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Sur le "voyageurisme" et le tourisme extrême



par Franck Michel

 

 


L'article en format PDF

 

"Combien de kilomètres a-t-il fallu que nous fassions pour nous sentir enfin au seuil de l'exotisme?"
Michel Leiris

"L'un des risques du voyage consiste à partir pour vérifier par soi-même combien le pays visité correspond bien à l'idée qu'on s'en fait"
Michel Onfray



Aujourd'hui, l'accumulation kilométrique ne suffit plus à satisfaire nos besoins d'évasion. Et parmi les nouvelles et plutôt discutables " niches " touristiques en train d'émerger, il y a le tourisme sportif et le tourisme spirituel. S'il est bien connu que le foot et la religion ont d'étranges points communs, il demeure qu'entre le sportif et le spirituel des divergences subsistent : le premier concerne l'engouement pour le culte du corps (via les grands événements sportifs comme aussi les courses ou autres marathons à la mode), le second consacre la montée du culte (via le succès des pèlerinages et l'essor des voyages religieux et mystiques). Se développe également le tourisme de luxe, très en vogue, ce qui n'est guère étonnant en période de montée des inégalités. Ceux qui sont toujours plus riches doivent bien se trouver de nouvelles activités de loisirs et donc également de terrains de jeux et de plaisirs " réservés ". D'autres tourismes apparaissent dans ce sillage : le tourisme de shopping, forme originale mais significative de l'état de délabrement de notre société vouée à la consommation sans frein et sans fin ; le tourisme médical et bien entendu le tourisme des seniors, tous deux certainement appelés à se développer fortement au cours des années à venir.

Le tourisme de bien-être, allant des stages de yoga aux expériences chamaniques en passant par l'essor actuel et fulgurant des " produits spa " et des séjours " développement personnel ", a également le vent en poupe. Il s'avère que l'injonction d'être bien à tout prix - c'est le cas de le dire ! - par le biais de la nouvelle et prolifique industrie du bien-être illustre les limites jusqu'où peuvent mener de nos jours toute forme de harcèlement, le tout enrobé par ces manières actuelles de vivre le temps que symbolisent à la fois l'instantanéité et l'immédiateté. Face à cette dictature du temps réel, les nouvelles formes de résistance contre l'injustice ne s'érigent plus " contre " mais " à côté " des instances officielles. Ainsi, le détournement aux relents situationnistes ne vise plus la prise du pouvoir mais celle de la liberté. La prise du pouvoir d'être soi en quelque sorte.

Mais, sans intégrer le classique tourisme de luxe, il vaut mieux posséder un portefeuille bien fourni pour profiter de ces " offres " qui promettent d'être bien et qui surfent également sur l'authentique et le spirituel. Ethnotourisme et écotourisme sont également au menu de nombreux tours opérateurs soucieux de contenter une clientèle de plus en plus nombreuse mais exigeante, et souhaitant " voyager autrement ". Comme tout le monde donc, ou presque. Alors, pour se distinguer, on va se rendre en Birmanie - pardon, au Myanmar - ou, pire, en Corée du Nord, pour ne prendre que deux exemples symptomatiques. Membre de l'Organisation Mondiale du Tourisme depuis 1987, la République populaire démocratique de Corée propose un tourisme très " soviétique " que l'on pensait définitivement rangé dans le tiroirs de l'Histoire depuis la fin de l'URSS et la reconversion au libéralisme de la Chine maoïste. Des formules " découvertes " de ce dernier bastion du marxisme-léninisme - dans ce qu'il a de moins lénifiant - " offrent " à des prix exorbitants des visites programmées jusque dans les moindres détails et placées sous haute surveillance. Les clients ? Peu de militants nostalgiques des lendemains qui chantent mais plutôt des curieux excités à l'idée de découvrir le visage de la dernière " vraie " dictature communiste… Ils avaient déjà " fait " l'Irak en son temps, l'Afghanistan sous la botte talibane, la Birmanie déjà trop touristique à leur goût, et l'Iran l'année passée, bref, il restait à " voir " un " must " qui figure dans ce modeste tableau de chasse des destinations risquées : la Corée du Nord. Parmi les sites " à ne pas manquer " dans ce glacis du Sud : Pyongyang la capitale - avec le pèlerinage obligatoire à la statue de Kim Il Sung - et la DMZ ou zone frontière entre les deux Corées. Une excursion optionnelle dans le grand nord coréen est l'occasion de tester les vieux bus déglingués - comme autrefois " chez nous " - et les hôtels délabrés et réservés aux étrangers, avec en bonus toujours une belle mais tragique mise en scène.

La désinformation bat son plein sur fond de propagande qui procure également tout son sel à cet exotisme politique tant recherché par certains. Ainsi, visitera-t-on un musée de la guerre à l'histoire régionale revisitée (ou plutôt révisionniste). Plus généralement, tout, apparemment, n'est que joie dans ce pays où, pourtant, tous les matins ne doivent pas toujours être très calmes : élèves modèles, fonctionnaire zélés, guides aux petits soins et doctrine infaillible. Autrement dit voilà un énième voyage au cœur de l'ancienne " vie des autres " est-allemande, toute emprunte d'östalgie qui se serait exportée tant bien que mal au bout du continent asiatique. D'ailleurs, dans l'ex-RDA, même la boisson communiste Club-Cola a disparu avec la chute du Mur en novembre 1989... tout en revenant dès 1992 sur le marché local. Ironie de l'histoire, qualifiée jadis de " limonade anti-impérialiste ", les jeunes, surtout ceux partis à l'Ouest, célèbrent le vingtième anniversaire de la réunification et sont dépendants des produits de la marque Coca-Cola. Dans ce contexte, Club-Cola n'apparaît plus que sur les tables est-allemandes avec la nostalgie en guise de message publicitaire. Au demeurant, les droits sur cette production de Coca de pacotille appartiennent de longue date à une entreprise ouest-allemande domiciliée à l'Ouest dans la Hesse. Du réalisme d'une Corée nordique cadenassée au rêve d'une ancienne Allemagne soviétisée, le communisme serait donc bel et bien soluble dans le capitalisme.

Comme on le voit pour la Corée du Nord d'aujourd'hui comme pour l'Allemagne de l'Est d'hier, il s'agit d'un régime idéalisé, porteur d'illusions et/ou chargé de nostalgies, que l'on peut visiter ou revisiter avec à la clé un dépaysement garanti. Un voyage très " ailleurs ", en forme de plongée dans un pays invisible à l'idéologie d'un autre temps, à l'histoire révolue et au présent misérable où les vivants décelables dans le décor sont d'abord des figurants minutieusement choisis par le pouvoir pour les donner en pâture au spectacle d'un tourisme supposé renflouer les caisses vides de l'Etat. Etrange nouvelle niche touristique… Après l'histoire vient l'ethnologie. Dans la catégorie " tourisme de voyeurisme " - auquel appartiennent bon gré mal gré, mais trop souvent, les formes dites de " tourisme ethnique " ou ethnotourisme - il y a les voyages à risque. La gamme de l'offre est assez large et l'on y côtoie des séjours tout juste supportables et des circuits totalement scandaleux : tourisme de mémoire, de misère, de guerre, tourisme sexuel aussi, etc. Une société qui s'ennuie produit naturellement des êtres en quête d'excitation, d'expériences extrêmes ou d'altérité radicale. Pour ces types de voyage, comme pour les autres, la perpétuation des stéréotypes discursifs est évidente ; elle l'est d'autant plus si un agent de voyage véreux souhaite par exemple surfer sur la misère du monde ou, par exemple, commercialiser des rapts organisés au Yémen ! En mars 2003, au moment de l'invasion de l'armée américaine en Irak, un voyagiste hongrois avait eu la fumeuse idée d'organiser un circuit touristique pour admirer " Bagdad sous les bombes " ; aujourd'hui, sur les hauteurs de Parash Hill en Israël, des touristes profitent de la belle vue les jours de bombardement sur Gaza…

