé le faux qui, au sein de nos sociétés, prend parfois la place du réel au point que les deux se confondent au risque de brouiller nos repères. Et nos destinations exotiques aussi.

En 2010, deux exemples parmi beaucoup d'autres viennent ici illustrer le fait que notre planète des loisirs menace bien demain de devenir trop fade pour des touristes en attente d'émotions et d'authenticité sans cesse renouvelées. Sur Copacabana, la célèbre plage de Rio, on ne trouve plus de noix de coco fraîches à la vente ; désormais Cariocas et touristes doivent se contenter du lait de coco en boîte. Une aubaine pour les industriels qui sous prétexte de " nettoyer " la ville pour la Coupe et les JO à venir font des affaires. La funeste centrale nucléaire de Tchernobyl vient de devenir un " nouveau site touristique " (à la fois industriel et de mémoire) qui attire pour l'instant surtout des voyageurs-voyeurs avides de sensations et d'odeurs fortes…

A l'heure de l'hyper-information en continu, nous ne devenons non plus seulement dépendants de nos fournisseurs d'informations mais aussi des nouvelles autoroutes du voyage. Le voyage se voit ainsi repensé à l'aune d'un monde en mouvement, qu'il soit aux mains des multinationales du tourisme qui nous transportent de camp en camp, ou aux mains des professionnels du virtuel dont le pouvoir de séduction n'a plus de limites… Pierre Gras écrit dans ce sens : " Bientôt on pourra peut-être se passer d'un voyage - sûrement compliqué, risqué pour la santé ou éventuellement pour notre portefeuille - grâce à la modélisation des sites et aux simulations 3D (comme on le fait déjà pour la visite des Pyramides d'Egypte ou du musée du Louvre), voire grâce à des récits des voyages numériques pré-intégrés : l'Australie comme si on y était, mais sans les crocodiles ni les mille kilomètres de désert entre deux villes ".

L'engouement présent pour un tourisme de proximité est donc explicable à partir de plusieurs facteurs qui souvent se complètent :

- une tendance actuelle, voire une mode touristique, qui est apparue voilà déjà une quinzaine d'années à la faveur de l'essor d'une autre mode, celle du " bobo-bio-écolo ". En effet, les " bourgeois-bohèmes ", catégorie de la population occidentale plutôt aisée et éduquée, grande consommatrice de voyages - notamment dits durables, éthiques, écotouristiques, voire solidaires - sont attirés par des produits touristiques originaux et innovants : tourisme à la ferme, circuits à thèmes, écolodges, ethnotourisme… Quête d'une meilleure qualité de vie au quotidien.

- une nécessité actuelle liée à la crise économique, notamment pour les classes moyennes, qui pousse de nombreux ménages à reporter ou annuler certains voyages lointains exotiques, et donc les invite à imaginer puis concrétiser d'autres alternatives, y compris un tourisme de proximité où il serait possible d'avoir accès à des manifestations exotiques ainsi qu'à des " découvertes " d'autres cultures… Quête de dépaysement accessible pour (presque) tous.

- une volonté actuelle de retrouver ses racines, de redécouvrir son territoire, avec ses fêtes locales, sa campagne et son patrimoine régional, ses spécialités culinaires, etc. Une envie de renouer avec son histoire - locale et familiale - et de ressouder la communauté autour de valeurs communes et d'une identité locale forte qui hélas parfois peut aussi virer à l'identitaire, au repli et à la fermeture aux autres… Quête de repères stables dans un monde qui ne l'est plus.

- une envie d'évasion, avec le recours au fantasme du nomadisme, mais également de la liberté et de l'autonomie. Un véritable nomadisme de pacotille vient ainsi répondre à cette demande qui s'explique par un enfermement sociétal (surtout liée au monde du travail en sursis et à l'impossibilité de se projeter dans l'avenir). Quête d'un autre monde, meilleur et plus juste.

 

Le nomadisme de bazar et le terroir-caisse en vogue

Dans ce contexte de renouveau de l'idée de voyage voire de vacances, l'offre d'hébergement et les activités touristiques aujourd'hui proposées se doivent d'être originales et de s'inscrire nettement dans une démarche de développement durable. Les clients vont loger dans les arbres, dans une yourte, dans un tipi, dans une roulotte, à bord d'une péniche ou même dans un phare. L'envie de dépaysement est réel pour les voyageurs et il existe de plus en plus d'alternatives aux traditionnelles nuitées (hôtels, gîtes, camping). Les désirs d'ailleurs des touristes restent essentiels même à domicile. Ils recherchent donc des émotions fortes au parfum authentique, des sensations inédites qui rompent avec la banalité du quotidien, un sentiment d'être transportés au bout du monde voire dans un autre monde (le succès du récent film Avatar est à ce sujet éclairant)… Ainsi, dans la Sarthe, les touristes peuvent-ils vivre à l'heure amérindienne dans un village dont l'appellation indique la quête fondamentale de nos contemporains : le bonheur de vivre… Voici comme se présente cette offre : " Si vous souhaitez comprendre ce que le terme s'évader veut réellement dire, venez en Pays de Loire pour vivre une nuit ou le temps d'un week-end au village indien du Bonheur de Vivre ! Vous y rencontrerez Jean et Katy, tombés amoureux de la culture amérindienne, qui vous la feront découvrir avec plaisir et passion. Vous apprendrez à travers ce lieu insolite, à découvrir les véritables natifs d'Amérique du Nord et qui sait, peut-être vous prendrez-vous, vous aussi, pour un guerrier Lakota. Un voyage dans la culture amérindienne qui restera dans vos mémoires et que vous pourrez renouveler à loisir dans ce coin d'Amérique au cœur des Pays de la Loire " (extrait d'un site Internet, consulté en 2010, faisant la promotion de la structure). Ce qui se fait ici dans l'ouest de la France - avec pour infrastructure 18 tipis aménagés et au programme une initiation au mode de vie des Sioux - n'est plus une exception, des séjours sous yourtes et tipis sont de plus en plus en plus nombreux en France. Bien d'autres initiatives plus ou moins alternatives existent et complètent cette offre de yourtes et de tipis, pionnière en matière d'hébergement alternatif. On peut dormir en hauteur dans les arbres, dans la Creuse ou ailleurs, nuits dans un hamac, dans une sorte de cocon, dans une cabane, l'offre est variée. Certains préféreront séjourner à bord de roulottes à la recherche d'un sentiment de liberté perdue, lors de circuits réellement itinérants ou en " roulottes de campagne " pour les nomades de tendance " villégiateurs "… Les sédentaires aspirent toujours plus à un mode de vie en partie nomade, même si cela reste souvent symbolique ou superficiel. Le Canal du Midi offre aux clients marins pour un brin des séjours sur une péniche à toute petite vitesse. On peut encore dormir dans un phare… mais uniquement pour les fonctionnaires du Ministère de l'Equipement, mais pour combien de temps ? Le tourisme a cela de fabuleux c'est qu'il permet d'imaginer, ici ou là, des reconversions parfois étonnantes et souvent réellement profitables aux habitants. En Croatie, plus d'une douzaine de phares peuvent déjà être louées pour des séjours touristiques ; en Finlande, les séjours dans des " palaces de glace ", lovés dans des igloos luxueusement arrangés, sont à la mode, etc.

