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Voyages pluriels, des anciens tourismes et aux nouvelles mobilités



par Franck Michel

 


L'article en format PDF

 

"Un voyage est un tremplin à l'imaginaire qui nourrit chacun de nous,
et propose non seulement l'inattendu des autres, mais aussi de soi-même
"
Bernard Giraudeau

"La Vérité est une terre sans sentiers"
Tiziano Terzani

 

Même si l'ivresse du voyage pousse aujourd'hui le touriste à courir le monde pour mieux tourner en rond, autour de la Terre comme de lui-même, le repli autour du foyer n'est pour sa part qu'un recours à la sécurité sur fond de sédentarité rassurante. L'acte de rester est une résistance à celui de partir, tandis que le fait de rentrer signifie à la fois revenir de quelque part et refuser de rester. Réceptacle de nos imaginaires, le voyage est une heureuse fabrique de mélanges, un appel à la production d'échanges, et s'il n'encourage ni échange ni mélange alors il se résume à un vulgaire déplacement. Relier un point A à un point B relève de la circulation pas du voyage ni du tourisme. Certes, nos repères tendent ces derniers temps à se brouiller. La difficulté pour certains voyageurs à voir le temps défiler et d'abord être consacré à l'espace témoigne du brouillage des cartes.

Notre époque, avec ses tsars et ses stars, expulse les " gens du voyage ", ainsi bien mal nommés par nos propres soins car l'expression renvoie justement - si joliment - à la mystique de la route et du nomadisme. Si, pourvu de ce réservoir de rêves de liberté, le terme plaît aux Européens, la réalité du terrain ne survit pas à la magie des mots, et très clairement elle ne leur plaît pas. Beaucoup de mépris contre l'incompréhensible et pas mal de jalousie aussi se cachent derrière ce refus de l'altérité à domicile. En même temps, nos contemporains découvrent les bouchons sur la route des vacances, chacun souhaitant profiter de sa part d'ailleurs au moment des congés mal payés mais bien mérités. Nombre de ces clients des agences de voyage partent effectivement occuper les moindres recoins de plages - nationales ou étrangères - le temps des festivités estivales : des sit-in balnéaires au mieux ludiques mais jamais politiques. Ils se déplacent bien plus qu'ils ne voyagent mais la duperie fonctionne à merveille, le personnel de l'agence veille avec une bonne conscience professionnelle à ne pas dévoiler l'entourloupe ; à aucun moment, il n'oubliera de traiter ces déplacés, sorte de modernes réfugiés du travail placés en camps de vacances, de voyageurs voire même d'aventuriers.

Autre exemple, autre lieu : sur le tarmac de l'aéroport de Paris-Roissy ou de Bamako, un jeune touriste français militant bio-écolo-solidaire, spécialement venu au Mali pour soutenir un projet associatif et visiter la campagne avec le souhait de partager quelques tranches de vie villageoise auprès des vieux sages de la communauté, croise du regard un père de famille malien les mains menottés en état comme on dit de reconduite aux frontières, pour manque de documents officiels. On lui explique sans rire qu'il s'agit d'une " mesure d'éloignement " et non d'une expulsion.

De tout temps et en tout lieu, les indésirables ont toujours été soigneusement " éloignés " au-delà des marges de la cité, de la civilisation, bref des frontières de l'acceptable pour le bien-pensant domestiqué. Reste un livret culte en forme de graal : nul doute que le petit livre le plus lu, le plus prisé, le plus cher, le plus demandé aussi, n'est plus comme autrefois le petit livre rouge, ou une bible ou un coran, ou encore le manuel des castors juniors, non, c'est le passeport. S'il est un bestseller qui s'ignore c'est bien celui-ci. Si sa lecture, au demeurant, n'est pas forcément indispensable, sa supervision et son contrôle, eux, le sont. Voyager sans papiers est devenu aujourd'hui plus difficile que de marcher dans la rue ou prendre le métro sans vêtements. Drôles d'échantillons de notre civilisation actuelle.


Le voyage comme rituel

Notre monde cultive les réseaux sociaux mais tous les Facebook en ligne ne sont jamais rien d'autre que des livres sans visages dont la mobilité virtuelle n'a d'égal que le reflet de l'immobilisme intellectuel ambiant. La communication a tué la rencontre, et les " 500 millions d'amis " que votre profil envisagera, dévisagera, bref croisera sur la toile sont autant d'ennemis potentiels, encombrants, capables du jour au lendemain de vous priver d'une illusoire liberté, voire de vous priver de la liberté tout court. Peut-être faudrait-il demain ce type de clash pour que la grand-route puisse à nouveau primer sur le grand écran. Grand Dehors vs Grand Dedans.

La route suit les contours sinueux d'une voie toujours en gestation, en train d'être tracée, écrite, parcourue ; tandis que l'écran, plat comme il se doit, annonce la morne plaine d'une vie sans piment, une vie dont on aurait retranché les derniers morceaux de choix pour ne conserver que les aspects confortables et sécurisés promis par la marchandisation.

Si la déroute se situe au cœur de l'entreprise buissonnière que recèle l'épreuve de la route, la routine, elle, occupe le quotidien de l'internaute rivé sur son docile écran, vissé sur sa chaise presque électrique, et bien sûr abonné à (C)anal+ autant que chez le psy du voisinage. Dans un univers aseptisé où la moindre prise de risque relève d'un rare courage, la liberté de voyager n'est pas donnée à tout le monde. Non pas car le libre voyageur serait un être exceptionnel, loin de là, mais parce que le devenir relève du parcours de combattant pour sa propre émancipation. Et là, les candidats au voyage se font beaucoup plus rares : autrement dit, engager la conversation avec le cousin berbère de l'épicier marocain du coin de la rue est plus perturbateur que de postuler pour participer à une énième édition d'une émission télévisée plus ou moins débile, aux relents parfois racistes ou paternalistes, du genre de Pékin-Express ou de Bienvenue dans ma tribu. Le voyageur et son ombre disait Nietzsche… bien avant l'avènement de la télévision et même des loisirs.

Le voyage n'est rien sans la rencontre " authentique " qu'il est présumé produire et, du coup, notre badaud en débat sur la vie des Berbères à deux pas de chez lui fait dans sa tête et dans son cœur bien plus de kilomètres que le triste sire qui ne rêve que de passer dans ce qui n'était jadis et reste au final qu'un vulgaire tube cathodique. Le voyage est un prétexte, un texte au mot près, un voyage avant la lettre aussi, un désir de fuite pour mieux avancer, donc aussi revenir, un acte plus physique que littéraire pour trouver un sens à son existence, une raison de vivre pour ne plus seulement survivre. Des pensées aux actes, le pas n'est pas évident, et il est tellement facile de s'en remettre aux marchands officiels de rêves exotiques - déléguer c'est toujours léguer - un peu comme dans le domaine religieux tant de nos contemporains accordent leur bénédiction aux gestionnaires patentés du sacré autrefois si bien décryptés par Max Weber. Le sacré est d'ailleurs rarement distant de l'acte sinon de l'art du voyage.

Le désir d'arriver ici des touristes étrangers (et des Roms aussi, sans doute !) modère voire ôte à nos contemporains le désir de partir ailleurs : n'est-ce pas la preuve qu'on est d'abord bien chez soi ? Pourquoi s'obstiner à vérifier si la vie est plus belle chez les autres sinon à vouloir se rassurer ? Mais rester, c'est aussi une manière de se rassurer, c'est valider le fait de ne pas (se) découvrir, jouer la carte de la sécurité plutôt que celle du risque. Revenir aux valeurs sinon sûres du moins de la sûreté. Se jeter sur la route revient à semer le doute chez soi et même à douter du chez-soi. Voyager c'est chercher, consciemment ou non, des réponses ailleurs et auprès des autres : la traîtrise, la marginalité, la subversion, la rébellion contre l'ordre établi sont déjà sur les lèvres des sédentaires qui jugent avec précipitation le mouton noir qui s'en va. Accusé de ne pas penser aux autres - alors qu'il espère les rencontrer en chemin - et d'oublier ses obligations envers le patron, l'Etat, l'église, la famille, etc., ce (re)preneur de libertés jusque là confisquées n'en fait qu'à sa tête. Il risque fort d'être davantage perçu par son entourage comme un égo-voyageur gêneur qu'un écotouriste sympathique. D'après le philosophe Thierry Tahon, nous goûtons aujourd'hui en voyage, " les délices d'une liberté retrouvée, et si nous hésitons à rentrer, c'est bien parce que nous comprenons que la reprise d'une vie normale équivaut à abandonner cette liberté ". Le retour en effet n'est jamais simple, la " réalité " (supposée) redevient rapidement liberticide, sans compter que presque tout le monde enviera la liberté temporaire de celle ou celui qui a osé braver le " Grand Système " - pour reprendre le terme et titre d'un ouvrage de Georges Balandier - en grande partie régi par la servitude volontaire trop facilement consentante de nos concitoyens. A force d'être endormis ou dopés au consumérisme anabolisant, ces derniers ne sont plus en capacité de se lever pour marcher à contre-courant : c'est pourtant en marchant et en se bougeant - en voyageant - qu'on peut être debout et par conséquent refuser de vivre à genoux. Si certains périples touristiques peuvent l'être, les voyages sont rarement uniformes, ils sont par essence multiples, ils n'ont que faire de l'Un et ne dérivent que vers le Divers.

Le voyage n'est-il pas avant tout une superbe fabrique de rêves où s'ébauchent en permanence des plans sur la comète et des folies à faire ou à refaire ? Cette fabrique artisanale qui mêle passion et imaginaire se voit présentement transformée ou reconvertie, sous les coups de butoir du libéralisme économique, en industrie rationnelle du tourisme et des loisirs programmés. Mais le voyage continue de représenter, dans nos sociétés de privilégiés et modelées autour de la notion de travail, une parenthèse, une pause, en fait une respiration dont nous avons énormément besoin, au risque d'étouffer sous le poids de contraintes sans cesse accumulées.