Le tourisme de guerre, avec par exemple à la clé des visites en zones de conflits plus ou moins armés, attire de plus en plus de curieux depuis environ une décennie. Mais cela n'est pas nouveau, et d'Arthur Rimbaud et d'Henri de Monfreid à Michel Houellebecq en passant par Albert Londres, Ernest Hemingway et André Malraux, nombre d'écrivains - mais on pourrait aussi évoquer les artistes, cinéastes, etc. - se sont passionnés, parfois non sans fascination morbide, pour le spectacle du monde en guerre, à feu et à sang le plus souvent. A leur suite, les découvreurs des bas-fonds de la terre comme les touristes épris d'aventure parfumée à l'adrénaline recherchent avant tout des rebelles, des hors la loi, bref des contacts avec des groupes ou personnes passés de l'autre côté de la légalité. Ce n'est pas un site ou une destination que l'on poursuit mais plus clairement un désir touristique non autorisé officiellement, invendu et secret si possible… La fascination de l'interdit qu'il faut braver, celle du tabou qu'il faut briser, s'exerce sur plus d'un de nos modernes touristes voyeurs. Car, en terre exotique, le voyageur se fait voyeur tout comme avant lui le missionnaire partait en mission. Les touristes aventuriers actuels simulent généralement une " rencontre " - rapt ou agression, entre autres - qui en réalité ne doit pas se produire. S'imaginer et non pas se réaliser. Ce tourisme du réel, déformé et revisité à l'aune d'une spectacularisation du monde, adopte les mêmes mécanismes que la téléréalité ou les jeux télévisés.

L'aventure recherchée ne doit pas tendre au tragique mais en avoir le parfum. Les prises d'otages, ou plus exactement l'industrie touristique de la rançon, ont augmenté considérablement depuis le début des années 1980 : Colombie, Yémen, Philippines figurent parmi les destinations " phares " de ce type de tourisme de la peur, où l'on cherche avant tout à se faire peur. D'autres pays postulants sont déjà sur la place : Mali, Sénégal, Algérie, Népal, Pakistan… et Niger aussi. En dépit des propos avancés officiellement, et qui se veulent éthiques et rassurants ou les deux, les Ambassades en général négocient et paient les rançons demandées par les ravisseurs, ce qui ne peut que " développer " cette activité touristique " de niche ". Egalement, le syndrome de Stockholm (l'otage épouse peu ou prou la cause de son ravisseur ou bourreau, ou en tout cas le comprend) constitue une sorte d'aboutissement terrible de la quête de dépaysement exotique à l'origine d'un tel voyage à risque entrepris par le touriste. Il reste que dans la situation actuelle, non pas tant celle de la guerre au terrorisme que celle de la violence légitime généralisée, la pratique touristique est enrégimentée et sécurisée par un arsenal de règles et de mesures qui hypothèquent sérieusement ce qui subsiste du caractère hédoniste des traditionnels voyages d'agrément… Fouilles aux aéroports, contrôles en gare ou sur les routes, fichage dans les hôtels, descentes de police dans les bars et les restaurants, vidéosurveillance à tous les étages et flicage informatique pour tous, autant de faits et d'actes qui à l'avenir contribueront pour beaucoup d'entre nous à rester à la maison ou à faire le tour de son jardin plutôt que de se risquer à partir… pour se retrouver dans une prison exotique et (encore) dorée…

Des sites touristiques seront sur-sécurisés perdant ainsi tout leur âme, des villages visités seront vidés de leurs éléments perturbateurs afin de ne pas gêner les invités, des véhicules pour touristes seront blindés, les plats des restaurants seront d'abord servis aux goûteurs locaux, et surtout des gardes du corps et autres escortes armées protégeront les touristes en goguette, comme cela est déjà le cas dans certains circuits à Israël ou au Pakistan, par exemple.

Cela peut même arriver pour des voyageurs indépendants non organisés : je me souviens, par exemple, au milieu des années 1980, avoir visité les ruines de Mohenjodaro au Pakistan, sans la présence d'autres touristes mais avec une escorte militaire de quatre soldats rien que pour moi : " les terroristes ne sont pas loin " m'avait alors soufflé l'un d'entre eux dans l'oreille. Des réseaux islamistes existaient déjà bel et bien mais celui d'Al Qaeda était encore dormant… Aujourd'hui, c'est un fait avéré, la situation est bien plus précaire qu'à l'époque, mais est-il seulement possible de voyager au Pakistan (on ne parle pas de l'Afghanistan voisine) ? Une autre fois, c'est accompagné d'une " équipe " militaire, armée de fusils mitrailleurs mais également de plusieurs caisses d'alcool de riz, que je partais quelques jours visiter une île dans le but de créer un itinéraire touristique original au centre du Vietnam, c'était au moment de l'ouverture touristique du Vietnam au début des années 1990. Là, à nouveau, le militaire me précise : " la piraterie maritime est toujours dangereuse dans cette zone, nous allons vous protéger ". Merci… sauf que cela m'avait alors coûté relativement cher en caisses d'alcool et en fruits de mer à fournir aux soldats protecteurs (protection toute relative, à l'instar du danger d'ailleurs, lorsque les soldats étaient ivres morts dès la tombée de la nuit…). Enfin, entre Gaza et Israël, puis un peu plus tard entre Etats-Unis et Mexique, ou encore entre Thaïlande et Birmanie, des patrouilles de soldats m'ont fait l'honneur de me " protéger " des autres (ceux d'en face). Des autres tellement à l'image de nous-mêmes… Une protection des touristes qui s'apparente plutôt à une expulsion vers des cieux plus cléments, les militaires de partout étant toujours hantés par le risque de voir le touriste muer en journaliste pour dénoncer plutôt qu'admirer…

Dans le monde actuel, sauf à intégrer les régiments de touristes tout-compris placés en garde à vue dans les hôtels-usines prévus à cet effet, les voyageurs sont en train de devenir des personnages encombrants, indésirables, pas encore à l'image des immigrés ou des Roms encore plus indésirables, mais cette situation risque fort de s'aggraver dans les temps futurs. Le voyageur anonyme n'est bientôt plus qu'un pur fantasme, il devra se résigner à la mobilité virtuelle du voyage organisé à moins qu'il ne prenne le risque de se plonger dans des aventures au destin incertain.

Seules deux voies opposées semblent ainsi coexister sur notre terre de plus en plus binaire :
- une première solution, qui exclut toute forme de rencontre culturelle ou même humaine digne de ce nom, consiste à mettre le touriste à l'abri dans une extraterritorialité climatisée que le tourisme de masse appelle voyage. Ici, le touriste se repose et entre en dépendance ;
- une seconde option, plus saine mais aussi nettement plus dangereuse, consiste à mettre le touriste sur la route, et dans ce cas, il quittera immédiatement l'impasse des autoroutes touristiques, et restera souvent seul, rejoignant en cela les figures mythiques allant du missionnaire à l'anthropologue, en passant par le journaliste ou l'écrivain-voyageur-aventurier. Là, le touriste s'expose et entre en résistance.