Sur le même plan que le voyage-consommation, la commercialisation à grande échelle du nomadisme - et de la philosophie qui le sous-tend - a commencé depuis environ une décennie. Elle n'est pas vraiment neuve - la récupération de l'idée nomade a puisé dans les désillusions de mai 68 et dans la mythologie romantique des fiers peuples nomades - mais elle s'est récemment largement répandue à tous les pans de la société. En érigeant la mobilité comme norme, le nomadisme contemporain envahit tous les aspects de la vie quotidienne, de la vie normale. Le nomadisme est non plus seulement à la mode, il suit et devient la mode elle-même. En un mot, il est tendance. Le nomadisme immobile ou le nomadisme à domicile est la preuve que l'idée - et non la pensée - nomade, nourrie d'un imaginaire savamment entretenu par les médias, imprègne désormais les habitudes des sédentaires les plus convaincus.

L'actuelle vogue du nomadisme à domicile n'est pas sans rapport avec les nouveaux modes de consommation des voyages. Désormais, même si touristes riment toujours avec sans risques, l'improvisation et l'aléatoire prennent davantage de place dans notre quotidien que le prévisible et l'organisation planifiée. Nous nous dirigeons inexorablement vers une société à vivre et non plus vers une société à produire, au sein de laquelle nous serons appelés à inventer et à commercialiser de nouveaux temps libres. Mais pourquoi donc s'acharner à calquer le vivre sur le travailler, le loisir sur le labeur ? En matière de voyage, le nomadisme est réinventé pour répondre aux nouvelles demandes - exigences plutôt (le client est roi…) - de la part de la clientèle touristique : un voyagiste, le bien nommé Nomade, propose en complément de ces circuits classiques sur les lointaines terres nomades - Mongolie, Kirghizie, Tibet - la possibilité d'aller se nomadiser dans un campement mongol en Aubrac.

Prenons deux autres exemples, tirés pour le premier dans la presse d'opinion (L'Express), pour le second dans la presse féminine (Avantages). A la fin du mois de mai 2002, L'Express propose un dossier sur les " nomades chics ". Dans l'éditorial, on peut lire toute l'évolution du sens du voyage aux yeux des Français : " Les terrains de golf menacent aujourd'hui les allées boulistes et c'est désormais dans le parc des châteaux qu'on gare sa BMW ou son camping-car dernier cri. Pour s'élancer ensuite, en roulotte gitane, sur les chemins du sud de la France dans un périple mi-bobo, mi-bohême. A moins de débarquer, en aventurier de luxe, version faune et fashion, avec bagages monogrammés, dans des lodges africains tout droit sortis des magazines de déco pour sabler le champagne devant la mare aux éléphants ". Ce type de nomadisme, " de charme, confortable et sans risque ", s'il fait recette effectivement auprès des " asphyxiés du bitume ", est à mille lieues, tant géographiquement que philosophiquement, des réalités nomades. Mais il s'agit ici prioritairement de business, et dans ce cas, toutes les entraves à l'Idée deviennent légitimes ! Le dossier illustre l'engouement pour le nomadisme de luxe, même la simplicité voire la pauvreté y sont scandaleusement bourgeoises : ambiance Out of Africa dans un lodge au Botswana, tentes d'où l'on voit les zèbres et les girafes au Kenya ou tentes bédouines de l'oasis d'Al-Maha, nuit sous yourte en Mongolie et errance sur la piste des chariots bâchés dans le Montana et le Wyoming, ou encore roulotte en Provence et camping au château, la palette de choix qui s'offre au moderne nomade fortuné est sans fin, ou presque. Il n'est par contre pas question de mettre les pieds là où vivent de vrais nomades, les Roms par exemple, cela risquerait de casser le mythe et donc les vacances… Ces roulottes gitanes sur les routes des congés payés de l'été n'abritent plus des Gitans mais des touristes qui les singent. Cet heureux mais douteux nomade moderne joue à ressembler au bon sauvage archaïque. Avec succès, et avec son argent. Dans un dossier intitulé " Vacances, vivez-les autrement ", le magazine féminin Avantages propose en juin 2003 - avant les grandes vacances, il s'agit toujours d'ouvrir l'esprit aux Français et de leur suggérer des idées insolites ! - quelques variantes assez proches en matière de tourisme nomade : à dos d'âne près de Lourdes, une yourte mongole en Aubrac, roulotte en Périgord, sur un pottock dans le Béarn, l'Ardèche au fil de la pagaie, ou encore le chariot bâché en Limousin. Comparé au dossier publié par L'Express un an auparavant, le public voyageur ciblé apparaît ici moins prestigieux et on reste davantage sur le territoire français mais les prestations restent les mêmes : finalement, que la balade en chariot bâché se déroule dans le Montana ou en Limousin, quelle différence ? Le mythe et le porte-monnaie peut-être, mais c'est peu… Entre la bourse ou la vie, le voyage sort de toute manière perdant. Le nomade à domicile a, quant à lui, besoin d'une bourse bien pleine s'il veut bien vivre.