Véritable expérience qui sort de l'ordinaire et bouleverse nos habitudes, événement parfois propice à nous plonger dans des histoires et des aventures inconnues, le voyage et dans une moindre mesure le tourisme invitent voire incitent à rompre avec l'épuisante monotonie de nos modes de vie usés. Pour certains, c'est sûr, le voyage représente l'ultime recours pour éviter le suicide. Pour d'autres, beaucoup plus nombreux, il n'est que l'antidote - avec un effet placebo indéniable - pour ne pas déprimer chaque matin de chaque jour de l'année qui passe. Le simple fait de partir, même le temps des vacances, est donc souvent un geste thérapeutique que l'on s'accorde, un acte de foi aussi pour reprendre foi en soi. Rien que pour ces derniers points, la sécurité sociale devrait méditer sur le bien-fondé de rémunérer les valides mais déjà potentiels patients en les mettant sur les routes plutôt que sous médicaments.

N'est-il pas étonnant d'observer la joie de vivre des peuples roms, ces " gens du voyage " tellement sédentaires, et cependant pourchassés, traqués, battus et expulsés à tous les carrefours des grands chemins ? Les gouvernements européens devraient consulter et embaucher des Roms, et d'autres nomades, pour aider les Européens à retrouver le bon sens près de chez eux, le bon moral loin de la morale nauséabonde, bref le goût de vivre y compris sous les contraintes ou les crises ; au lieu de cela, nos dirigeants arcboutés derrière l'euroforteresse vont les lister, les ficher et les fliquer, comme le montre le récent listing dit " MENS " - pour " minorités ethniques non sédentarisés " -, bref tout un programme aux accents pour le moins écœurants et dont la dimension humaine m'échappe sans doute encore…

Sous toutes ses formes, belles, rebelles et plurielles, le voyage recèle décidemment d'une source inépuisable de bonheur sur laquelle nos contemporains devraient se pencher s'ils ne veulent pas trop vite tomber de haut. Il demeure que pour l'heure, les voyageurs désorientés, à l'instar des " marins perdus " de Jean-Claude Izzo, tout comme ceux au long cours dans le sillage de feu Bernard Giraudeau, forment des passagers de plus en plus déboussolés dont le désarroi n'a rien à envier à certains voyageurs clandestins, aux destins multiples, qu'ils croisent sur les ports ou en rade, souvent échoués sur des plages sablonneuses ou sur des bouées de sauvetage.

C'est bien connu, au risque désormais d'être trop convenu, " le voyage forme la jeunesse " ; idée un peu moins rebattue, on estime également que la conquête de l'ailleurs ne peut faire l'économie de la quête de soi. La quête vaut plus que la conquête, on peut donc aussi - et c'est une bonne option - rester chez soi : car s'en aller (voir ailleurs) ou encore s'expatrier (quitter son père et sa patrie) n'est pas une obligation mais un choix, un désir, un besoin, voire une fuite ou une stratégie. En se frottant au monde, tout le monde finalement se forme, se reforme, et hélas parfois aussi se déforme, tout au long de la vie. Les marins et les religieuses l'ont bien compris : pour se dévoiler, en effet, rien de mieux que de prendre les voiles. On largue les amarres pour passer un cap. Un cap que l'on souhaite bien sûr de bonne espérance. Le voyage a toujours été un rite. On ne revient pas indemnes d'un trip qu'il ait été bon, moyen ou mauvais. Justement, d'aucuns se déforment ainsi par son usage ou intermédiaire, et la rencontre avec soi-même aussi peut s'avérer désastreuse. L'usage du voyage fait alors place à l'usure du monde, d'un monde qui n'est pas ou plus à l'image que l'on s'est donnée du voyage. La faute en revient à la vanité mais également à l'exotisme… et à nos rêves d'enfant et autres fantasmes coloniaux ou néocoloniaux, relayés par une littérature trop sûre de ses origines, de Kipling aux Poussin, mais aussi de Marco Polo à Tintin...

Cela dit, l'expérience du voyage nous ouvre non seulement l'horizon mais elle élargit également le champ des possibles. Elle cultive ce champ en l'irriguant à la fois autrement et autrepart. Elle remet en cause nos modes de penser, d'être et de faire. Elle nous invite à défaire bien plus qu'à faire, pour demain refaire. Elle est un formidable laboratoire pour initier d'autres voies : écologiques, philosophiques, spirituelles, économiques, politiques aussi. Mais tout périple entrepris est d'abord un voyage au bout de soi. D'une part, que la destination choisie soit le bistro du coin ou le Mont Fuji au Japon, le voyage extérieur cache bien mal le voyage intérieur qui le sous-tend ; d'autre part, et en dépit des discours convenus propres à l'industrie touristique, ce n'est pas le Lointain qui nous fascine mais l'Ailleurs. Le premier n'est généralement qu'un prétexte pour mieux atteindre le second qui, au demeurant, peut s'avérer très proche. Dans son récent livre, Passer les bornes, Rodolphe Christin rappelle avec bon sens que " l'ailleurs commence où je ne suis pas, c'est-à-dire à la pointe de ma chaussure ".

Tout voyage, en tant qu'expérience non ordinaire - qui peut même virer à l'aventure extraordinaire - est une riche tranche de vie. Il suffit de voir la littérature prolixe des récits de voyage qui encombre les étagères de certaines librairies ou maisonnées. Des journaux, des récits et aujourd'hui des blogs qui tentent de poursuivre par la graphie l'aventure du terrain. Si l'égo est au centre de ce processus, véritable rituel qui donne sens aux tribulations saisonnières, le fait de raconter " son " voyage participe grandement à perpétuer l'esprit du voyage dans un quotidien (re)banalisé. Les écrivains-voyageurs, en herbe ou confirmés, sont-ils d'abord des voyageurs ou d'abord des écrivains ? On se souvient de la fameuse phrase de Nicolas Bouvier, orfèvre en la matière : " On a souvent plus de profit à lire les voyageurs qui écrivent que les écrivains qui voyagent ". Le débat, récurrent, n'est toujours pas tranché, les uns et les autres campent sur leur position comme ils camperaient au bas d'un volcan à conquérir. Qu'il se lance dans l'écriture ou tombe dans l'aventure, un voyageur se veut avant tout soucieux de ne pas réduire sa condition mobile au seul état d'un voyagé. S'il n'aime pas les bornes, le voyageur peut cependant être un être borné, il trace parfois sa route comme un guide suit son itinéraire balisé, voire comme un garde-champêtre clôture un terrain. L'obsession du but néglige l'intérêt pourtant essentiel du chemin. Pourtant, c'est en se déroutant qu'on retrouve le bon sens, c'est grâce à la mésaventure que l'aventure garde toute sa puissance, et c'est aussi en prenant des risques que l'on mesure les ennuis évités. Heureusement donc, le voyage illumine plus souvent qu'il aveugle. Il éclaire le chemin de vie de ceux qui jusque là ne pataugeaient que sur des chemins de croix.

Ce voyage là, formateur, déforme avec bonheur notre regard sur l'Autre et l'Ailleurs, un regard trop formaté par notre société (celle des dominants) et notre histoire (celle des vainqueurs). Partir n'est pas forcément fuir mais refuser de se laisser instrumentaliser par un discours prémâché, rigide, unilatéral, national, universel même. Partir c'est d'emblée se préparer à relativiser ce que l'on pensait connaître, voir avec d'autres yeux, ça voir pour ensuite mieux savoir, et goûter autrement les saveurs plurielles que l'on déniche sur notre marché-monde.

Avec la mondialisation, l'univers du voyage s'est transformé au point de partir désormais pour mieux revenir, ou encore de rester connecté jour et nuit au risque d'être davantage chez soi - enfermé dans une prison mentale ou identitaire - même lorsqu'on se trouve au fin fond de l'Amazonie, de la Papouasie ou du " 9-3 ". Intrinsèquement, le voyage exige pourtant un lâcher-prise, il est le lieu et le moment où une vie ordinaire peut soudain muer en expérience extraordinaire, grâce à la rencontre avec les autres cultures et populations, mais aussi avec l'inconnu, l'imprévisible, l'incommensurable. Un tel basculement apparaît en général décisif et riche d'enseignements : un choc traumatique et/ou thérapeutique permet d'avancer sur sa propre voie, pour le meilleur comme pour le pire !

Les adeptes d'un voyage a-touristique - à l'instar des nomades traqués de partout - vivent l'espace du monde plus qu'ils ne l'occupent. L'espace décide souvent du mode de vie. Et même dans l'ère des mobilités, l'habiter permet de mieux le connaître et l'accepter que le circuler. Un voyage qui ne serait plus que déplacement n'intéresserait plus que les " 3 M " qui ont tant saccagé la planète au fil des siècles passés : Missionnaires, Militaires, Marchands (ou les 3 CRS si on préfère : Commerçants, Religieux, Soldats)… On ne voyage plus en 2010 comme en 1850, en 1950 ou même en 1990 : l'ère du numérique, la révolution informatique et celle des transports ont modifié la donne.

Les Bouvier, Chatwin ou London, et autres Kerouac, Theroux ou David-Neel, mais aussi Malaurie ou Lévi-Strauss, ne feraient guère le même usage du monde qu'à leur époque respective. L'anatomie de l'errance tout comme l'appel de la forêt - le sort des Bushmen en Afrique, des Zo'é au Brésil, des Jarawa en Inde, des Roms en Europe, des sans-papiers et des réfugiés de partout, en atteste avec dégoût dans les moindres recoins de la terre, cette terre de plus en plus confisquée par les puissants - illustrent un mode d'être et de penser en désuétude, en voie de disparition en raison du manque de combattants, à force d'être battu et combattu par l'idéologie dominante : celle du progrès, de la croissance, du développement, bref de l'économisme destructeur. Les tristes tropiques ne l'ont certainement jamais autant été : tristes, certes, mais surtout en état d'extinction pour certaines populations et contrées. Tropiques tous atteint d'un cancer qui ronge le local avant de déranger le global, où dans l'indifférence ambiante le tragique côtoie la tragédie en permanence.