Sur un plan strictement étymologique, les termes hôte, otage et ennemi ont tous une origine latine commune : hostes. C'est peut-être aussi pourquoi tant d'hospitalité affichée - dans le secteur du tourisme ou non - se transforme si rapidement en inhospitalité évidente. Dans un monde qui rétrécit et dans lequel la peur de l'Autre dicte les actes quotidiens de démissions en tout genre, l'omniprésence de la figure du touriste a de quoi inquiéter. Ce sont les codes traditionnels de l'hospitalité, pour lesquels le devoir de bien accueillir est sacré et la tolérance forcément de mise, qui aujourd'hui " explosent " ou en tout cas s'évaporent dans un contexte de mondialisation sauvage où la communication a définitivement remplacé la rencontre, et la transaction financière l'échange ou le don. Notre société actuelle permet la rencontre, certes assez bancale, de tous avec tous, au point que la singularité et la profondeur des liens tissés disparaissent des rapports entre les hôtes et les étrangers. Une société de touristes ne fait plus que visiter son prochain sans jamais chercher à le comprendre, le connaître, l'apprécier dans toute sa dimension humaine. C'est l'échange marchand de la connexion qui l'emporte sur l'échange symbolique de la rencontre. La définition même de " touriste " risque d'évoluer ces prochaines années : en effet, de plus en plus souvent, on désigne par le terme " touriste " toute personne - plutôt superficielle voire artificielle - qui circule autour de nous et qui ne nous est pas familière.

Ces dernières années, l'idée de devoir voyager utile et non pas futile est devenue un leitmotiv. La société de consommation actuelle s'est bâtie autour de l'idéologie toute puissante du labeur ainsi qu'autour de la divine négation de l'oisiveté. Et il est à espérer que l'utilité désormais recherchée dans l'acte touristique sera plus altruiste, plus humble, bref plus humaine. Il faut avouer que le contexte actuel en France comme en Europe, et sans doute ailleurs aussi, n'encourage pas nécessairement cette démarche d'ouverture aux autres !

Alors des initiatives fusent… Parmi les types de tourisme en vogue dans cette catégorie, il y a celui que l'on nomme maintenant, entre autres appellations, le " tourisme réel ". Voilà qui prouve bien que l'expérience touristique, consistant à se transplanter momentanément dans un ailleurs autre, renvoie avant tout à la pratique d'un tourisme irréel. " Vivre dans la peau d'un clandestin mexicain ", le temps d'une nuit, est par exemple l'une des " offres " de ce genre de tourisme où l'on participe en fait à un véritable reality-show.

Ainsi au Mexique, mais à plus de mille kilomètres au sud du Rio Grande qui fait fonction de frontière " naturelle ", des villageois endossent le rôle de policiers, d'autres celui des passeurs, d'autres encore celui des clandestins. On fait comme de vrai mais tout est faux, à commencer par le Rio Grande remplacé par la rivière Tula. L'excursion nocturne touristique est une reconstitution, une simulation calquée il est vrai sur une part de réalité. Expérience irréelle, le tourisme n'oublie pas ici le jeu même si la tragédie en est le fond de commerce. Il s'agit là d'un " faux absolu ", cher à Umberto Eco, un authentique simulacre où tout le monde veille à faire sérieusement son travail d'acteurs, d'imitateurs ou d'organisateurs. Gérée par le parc EcoAlberto, créé en 2004 par les autochtones de l'ethnie Nahnu, la prestation de cette attraction porte le nom très officiel de Caminata nocturna ou " Promenade nocturne ", elle est d'ailleurs liée à d'autres activités notamment de sport et de pleine nature. Ainsi, certains touristes font du kayak le matin, de la randonnée et une sieste dans l'après-midi, puis la promenade nocturne le soir… Un package comme on dit bien ficelé. La promenade se veut aussi éducative, les organisateurs soutiennent le caractère militant de cette prestation : d'une part, il s'agit pour eux d'éviter que des jeunes partent tenter l'expérience pour de bon et, d'autre part, ils avancent qu'en proposant cette activité ils rendent un bel hommage aux immigrants… Etrange paradoxe. Après avoir suivi le parcours, rampé, couru, supporté les sirènes des flics, négocié avec les passeurs, échappé à la border patrol, les participants sont ramenés en pick-up et entonnent l'hymne national mexicain avant de regagner leur écolodge… Cette entreprise écotouristique instrumentalise une idéologie patriotique et s'enrichit sur le dos des wetbacks qui, eux, bien réels, jouent leur va-tout et leur vie en tentant de traverser plus au nord. Il y a donc du voyeurisme dans ce tourisme autochtone qui se targue d'être à la fois durable, responsable et de promouvoir le développement local (les dirigeants avancent entre autre que plus de 160 autochtones travaillent grâce à cette activité).

Ce tourisme " réel " (parce que justement il ne l'est pas !) se nomme également dark tourism ou encore reality tourism. Le tourisme traditionnel promet le paradis, le tourisme réel mise sur l'enfer. Pour certains touristes, il ne suffit plus de contempler la misère ou le malheur, il faut également l'éprouver, " pour de vrai ". Cette forme de tourisme, généralement malsain, pour lequel masochisme, mythomanie et schizophrénie sont bien présents, est aussi le reflet fidèle du malaise actuel dans notre civilisation. Au prétexte de se frotter à la vie réelle, ce " tourisme sombre " connaît un essor sans précédent : visites des sites de catastrophes passées comme à Tchernobyl (dont le tourisme est en fait autorisé depuis 2002 mais s'est surtout développé depuis 2009), à la Nouvelle-Orléans où une agence malavisée propose un " Hurricane Katrina Tour " ou dans une moindre mesure à Bhopal en Inde et sur le littoral sumatranais dévasté lors du tsunami fin 2004 ; kidnappings organisés dans les Amériques où de riches touristes un brin perturbés organisent leur propre enlèvement et, moyennant un supplément, obtiennent une demande de rançon ; d'autres touristes fortunés, en Russie mais tout aussi dérangés sans doute, ont la possibilité via des agences moscovites de passer une ou deux nuits dans la rue " dans la peau d'un SDF " ; mises en " condition " pour jouer les déportés juifs dans les camps nazis ou ceux du goulag soviétique, etc. Le sordide n'est jamais très loin des formes les plus extrêmes de tourisme. A ce sujet, il est à craindre que l'âge d'or du voyageurisme est sans doute encore devant nous. Dans le secteur, spécialement mateur et toujours " en innovation ", du tourisme sexuel, il existe depuis peu une offre de séjours dénommé " Porno Week ", à Londres, pour laquelle le touriste-client est invité à suivre " en direct " le tournage d'un film X… Notre société de divertissement paranoïaque peut toujours aller fouiner plus loin et dénicher de nouveaux filons.