L'ailleurs vient coloniser ou dynamiser - c'est selon - des provinces rurales de la France, des régions délaissées par la ville ou l'économie, des zones où la mise au vert est la principale raison de la remise en route. La retraite du monde est non seulement la motivation du voyage mais elle est aussi le moyen de retrouver le monde. Retrouver son monde. Le nouveau village planétaire en gestation laisse une bonne place à l'ego (avec ou sans " isme "). Havre de paix et terre de résistance, des camisards aux maquisards, des néo-ruraux devenus agriculteurs aux militants écologistes, les Cévennes dépeignent aujourd'hui parfaitement cette rencontre interplanétaire. Marie-Joséphine Grojean recense une partie des actuels occupants sur ces " terres du refus et du refuge " : un éleveur d'autruche côtoie un fabricant de yourtes mongoles, des pasteurs du Lesotho voisinent avec des Amérindiens dont la route s'est arrêtée un jour au cœur des montagnes cévenoles. Les lieux ou les activités n'en sont pas moins exotiques : un château russe, un centre d'études hébraïques, des jardins de figuiers et de bambous, sans oublier des cérémonies indiennes lakotas. A propos des Sioux lakotas réinstallés dans la réserve dorée cévenole, l'auteur rend compte de leur message nomade : " La planète est ouverte, mais il faut des points d'ancrage. Ici, c'en est un. Quand il arrivait de ses lointains voyages, Archie disait qu'il revenait chez lui. Il habitait la petite maison à côté. Il descendait de voiture et il disait avec un évident contentement : 'Ma petite maison !'. Pourtant les Lakotas sont des nomades… Ou plutôt, ajoute-t-elle, c'étaient des nomades ". Avec le voyage lointain devenu plus risqué, les touristes peuvent dorénavant trouver à domicile - dans leur propre pays, région ou ville - tout ou presque de ce que l'ailleurs exotique peut leur procurer : sans prendre l'avion ni d'interprète, et en faisant de substantielles économies. Exceptionnellement, seul rescapé de l'ère du progrès, l'écran plat géant, pour voir et revoir Danse avec les loups, Pocahontas, et autre avatar…

Le nomadisme vient s'installer à domicile, jusque dans espaces intérieurs, occuper l'espace de vie habituel, dans nos salons et dans nos cuisines, dans nos chambres et dans nos caves. Avant, on ajoutait des roulettes aux meubles pour les rendre nomades ; maintenant, ce n'est plus seulement le mobilier qui, en quelque sorte, mobilise la mobilité, mais tous les domaines de la consommation qu'étale la société devant nos yeux. Dans un article du Figaro, Fabienne Reybaud évoque l'évolution de l'idée nomade qui, dans les années 1990 se traduisait par " une obsession du mouvement " tandis qu'aujourd'hui, " le nomadisme devient statique. On est nomade dans sa tête. On est nomade chez soi, en faisant entrer à l'intérieur des éléments qui vont nous permettre de nous déplacer, de voyager virtuellement ". La journaliste montre ensuite comment l'univers du design, de la décoration ou encore du mobilier, inspiré par cet étrange esprit nomade, si porteur pour leurs affaires, intègre et mélange le nomadisme à toutes les sauces de la consommation : " Construire une yourte dans son jardin, poser un tapis afghan dans son salon, porter des bottes inuites ou un bonnet péruvien dans les rues de Paris relèvent de la même nécessité : transporter 'ailleurs' chez soi ".

Rendu à portée de main et de portefeuille, le monde est à nous, et le voyage peut s'arrêter au bas de notre porte puisqu'il n'est plus nécessaire de se rendre ailleurs pour découvrir l'autre et son environnement. Tout est là…
Le métissage devient un produit marketing, tout comme le nomadisme, et l'objectif des entreprises comme des consommateurs est aujourd'hui de ramener l'ailleurs chez soi et à soi. L'appropriation de la culture de l'autre n'est jamais très loin. Ainsi, dans le domaine des cosmétiques, " le maquillage 'nomade' léger et 'facile à vivre' séduit femmes actives, voyageuses et jeunes générations " peut-on lire dans les colonnes du Monde. Danièle Bott évoque le nouveau territoire ouvert au maquillage : " celui du tout-en-un et du nomadisme ". Et la journaliste du quotidien du soir de citer la créatrice Terry de Gunzburg dans son explication de la mode féminine : " Elles adorent 'trimbaler' des échantillons, transporter leurs crèmes dans de tout petits piluliers, obtenir de nouveaux effets de couleur avec un produit unique. Le nomadisme est plus qu'une tendance. Il correspond au style de vie contemporain ". Le nomadisme envahit ainsi l'univers des sédentaires.

L'obsession du mouvement a fait place à un nomadisme statique. Le 11 septembre 2001 est aussi passé par là. On revendique sa propre nomadité dans la tête et non plus dans les faits. Ce nouvel esprit nomade est virtuel. Le déplacement se limite à faire ses courses au supermarché du coin où l'on peut se procurer tous les objets nomades de nos désirs. A l'automne 2002, une exposition parisienne au grand magasin Printemps a eu pour thème " Citoyens Bohèmes ". Depuis lors, bourgeois et bohèmes en tout genre n'ont jamais aussi bien fait bon ménage. La nomadité et le nomadisme ne sont plus vus, perçus et vécus par le biais du voyage mais via la mode, la décoration, les arts, la musique, la cuisine, les sports, les parfums, le cinéma, l'habitat, etc. On campe le monde dans son jardin, le voyage devient un alibi ou un prétexte. Mais pour satisfaire les besoins de partir sans départ, nos contemporains empruntent, utilisent, exploitent et - comme d'antan sous la colonisation - pillent les savoirs et les savoir-faire des vrais nomades dans le seul but d'assouvir leurs envies irascibles de consommer. C'est l'ouverture officielle de l'ère de l'accumulation du capital symbolique des autres, celui qui appartient aux peuples nomades qui risquent, eux, de disparaître pour de vrai. En ces temps où le voyage devient dangereux et où les frontières se referment, ce nomadisme à domicile pour Occidentaux en mal d'exotisme évite l'usage du passeport et n'exige point de visa à l'entrée des grandes foires nomades. Mais, ici ou ailleurs, les véritables nomades, dans l'indifférence obscène de notre société, sont exclus à l'intérieur de leurs territoires ou refoulés à nos frontières. Le nomade est décidément partout et nulle part !

L'embourgeoisement d'une certaine errance s'avère d'autant plus choquante qu'elle côtoie la véritable errance qui n'a trop souvent plus rien de palpitant à proposer, sinon le partage de sa misère. Dans L'homme nomade, Jacques Attali n'a pas tort de distinguer toute une galerie de portraits nomades, parmi lesquels le " nomade de luxe " contraste fortement avec le " nomade de misère ". L'auteur, dans un exercice risqué de prospective, entrevoit et souhaite l'avènement d'une nouvelle civilisation et d'une " démocratie transhumaine " : " Le monde de demain sera à la fois démocrate, religieux et marchand. A la fois nomade et sédentaire ". Un pronostic optimiste qui parie sur les vertus du nomadisme pour retrouver le bon sens dans un monde déboussolé. Dans l'attente de ce destin heureux mais qui tarde à poindre à l'horizon, le désir d'itinérance effectivement présent en chacun de nous ne nous transforme pas pour autant en chercheurs d'aventure avertis ! Le nomadisme de pacotille, à la fois docile et à domicile, provient davantage du besoin d'évasion que du désir d'ailleurs de nos contemporains, même si au bout de la chaîne - ou en tête de gondole du rayon nomadisme en supermarché - c'est l'invasion consumériste qui comble le vide laissé par ce besoin. Le prêt-à-partir se transpose, transite en quelque sorte, dans le prêt-à-porter. Et vice-versa. Alors on s'interroge : le prêt-à-jeter, c'est pour quand ?