Dans ce contexte de délitement social assez général, où l'homme (re)devient un loup pour l'homme, le voyage s'érige en fuite, en évasion, en territoire mobile de refuge. On part pour se réfugier, le Tchétchène poursuivi par la milice de Poutine tout comme l'employé bien français de France Télécom qui rejoint son hôtel-club en Tunisie le temps compté des vacances. Chacun, à sa manière, tente de survivre. A se demander pourquoi venir au monde dans le seul but de ne pas le quitter trop tôt ? A peine né, il s'agit déjà de lutter contre un système qui ne tourne pas rond, d'œuvrer au mieux pour ne pas laisser que des traces de vide d'un passage trop bref sur la planète Terre. Sous les griefs des rapaces de la mondialisation libérale, cette lutte pour le seul droit d'exister se complique comme peuvent en témoigner, dramatiquement, les bébés albanais conçus pour servir l'industrie mondiale du sexe, ou plus souvent les enfants de bas âge kurdes, chinois, maliens ou sénégalais, sans oublier ces Roms qui ont le tort de ne pas avoir de territoire national ou d'origine clairement définie, et, pire, qui n'en souhaitent même pas. On a oublié ces derniers temps les travaux pionniers d'un Gilles Deleuze ou d'un Pierre Clastres, pourtant la déterritorialisation tout comme les sociétés sans Etat ne sont pas des idées dépassées ou du passé, elles sont en train d'irriguer les nouveaux espaces du futurs, et parfois les terrains de jeux exotiques des touristes en quête de mieux-vivre.


Slow Travel vs Fast Trip

Lenteur, respect, écologie et décroissance s'imposent " naturellement " à celle ou à celui attentif à se laisser guider par le bon sens : celui d'un voyage à la fois vert et ouvert. C'est d'ailleurs en direction de l'Orient, avec ses spiritualités et ses trop fameux mystères insondables, que les touristes vont souvent chercher à s'orienter autrement. Redonner un sens à leur vie, à leurs marches nomades sur place et à leurs démarches politiques de retour chez eux. Un voyage authentique, qu'il s'agisse d'un trip au bout du monde ou seulement d'une course au bout de la rue, est avant tout un voyage intime et intérieur. Un véritable dépouillement et des formes de simplicité volontaire sont indispensables pour espérer accéder à l'essentiel. Se dépouiller pour s'alléger mais aussi pour ne pas se faire dépouiller… Marcher est certainement la meilleure option pour atteindre cet état de lévitation et d'apaisement, de recueillement et de retour à soi également. Dans un essai consacré à la marche, Frédéric Gros souligne que celle-ci n'est pas un sport et que marcher, avant tout, " c'est être dehors ". Dans tous les sens du terme. Surtout, à pied ou non, il s'agit de préférer l'essentiel à l'urgence et l'être à l'avoir ou au paraître, de rechercher l'équilibre à la place du contrôle. Nos désirs d'ailleurs s'inscrivent dans une volonté de changer d'air, de se dépayser ou d'en découdre. Ils sont une réponse - un prétexte parfois - au mal-être d'une société occidentale qui marche sur la tête. Le " vivre-ensemble " mis à mal dans nos contrées tempérées revit en quelque sorte dès que les touristes arrivent sous les cocotiers il est vrai plus ou moins pourris. Mais un cocotier ça fait encore rêver…

A une période où le zapping est érigé en modèle de survie sinon de vertu, le voyage - et non le tourisme, n'en déplaisent aux chercheurs qui occupent l'espace de la recherche géographique et tellement sensibles aux sirènes du libéralisme touristique - apparaît comme une des dernières opportunités où l'on peut donner rendez-vous aux autres comme avec soi-même. En ce sens, le voyage est l'antidote par excellence face à la déshumanisation, le mercantilisme ou encore la plongée dans le tout-virtuel qui accaparent les sédentaires de partout. En dépit d'une mode - forcément saisonnière - qui voue à l'éthique toutes les vertus, on perçoit que dans le vaste secteur des mobilités de loisir, surtout lorsque l'on parle de masses et de plages, une forte persistance des " tiques " d'un tourisme qu'on voudrait plus éthique, à l'instar du capitalisme vert et de son greenwashing très tendance. Ethique et toc en quelque sorte.

Via le voyage, les Suds émergent auprès des décideurs et consommateurs des Nords. Le voyage représente ainsi aussi une manière radicale mais constructive - sans oublier qu'avant de construire, il importe de déconstruire - de repenser la vie, la planète, la politique. La décroissance, avec l'autonomie et le nomadisme (et donc a fortiori l'autonomadie), ont des choses à échanger comme à mélanger avec le voyage. Des fruits de ces interactions et branchements naîtront d'autres formes de mobilités, alternatives et novatrices, pour lesquelles la préservation des environnements humains, culturels et naturels sera respectée et valorisée… bien davantage qu'à travers les discours arrangés des voyagistes et autres instances touristiques officielles. Mais il faudra du courage politique : une denrée rare en cette époque de mauvais temps… Même si un réel réchauffement climatique dans le domaine politique n'est plus totalement à exclure.

Le voyage est-il en sursis sur une planète infestée de réseaux dits (un peu vite) sociaux mais également vouée pour une grande part à une entreprise de disneylandisation sans précédent ? Uniformisation et mondialisation opèrent tous deux une rude bataille sur les littoraux et les sites culturels du monde, parfois sans même convier à cette lutte les autochtones encouragés à rester à leur place. Le tourisme, en tant qu'activité temporaire ou saisonnière de loisirs, a réintégré dans nos vies livrées au monde du travail, des espaces de jeu, de rêve, de retour à l'enfance mais aussi d'images de guerre. Le tourisme a longtemps été perçu - et continue de l'être - comme une délivrance momentanée. Se libérer un temps du boulot, c'était partir un moment à la plage, profiter de la famille enfin réunie et non plus des collègues et du patron. Dans ce sens, l'industrie du souvenir permettait de prolonger les vacances une fois retourné à l'usine ou dans l'entreprise. De même, le fait de revenir bronzé sur son lieu de travail ou dans une réunion de famille ou de bistro attestait efficacement du déplacement vacancier en général estival. Et la peau bronzée opérait comme un tatouage, comme un souvenir (assez) durable fixé sur la peau. Au fil du temps et de l'augmentation des congés payés, le culte du corps sera progressivement remplacé par une véritable culture du corps.

L'histoire des mobilités, quant à elle, est le reflet du rapport que nous entretenons avec le monde, avec les autres comme avec nous-mêmes. Le double fantasme aujourd'hui très en vogue en Occident consiste à être à la fois touriste chez soi et autochtone chez l'autre. Un don d'ubiquité difficile à réaliser quand il ne faut pas oublier de vivre.


Une histoire mouvementée du voyage

Fruit de la révolution industrielle et de celle des transports, le tourisme a élargit l'horizon du monde, du moins au début, et d'abord par et pour les Européens. Il a alors permis son accès aux classes les plus privilégiés. Pour le meilleur et le pire, au fil du temps, cet accès sera de plus en plus accessible au commun des mortels attiré par le frisson de l'ailleurs et avant cela par les senteurs de la mer. Facteur d'ouverture au monde, le tourisme favorisera aussi bien la diversité dans certains lieux que le repli dans d'autres, la renaissance culturelle ici que la folklorisation commerciale là. Pour son bonheur ou son malheur, chaque village, chaque personne, bref chaque site compose comme il peut (rarement comme il veut) avec le tourisme. Il en découle que chaque situation, qu'elle soit dite bonne ou mauvaise en terme de développement touristique, est unique. Aucun modèle touristique n'est réellement transposable étant donné qu'au final il revient toujours aux individus les plus directement concernés - ceux qui bénéficient et/ou subissent les conséquences de la présence touristique - de décider ou non de suivre telle ou telle voie de croissance ou décroissance touristique.

Si pour Montaigne le voyage était déjà un " exercice profitable ", Rabelais en fera un acte plus libertaire, résumé par la fameuse formule " fay ce que voudras " ; c'est l'époque " moderne " au cours de laquelle la pérégrination profane viendra non pas remplacer mais compléter le pèlerinage sacré comme forme de mobilité liée à la découverte. Par la grâce du voyage, l'humain se verra peu à peu convié à la table du divin, et le paradis ne sera dès lors plus uniquement à dimension spirituelle mais également géographique. De l'Antiquité à la Révolution, le voyage signifiait avant tout " se déplacer " et la question qui prédominait touchait surtout aux modes de déplacement : les transports. Voyager c'était avant tout se transporter ailleurs. Dans l'Europe du XVIIIe siècle, voyager était une épreuve mais déjà une opportunité pour s'ouvrir au monde. L'historien Daniel Roche a bien expliqué comment les voyages de l'époque répondaient aux réalités locales : lenteur des déplacements, mobilités restreintes et modes de transport onéreux. Différentes formes de mobilités se croisent et coexistent : matrimoniale, professionnelle, universitaire, religieuse, guerrière, commerciale et diplomatique. A cette époque, les migrations saisonnières tout comme la dépendance envers les éléments naturels étaient omniprésentes. Du fait de l'absence de cartes - et même si les premiers " guides " imprimés de voyage, consacrés aux pèlerinages de Rome, Jérusalem et de Saint Jacques de Compostelle, existaient depuis le XIIIe siècle - les voyageurs se perdaient en chemin, en forêt ou dans la montagne. Retrouver la bonne voie était le premier des buts à viser, et nombre de pèlerins se sont ainsi égarés sans laisser de traces, quelques rares voyageurs ont retrouvé les pas de leur maison ou village des semaines ou parfois des années après. A l'ère du GPS et autre Google Earth, cette peur de se perdre n'a aujourd'hui plus aucun sens, si l'on peut s'exprimer ainsi. La peur pourtant subsiste mais elle a changé de visage.