Les prisons sont également en passe de devenir de nouveaux lieux de villégiature pour touristes en mal de sensations fortes. En Angleterre, une prison se refait ainsi une santé en louant ses cellules, à peine retouchées, comme des chambres d'hôtel, avec une touche d'authenticité qui semble ravir les internés payeurs et volontaires. Au Québec, une fausse prison vous accueille pour une nuit ou plus, et en entrant vous laissez vos empreintes avant de vous soumettre à l'autorité des gardes et de dormir sur un lit de camp. En Lettonie, dans l'ancienne base navale de l'ex-URSS de Karosta, transformée un moment en prison bien réelle du KGB, vous pourrez aussi payer pour jouer les prisonniers sous les ordres des matons, ces derniers vous servent même une soupe bien fade pour mieux coller à la réalité ; d'ailleurs, sur la porte blindée placée à l'entrée du pénitencier on peut lire : " Karosta Prison, Excursion, Accommodation, Reality Show ". Tout est dit puisque c'est écrit. Toujours dans l'ancienne Union soviétique, en Lituanie, un programme (soutenu par la Commission européenne) intitulé " Deportation Day " s'est tenu au premier trimestre 2010 : environ 400 jeunes venus de toute l'Europe étaient invités à " devenir pour un jour les victimes de Staline " et pour ce faire passer une après-midi dans un goulag reconstitué dans la banlieue de Vilnius, à moins qu'ils ne préféraient les travaux forcés dans la forêt, ou encore - le must sans doute - participer à des (faux !) interrogatoires évidemment particulièrement musclés. La dimension mémorielle avancée par les organisateurs n'est pas toujours très évidente ! C'est d'ailleurs aussi en Lituanie que l'on trouve des parcs remplis de statues de Lénine et de Staline, toujours pour le devoir de mémoire, jamais de nostalgie… Ancienne terre communiste également, on peut lire dans un récent numéro du magazine Géo (novembre 2010) que le pays n'a pas déboulonné toutes les statues des antiques divinités marxistes-léninistes. Bien avisés et reconvertis au capitalisme, les Budapestois les ont rassemblées dans un parc aménagé à la périphérie de la ville. Rebaptisées par de joviaux surnoms, ces dizaines de statues sont admirées et photographiées par les badauds et touristes de passage, et un film sur la formation des " espions rouges " peut même être visionné dans une bâtisse attenante ; enfin, plus loin, le fameux Maxim devient ici la Pizzeria Marxim, le lieu idéal pour savourer une pizza " Soviet suprême " ou encore " Goodbye les ruines ". Mieux que d'autres peuples issus de l'ancien bloc de l'Est, les Hongrois ont su - en affaires et avec humour - s'accommoder de la fin et des fins du communisme.

Dans un autre genre, en Thaïlande, une pagode-hospice accueille des malades du sida depuis quelques années, le bonze en charge ne sachant plus comment trouver les deniers nécessaires pour assurer le fonctionnement de cet établissement sous le signe du Bouddha propose depuis 2008 d'accueillir également des touristes qui, contre de la précieuse monnaie, viennent contempler la souffrance bien humaine des patients réduits à l'état de sujets passifs et maladifs pour objectifs touristiques… A Jakarta, la capitale indonésienne, la fondation Interkultur propose aux touristes une visite guidée - à l'aide d'un bus rouillé, histoire de rester dans le ton - de la misère urbaine, avec au programme de la journée : taudis surpeuplés, monceaux d'ordures, canaux pestilentiels, wagons squattés, et même vue sur les enfants misérables traînant au milieu des cafards... Un circuit nocturne est également disponible (à quand le " son et lumière " spécial taudis ?), le tour opérateur pense toujours à tout. Normal, le client est roi. Le local ? Corvéable parfois, serviable toujours. La visite des bidonvilles est décidément un concept qui marche ! Cela dit, il ne tombe pas du ciel et, à la fin du XIXe siècle, les riches new-yorkais allaient déjà observer sinon photographier les pauvres en haillons dans le Bowery et le Lower East Side, pour voir où en était la " lie " de la société ; plus près de nous, le bidonville de Gennevilliers à quelques kilomètres à peine du centre de Paris a accueilli dès les années 1950 les immigrés nord-africains fraîchement débarqués, supposés être contents d'aider à la reconstruction de la France, mère patrie en fin de règne colonial. Le Maghreb pouvait y étaler ses difficultés de développement à la vue des Parisiens confortés dans leurs préjugés. Aujourd'hui, à Nairobi, la capitale kenyane, le slum tourism encourage les autorités… à ne rien faire ni changer pour eux. Les habitants de Kibera - considéré comme le plus grand bidonville d'Afrique - font actuellement les frais de ce tourisme qui transforme la pauvreté en spectacle insoutenable. Tourisme à sens unique dans lequel les visiteurs repartent avec des photos et d'autres clichés, tandis que les habitants perdent un peu plus de leur dignité. De même, à Mumbai en Inde, et en dépit du succès du film Slumdog Millionnaire, rien n'a vraiment changé à l'exception de la présence des touristes-voyeurs devenue nettement plus forte…

A Rio de Janeiro, au Brésil, en particulier dans la favela Rocinha, la plus importante et la plus connue de toutes, plusieurs agences de voyage proposent depuis plusieurs années des circuits - en 4x4 ou à pied - et le " Favela Tour " est celui qui semble avoir le plus de succès. Et puis après la favela " classique ", celle des pauvres, voici peut-être venu le temps de découvrir la favela des riches ? Quelques semaines avant de céder les rênes du pouvoir à sa dauphine Dilma Rousseff, le président Lula en personne n'a pas manqué de " visiter " la favela modèle de Santa Marta à Rio de Janeiro, guidé par des résidents locaux capables de rendre compte de la réalité de la vie dans ces " hauts quartiers ". D'ailleurs, certains de ces bas-fonds de ce Brésil qui gagne sont en mesure de devenir des modèles de renaissance et de redécouverte. Pour le cas précis du bidonville de Santa Marta, peuplé de 5000 habitants, et présenté depuis peu comme une " favela exemplaire " (ce qui n'est pas sans agacer certains habitants du cru), le président Lula a participé à un " Rio Top Tour " rien que pour lui, " Tour " qui renvoie aussi à l'appellation d'un projet de développement local, lui permettant en toute sécurité de parcourir les ruelles du slum (re)doré, visitant les lieux de tournage d'un clip de Michael Jackson ou les locaux d'une école de samba. A Vidigal, autre favela, qui domine le quartier chic de Leblon à Rio, c'est la wifi qui a récemment été installée sur place, et " on peut louer sa chambre d'hôte via Internet. Avec vue sur l'océan et le Sheraton ", peut-on lire dans un Atlas des mondialisations paru fin 2010. Mais ce relookage de certaines favelas émergeantes ne doit pas masquer la pauvreté et violence endémiques qui continuent de gangréner la plupart des bidonvilles brésiliens. Rien qu'à Rio de Janeiro, 968 favelas regroupent deux millions d'habitants et seulement 13 favelas ont été plus ou moins " pacifiés " par la police depuis 2007. Ce rappel des faits mesure le chemin parcouru et toujours à l'œuvre en vue de préparer les échéances sportives et internationales à venir (la Coupe du monde de football et les JO, respectivement en 2014 et en 2016). Fin novembre 2010, l'offensive policière (mobilisant près de 18000 policiers) menée au cœur des collines de la " cité merveilleuse " contre les narcotrafiquants illustre la politique de fermeté en cours (également relayée par les médias et des films documentaires tels que Troupe d'élite) : les blindés qui ont en effet investi la favela Vila Cruzeiro, refuge des narcotrafiquants ces derniers mois, font partie du plan officiel de " nettoyage " et de la volonté du gouverneur de Rio de " rétablir l'Etat de droit ". Pourtant l'issue finale de cette bataille n'est pas encore écrite.