Le nomadisme est branché et il n'y a pas que les téléphones portables pour nous le rappeler quotidiennement. Mais pendant que notre société de consommation récupère le mot dans tous les sens et à toutes les sauces, l'esprit nomade des quarante millions de " vrais " nomades est en sursis, traqué par les nouvelles forces de l'ordre moral. Ces derniers, futurs vestiges d'une société autre, sont aujourd'hui conviés à rentrer dans le rang ou sinon voués à disparaître corps et âme. A la suite par exemple des films de Tony Gatlif sur les conditions de vie des Roms, de Sansa et de Welcome, voilà Liberté et Harragas qui illustrent à merveille le peu d'intérêt porté par nos sociétés, hier comme aujourd'hui, à l'égard des populations nomades, qu'elles le soient de gré ou de force. Si pour nos nouveaux parvenus, il est un loisir ou un mieux-être, pour les peuples oubliés ou brimés de la planète, le nomadisme est d'abord un combat inégal contre les gouvernements et les multinationales. Pour ces derniers mohicans de l'errance, vivre en tant que nomades c'est accommoder l'art de survivre à leur philosophie de la vie. Un nomade à bout de souffle devient un réfugié, bientôt contraint d'occuper un bidonville et donc de délaisser la route. D'autres nomades encore - comme les New Travellers - tentent de reconstruire un mode de vie alternatif, dans des cabanes ou des bus, au risque parfois de sombrer dans une errance qui n'est plus du tout positive. Mais comme le souligne Marcelo Frediani en conclusion de son livre, Sur les routes, consacré à ces routards de l'impossible : " Pour la majorité des Travellers, la vie itinérante est un projet alternatif à leur situation de non devenir social dans la société de consommation. Et s'il n'y a pas d'entraves légales à la continuation d'un mode de vie nomade dans nos sociétés, le nomadisme perdurera comme une alternative de vie, comme un choix de vie ". En attendant, le choix de la marginalité, tout comme la liberté de circuler ont désormais du plomb dans l'aile.

Depuis le second semestre 2010, le fond de la pensée n'est jamais très loin - comme d'ailleurs le montre le rapprochement en France entre la droite et l'extrême-droite - et lorsqu'un sinistre ministre de la République s'écrit " Français ou voyou, il faut choisir ", on peut en effet craindre le pire. Surtout quand le premier des ministres en exercice y va aussi de sa ritournelle pour justifier l'injustifiable : " Le mode de vie nomade est de moins en moins adapté à la vie d'une société moderne ". Etranger ou nomade, passe ton chemin et disparais !, avant que l'on vienne manu militari s'occuper de ton cas ! Car la marge de manœuvre est des plus étroites, comme on a pu le constater sur grand écran avec le beau film Welcome qui n'a pas plu au ministre - signe supplémentaire que le film doit être vu - qui d'ailleurs lorgne sur la gestion de la ville de Vichy, il n'y a pas de hasard… Aujourd'hui, au travail ou dans la rue, on ne peut plus guère que craquer ou se rendre. Toute autre alternative est risquée, subversive, bref susceptible de vous placer en garde à vue ou tout au moins sous surveillance. Big Brother occupe la place, et le nomade - esseulé car enfermé - lui qui ne possède pas l'espace mais le vit voire l'élargit, n'a plus qu'à faire ses valises s'il en a. Mais pour quels ailleurs ? L'herbe n'est absolument pas plus verte chez le voisin, qu'il soit européen ou non.

En période de crise, l'individu prime devant le collectif qui forcément montre alors ses dures limites. Et Gandhi, qui pourtant s'est fait le chantre d'une immense Inde multiculturelle, en était déjà bien conscient : " Un individu seul peut défier un empire pour sauver son honneur, sa religion, son âme ". Nul doute que pour bien vivre son équilibre identitaire, il faut la connaissance de soi et l'estime de soi, liées à la reconnaissance de ce que l'on vaut, surtout pour les autres… On peut vivre et voyager seul mais non sans le regard des autres. Dans son périple oriental l'amenant d'Inde au Japon, Olivier Germain-Thomas écrit que " le voyage ouvre, épuise, épure, charge, fait craquer les meubles familiers, fait apparaître les images d'un parchemin inachevé. Il nous rajeunit et nous patine ". En effet, on ne revient pas d'un trip sans être changé, transcendé souvent, perturbé parfois. Vecteur d'introspection, le voyage est autant un moyen qu'un moment de rupture. Dans une perspective plus hobo que bobo, c'est par conséquent aussi l'occasion rêvée pour faire le point sur soi, brosser le bilan de sa vie et préparer son devenir. En ce sens, tout voyage est double : extérieur par sa forme, intérieur par son contenu.

Avec l'apogée de l'ère de la vitesse et du rendement, d'un temps du loisir réglé comme une montre sur le temps du labeur, notre époque n'est guère favorable à la flânerie, plus souvent synonyme de paresse que de bien-être, d'oisiveté que de savoir-vivre. Voyageurs errant de non-lieu en non-lieu pour uniquement s'arrêter sous l'emprise de la contrainte - à savoir celle de manger et de dormir, et bien sûr celle de visiter ce qui est incontournable - nous nous transformons progressivement en êtres hagards, des êtres plus roulants que vivants, sans arrêt en instance de départ et de divorce à l'essai avec la sédentarité, en faux nomades désorientés constamment en partance. Ce voyage éternel n'est plus un voyage, il est un calvaire doublé d'une course contre la montre. Le vrai voyage est ailleurs, il impose son propre rythme. C'est dans le décalage que l'heure du voyage peut vraiment sonner. En voyage ou non, l'homme doit repasser devant et avant la machine, comme le rappelle l'anthropologue Georges Balandier : " Le devenir techno-scientifique et marchand du monde, s'il est celui des prouesses et des promesses inouïes, ne suffit pas à en faire un monde mieux humanisé et dont la jouissance serait mieux partagée. Il éloigne de ce qui est la 'chair' de la vie, il médiatise les relations entre les personnes, il instrumentalise le social, il artificialise l'homme aux dépens des affects, des désirs et des passions qui le poussent à transfigurer sa condition et à en fortifier le sens. Ce devenir, fondé sur les nouveaux pouvoirs et sur les nouvelles sources de la puissance, ne l'est pas encore sur ce qui en ferait l'artisan d'une civilisation inédite. Le risque suprême est là : c'est celui de la répression barbare du vivre, dans un monde pourtant suréquipé ". Nomades contre notre gré, nous sommes devenus les nomades de la mondialisation.