Anticipant sur le romantisme, le siècle des Lumières va permettre la redécouverte de la marche à pied, revalorisée de fait par les bobos d'alors (même si la bohême rimbaldienne ou la bourgeoisie issue de la révolution industrielle n'existaient pas encore) : savants, aristocrates, philosophes, écrivains. A propos de la perception de la marche, on peut ainsi risquer un double parallèle entre, un, le début du XIXe siècle et le début du XXIe siècle en Europe, et, deux, entre la situation en Europe il y a deux siècles et dans certains pays du Sud aujourd'hui :

1) Comparaison Europe début XIXe et début XXIe siècle :

- les aristocrates et les riches du XIXe sont devenus les touristes et les trekkeurs du XXIe : pour ces adeptes de la randonnée, la démarche est positive, en lien avec la nature et le plaisir. Ils adorent marcher : l'objectif est de marcher toujours plus pour profiter davantage de la nature bienfaisante et d'une meilleure qualité de vie (physique et environnementale), pour s'élever philosophiquement. Le rêve pourrait se matérialiser avec par exemple la revente de l'automobile tant adulée quelques années plus tôt et l'achat d'une paire de chaussures Aigle dernier cri. Note : si ces riches deviennent réellement mais involontairement décroissants, au risque de s'appauvrir pour de bon, ils risquent rapidement d'intégrer la seconde catégorie de marcheurs (voir ci-dessous).

- les roturiers et les pauvres du XIXe sont devenus les exclus et les vagabonds du XXIe : pour ces forçats des grands chemins, la démarche est négative, en lien avec le travail (recherché) et la souffrance (endurée). Ils détestent marcher : l'objectif est de cesser de marcher, entrer dans la danse consumériste, pour s'élever socialement et vivre décemment. Le rêve pourrait se matérialiser avec, par exemple, l'acquisition d'une automobile qu'on a tant espéré conduire un jour et la mise à la poubelle des vieilles Pataugas trouées. Note : si ces pauvres devenus nouveaux riches poursuivent leur cheminement ils risquent rapidement d'intégrer la première catégorie de marcheurs (voir ci-dessus).

2) Comparaison Europe XIXe et pays du Sud XXIe siècle :

On observe que la catégorie des pauvres européens du XIXe siècle, détestant la marche symbole de lenteur, de retard, de dépendance, voire de domesticité et de servilité possède des points communs avec les populations de pays du Sud, présumés en développement, aux yeux desquelles la marche apparaît parfois comme une activité honteuse, caractérisant l'état de pauvreté dans laquelle vivaient leurs ancêtres. Ainsi, un paysan vietnamien d'un hameau du delta du Mékong, un banquier chinois de Shanghai, un ouvrier brésilien du Nordeste, un réceptionniste marocain d'un hôtel à Marrakech et un pêcheur sénégalais de Saint-Louis, risquent chacun à sa manière d'enfourcher la première taxi-moto, le premier bus ou métro qui passe, afin d'éviter de marcher les quelques kilomètres qui les ramèneraient chez eux. J'ai pu souvent constater moi-même ces comportements, par exemple à Phnom Penh, où mes amis - mais aussi les conducteurs de moto-dop ou de tuk-tuk - ne comprenaient pas pourquoi je préférais marcher que me faire conduire. Ce qui est vrai pour la marche l'est également pour d'autres types de mobilités, le vélo par exemple. On peut aisément imaginer la projection " cyclique " suivante :
- Paris : en 1950, beaucoup d'autos, peu de vélos ; en 1990, énormément d'autos, presque pas de vélos ; en 2010, beaucoup d'autos, de plus en plus de vélos ; et en 2030 (on peut toujours rêver), presque plus d'autos, énormément de vélos ? Puis… en 2050, la tendance risque à nouveau de s'inverser.
- Beijing : en 1950, presque pas d'autos, énormément de vélos ; en 1990, beaucoup de vélos, très peu d'autos ; en 2010, peu de vélos, de plus en plus d'autos ; et en 2030 (cela ne fait pas du tout rêver), énormément d'autos, presque plus de vélos ? Puis… en 2050, la tendance risque à nouveau de s'inverser.
Il se pourrait bien qu'à l'horizon 2050, les situations à Paris et à Beijing soient plus ou moins identiques. Mais pour bien saisir les évolutions toujours changeantes, il faut garder à l'esprit que les être humains souhaitent toujours avoir ce qu'ils n'ont pas. Une fois en capacité d'obtenir ou de posséder tel ou tel bien, ce sont d'autres désirs qui viennent s'ajouter. Ou disparaître. C'est toute la dialectique à l'œuvre entre croissance et décroissance, et aussi pourquoi la décroissance, telle que pensée et formulée en Occident, n'a pour l'instant aucun écho (ou si peu) dans les pays du Sud, et surtout dans les régions à forte croissance économique.

Tout au long de l'histoire de l'humanité, le discours sur l'altérité a forgé notre rapport au monde. Avec les récits des explorateurs du XVIIIe siècle, ceux par exemple de Bougainville et de Commerson décrivant le Pacifique Sud, c'est tout le regard sur l'Autre qui change. Les Lumières viennent éclairer l'exotisme sous un jour nouveau où fascination, fantasme, attirance et érotisme seront les expressions d'un ailleurs à partir de cette période plus rêvé que craint. Rousseau complétera ce tableau en illustrant la bonté du sauvage ou encore la beauté de la nature. Une beauté qui deviendra force avec les romantiques allemands et le romantisme artistique tout court. Partant de ce constat - nature déifiée et zoos humains - le désir de découverte, de nouveauté et d'expériences inédites, vient - lentement il est vrai - primer sur la peur de l'étranger ou l'horreur du sauvage (et bien plus tard du " sauvageon "). Mais les stéréotypes, qu'ils soient issus de l'éducation judéo-chrétienne ou de l'idéologie du progrès - restent sévèrement rivés dans les têtes comme le prouvent la science positive versée dans la foi toute dévouée à la Raison et bien sûr le courant évolutionniste - avec ses multiples déclinaisons des discours sur l'inégalité des " races " - qui jusqu'à nous jours conservent encore des partisans, la plupart il est vrai bien assis à la droite de Dieu. Mais l'envie de connaître fait son chemin, et le voyage est l'une des voies d'accès à l'Autre, dans le respect de ce dernier.

Au fil de l'histoire et avec le développement des voies et moyens de communication (les routes notamment), les contrôles aussi s'imposent. Au Moyen Age, on ne circulait guère plus loin que les limites du village, dès le XIXe siècle - à la faveur de la triple révolution (transports, industrielle et politique) - les flux se multiplient, en particulier les déplacements des campagnes vers les villes. La peur augmente avec la vitesse et l'éloignement. Ainsi, il fallait environ quinze jours pour relier Paris à Strasbourg en 1650 ; à la veille de la révolution, en 1788, il n'en faut plus que cinq jours ; avec le progrès, on réduit les distances en maîtrisant le temps, et en 2000 il ne faut plus que 4h30 pour rejoindre (en train cette fois-ci) Strasbourg à la capitale, puis, avec l'arrivée du TGV Est, on est aujourd'hui à 2h20. Toujours plus vite donc… Une course au temps où l'on sait ce qu'on gagne mais pas toujours ce qu'on perd. Avec cette rapidité accrue, les contrôles doivent aussi s'adapter, quitte à grignoter sur les libertés individuelles.

Plus les gens se déplacent, plus la police est sur le qui-vive. Du sauf-conduit jusqu'au passeport, des papiers viendront entraver la liberté de circulation ; en 1837, par exemple, la loi de vicinisation des chemins de France va, avec la mise en place des fonctions de garde-champêtre et de cantonnier, policer les campagnes dans le but d'en assurer une meilleure sécurité mais aussi d'en surveiller les fréquentations et les aménagements. Les Etats craignent la mobilité de tout temps, l'opposition nomades-sédentaires est là pour le rappeler douloureusement, et le voyage est considéré comme étant corrupteur. Ne dit-on pas souvent, hier et même aujourd'hui, que le voyage entraîne l'indiscipline ? La figure du déserteur est ici emblématique… Mais aussi l'évadé, le maquisard, etc. Tous ces réfractaires à l'enfermement et à l'endoctrinement représentent de potentiels dangers pour les sédentaires et ceux qui les dirigent : l'Etat, le patronat, l'Eglise, etc. Plus tard, on parlera de réfugié, d'exilé, d'immigré, de sans-papiers, etc. Les amalgames sont faciles et tellement pratiques. Les forces dites de l'ordre sont là pour remettre ces errants de plus en plus multiformes sur le droit chemin…

Pour se frayer un passage au cœur de cet univers d'errance, et surtout se distinguer des formes nomades susceptibles d'interroger le bien-fondé des modes de vie occidentaux, le tourisme va chercher toutes les raisons du monde pour se légitimer et rendre ses activités conformes à l'idéologie des loisirs calquée sur celle du travail. Notre histoire culturelle témoigne de l'ancrage du voyage dans notre imaginaire. A ce titre, notre héritage occidental est au moins double. A l'omniprésence, consciente ou non, du monothéisme (Caïn et Abel, par exemple), il faut rajouter des pans importants de traditions gréco-romaines et latines. Ainsi, la classique dichotomie grecque, avec Hermès/Dionysos (voyage, plaisirs, divertissement) d'un côté et Hestia/Aphrodite (foyer, beauté, amour) de l'autre, va préciser et surtout modeler la distinction si oppressante jusqu'à nos jours entre l'homme (actif) et la femme (passive). Le masculin se sépare du féminin et réciproquement, le premier ayant pour fonction de s'occuper du voyage, de la découverte, de l'intellect tandis que le second ne pouvant s'atteler qu'à la fonction d'accueil, d'hospitalité, du sensoriel. L'homme étant celui qui part est donc aussi celui qui doit être (bien) accueilli, ainsi en est-il de notre éducation occidentale depuis trois millénaires au moins. Ce patriarcat antique a irrigué en profondeur la matrice de nos cultures occidentales.

Une pensée binaire est en marche, ici c'est l'opposition homme-femme, dans le domaine religieux il sera question de scission entre le corps et l'esprit ou de séparation entre le bien et le mal. D'autres cultures dans le monde n'en sont pas arrivées là, les points de rupture pour elles se retrouveront ailleurs, et ce sont précisément les aventures lointaines des Occidentaux qui autoriseront la possibilité pour certains d'entre eux de voir pour savoir sinon croire. Mais apprendre a toujours été plus dur que prendre, et malheureusement pour les peuples vaincus, ces " missions " dites " civilisatrices " ont plus œuvré dans les domaines de l'évangélisation des âmes, de la pacification un peu trop armée des corps, sans oublier de la colonisation des terres. Peu à peu, comme en témoigne tout le sanglant XXe siècle, l'Autre et l'Ailleurs deviennent le territoire faussement neutre où se confrontent et s'affrontent les armées de soldats, de religieux et de commerçants, tous en quête de nouveaux marchés prometteurs. L'industrie touristique retiendra la leçon de ces peu glorieux devanciers et intégrera le champ de bataille dès la seconde partie du XXe siècle avec un pic de " croissance " à compter du milieu des années 1970.