Mais revenons à nos touristes de l'impossible : du morro carioca à la butte parisienne, il n'y a qu'un pas. Dans son entreprise humoristique - via la BD intitulée Turista - consistant à placer les touristes dans des cases pour mieux les mettre en boîte, Claire Bretécher traite à sa façon de " cette idée d'aller dans le tiers monde alors que le quart monde est à sept stations de métro ", une idée tellement occidentale semble-t-il. Mais l'époque est au changement. Et, il convient de préciser que si la favela de Santa Marta (ou celle de Vidigal) est en passe de devenir " bobo ", le touriste " francilien " en quête d'émotions fortes et d'exotisme radical pourra toujours se faire rembourser son vol pour Rio auprès de son voyagiste et dans la foulée monter dans le RER pour le " 9-3 " ou s'il préfère dans un train " grandes lignes " jusqu'à Villeneuve à la périphérie de Grenoble, au pied des Alpes et des barres, un double dépaysement garanti. Chocs culturels et traumatiques assurés, bien plus que s'il se rendait à Santa Marta de plus en plus à l'image de la butte Montmartre… Notons, au passage, que les pays du Sud n'ont pas - ou plus - la faveur de toutes ces destinations excitantes puisque, aux Etats-Unis, le " LA Gang Tour " propose depuis quelques temps la tournée des tripots, celle de la prison du County Jail et des autres hauts lieux des gangs de Los Angeles.

Le " tourisme participatif " - qui consiste à intégrer activement les habitants du lieu visité - s'invite de plus en plus, non plus seulement dans les bidonvilles des Suds mais également dans lesdits " quartiers populaires " des Nords. En Seine Saint-Denis, à la périphérie de Paris, un projet développé dès les années 1990 et intitulé " Douce Banlieue ", qui offre des circuits et des balades - près de 200 par an - a été initié par le Comité Départemental du Tourisme en partenariat notamment avec une vingtaine d'associations locales. D'autres initiatives émergent, comme ce projet en Val-de-Marne, baptisé " Jeunes guides en banlieue " et lancé depuis 2007 : en 2010, ces guides sont plus d'une vingtaine et ont suivi des formations courtes sur l'histoire et l'architecture de leurs quartiers respectifs, une belle manière de valoriser un lieu, un habitat et ses habitants, le tout bien loin du discours catastrophique déversé par les médias. Certes, les emplois ne sont pas légion mais la situation évolue et progresse : ainsi, une association parisienne, " ça se visite ", emploie aujourd'hui une dizaine de jeunes " accompagnateurs de quartier ", un nouveau job pour une nouvelle niche touristique.

Après la butte ou le morro, ou encore les barres des cités, une autre voie pour prendre de la hauteur, mais nettement plus chère et sans réelle interaction avec des autochtones, consiste à opter pour le tourisme spatial dans sa dernière version délivrée par le constructeur Boeing : le tour opérateur Space Adventures gérera votre périple, vous serez placé à bord d'une capsule pour une promenade autour de la Terre puis vous séjournerez dans une station orbitale où un hôtel spatial d'un genre nouveau vous bichonnera " à coût sûr ". Le circuit démarrera dans quelques années, un peu de patience, à (ne pas) suivre…

Pour revenir sur terre, un autre exemple de nouvelle forme de voyage, elle inscrite dans l'ère du numérique, se trouve sur le net, Facebook et YouTube en tête, avec la profusion de blogs et de sites toujours plus innovants. Dans ce genre, et pour n'en citer qu'un, il y a le site " Where the Hell is Matt ? ". Américain trentenaire et particulièrement dégourdi, Matt est un accro de la toile, du voyage et depuis peu de la danse. Il met en ligne ses pas de danse qu'il pratique un peu partout sur la planète en compagnie des autochtones. Peu importe qu'il danse mal seuls comptent le buzz… mais aussi, en complément d'une forme douce d'aventure, le retissage des liens sociaux si essentiels dans nos sociétés du Nord en proie à un blues durable. Ce " nouveau " lien social qui se noue - ici par le biais de la danse et des rencontres - passe autant par le voyage que par lesdits réseaux sociaux, même si les deux sont intrinsèquement liés. C'est aussi un excellent moyen, certes éphémère, pour fuir la grisaille ambiante. Pour le danseur comme pour les voyeurs.

Depuis son envol, le tourisme s'est constamment chercher des raisons pour se justifier. Pour soi, pour les autres ou pour les autorités, il lui fallait être utile pour être à la fois accepté et acceptable. Que l'on voyage pour apprendre, enseigner, se soigner ou aider, exister ou expliquer, la bonne vieille morale chrétienne ressurgit au galop. Ce qui a changé ces dernières années, c'est simplement que l'environnement et le patrimoine se sont imposés comme les nouvelles vertus à défendre, à encourager ou à développer. Demeure néanmoins la sempiternelle angoisse, celle d'apparaître comme un oisif au sein d'une mêlée hyperactive. Une marginalité évidemment subversive qui ne passe pas bien pour le vacancier lambda ou le voyageur trekkeur qui tous deux n'aspirent qu'à prendre du bon temps bien mérité tout en légitimant leur acte de séparation momentanée de l'univers du travail. Des vacances oui, mais ne rien faire ou ne servir à personne, oh que non… La servitude volontaire est aussi d'actualité dans les mobilités de loisir.