Une nomadité plus imposée que librement consentie, plus subie que vécue. Une nomadisation infructueuse sur le plan humain et dont le manque de repères et de perspectives engendre un désarroi sinon du désespoir. Plus que le lieu, c'est le sens qui manque de s'enraciner dans nos vies, nous laissant orphelins de destins et de projets. Les valeurs du marché ont remplacé les valeurs d'humanité et, dans ce contexte, les nouvelles mobilités deviennent moins prometteuses, elles dirigent nos pas bien plus que nous le désirons. Le nomadisme de la mondialisation engloutit aussi bien les job-trotters que les réfugiés, les vacanciers-consommateurs que les gens du voyage. Nietzsche remarquait déjà que sont esclaves tous ceux qui ne disposent pas de deux tiers de temps libre. Mais le temps libre moderne est aussi, souvent, un temps du déracinement soumis à la consommation, un temps entre parenthèses, un temps de perte plutôt que d'enrichissement. Même pendant leur temps libre, organisé selon le mode du travail, les hommes ne peuvent se passer du labeur, reproduisant ainsi le même mode d'être et de penser que lorsqu'ils sont à l'usine ou au bureau. La vie de ce fait ne vaut plus que par le travail. Autrement dit, sans travail pourquoi continuer à vivre ? A voyager ? Et quelles restent les raisons de vivre aux sans emplois, si nombreux pourtant ? La mondialisation libérale œuvre en ce sens contre le nomadisme comme mode de vie. Réinvestir un territoire à vivre implique en général de devoir s'éloigner d'un terroir-caisse trop fortement dépendant d'un tourisme - de proximité ou non - mal contrôlé, un tourisme qui parfois n'a que faire des autres formes de voyage.

Dans la société nomade en cours d'élaboration, nous n'avons plus comme autrefois des voisins, mais seulement des proches : ils ne vivent sans doute pas dans la maison d'à-côté mais peut-être dans un ranch en Patagonie ou dans un studio à Marseille. Pour les joindre et les atteindre, le mobile et l'internet sont les outils inséparables - parfois les seuls - du nomade moderne, isolé voire incarcéré dans l'engrenage de sa modernité, et dangereusement dépendant de son incontrôlable technologie. Ceux qui restent en rade dans cette course à la mobilité sont rejetés à la périphérie du monde, de la ville et de son culte du mouvement. Dorénavant l'urbanité est partout et dans un tel contexte le droit à la mobilité - et aux vacances - pour tous est essentiel, d'autant plus qu'au sein de notre société nomade, le voyage s'avère plus que jamais indispensable à l'intégration. D'ailleurs, le préalable incontournable à l'intégration est l'hospitalité ; une hospitalité dont le sens reste à redécouvrir dans une société vouée à l'individualisme et aux artifices de la consommation.

Des pistes nomades pour l'ébauche d'un autre tourisme, alternatif et de proximité, existent, nous en avons esquissé quelques-unes dans la partie précédente de ce livre. Dans le secteur du tourisme de proximité qui mise sur l'altérité et la rencontre des cultures - il faut préciser pour l'instant surtout en termes d'hébergement puis de restauration - on constate une offre alternative de plus en plus étayée et diversifiée. En France, plusieurs dizaines de structures et d'opérateurs proposent des séjours avec location en yourte ou tipi, non plus seulement en Ardèche, dans les Cévennes ou en Dordogne, mais aussi en Bretagne, en Bourgogne, dans le Languedoc, etc. L'offre alternative se diversifie et s'adapte à une clientèle exigeante et de plus en plus " verte " et engagée, voire militante.

Pourtant, avec la crise économique sur laquelle surfent aujourd'hui aussi les tenants de la pensée du développement durable et les patrons reconvertis dans le capitalisme vert, les produits touristiques se verdissent sans pour autant proposer d'alternative véritable au tourisme marchand classique ou même de proposition d'évolution voire de reprise du tourisme social en sursis. La société de consommation capitaliste a réussi à transformer le nomadisme en produit tendance : touristique parfois, marchand toujours (par exemple : on revisite aussi son territoire avec un téléphone portable dans son sac à dos, pendant un footing matinal, avec la musique d'un baladeur MP3, puis on retrouve en fin de parcours son 4x4 équipé d'un GPS grâce auquel on trouvera le chemin du retour…).

De la même façon que pour le nomadisme, la société de consommation a su adapter à ses besoins " nouveaux ", l'univers du voyage, le tourisme et ses infrastructures, afin de proposer aux visiteurs des produits qui répondent davantage à leurs attentes du moment. Yourtes, cabanes et tipis occupent cet espace où le rêve se mêle aux affaires, mais pour l'heure ce sont les " bobos " qui manifestent le plus d'intérêt pour ces expériences touristiques, proches de la nature et de la culture, et parfaites héritières des " traditionnels " tourisme culturel et autre écotourisme. L'industrie du tourisme domine encore ces nouvelles pistes, pour l'instant marginales, pour un mode du " voyager autrement ". Mais qu'arrivera-t-il lorsque les touristes commenceront à prendre réellement goût à vivre autrement, comme lors de leurs voyages en couple ou en familles passés dans les yourtes et tipis ? Lorsque ces touristes s'interrogeront sur un possible et un radical changement de mode de vie et de consommation ? Autrement dit, lorsque ces citoyens décideront de vouloir vivre toute l'année comme ils ont vécu le temps compté des vacances ? A partir de là, tout devient possible car, d'une part les " bobos " découvriront une autre manière de penser et de dépenser, en refusant de consommer et de polluer à n'importe quel prix, de faire un choix délibéré de vie plus autonome et plus écologique (le récent succès des éco-villages ou éco-quartiers atteste déjà de cette évolution), et d'autre part des franges moins aisées de la population pourront également partager avec eux ce mode de voyage, mais surtout d'être et de penser en mouvement, que j'appelle " autonomade ", et pour lequel les maîtres mots son nomadisme et autonomie. Deux termes à marier en bonne harmonie pour mieux participer demain à la nécessaire décolonisation des imaginaires touristiques.