Autre réalité, le voyage est aussi une rencontre du genre. C'est grâce à la femme que " l'homme qui marche " souvent parvient à avancer sinon à se racheter. Dès le tout début du XXe siècle, avec En pays lointain, Jack London proclame que la femme n'est pas la grande absente de ce monde que l'on croit trop vite masculin qu'est l'aventure. Il décrit aussi ce " mépris de femmes " - titre d'une de ses nouvelles - qui caractérise tellement l'univers masculin qui vacille au moindre frétillement du féminin. Aventurières en crinoline ou routardes actuelles, si les femmes ne traînent pas autant leurs guêtres sur les routes que les hommes, leur courage dans l'épreuve, comme en atteste la littérature de voyage, est souvent bien plus impressionnant. Les batailles pour l'émancipation sont pour elles multiples. Une écologiste et féministe indienne, Vandana Shiva, a expliqué le poids des deux piliers de la modernité occidentale - le savoir scientifique et le développement économique - et leur place dans la continuité du processus de colonisation. Les femmes défient cet ordre qui n'a rien d'éternel. Elles proposent une alternative crédible à " la prétention universelle de l'idéologie patriarcale ", non pour suggérer une autre ou nouvelle tendance à l'universalité mais pour encourager la diversité. De la même façon, les femmes - spécialement en Inde - promeuvent le concept alternatif de non-violence comme pouvoir, et non pas le concept dominant de pouvoir comme violence. Un tourisme davantage géré - et donc aussi repensé en amont - par les femmes porterait sûrement des projets alternatifs et durables plus loin, et au plus proche des communautés locales…

La recherche d'un nouvel espace - qu'il se fasse appeler " vital " par exemple - a toutes les chances d'empiéter peu ou prou sur un territoire déjà occupé par d'autres. Et la guerre est l'aboutissement logique du processus pour parvenir à sa fin qui, comme chacun sait, justifie tous les moyens. En quelque sorte, comparé au tourisme, le champ de bataille des militaires en quête de nouveaux territoires est l'équivalent - certes un peu plus pacifique mais plus insidieux aussi - du terrain de jeu plus ou moins exotique des visiteurs en short à fleurs… Mais l'espace des uns n'est pas celui des autres, sa notion diverge en fonction de son contexte civilisationnel. Le terme même d'espace est à distinguer de ses propres échantillons d'espace en somme : lieu, site, endroit, place… Dans le monde anglo-saxon, on sépare également clairement les sens de space et de place. Si l'on en appelle à la psychanalyse, on perçoit combien et comment l'espace occupe en permanence notre quotidien : on passe un cap ou franchit une étape, on s'ex-patrie pour fuir sa patrie mal aimée ou un père trop incommode (parfois on va même se frotter à l'outre-mère, un territoire toujours vierge…), on est désorienté - en quête d'Orient donc - ou plus trivialement voire carrément à l'ouest…

La sagesse du voyage consiste justement à ne pas s'assagir et à ne pas devenir trop sage : c'est parfois en étant pas sage que le rite de passage opère toute sa magie, le voyage de fugue ou de rupture en est un parfait exemple ; se frayer du passage et voir du paysage font intrinsèquement partie des pratiques nomades, mais de là à croire que tous les pays soient sages est une toute autre histoire. Pour se faire une place (au soleil ou au vert) l'aménagement du territoire s'invite rapidement à ce jeu : pour accueillir l'espace, il faut ménager les gens, les choses et les lieux. Investir un lieu, c'est changer de place mais aussi de rôle. Et veiller à bien ménager les personnes avant d'aménager l'espace permettra ensuite de mieux emménager sur les lieux. Le consensus lié au terme de ménager n'est pas loin de celui du concept de manager. Et, en management, le réseau MAP signifie Motivation, Autonomie, Productivité, pas vraiment de quoi rêver ; tandis qu'en musique, MAP signifie Ministère des Affaires Populaires : là aussi, le premier ménage et manage un système alors que le second tout simplement déménage, sans doute une question de ton, de temps, de tempo.

Avec le temps, et plus sérieusement, l'espace n'est plus seulement une donnée géographique mais d'abord une donnée sociale et humaine. Prenons l'exemple de sa notion en Occident et en Orient, et comparons les deux aires culturelles :

- Pour les Grecs - et par extension pour la culture occidentale dans son ensemble - il existe quatre éléments essentiels : terre, feu, eau, vent. De même qu'il existe quatre points cardinaux : nord, sud, est, ouest. La fractalité ou l'éclatement de l'espace est une évidence et avancer quelque part c'est s'éloigner forcément de chez soi, du cœur de l'espace habité, d'où l'idée toute simple que les Occidentaux - de par leur histoire comme leur géographie - sont sans arrêt, à l'image de Sisyphe rattaché à son rocher, poussés à se rendre chez les voisins voir si l'herbe y est plus verte, et pourquoi pas emménager chez lui. Ce qui parfois nécessite au préalable de les déloger. Les si peu pieuses Croisades, les " grandes découvertes " (grandes pour qui ?), les idéologies coloniales et impérialistes, la guerre froide, la coopération, etc., ne sont que des exemples illustrant cet impératif occidental de devoir toujours aller de l'avant… Préparer le monde (illusoire) de demain en oubliant passablement de (mieux) vivre dans le présent. Une démiurgie à l'image aussi des autres réalisations toutes occidentales : raison, démocratie, droits de l'homme… La notion de l'espace est centripète, plus horizontale aussi (notion de gauche et droite), propice à l'extension, à une plus grande intimité et vie privée (société individualiste).

- Pour les Asiatiques, au contraire, l'espace est plus intérieur qu'extérieur ; aux yeux de la pensée indo-hindouiste, il existe un cinquième élément à rajouter aux quatre que sont la terre, le feu, l'eau et le vent : l'espace. C'est justement sur l'espace que tout est forgé, tissé, bâti. La trame du monde a besoin d'un axe central et d'espace autour. L'axe-pilier est le cœur sans lequel aucun monde ne peut vivre. En Asie, il existe généralement cinq points cardinaux : aux quatre classiques que sont le nord, le sud, l'est et l'ouest, on ajoute le centre. Ainsi, le " milieu " est ce qui régit les alentours et… contrôle les esprits retors. Les Chinois, enfermés volontaires au cœur de " l'empire du milieu " qui porte à merveille son nom, en font tous les jours l'enrichissante ou amère expérience. C'est selon. En Orient, le centre prend tout son sens. Et le micro l'image du macro. Par exemple, sur les plans spirituel, symbolique mais également politique, la " cité interdite " - siège traditionnel du pouvoir impérial - est au cœur de Beijing qui elle-même est au cœur de l'empire chinois ; à Java en Indonésie, la géographie sacrée place le kraton (palais du Sultan) au centre de la ville de Yogyakarta, elle-même située au centre de l'axe qui relie le puissant volcan Merapi et l'Océan où réside Ratu Kidul, la déesse des Mers du Sud… La gestion de l'espace est la garante de l'ordre tant divin qu'humain. En Asie, le pouvoir est donc sacré ou n'est pas. C'est aussi ce qui explique un certain barricadement porté vers le repli sur ses terres plutôt que vers l'exploration du grand large. L'arrêt des expéditions navales chinoises sur les côtes africaines ou l'érection de la fameuse muraille de Chine attestent de ces choix à la fois culturels et politiques. La notion de l'espace est centrifuge, plus verticale aussi (notion de haut et bas), propice au repli, à une moins grande intimité et vie privée (société holiste).

Appliquées au champ touristique, la conception et plus encore la pratique de l'espace ne sont pas identiques non plus selon qu'on soit Occidental ou Asiatique : la perception des paysages culturels et naturels diffère, tout comme les types et rites touristiques, la notion d'aventure ou le style d'activités lors d'un séjour balnéaire. Surtout, en terme de fréquentation, on constate globalement que les touristes asiatiques (cela est particulièrement vrai pour les touristes indiens voyageant pour la plupart en Inde même) souhaitent découvrir leur propre pays, tandis que les voyageurs occidentaux souhaitent - depuis déjà longtemps - arpenter d'autres territoires et cultures que les leurs. Evidemment, le pouvoir d'achat des ménages asiatiques ne permet pas non plus à beaucoup d'envisager pour l'instant des voyages onéreux à l'étranger, de même, nombre d'Occidentaux préfèrent ces dernières années - pour des raisons diverses d'ailleurs - se " recentrer " sur des séjours plus courts et plus proches de leur domicile habituel. Mais si ces réalités économiques et sociales relativisent un peu le fait que les Asiatiques préfèrent voyager chez eux et les Occidentaux chez les autres, il reste que cette situation pour l'heure semble encore dominer. A tel point d'ailleurs que les études ayant trait au tourisme dit national (ou domestic tourism pour les anglophones) se multiplient… car elles étaient jusqu'à ce jour plutôt occultées ou minimisées.

L'évolution rapide des usages du temps et de l'espace brouille les pistes et quand le tourisme est partout il n'est plus nulle part. Le sac à dos, porté " à la ville ", est un bon exemple. Un étudiant ou enseignant des années soixante serait étonné de voir son alter ego actuel : sans même évoquer l'habillement, le cartable en cuir a (quasiment) disparu des amphithéâtres, celui-ci étant remplacé le plus souvent par un petit sac à dos. Pourtant, nul départ en vacances précipité, le sac à dos est devenu l'outil de portage du sédentaire, tout comme d'ailleurs le baladeur, et le mobile ou autre téléphone nomade. On va aussi surfer sur les canapés, non pas se résigner à jouer les couchpotatoes, ces sédentaires blasés et vautrés à longueur de journée devant la télé, mais voyager à moindres frais en pratiquant le couchsurfing - nouvelle forme populaire et originale de voyage routard, spécialement adaptée en temps de crise - qu'affectionne particulièrement les jeunes épris d'Internet et démunis de pouvoir d'achat conséquent.