Voyage et voyeurisme font bon ménage et leur alliance commerciale donne le voyageurisme, forme " originale " de tourisme entièrement fondée sur les trois termes suivants : misère, violence, morbidité. Car, in fine, ce " dernier voyage " à la mode en quelque sorte se situe à la lisière des mondes du spectacle et de la mort : le tourisme réel devient vite du thanatotourisme, encore une niche marketing pour les explorateurs de séjours morbides et autres adeptes du voyageurisme. Il y a bien longtemps, Sénèque estimait déjà que " toute la vie n'est qu'un voyage vers la mort " ; d'ailleurs, des circuits thématiques autour de la mort existent et sont en plein " développement " : visites de cimetières, tourisme artisanal auprès des pompes funèbres, sans parler de Halloween ou des excursions dans les catacombes, etc. Fricoter ou encore mieux frôler la mort sans toutefois la toucher peut susciter une forme d'exotisme ludique de proximité si l'on peut dire, et cela permet aussi une promiscuité avec le danger sous une forme originale, la mort ne renvoie-t-elle pas à l'ultime libération ? Les suicides en cascade de France Télécom ne sont pas encore sur YouTube mais le buzz serait garanti si c'était le cas… Dans ses fameux Voyages en zigzag, l'écrivain et dessinateur suisse de la première partie du XIXe siècle, Rodolphe Toepffer, notait que " c'est dommage que le danger soit chose au fond si dangereuse, sans quoi on s'y jetterait rien que pour éprouver cette joie puissante qui accompagne la délivrance ". Le tourisme a aujourd'hui besoin d'adrénaline pour se repenser à l'aune de notre époque fondée sur des formes d'insécurité généralisées (chômage, sida, famille, violence, etc.) ; il ne fait finalement que s'adapter à son environnement quotidien, l'exotisme en plus. Parfois, rarement en fait, avec des agences telles que Global Exchange (une ONG avant d'être un voyagiste spécialisé dans la géopolitique et l'altermondialisation), le tourisme voyeur se veut avant tout pédagogique voire militant : Global Exchange veut ainsi montrer (pour mieux dénoncer) aux clients les affres de la mondialisation et de l'exploitation, d'où le sens des virées dans les favelas ou les visites dans les usines de textile au Mexique par exemple. Là, le voyageurisme est d'abord inscrit dans le but précis de témoigner d'une situation scandaleuse à des touristes qui souhaitent connaître ou aborder une autre réalité que celle qu'ils subissent à travers les médias américains dominants. Leurs " actions " touristiques sont de ce fait louables mais restent en partie discutables. De même, le tourisme de mémoire - sauf lorsqu'il est instrumentalisé politiquement - est tout à fait intéressant et même indispensable pour le travail de transmission aux générations futures. Les visites des élèves ou des étudiants dans les camps du Struthof (en Alsace) ou d'Auschwitz (en Pologne) participent au devoir de mémoire et est absolument essentiel pour les jeunes. On pourrait dire la même chose pour les geôles sur les routes de l'esclavage (Gorée) ou pour les bagnes exotiques où la France cachait ses rebelles trop dangereux (Nouvelle-Calédonie, Guyane, Poulo Condore au Vietnam…) ; on pourrait évoquer les cellules des prisonniers célèbres (comme celle de Mandela, par exemple, devenue une attraction touristique très prisée ces dernières années) ou l'ancien centre de torture khmer rouge appelé S21 ou Tuol Sleng, à Phnom Penh au Cambodge, désormais reconverti en musée du génocide mais qui abrite également un centre de documentation historique ; il y a également tout l'arsenal des sites historiques, des lieux de batailles célèbres par exemple - d'Alesia à Diên Biên Phu en passant par Verdun et Omaha Beach - grâce auxquelles le souvenir est perpétué, et le passé étudié et repensé. Des lieux de mémoire gagneraient d'ailleurs à voir le jour afin de mieux comprendre un passé douloureux qui parfois a bien du mal à passer : esclavage, guerre d'Algérie, etc. Depuis l'automne 2010, et à la faveur du cinéma, les Français connaissent mieux l'histoire de la Vénus hottentote, démontrant ainsi que le cinéma est aussi objet d'histoire, et que des lieux prisés au quotidien par les Parisiens sont également des lieux de mémoire douloureuse. L'histoire est un prodigieux vivier pour le tourisme, l'enjeu actuel est sa bonne et juste mise en valeur à des fins certes touristiques mais plus encore patrimoniales. Ce tourisme à vocation sociale ou mémorielle n'a évidemment rien en commun avec le tourisme de guerre malsain ou avec les formes dévoyées du voyageurisme évoquées plus haut.

Subsiste le constat que les touristes collectionnent les lieux comme d'autres les timbres, il leur faut constamment en posséder, et en conquérir de nouveaux. Un tourisme à plusieurs vitesses tend à s'installer progressivement mais durablement dans le paysage global. Des formes de voyage aussi au plus ou moins doux parfum de nostalgie. L'écrivain indien Vikram Seth, dans Le lac du ciel, voyage du Sinkiang au Tibet, précise à sa manière comment le voyage lui semble devenir un périple à la recherche d'un monde perdu. Ou en perdition : " J'ai parfois l'impression de vagabonder autour du monde dans le seul but d'accumuler le matériau de futures nostalgies ". On peut fuir le monde mais pas son passé. Si la croissance du tourisme semble inscrite tant dans la démographie que dans l'économie sociale, le tourisme s'impose comme un secteur mouvant auquel il confère d'apporter des solutions différenciées et de proposer des voies alternatives. Les tourismes ont définitivement détrôné le tourisme, et si les voyages pluriels sont à honorer, même le tourisme dit de masse n'a jamais autant été " à la carte ", personnalisé, individualisé, au point de voir à nouveau poindre la quête de distinction comme élément de consécration de la pratique touristique.

Se distinguer c'est par exemple voyager là où d'autres ne vont pas, ou pas encore. Le Bhoutan, pays-royaume tout entier sanctuarisé (qui pourrait à lui seul demander une inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco !) et où le bouddhisme vajrayana est religion d'Etat, a accueilli vingt mille touristes en 2009. Il fait partie de ces destinations " originales ". Une terre ambiguë que ce royaume himalayen spécifique, où s'applique un régime de monarchie constitutionnelle, dans lequel le Bonheur National Brut est inscrit dans la Constitution : alors, si la préservation de l'environnement et des traditions culturelles est effectivement exemplaire, les interdits sont légion et les discriminations nombreuses, comme par exemple celles durement exercées contre ces minorités népalaises expulsées ou réfugiées dans des camps qui ne sont pas destinés aux touristes choyés et bichonnés à l'excès… car bien déplumés par ailleurs ! Le patrimoine en folie s'invite à la table du tourisme, avec parfois des initiatives à l'image d'une société qui ne sait plus où donner de la tête : en 2009, un " musée du slip " voit le jour à Bruxelles à peu près en même temps qu'un " musée de la saucisse au curry " à Berlin… L'Europe n'est donc pas à court d'idées, mais de bonnes idées sans doute. Ensuite, il existe aussi une forme de patrimoine auquel certains auraient bien aimé échapper, comme par exemple les habitants du village autrichien au nom bien malvenu de " Fucking " : ce village reçoit en effet de nombreux touristes venant se faire photographier devant le panneau de la commune. Exacerbés, les habitants ont contre-attaqué : désormais, des caméras ont été installées pour filmer - et ensuite pénaliser - les touristes mal élevés, en train de mimer trop crûment des positions sexuelles assez peu catholiques évidemment réprouvées !

Cap au soleil, vers les Baléares plus exactement, véritable Mecque revue et corrigée d'un tourisme de masse repensé (avec pendant l'été pas moins de 37 vols quotidiens - entre 1 et 40 euros la place - rien qu'entre Palma et Düsseldorf !), où une nouvelle mode est venue perturber la tranquillité des bords de piscine des grands hôtels : le " balconing ", sorte de bal (nautique) des cons… L'été 2010 a vu un nombre important de blessés et pas moins de six morts en résulter. Le balconing consiste à sauter des balcons des chambres d'hôtels dans les piscines situées quelques étages plus bas. Bref, véritable balconnerie à l'état pur, mais qui interpelle nécessairement sur les nouvelles formes de loisir prisées par une certaine jeunesse qui se cherche… Moins discutable, à Budapest, en Hongrie, terre des bains traditionnels s'il en est, la mode est au festif, et plus précisément au " sparty ", autrement dit une party qui se trémousse dans un spa, très appréciée par les jeunes et les nouveaux riches.