Bernard Schéou insiste aujourd'hui sur l'importance de " l'éthique du tourisme durable " tandis que Jean Chesneaux invitait il y a dix ans à une véritable " éthologie du voyage ", mais au final c'est toujours le respect d'autrui et la capacité d'ouverture à l'autre qui permettront (ou non) d'entamer un échange équitable ou d'envisager une rencontre sincère. Parmi les évolutions à creuser, il y a l'hospitalité à retrouver, à reconsidérer, à re-proposer surtout. Comme le rappelle Abdellatif Chaouite, " l'hospitalité est d'une certaine manière le moteur premier de l'interculturalité ", du fait de sa capacité à ouvrir au cœur de l'espace relationnel, une " aire potentielle de jeux identificatoires nécessaires à l'établissement d'un vivre avec et par-delà les différences ". Le terme " hôte " est paradoxal, il relève d'un double sens : " l'accueillant et l'accueilli sont hôtes l'un de l'autre. Ils attendent et tendent l'un vers l'autre " précise Abdellatif Chaouite. Et de cette tension naît la rencontre par le biais de " l'épreuve du seuil ". L'espace-temps de rencontre où l'hôte et l'autre s'accueillent, pourrait s'appeler un " mi-lieu ", en fait " un lieu partagé qui permet la re-construction ensemble d'une contemporanéité ". Le but consiste à exercer un " art de l'accueil " qui aurait pour ambition de ne pas délaisser l'étranger dehors ni de le transformer à l'image de soi. Le " mi-lieu " de l'hospitalité est, pour l'auteur de L'interculturel comme art de vivre, " le site de cette rencontre avec l'étrangeté, chacun des hôtes y étant à mi-chemin en quelque sorte entre son dedans et son dehors ". Les immigrés sont non seulement stigmatisés de partout mais on note souvent une " double absence ", dans le pays d'origine tout comme dans le pays d'accueil, parfois source de mal-être social, ainsi que l'a bien relevé Abdelmalek Sayad. Et devant la menace d'un essor rapide du capitalisme culturel à l'échelle mondiale, les mouvements migratoires actuels doivent lutter pour une nouvelle ère d'hospitalité, fondée sur le respect des mémoires et le devoir de transmission, une sorte de " nouvel universalisme ", tel que prôné par exemple par un Maurice Merleau Ponty lorsqu'il évoque une " seconde voie vers l'universel : non plus l'universel de surplomb d'une méthode strictement objective, mais comme un universel latéral dont nous faisons l'acquisition par l'expérience ethnologique, incessante mise à l'épreuve de soi par l'autre et de l'autre par soi ".

Des " communautés imaginées " (Benedict Anderson) on arrive trop simplement aux " communautés inavouables ", pour reprendre le terme de Maurice Blanchot (comme lorsqu'on parle en Europe des " communautés immigrées " ou autres " minorités invisibles "…), à propos desquelles les autorités jouent la carte à la fois de l'ignorance et de la non-reconnaissance, la seconde découlant de la première. A chaque " nation " ses " indésirables : les " Arabes basanés " de France rejoignent ici les " Papous crépus " d'Indonésie avec lesquels ils partagent l'étrange destin de se voir assimilés mais pas intégrés. Et puis le déni de l'autre se poursuit sur le terrain du tourisme ou de la colonisation, ancienne et nouvelle confondues. A l'automne 2010, des Bushmen du Bostwana sont expulsés de leurs propres terres et empêchés d'accéder à l'eau potable alors que sur le même territoire - le leur - des projets touristiques sont encouragés par des autorités corrompues ; à l'autre bout du monde, chez les Papous d'Indonésie, la torture d'Etat ressurgit sporadiquement - en octobre 2010 notamment - comme pour rappeler aux esprits rebelles autochtones que le temps de la résistance était fini, et qu'il fallait s'aligner pour de bon… D'hier à nos jours - et on se souvient par exemple comment, à Madagascar, l'armée française, à la fin des années 1940, jetait d'hélicoptère des chamanes malgaches vivants afin de leur extirper définitivement toute puissance magique exercée contre l'occupant - on ne sait que trop bien que les peuples vaincus, oubliés et démunis n'ont guère voix au chapitre. L'histoire hélas se répète et la tentation totalitaire qui semble s'abattre aujourd'hui sur une Europe frileuse, à nouveau attirée par des populismes véreux et fascisants, n'augure certes pas d'un avenir radieux. Des lendemains désenchantés et peut-être même difficilement supportables pour nos contemporains, à commencer par nos propres enfants. Dans une société toute rongée par l'argent omniprésent et tout puissant auquel s'ajoute l'envie folle de consommer et de posséder toujours plus, les espoirs de discerner d'autres voies l'emporter s'amenuisent de jour en jour. Et pendant ce temps de perdition les indispensables liens s'effritent. Le mieux est de résister comme on peut, en gardant les yeux grands ouverts sur un monde pour lequel il faut continuer à se battre pour qu'ils reste aussi vert et ouvert que possible, en dépit de la mauvaise conjoncture.

Les mutations en cours, où l'hyper-modernité a ouvert la voie à l'indifférence et plus encore à ce que Castoriadis nomme " l'insignifiance ", ont conduit à une exacerbation des liens qui relient les individus à leur société respective. D'une société institutionnalisée et structurée, nous sommes passés, en l'espace de seulement quelques décennies, à une société " liquide " (Bauman), et d'une société jusqu'ici organisée et normée - sinon normalisée - nous sommes récemment entrés dans l'ère de la vitesse et de la flexibilité, mais aussi de la précarisation sociale et de l'individualisation par défaut (Castel). " On ne voit que ce qu'on regarde "… Voilà qui est valable pour nos " minorités visibles " chez " nous " ou encore pour nos " hôtes Papous " chez eux… Notre époque est davantage encline aux malaises qu'au fameux choc des civilisations. Et comme l'écrit à bon escient Abdellatif Chaouite : " La globalisation standardisante construit une mondialisation binaire localement et globalement : celles des parts et des sans-parts, des partenaires et des non partenaires des décisions et des choix politico-économiques ". Cette évolution peut autant se constater en France qu'à Papua. Pour Chaouite, " l'art de vivre interculturel est ou pourrait être justement un art subversif, un art du refus des assignations ", et pour ce faire, il importe d'opérer un " dégagement du Moi ", sorte d'exil intérieur afin de sortir de l'affrontement binaire entre l'Autre et Moi, cette " opposition qui au passage annule la rencontre ". C'est tout le problème de l'acception de la diversité.