Mais avant cette ère touristique globale, on pouvait distinguer des types et des mythes qui sont à l'origine du monde du voyage actuel. Le tourisme social a précédé le tourisme consumériste qui, lui-même, a devancé le tourisme élitiste. Ces trois phases de tourisme se déroulent sur un demi-siècle et renvoient également à des habitus culturels bien spécifiques :

1) Tourisme social : dans ce tourisme, dont l'essor est à placer dans l'immédiat après-guerre de 1945, on retrouve les trois fonctions majeures du loisir - les fameux " 3 D " définis dans les années soixante par le sociologue Joffre Dumazedier - à savoir le délassement, le divertissement, le développement de la personnalité. Ces trois fonctions sont d'abord présentes dans le but de " délivrer " le touriste d'un lourd fardeau : respectivement, il s'agit de le délivrer de la fatigue, de l'ennui, du formatage de la pensée/action quotidienne. Cette délivrance temporaire doit donc libérer le sujet de la routine qui le mine. Ce tourisme social s'inscrit dans une volonté de reconnaissance et de soutien de la culture populaire à un moment de l'histoire où les mouvements sociaux et les intellectuels de gauche avaient le vent en poupe. L'idée en vogue était alors le tourisme pour tous.

2) Tourisme consumériste : ici, nous avons un tourisme qui se développe à la faveur de la croissance - mais aussi de la révolution des mœurs - des années 1960 et surtout 1970, dans lequel on retrouve les trois aspects essentiels qui s'inscrivent dans le droit fil de la société de consommation - les fameux " 3 S " - à savoir sun, sand and sea. Ces trois clés du bonheur, en général estival et balnéaire, sont notamment censées opérer une " régénération " du " petit travailleur infatigable " mais aussi aboutir à " l'abolition de la dépense gratuite des pratiques traditionnelles au profit de la dépense commercialisée ", pour reprendre les termes d'Alain Corbin dans son introduction de l'ouvrage L'avènement des loisirs. Ce n'est pas une révélation de préciser qu'un 4e " S ", au succès évident et controversé aujourd'hui, s'est très rapidement imposé, ajouté, bref collé aux trois précédents : sex. Ce tourisme consumériste s'inscrit dans une volonté d'accès à la consommation et surtout au divertissement pour le plus grand nombre, et d'abord les classes moyennes alors émergentes, c'est la culture de masse qui est ciblée. Sa valorisation conduira à l'essor de ce qui se nommera jusqu'à nos jours le tourisme de masse.

3) Tourisme élitiste : dans ce cas, beaucoup plus récent, apparu depuis le début des années 1990 dans le sillage de la conférence de Rio (en 1992) et des premières analyses critiques sur les dégradations du tourisme de masse un peu partout dans le monde, on retrouve ici les prérogatives liées au développement durable appliquées dans le cadre du tourisme international (voir également la charte du tourisme durable de OMT en 1995) : un tourisme responsable, équitable, solidaire, etc., est en gestation, et les considérations environnementales, économiques et sociales deviennent essentielles, tout comme les notions de patrimoines naturels et culturels, et bien entendu l'engouement pour l'instant encore limité pour l'écotourisme. Ce type de tourisme qui intéresse avant tout les classes aisées et éduquées peut - et est en partie en train de le faire - produire un effet " boule de neige " auprès des autres formes et offres de tourisme, plus classiques. Savoir ensuite si l'éthique, tant mise en avant dans ce secteur, perdra son âme dans cette ouverture au large public touristique, est une autre affaire… Le greenwashing et autres stratégies marketing sont déjà à l'œuvre pour récupérer, pour instrumentaliser ou tout simplement décrédibiliser ce qui reste de durable dans une industrie prédatrice que rien ne voue - depuis sa naissance - à s'investir dans le social ou l'humanisme ! Ce tourisme élitiste s'inscrit dans une volonté de distinction, remise au goût du jour depuis ledit triomphe du libéralisme au début des années 1990, c'est le retour non seulement d'une traditionnelle culture bourgeoise mais également la mise en valeur d'une nouvelle culture aristocratique, qui se caractérise par le développement de nouvelles niches touristiques, tels que le tourisme de luxe, l'écotourisme, le tourisme de bien-être, etc. Le maître mot, galvaudé à souhait, et constamment mis en avant est le tourisme durable.

Deux mythes complètent ce tableau, en injectant l'esprit du voyage au sein de l'industrie touristique, ils viennent également valider les orientations sociales ou intellectuelles pour chaque style de tourisme et période concernée.

- Le mythe beatnik et ses avatars, avec ses icônes littéraires de Nicolas Bouvier à Jack Kerouac : fin des années 1940 jusqu'au milieu des années 1960. Le symbole de ce mythe est la route, celle des Indes épicées mais également celles qui conduisent vers plus de liberté, une quête au demeurant plus individuelle que collective, acquise par le biais du voyage et des révolutions mentales et culturelles en cours. Le comeback : plus tard, dans les années 1980 et 1990, ce mythe beatnik opère un retour en force, relayé par les médias et notamment le cinéma, avec toujours la route en ligne de mire, et désormais avec la forme plus ou moins commerciale du tourisme d'aventure et la médiatisation des nouveaux aventuriers… C'est l'individualisme qui prime, la performance, mais aussi le rite d'initiation, la quête de sens et de reconnaissance.

- Le mythe hippie et ses suites, avec ses révolutions sociales musicales et politiques, ses héros qui sont autant d'invitations au voyage (le Che, sans doute le meilleur exemple, mais aussi les festivals comme Woodstock ou les films comme Easy Rider ou More). La route et la liberté sont omniprésents mais peut-être plus encore la libération, celles des peuples et des consciences. La quête existentielle est ici avant tout d'ordre collectif, le voyage permettant non seulement d'aller à Goa et à Katmandou, mais aussi en Ardèche ou à Summerhill. Les questions d'autonomie et d'environnement surgissent et finalement, le " retour au pays " est une prémisse du " tourisme de proximité " d'aujourd'hui ; le développement personnel, tout comme le secteur prolifique du bien-être, puisent leurs racines dans cette époque dominée toutefois par les actions collectives. Le comeback : récemment, depuis le début du 3e millénaire, ce mythe hippie connaît une renaissance à la faveur de la conjoncture internationale, des menaces environnementales et des mouvements altermondialistes. La crise invite à la décroissance et l'écologie politique renaît de plus belle ; certes, écolo et bio riment plutôt avec bobo mais la mode du " retour à la terre " prend aussi l'air du plateau du Larzac auquel répond le business des résidences secondaires et celui du tourisme patrimonial et de proximité. Avec ses Paradis verts, Jean-Didier Urbain a bien analysé cet engouement des nouveaux villégiateurs pour la campagne réinventée et la nature domestiquée. Pascal Dibie a, quant à lui, ethnographié son village retrouvé en relevant l'évolution de toute une communauté dans un espace-temps repensé à l'aune de la mondialisation, ou plutôt du village globalisé. De la mode des terroirs à revisiter, des circuits à la ferme au tourisme solidaire, c'est une certaine forme de recours à la communauté en période de crise des identités, ainsi que de redynamisation de manifestations culturelles et des festivités collectives supposées contribuer au retissage des liens sociaux.

Dans les relations ville-campagne, on observe dans le cas de l'Europe - et surtout de la France - des évolutions récentes intéressantes et riches d'enseignement : trois phases - qui dévoilent une succession de flux, d'aller-retour entre deux univers - illustrent les transformations ville/urbanité-campagne/ruralité qui sont à l'œuvre :

1) le traditionnel exode rural - celui triste mais cher à La fin des paysans de Henri Mendras - a conduit à reléguer les campagnes à verser dans la nostalgie, celle des coutumes et des mœurs d'antan, une vision d'un monde en perdition et en voie d'achèvement et de disparition. Raymond Depardon a joliment éclairci, via ses précieux films documentaires, les " finalités " de cette fin annoncée mais aussi brossé d'humains portraits des derniers mohicans qui s'accrochent à leur terre comme d'autres à des radeaux. Les paysans et les jeunes locaux le plus souvent quittent le village pour la ville. La campagne se vide et un mode de vie peu à peu disparaît.

2) Ce monde perdu (ou peut-être seulement oublié), par l'intermédiaire aussi des discours écologistes et même autonomistes des années à fleurs ou de plomb, a fait place nette à compter des années 1980 et surtout 1990 à un nouvel engouement, une renaissance de la vie rurale pour certains, en l'occurrence le mode de la rurbanité et donc l'installation des néo-ruraux dans les moindres recoins de nos campagnes jusque là délaissées sinon dévastées. Même si le chant du coq trouble et l'odeur du fumier dérange, la vie rurale est à la mode, c'est la " vraie vie " comparée à celle en ville, épuisante et étouffante. Les citadins et certains jeunes des villes partent vivre à la campagne privilégiant la qualité de la vie à une vie professionnelle stressante. La campagne se repeuple avec de nouvelles populations, le monde rural renaît mais différemment.

3) C'est le grand retour de la Cité. La ville redevient " sexy ", notamment du fait d'un nouvel habillage en terme d'aménagement urbain (vie culturelle, infrastructures et logements repensés et surtout espaces verts et moyens de transport renouvelés avec le retour en force du tram, du vélo, des secteurs piétonniers, etc.)… Le tourisme urbain s'infiltre dans la brèche et connaît depuis ces dernières années un essor sans précédent. En raison des RTT et autres arrangements liés à l'évolution du monde du travail, les courts séjours se multiplient et les principaux bénéficiaires en sont les villes : celles d'art et de culture. Les guides de voyage, notamment les séries " week-end " qui traitent des villes à la mode, attestent de ce succès actuel. Mourant d'ennui, lassés de la vie au grand air ou le plus souvent frustrés de l'absence de toute vie culturelle, certains néo-ruraux retournent en ville. Les paysans tentent de retourner au village lorsque subsistent des liens familiaux, et les citadins font de même en sens inverse. En général, les deux types de populations - comprenant au final les vieux du village, les anciens ruraux sur le retour, les jeunes villageois qui reviennent après une formation en ville, les néo-ruraux anciennement installés et enfin les nouveaux néo-ruraux fraîchement arrivés, tout ce monde se retrouve à devoir cohabiter en plus ou moins bonne intelligence selon les lieux. Mais le défi en vaut certainement la chandelle.