Sur les plages sud-thaïlandaises, et comme pour exorciser le chômage à venir qui les attend, les étudiants anglais - alors entre bac et fac - font les 400 coups dans l'ancien repaire insulaire des hippies : Koh Phangan. Aujourd'hui, ce sont entre 10000 et 30000 jeunes européens, rapidement avinés, qui affluent chaque mois dans ce coin de paradis balnéaire pour s'éclater lors d'énièmes Full Moon Parties. Les fleurs et les guitares sèches ont depuis longtemps été remplacées par les DJs et d'électriques décibels. Du concert acoustique à la rave-party, seule la drogue - mais plus massivement de nos jours - tient la durée dans ces lieux exotiques de tourisme festif. Ces jeunes, plutôt désorientés et guère en quête d'Orient comme leurs aïeux, recherchent plutôt " la plage ", avec ses mythes, ses fêtes et ses rêves de défonce. La plage, son livre et son film aussi… De nos jours, la quête de liberté n'est pas politique mais festive et la volonté de comprendre la culture locale est souvent réduite à sa portion congrue. Jez, un étudiant anglais, interviewé par The Guardian, résume l'état d'esprit de ces " teuffeurs " : " Dix mille personnes réunies dans un même lieu et qui peuvent faire tout ce qu'elle veulent sans risquer d'avoir des regrets. En Grande-Bretagne, si tu prends une cuite, il y a des conséquences, mais ici tu peux faire ce que tu veux ". Un autre routard de passage, ami de Jez, reconnaît toutefois que " ce n'est pas une expérience thaïlandaise. C'est une expérience festive ". D'une expérience à l'autre, Jez vise la fête à fond, tandis que Mlle Hailey, également étudiante en vadrouille, préfère travailler pendant un an dans un hôpital afin d'augmenter ses chances d'être prise en fac de médecine, une fois de retour en Angleterre. Le rite de passage lié à l'expérience du voyage est ici différent et plus constructif : " Je ne sais pas si je devrais dire ça… mais j'ai pris conscience que le simple fait de venir ici toute seule et de devoir aller vers les gens m'a appris à me sentir mieux en société et m'a donné une plus grande confiance en moi. J'aurais probablement eu moins de problèmes à l'université si j'avais d'abord passé une année à voyager toute seule " (cf. Courrier International, 4-9 novembre 2010).

On le sait, depuis Nicolas Bouvier et d'autres, lorsque la route mène véritablement à l'Autre et à l'Ailleurs, elle devient sans doute la meilleure des universités. Hélas, une bonne partie des jeunes voyageurs occidentaux en Asie découvrent davantage la fête qu'un pays, prennent plus qu'ils n'apprennent, favorisant la licence des mœurs à la rencontre avec la population. Les Thaïlandais qui vivent, bon gré mal gré, des miettes des beach parties, en ont manifestement marre de voir débarquer à longueur d'année de telles hordes aux têtes blondes qui se soulagent dans la mer de leur trop-plein de bière, mais ils persistent car ce sont eux encore les organisateurs et eux surtout qui nettoient les plages souillées au petit matin. Le travail et l'argent qu'ils génèrent sont le nerf de la guerre. Mais, il y a pire, par exemple lorsque, toujours en Thaïlande, la beach party fait place à la bitch party : ces dernières années, à Pattaya notamment, de plus en plus de Français - privés d'emplois et d'avenir dans l'hexagone - s'installent sur place en qualité, si l'on peut dire, de proxénètes, histoire de profiter de la fameuse ouverture économique du pays, il est tellement intéressant de faire des affaires, grâce aux jeunes filles disponibles, aux clients aux aguets et à la quasi absence de taxes et d'impôts…

Depuis belle lurette, une supercherie bien entretenue par l'OMT et ses satellites voudrait nous faire croire que le tourisme à destination des pays du Sud serait une bienheureuse sinécure : 1) le tourisme facteur de paix (voyons les situations en Israël ou en Birmanie) ; 2) le tourisme comme moyen de lutter contre la pauvreté (demandons l'avis aux montagnards népalais et aux éleveurs massais) ; 3) le tourisme vecteur de rencontre culturelle entre les peuples (à voir l'expansion du tourisme sexuel au Cambodge par exemple ou l'essor du tourisme voyeur ailleurs, il est difficile de parler de saine rencontre)… Ceci dit, si l'industrie du voyage est certes un mastodonte elle n'est pas pour autant monolithique.

Le concept même de développement durable est discutable puisqu'il semble renvoyer en permanence à une approche moraliste : l'Occident ainsi souhaite sauvegarder, préserver, voire " sauver " ou " patrimonialiser " ce qui lui semble intéressant et authentique, une micro société " paradisiaque " par exemple, quitte pour ce faire à " fixer " certaines populations dans une histoire et/ou sur un territoire. Finalement, l'Occident désire ardemment que le reste de la planète " ne suive pas la même voie que lui " (mais on est loin de l'esprit d'un Brassens…), à savoir celle d'un progrès rapide, celle d'une uniformisation culturelle, celle d'un matérialisme le plus souvent factice, celle parfois aussi d'une démocratie… Cette relégation sent un peu trop la nostalgie, mais aussi les mauvais relents de la colonisation européenne dont les soi-disant bienfaits alimentent encore les fantasmes des déçus de la grandeur supposée d'un empire totalement déchu. Nos sociétés paraissent s'offusquer des changements rapides et des évolutions majeures dans certains pays anciennement colonisés qui, pour certains, tentent vaille que vaille, de redresser la tête ; assignés en quelque sorte à résidence identitaire par les " bons " soins de l'Occident, ces peuples jadis vaincus ne peuvent compter que sur leurs propres forces ou éventuellement sur celles de nouveaux amis fraîchement acquis, rarement sur leurs anciens maîtres. Ces derniers rechignent à voir leurs anciens protégés emprunter d'autres voies que celles qu'ils préconisent car, ainsi que le précise Sophie Bessis dans L'Occident et les autres, cette " histoire d'une suprématie ", " l'Occident ne se contente pas d'incarner la toute-puissance. Il s'illustre également par sa volonté d'en garder le monopole ". Ce rapport qu'il faut bien présenter comme hypocrite que l'Occident entretient avec les Suds rappelle aussi le paternalisme et démontre que le développement durable, s'il a bon dos sur la scène internationale, constitue encore trop souvent un réel frein au développement des sociétés les plus vulnérables dans les pays qui sont plus en proie qu'en voie de développement.

Dans ce contexte, la pauvreté, ainsi entretenue, y compris par des stratégies touristiques qui parfois l'instrumentalisent, est parfois remplacée par la misère, la population démunie ne voyant alors plus d'issue à la paupérisation en marche. La disneylandisation n'est pourtant une solution ni durable ni même raisonnable. Si de nos jours on ne parle plus comme autrefois de " tiers monde ", les disparités régionales et le fossé Nord-Sud ne font que s'étendre, avec des spécificités évidemment liées à notre époque, et notamment à l'émergence d'une classe moyenne très " visible " dans les pays du Sud. Il est vrai également que le tourisme du Nord s'est bâti sur le pouvoir d'achat des cette même classe moyenne, que ce pouvoir soit d'ailleurs dépensé sur place ou dans les pays dits pauvres. La répartition inégale des recettes du tourisme participe encore à creuser le fossé entre les deux mondes, et l'industrie touristique, sur le plan économique plus libérale que jamais, se partage les profits sur le dos des plus démunis, bien incapables de rivaliser avec autant d'arrogance.