C'est là aussi qu'il faut ajouter, répéter s'il le faut, que devenir autre est tout le contraire de devenir l'autre (l'article défini " l' " est un gouffre pour celle ou celui qui se l'approprie) : la première transformation provoque la rencontre partagée tandis que la seconde enferme l'individu dans la quête identitaire, évidemment discutable. L'ouverture et le repli en sont les deux axes opposés. Deux belles histoires de famille illustrent ici le fait que devenir autre le temps du voyage élargit son propre horizon : deux pères nourris par le voyage, l'un journaliste italien et l'autre photographe franco-iranien, rendent un vibrant hommage à leurs fils respectifs qu'ils embarquent, ici ou là, pour un " grand voyage de la vie " (Terzani) ou sur des " chemins parallèles " (Reza) au fil desquels la route reste un moyen idéal de parvenir à l'essentiel, de se livrer à l'harmonie du monde, de se frotter au respect des autres et à l'estime de soi.

Remettre l'être humain au cœur même des vacances revient non seulement à contester l'agenda d'une industrie touristique trop rôdée mais également à redonner à la lenteur toute son importance, cela en voyage comme au quotidien. L'homme " pressé " de Morand est aujourd'hui un homme, parfois oppressé, toujours stressé. Et pour échapper à la spirale infernale et à un abonnement chez le psy du coin, un détour par l'exotisme proche - à commencer par la campagne avoisinante - devient autant un besoin essentiel qu'un désir ardent. Autant une planche de salut qu'une envie de dépaysement. Bernard Schéou a bien exploré l'indispensable recours à lenteur pour le touriste en quête de bien-être sinon de durabilité, relevant que plus nos contemporains disposent et usent de moyens technologiques modernes leur permettant précisément de gagner du temps, plus ces derniers manquent alors de temps. Une absurdité de notre époque où culte de la vitesse et course à l'argent se rencontrent sur le front d'un libéralisme matérialiste laissant peu de place à la butinerie ou à la contemplation. " Flâner, ce n'est pas suspendre le temps mais s'en accommoder sans qu'il nous bouscule " précise cet autre auteur promoteur de la lenteur, Pierre Sansot. Dans ce contexte du " toujours plus " et au sein du secteur touristique, la flânerie s'apparente désormais à un art de la subversion, à l'image de ce que la décroissance peut représenter dans le domaine de la politique ou du développement. Peut-être ne reste-t-il plus, pour sortir de l'engrenage des loisirs domestiqués et d'un tourisme de masse low cost et low quality, de (re)partir sur d'autres bases, " s'évader du tourisme ", comme le suggère Rodolphe Christin.

En Occident, où une partie des citoyens s'interroge aujourd'hui du bien-fondé - et de l'impact - de nos pérégrinations vacancières et saisonnières, la fin d'un certain tourisme est peut-être le premier signe d'un renouveau - renaissance ? - du voyage ? Alors, certains jubilent : le tourisme est mort, vive le voyage ! Peut-être mais difficile de pavoiser lorsqu'on brosse le tableau touristique à l'échelle internationale. Mais comment ne pas encourager à nos nouveaux éco-citoyens voyageurs de vouloir changer l'état du jardin ou de l'aire de jeux, à défaut de pouvoir changer le monde ? Peut-être conviendrait-il également de mettre un peu plus de poésie au cœur même de la géographie des lieux, de placer des mots doux dans ces espaces trop rudes et sévères. On peut le faire avec bonheur en se référant à la géopoétique chère à l'esprit nomade d'un Kenneth White - pour qui notre société, arrivée au bout de " l'autoroute de l'Occident ", doit se repenser - ou encore en promouvant une poétique de la géographie avec Michel Onfray, un art qui consiste à " se laisser imbiber par le paysage ", puis de chercher à mieux le comprendre, le tout à travers une démarche où " le poète suit le géographe et le philosophe, en complément, non en ennemi. Alors on s'approche de l'esthétique du Divers envisagée naguère par Segalen soucieux de traces poétiques immémoriales ". La philosophie, compagne impossible mais indispensable de la poésie, gagnerait sans doute à s'immiscer davantage dans la géographie, science infuse tellement persuadée de maîtriser les espaces foulés par les hommes et marqués pour longtemps par leurs pensées. Les bonnes sciences - tout comme les bons voyages - sont d'abord humaines et plurielles.

Incontestablement, le tourisme possède de nombreux défauts mais, soyons réalistes, il cache aussi quelques belles et réelles qualités, et rien ne sert d'être manichéen dès qu'on évoque un avis à son sujet. Comme l'écrit Arild Molstad, " en devenant le principal secteur économique d'un pays en développement sur trois, le tourisme a repris le rôle traditionnel de l'agriculture ", le tourisme a permis à certaines sociétés de relever la tête sur le plan économique mais aussi culturel, augurant ici ou là des formes de renaissances artistiques ou musicales, etc. Surtout, et c'est une tendance lourde, une majorité de nos contemporains - à commencer par les " nouveaux " touristes en provenance de Chine, d'Inde, de Russie, du Brésil, etc. - vont continuer à parcourir le monde dans le but de le découvrir d'autres gens, d'autres lieux, pour le meilleur et pour le pire. Le pire on le connaît et il s'agit de lutter contre lui et ses effets le plus fermement possible. Mais c'est justement ce " meilleur " qu'il faudrait s'attacher à promouvoir, cela en orientant les choix et en déployant - auprès des hôtes et des invités - une véritable éducation au voyage, fondée sur l'éthique, le respect et une approche sensible du monde et de l'ensemble de ses occupants. Sans oublier des formations plus efficaces et plus ciblées à l'intention des personnels et opérateurs touristiques, notamment dans les pays du Sud. Cela dit, parcourir n'est pas courir, et on ne peut qu'inviter tous les membres de cette planète du nomadisme de loisirs à moins courir le monde pour la simple raison d'accumuler des milliers de kilomètres de bitume ou de photos numériques qu'on voudra au retour montrer aux autres et à soi comme pour se démontrer qu'on existe… Que la vie vaut d'être vécue. Le voyage est souvent une thérapie mais il ne gagne pas à devenir une solution pour fuir l'ici et le présent.