Dans la situation présente, sans doute que des confrontations sont à craindre, mais le vivre-ensemble de demain peut ici s'amorcer, dans ces campagnes revisitées, loin du bruit et des lumières de la ville. Il pourrait même s'ériger en modèle de tolérance et de coexistence pacifique entre diverses communautés. Des communautés qui seraient préservées de la tentation communautariste, exclusive et repliée. Certains éco-villages - et maintenant aussi les éco-quartiers dans les villes dites vertes - sont déjà à l'image d'un monde qui reste à bâtir. Un monde où le vivre découlera en grande partie de la qualité dédiée à l'habiter. Le tourisme de proximité représente une opportunité de (re)découvrir une ruralité dorénavant amarrée au cœur même de la modernité.

Venons-en aux touristes eux-mêmes, à leurs pratiques et comportements, et à leurs nouveaux portraits surtout. Le touriste actuel n'est plus manichéen (s'il l'a peut-être été auparavant, ce qui reste à démontrer); il multiplie et diversifie ses envies de voyage, mêlant sans détour un " séjour classique " par exemple en bord de mer et un " voyage découverte " plus ou moins aventureux. Son périple est " mixte " de préférence : un peu de montagne, un peu de plage, un peu de ville, de la culture, de la nature, bref un peu de tout... Un casse-tête pour les organisateurs de voyages mais un voyage-type de plus en plus à l'image de notre société. Quitter l'habituel et les habitudes pour aller vers un semblant d'inconnu, fuir le monde du travail harassant pour un univers paradisiaque même symbolique. L'esprit et le corps doivent se ressourcer, il est donc impératif de rompre avec le quotidien même si le lieu du tourisme est un hôtel-club sur une plage où la vue de l'alignement des serviettes n'a rien à envier à l'image du travail à la chaîne à l'usine. Rompre sans couper. Amourettes de passage, ensauvagement temporaire, excès plus ou moins contrôlés, le temps des vacances ailleurs est celui où on est autre - où on naît autre aussi -, celui où ce qui est formellement impossible chez soi devient d'un seul coup étrangement possible à l'ombre d'un cocotier. Cela vaut également pour les activités, visites, etc. Ainsi, on s'initiera plus facilement à la plongée ou à l'escalade à l'occasion des vacances, ou on ira volontiers visiter un musée des monnaies anciennes dans quelque contrée exotique alors qu'un musée de même nature chez soi resterait inconnu...

Dès 1979, établissant une intéressante typologie des touristes, le sociologue Erik Cohen explique notamment que pour les habitants du monde industrialisé (" le premier monde "), pratiquer le tourisme relève d'abord de la quête de l'hédonisme temporaire, du divertissement et de la recherche des plaisirs offerts ou commercialisés par la société des loisirs. Il parle ainsi de la prévalence du " recreational tourism " tout en montrant la dimension quasi thérapeutique de ce type de tourisme pour les personnes ayant accès aux vacances. Le détour par la case tourisme permet à beaucoup de retrouver un sens à leur existence. Toujours selon Cohen, les voyageurs se divisent surtout en trois catégories : expérientiel, expérimental, existentiel.

Ces trois catégories, que nous reprenons ici pour les réactualiser, se targuent de représenter les diverses formes de tourisme " durable " au sein du " recreational tourism " :

1) - La première - experiential tourism (avec l'idée d'expérience) - concerne les touristes qui, certes bercés dans la culture occidentale, sont en quête d'exotisme et d'authenticité, des touristes qui cherchent aussi des solutions pour eux dans la confrontation et/ou découverte de la vie des autres.
- Le touriste observe sans vraiment participer.
- Exemple : des trekkeurs qui désirent découvrir le Ladakh et les traditions des habitants bouddhistes ;

2) - La seconde - experimental tourism (avec l'idée d'expérimentation) - considère des touristes qui franchissent un pas supplémentaire vers l'altérité, des touristes qui " s'engagent " pour mieux tenter d'entrer, d'intégrer ou tout au moins de comprendre les sociétés (en général) traditionnelles.
- Le touriste participe sans vraiment observer.
- Exemple : des voyageurs ou chercheurs qui expérimentent des modes de vie pour les comprendre, les analyser, et éventuellement en tirer des enseignements pour leur propre vie/société ;

3) - La troisième catégorie - existential tourism (avec l'idée d'existentialisme) - va encore plus loin puisque, dans ce cas, les touristes souhaitent transformer leur propre existence en adoptant (même si le plus souvent c'est en adaptant) les modes d'être et de vivre (sinon de penser) des membres des sociétés d'accueil. Le but du voyage devient souvent spirituel et il s'agit pour l'adepte de cette forme de tourisme plus de devenir l'autre en face que de chercher à réellement mieux le connaître.
- Le touriste essaie de se fondre dans l'Autre quittant de fait son statut de visiteur.
- Exemple : les villégiateurs d'un genre particulier, comme ceux qu'on voit aller vivre dans les kibboutz en Israël, dans les ashrams en Inde, ou au cœur d'une tribu oubliée en Amazonie…

Cette dernière et troisième catégorie appelle à une forme de séparation avec sa culture d'origine, elle est aussi plus ancrée dans le sacré, et - comme le décrit Cohen - c'est elle qui rappelle le plus la forme du pèlerinage religieux. Ailleurs mais à la même époque, le même Cohen évoquera le drifter tourism, avec ses " dériveurs " qui sont autant d'éclaireurs alors ignorés du tourisme d'aventure d'aujourd'hui. Quant au touriste qui se veut réellement éthique, il n'est jamais celui qui donne mais toujours celui qui partage. Une précision de taille qui distingue le touriste responsable et en quête de tout du voyageur prédateur et sûr de tout. Echanges et mélanges sont les maîtres mots d'un autre voyage, sans ses maux trop fréquents, libre sur son cours et sans maître à bord. Rappelons, avec comme guide le situationniste Guy Debord, que le tourisme c'est d'abord le spectacle du monde : " Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation " écrit le philosophe dans La société de spectacle. La représentation dit bien ce qu'elle veut dire : re-présentation. Celle-ci signifie également nouvelle présentation et/ou autre présentation. Par conséquent, on côtoie le réel pour mieux s'en distancer, et le vécu s'est dissout dans la représentation. C'est justement toute la terrible réalité qui se cache derrière les reality-show des circuits pour les voyageurs-voyeurs (cf. mon article dans ce même numéro de L'Autre Voie, intitulé " Sur le voyageurisme et le tourisme extrême "). Cette re-présentation est aussi l'occasion pour nombre de touristes de redécouvrir, par le biais de l'expérience non ordinaire, deux univers que la société de travail et de consommation tente de le faire oublier au quotidien : le retour à l'enfance et le recours au jeu. En effet, dans une société où l'idéal ne renvoie qu'à la productivité et au dynamisme de l'adulte mûr, le ludique est perçu comme suspect, improductif et vecteur d'oisiveté, tandis que l'infantilisation - certes omniprésente dans l'instrumentalisation médiatique ou politique - est vue comme une marque de faiblesse dans un environnement où seule la force compte. Dans ce contexte et devant la pression sociale en Occident, même les jeunes sont vieux avant l'âge et l'univers sain du jeu - à l'exception donc des jeux marchands, les casinos, les paris, etc. - disparaît faute de participants. Le voyage est un secours pour les derniers partisans des plaisirs du jeu et de l'insouciance liée à l'enfance. Le voyajoueur illustre une catégorie de touristes qui n'est pas anodine et le périple vacancier est souvent l'occasion de retrouver des sensations ludiques et des souvenirs d'enfance, des " retrouvailles " que l'on ne s'autorise pas dans la vie quotidienne chez soi. Le succès de ce tourisme des retrouvailles, d'émotions et de ressentis, est l'expression du malaise dans nos sociétés pour lesquelles l'interdiction de rêver pourrait figurer dans un prochain programme politique…