A la question " un autre tourisme est-il possible ? ", Bernard Duterme répond que la tache est forcément délicate et incertaine, tout en appelant de ses vœux à une véritable démocratisation de l'ordre touristique. Mais, pour empêcher que la touristification planétaire gagne du terrain et s'apparente définitivement à " un nouvel usage occidental du monde ", la voie étroite qui s'ouvre consiste à renverser la vapeur économique globale : " la réponse réside sans doute dans les capacités de canalisation et de réglementations dont les Etats sont, étaient ou devraient être dotés, et dans l'implication des populations concernées dans la définition des projets et le partage des avantages ".
Majid Rahnema, dans son livre Quand la misère chasse la pauvreté, avance l'hypothèse selon laquelle " pour contrer la misère mondialisée, il est illusoire d'attendre une solution d'en haut, en particulier des institutions d'une société soumise aux seuls impératifs économiques. L'espoir d'un véritable changement ne peut venir que des résultats d'une patiente 'révolution intérieure', une révolution permettant à un nombre de plus en plus important d'acteurs sociaux de porter un regard nouveau sur leurs propres pauvretés et richesses ". De cette manière, nous arriverons peut-être à lutter contre " la production de misère ", tout en réinventant les grandes traditions de simplicité et de convivialité en les adaptant aux exigences de la vie moderne. Une perspective qui n'a rien à voir avec un retour en arrière puisqu'il s'agit de mettre en place, en fait de réactiver en l'adaptant à notre époque, la théorie gandhienne de la critique de l'économie productiviste où la pauvreté choisie n'est pas comparable à la misère subie. S'il paraît avéré que la pauvreté n'est pas forcément la source de la haine et du terrorisme, elle peut y conduire, d'autant plus facilement si cette misère s'exacerbe, économiquement et socialement, et s'accompagne d'une humiliation, politique, culturelle ou religieuse.

Pour Eric Denécé et Sabine Meyer, auteurs de Tourisme et terrorisme, il n'est guère étonnant que l'insécurité - dans le cadre de voyages ou non - se renforce aujourd'hui avec l'aggravation de la pauvreté dans les pays du Sud. Tandis que la richesse mondiale s'accroît, l'écart entre riches et pauvres se creuse dangereusement. Rappelons que les Etats les plus démunis représentent 20% de la population mondiale et… 1% de la richesse mondiale. Selon la Banque mondiale, " le nombre des personnes ayant moins d'un dollar par jour pour vivre, est passé, entre 1990 et 1999, de 6 à 24 millions en Europe de l'Est et en Asie centrale, de 48 à 57 millions en Amérique latine, de 5 à 6 millions au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, et de 241 à 315 millions en Afrique ". Ces populations, oubliées d'une croissance et laissées pour compte d'un développement trop inégal, se tournent de plus en plus vers des formes de repli identitaire, de rejet de l'autre et d'intégrisme religieux. Pour ces deux auteurs, le différentiel de croissance qui ne cesse de s'accentuer entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, est désormais " un prétexte idéal afin d'extirper de l'argent aux représentants du monde des nantis. Les enlèvements de touristes, de voyageurs ou d'expatriés sont en augmentation constante ". Ce qui était déjà vrai en 2006 l'est encore devenu davantage en 2011… Et les auteurs de poursuivre : " La sûreté a été renforcée tout au long de la chaîne du voyage : visas, contrôle des frontières, déploiement de forces de l'ordre dans les lieux publics et les aéroports, 'durcissement' des établissements hôteliers, etc. (…) La prévention des risques liés au terrorisme est devenue un sujet de préoccupation majeur et une nécessité opérationnelle ".

Les professionnels et les usagers du voyage sont aujourd'hui contraints d'intégrer la menace terroriste - tout comme d'ailleurs les catastrophes naturelles ! - dans le développement et le fonctionnement du tourisme international. Il apparaît évident que cette nouvelle donne sécuritaire a profondément bouleversé le secteur touristique, en le restructurant et en l'adaptant aux réalités géopolitiques comme jamais auparavant. Ainsi, des mesures de sécurité drastiques se banalisent au contact d'un quotidien perçu comme inquiétant sinon dangereux en permanence. Depuis une décennie, l'écrivain et journaliste sud-américain Eduardo Galeano a mis en garde nos sociétés modernes du poids que risque de prendre ce qu'il nomme " l'industrie de la peur ". Celle-ci est aujourd'hui omniprésente, au cœur de l'exécutif de nos Etats de plus en plus policés et policiers tout autant qu'ancrée dans nos têtes esseulées ou désorientées. D'une certaine manière, si l'obsession sécuritaire rassure autant les clients que les professionnels du tourisme, elle permet aussi à l'économie touristique de " reprendre " plus rapidement que prévu puisque, désormais, on s'habitue à la menace voire à l'omniprésence terroriste ! Au final, le tourisme relève toujours la tête… ce qui contribue justement à faire tourner les têtes affairées également… et ce en dépit des attentats, des kidnappings, des guerres, mais aussi des multiples catastrophes naturelles, sanitaires, écologiques, politiques en cours… Un monde déshumanisé peut éventuellement voir le jour, mais un monde sans touristes semble impensable !

En attendant, plutôt que les intentions louables mais d'une banalité affligeante que ne cessent d'avancer les experts parfois décalés de l'OMT depuis des décennies (" (…) les relations directes entre les peuples sont le meilleur moyen d'assurer la compréhension mutuelle et de bâtir la paix ", par exemple), il est sans doute préférable d'écouter les propos des écrivains et militants de longue date plus en contact avec le réel, comme ici Nadine Gordimer conversant avec Nelson Mandela dont elle reprend le propos : " Ce que je veux arriver à voir, c'est un environnement dans lequel les jeunes gens de notre pays ont une chance réelle de développer les possibilités qu'ils ont en eux pour inventer une vie meilleure pour eux-mêmes. C'est de cela qu'il s'agit lorsqu'on parle de développement " (cité par Mandela en 2006). Ce qui est ici préconisé pour l'Afrique du Sud pourrait bien entendu l'être pour beaucoup d'autres pays du Sud comme du Nord.

En Mauritanie - on ne parle plus du tout du Niger... - le dilemme entre tourisme et terrorisme se dévoile au grand jour : l'Aqmi (branche d'Al Qaeda au Sahel) rôde, le Quai d'Orsay s'inquiète au point de créer des " zones rouges " et d'inciter les touristes français à ne plus du tout se rendre dans ce pays. Maurice Freund, patron du Point Afrique, souhaite de son côté vivement conserver cette destination car, selon lui et la remarque n'est pas dénuée de sens, si le tourisme (et son argent !) s'en va, Al Qaeda arrive d'autant plus facilement : le tourisme peut-il constituer une solution pour éviter le pire ? Impossible de répondre à cette interrogation sinon que chaque situation géopolitique et touristique est évidemment unique. Des dieux et des hommes, le tourisme n'a pas forcément grand-chose à attendre. Sauf à patienter, et en profiter pour se bonifier. Si le temps du voyage reste un moment sacré - avec parfois de sacrés moments aussi - au cœur d'une pratique généralement profane, c'est d'abord un temps à soi, voire un temps à s'adonner à l'altérité. Dans sa Théorie du voyage, Michel Onfray rappelle que " le voyage procède moins de l'ascension du Golgotha que de l'invite socratique à se connaître ", une bonne entrée en matière dans la genèse même du voyage pour mieux l'aborder sans le consacrer.



Remarque

Cet article reprend deux extraits de textes initialement parus dans l'ouvrage collectif, dirigé par Jean-Marie Furt et moi-même, intitulé Tourismes, patrimoines et mondialisations, Paris, L'Harmattan, Coll. " Tourismes & Sociétés ", 2011, 400 pages, et dans la première partie de mon ouvrage intitulé : Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Ed. Livres du monde, Coll. " Mondes ouverts ", 2011, 192 pages.