Rester chez soi est sans doute l'une des voies les plus durables du tourisme, mais elle n'est pas viable et pas toujours si durable que ça, surtout lorsque le renoncement rime avec repli : en effet, pour durer il faut construire l'avenir et ouvrir les esprits, et le voyage n'est-il pas à ce jour un formidable vecteur de rencontres entre cultures, langues et religions différentes ? La " diversalité ", chère à Chamoiseau et Glissant, est une alternative salutaire à l'universalisme occidental, une autre voie pour penser le vivre-ensemble demain. Et le tourisme de demain, qui opterait pour une mobilité raisonnée, en misant d'un côté sur un tourisme de proximité et de l'autre sur un " tourisme doux " (Slow Travel), se doit avant tout d'envisager un rapprochement respectueux avec les autres cultures et sociétés, tout en veillant à préserver au mieux les milieux naturels traversés. Ce rapprochement est à encourager le plus vivement mais il n'empêchera pas non plus les mutations sociétales en cours, notamment le fait que nous soyons passés - en l'espace d'une seule génération - d'une culture du voyage à un incontestable culte de la mobilité. Une donnée qui change aussi les règles du métissage et de l'hospitalité.

Un journaliste italien, Tiziano Terzani, qui a fait le choix de l'Inde bigarrée contre celui de l'Italie berlusconienne, se montre convaincu qu'il n'existe, contre le nivellement global actuel, que " la diversité du monde qui crée de la vitalité et qui offre une plus grande liberté à un plus grand nombre de gens ". La diversité et ses avatars sont les clés de la survie d'une planète éreintée. Les " 3D " que nous prônons - rien à voir avec la technologie qui tente de se substituer à la pensée dans les salles obscures - à savoir le Divers, la Diversité et la Diversalité, constituent à notre avis la meilleure alternative à ce " D " unique et mortifère qu'est le Divertissement dans toute sa médiocrité. Internet - et son ancêtre la télévision comme le souligne d'une singulière manière les Guignols de C+ - reste à ce jour le meilleur moyen de (se) bouger sans se déplacer d'un iota, de voyager par procuration. L'aventure sans la mésaventure en quelque sorte. La fin aussi d'une certaine idée et pratique du voyage. Cette aventure- là risque encore un peu plus de nous figer dans les fauteuils et plus encore dans le refus de l'altérité vécue. Le virtuel nous fascine autant qu'il nous empoisonne et, dans le cadre du voyage, il nous renvoie l'image d'un réel qui n'est plus qu'une pâle figure du dehors…

Pour conclure, et comme le dit Pierre Gras, " le voyage peut être un cauchemar ou une chance, c'est selon pour le visiteur comme pour le visité ". Il est aussi, selon nous, un apprentissage de la liberté, une prise de conscience du réel qui nous entoure, un risque pour nos certitudes. En cette période de renoncements en chaîne et de peurs généralisées, il est un outil efficace pour parvenir à dépasser les différences et refuser l'indifférence. Le voyage doit rester une échappée belle vers une société qui vise l'équilibre et non pas le contrôle. Le voyage est une formidable aventure humaine qui peut aussi se traduire par une école buissonnière où s'enseigne, sur les bords des routes et le long des fleuves, la sagesse et la tolérance. Libre école du doute et de l'espoir où se forgent les racines de demain et se déploient les ailes du désir. L'acte du voyage consiste et souvent résulte en une expérience inoubliable qu'il importe de ne pas banaliser, de ne pas baliser, de ne pas renier, et surtout de ne pas marchander à outrance. Pour que, tout simplement, les sensations gardent un parfum d'authenticité, et plus encore de sincérité, qui donne précisément le sel à tout voyage digne de ce nom.

Nous terminerons ces voyages pluriels en évoquant ces mots fameux voire un brin fumeux de Barjavel, placés en exergue à ses Chemins de Katmandou qui ont tellement fait fantasmer les routards sur plusieurs générations : " Chacun suit son chemin, qui n'est pareil à aucun autre, et personne n'aboutit au même lieu, dans la vie ni dans la mort ". Ainsi soit-il du voyage. Des voyages.

 

Références citées

Attali J., L'homme nomade, Paris, Fayard, 2003.
Balandier G., Le Grand Système, Paris, Fayard, 2001.
Barjavel R., Les chemins de Katmandou, Paris, Pocket, 2003 (1969).
Bott D., " Cosmétique nomade ", Le Monde, Paris, 27 septembre 2003, p. XIV.
Chaouite A., L'interculturel comme art de vivre, Paris, L'Harmattan, 2007.
Chesneaux J., L'art du voyage, Paris, Bayard, 1999.
Christin R., Passer les bornes. Sur le fil du voyage, Paris, Yago, 2010.
Frediani M., Sur les routes. Le phénomène des New Travellers, Paris, Imago, 2009.
Glissant E., Chamoiseau P., Quand les murs tombent, Paris, Galaade, Institut Tout-Monde, 2007.
Germain-Thomas O., Le Bénarès-Kyôto, Paris, Gallimard, 2009.
Gras P., Petit imprécis de voyage, Paris, Homnisphères, 2008.
Grojean M.-J., Les Cévennes rêve planétaire, Paris, Albin Michel, 2003.
Michel F., Routes. Eloge de l'autonomadie. Une anthropologie du voyage, du nomadisme et de l'autonomie, Québec, PUL, 2009.
Molstad A., Où partir avant qu'il ne soit trop tard ?, Paris, La Découverte, 2009.
Onfray M., Théorie du voyage. Poétique de la géographie, Paris, Le Livre de poche, 2009.
Reybaud F., " Nomades à domicile ", Le Figaro, Paris, 12 septembre 2002.
Reza, Chemins parallèles, Paris, Hoëbeke, 2009.
Sansot P., Du bon usage de la lenteur, Paris, Payot, 2000.
Schéou B., Du tourisme durable au tourisme équitable, Bruxelles, De Boeck, 2009.
Terzani T., Le grand voyage de la vie. Un père raconte à son fils, Paris, Seuil, 2010.
White K., Le plateau de l'albatros. Introduction à la géopoétique, Paris, Grasset, 1994.

 

Remarque

Cet article reprend un extrait et plus exactement la partie finale de mon récent ouvrage, Voyages pluriels, paru en 2011, aux éditions Livres du monde (Annecy).
Plus d'infos sur l'éditeur, sur cet ouvrage et les autres récemment parus, cf. www.livresdumonde.net.