Notre civilisation saturée d'images et de technologies toujours plus nouvelles n'a pas tué le tourisme mais au contraire encouragé le désir de mobilité d'une majorité de nos contemporains : plus le monde semble fini et plus ses habitants souhaitent le parcourir. Aujourd'hui, le monde paraît en sursis à nombre de nos concitoyens, il importe pour certains de le parcourir avant qu'il ne soit réellement trop tard. Mais force est de constater qu'il n'est jamais trop tard pour arriver au paradis. L'exemple de Bali, en Indonésie, est à ce titre remarquable : depuis les années 1930, intellectuels et voyageurs occidentaux n'ont cessé d'annoncer la triste fin de ce paradis, s'arrogeant de fait le privilège - à grands renforts de publications censées le prouver ! - d'en être les derniers observateurs avertis, sinon dépositaires, pour la postérité bien entendu... En 2010, plus de trois millions de touristes ont visité l'île, en passe de devenir un paradis du shopping autant d'ailleurs qu'une résidence divine pour quantité d'expatriés évadés d'un Occident méprisé, un chiffre jamais égalé. On remarquera en passant que Bali, dont le tourisme culturel est le fond de commerce " naturel " et traditionnel, n'est certainement pas le lieu idéal pour s'adonner au shopping, ni pour s'allonger sur une plage, ni même pour s'installer : une installation de plus, ce sont des rizières en moins, pourrait-on caricaturer… Et si tout le monde ou presque s'accorde à constater que " trop de touristes sont présents à Bali " et que cela peut demain tuer la poule aux œufs d'or, personne n'envisage d'annuler son prochain séjour au pays des dieux... Le mythe aveugle et perdure. Le désir de mobilité de nos contemporains se fonde sur des motivations parfois très égoïstes : on sait qu'il n'est pas très éthique d'aller à la rencontre des femmes-girafes dans les modernes zoos humains à la frontière birmano-thaïlandaise, mais les touristes se pressent tout de même aux portes des villages touristifiés, après il sera trop tard, les " exotiques " auront disparu ou auront été assimilés de force, alors il faut se dépêcher; de la même manière, on peut voter écolo et trier ses déchets, et toutefois se rendre, avant qu'il ne soit trop tard, à tel safari discutable au Kenya ou sur telle banquise nordique en voie de disparition, au risque de déranger la faune menacée ou de polluer un océan en sursis... Une overdose d'images est aussi un appel du large, une invitation à la découverte, il suffit de voir la course de vitesse que l'Unesco semble pratiquer ces dernières années pour " protéger " un maximum de sites... avant qu'ils ne soient trop détruits, dégradés et/ou envahis par les touristes... Fin octobre 2010, lors d'une conférence internationale au Japon consacrée à protéger davantage la biodiversité, cette dernière a réussi à obtenir un sursis bienvenu, mais le temps presse malgré tout. L'accès à l'image conditionne l'accès au tourisme, on a vu à la télé, sur l'ordinateur ou dans une revue, l'étape suivante consiste à aller voir sur place, en live, en vrai. Cette boulimie, non pas de savoir mais de voir, est aussi à l'origine de rencontres toujours plus extrêmes, entre riches touristes et pauvres habitants, autrement dit entre ceux qui profitent et qui ont accès - ou plutôt les codes d'accès - au monde du voyage et ceux qui tentent, comme ils peuvent, de tirer le maximum de bénéfices de la présence de visiteurs sur leurs terres, voire dans leurs maisons. Les disparités augmentent en même temps que les degrés d'altérité entres les différents mondes qui se croisent bien plus qu'ils ne se rencontrent.

Dans les havelis du Rajasthan, dans les riads de Marrakech ou dans les villas au sud de Bali, le luxe des touristes ou des expatriés contrastent plus que jamais avec la vie misérable alentour. Une situation potentiellement explosive que viennent confirmer des cambriolages de plus en plus fréquents, voire des agressions sur les lieux très ou trop prisés : comment une population visitée ainsi démunie, et souvent exploitée (parfois plus moralement qu'économiquement), peut-elle accepter un tel fossé économique sur ses propres terres? L'indignation pousse naturellement (et heureusement) à la révolte. Les touristes aussi le savent, et c'est là encore une raison de ne pas remettre son voyage à plus tard... Si la découverte incite souvent au départ et donc au tourisme, c'est parce qu'elle possède en elle tous les ingrédients propices à la découverte des autres, des ailleurs et de soi. Altérité et universalité figurent tous deux au programme de ces circuits " découverte ", pas forcément dans les brochures des voyagistes patentés, qui permettent de mieux avancer, ensemble, seul et dans la vie en général.

Le système touristique comprend trois composantes dont aucune ne peut être négligée : le visiteur et sa culture, le visité et sa culture, les interactions entre les deux composantes précédentes. Dans ce système, les hôtes sont des acteurs et non des victimes, ils sont actifs et non passifs de leur propre développement qui doit être le plus endogène possible, c'est-à-dire aussi géré et maîtrisé de l'intérieur. Un tel développement touristique, autonome et local, ne doit pas être pensé pour mobiliser les seules ressources culturelles mais plutôt envisagé du point de vue des décisions politiques et de l'ensemble de la gestion touristique des territoires et des sociétés locales concernés. Dans ce contexte de réappropriation des lieux, les autochtones se montrent en capacité de présenter leurs terroirs et paysages non plus comme de simples réceptacles touristiques mais comme d'authentiques biens et ressources touristiques.

Dans maints endroits du globe, les cultures locales et les patrimoines les plus divers ne peuvent cependant plus guère exister sans une " complicité " ou une " rencontre " avec le tourisme, le tout dans un contexte de mondialisation. Ainsi, dans le cas de la Guyane française, et plus exactement du pays Wayana, Gérald Migeon (dans l'ouvrage collectif, Patrimoine culturel et tourisme alternatif, dirigé par Jean-Marie Breton, Karthala, 2009) a relevé le potentiel du patrimoine local très lié aux relations étroites que les autochtones ont historiquement noué avec leur environnement naturel : " Le tourisme culturel est encore très (trop) peu développé en Guyane ", précise le chercheur. Reste toutefois à envisager ce " développement ", annoncé comme étant irrémédiable, d'une manière qui soit réellement durable et profitable aux populations locales. Si certains sites peuvent être ouverts aux visites touristiques (grottes, sites d'art rupestre, villages, cascades, fleuves, montagnes, lieux d'artisanat local…), d'autres ne peuvent en aucun cas être visités (abris funéraires, lieux sacrés, cimetières extérieurs…). Contrevenir à ce principe de base ouvre la porte à tous les abus, et le tourisme est un expert de choix en la matière. En territoire wayan, Gérald Migeon nous informe également, entre autre, que " le site amérindien de plein air de Kormontibo, situé sur une colline dominant le fleuve, pourrait aussi donner l'opportunité de discourir sur les guerres et rivalités entre communautés amérindiennes avant et après la Conquête européenne ". Ici, tourisme et mémoire se rejoignent pour de possibles voyages culturels qui font sens. L'art traditionnel des Wayana et des Bushinengés est riche en potentiel, et sa mise en valeur touristique - comme pour les sites - commence, depuis la création du Parc notamment, à intéresser beaucoup de monde : la ville de Saint-Laurent du Maroni a ainsi instauré " en 2007 un diplôme universitaire visant à mettre en place 'une offre professionnalisante en vue de préparer des responsables opérationnels du tourisme alternatif dans la gestion environnementale et la valorisation patrimoniale ". Bien pensée, une telle formation pourrait en annoncer d'autres et, partant, susciter de vrais développements autogérés, l'essentiel étant à nos yeux de penser d'abord local avant d'imposer le global. Pour l'heure, dans la forêt guyanaise, et Gérald Migeon le souligne bien : " Un tourisme équitable, durable et solidaire ne pourra se développer dans cette région de Guyane qu'avec la prise en compte, par les populations elles-mêmes de leurs cultures, identités et avenir, et cela prendra beaucoup de temps, d'efforts d'explication et de 'tact' ". Il s'agit là, comme ailleurs, pas d'une mince affaire mais d'un travail indispensable à réaliser car ces communautés vivantes ne sont pas à muséifier, à aucun prix.

Dans le cadre de la mondialisation, ce qui est grave ce n'est pas tant l'acculturation que la dépendance, et la différence est de taille. Les emprunts sont à la fois naturels et vitaux, c'est le remplacement d'une pratique, d'une croyance, d'une culture par une autre qui place telle ou telle société en situation de danger. Quelques exemples viennent ici étayer ces propos. Pour les Otavalos d'Equateur, étudiés par Ariel de Vidas, le tourisme a induit bon nombre de changements économiques et sociaux, en particulier dans le secteur de la production textile. Dans ce cas, les autochtones ont su, non pas perdre leur identité culturelle, mais au contraire l'affermir par le biais d'un développement local au service de la communauté : terrains préservés, métiers à tisser rachetés, éducation des jeunes encouragée, fierté retrouvée, etc. Il convient d'éviter toute vision statique ou figée des cultures dites certes traditionnelles mais très souvent intégrées dans une modernité façonnée par le milieu local. Dans le cas précis des Mapuches du Chili, pour lesquels le tourisme constitue une voie pour sortir de l'impasse économico-sociale et pour redéfinir une identité culturelle fréquemment malmenée - le local se fond dans le global, et inversement. L'ouverture à un tourisme autochtone est en train de permettre aux Mapuches de se réapproprier leur histoire et leur culture, d'exercer aussi leur " droit à l'espace ", ainsi que le note dans son analyse Aurélie Volle. Et la géographe de résumer avec raison que " le tourisme en terre mapuche sera un outil de développement local tant qu'il restera sous contrôle culturel mapuche ". Le pouvoir est aussi l'une des clés de ce développement soutenable et responsable. D'autres chercheurs, à l'instar d'Isabelle Sacareau pour le cas du Népal, ont bien montré l'inanité de vouloir empêcher un développement local qui soit sain, maîtrisé et autogéré, sous prétexte de préserver des identités culturelles jugées immuables… Toute société devrait pourvoir se donner les propres moyens de penser, de planifier, de gérer et d'agir sur son propre destin, en dehors des considérations allogènes souvent formatés par la " bonne " pensée officielle et l'affairisme ambiant, autrement dit l'humanitaire et le capitalisme.

La croissance du mal-développement touristique est ce qui menace aujourd'hui la planète nomade. Mais réduire la problématique du tourisme au seul impact négatif de ce dernier n'est évidemment pas suffisant et même particulièrement caricatural. D'ailleurs, si en effet un excès de rousseauisme et une critique radicale du tourisme ont parfois prévalu dans les années 1970 et 1980, le propos n'est plus à la mode aujourd'hui, y compris par les représentants des sciences humaines les plus " molles " (anthropologues...), et cela depuis au moins le milieu des années 1990, en dépit de ce que nous raconte régulièrement certains historiens ou géographes. L'auteur de ces lignes semble avoir suffisamment montré les apports résidentiels et résiduels, mais résolument positifs, liés au développement touristique dans certains pays du Sud comme dans ceux du Nord où cela apparaît, il faut bien le préciser, de manière bien plus marquante. Reconnaître ces bienfaits du tourisme pour l'économie locale voire pour le bien-être des habitants d'un lieu donné est indispensable tout comme l'est également celui d'admettre que le tourisme est, ici ou là, facteur de troubles et de " nouvelles " pauvretés... Car à trop insister sur les fameux effets bénéfiques du tourisme - ce qui souvent soulève bien de la suspicion tant les intérêts économiques sont intrinsèquement liés entre recherche et business - nombre de chercheurs et d'auteurs en arrivent à nier la réalité sociale locale et défendent de fait - qu'il s'agisse de bonne ou de mauvaise foi - les intérêts généralement colossaux de l'industrie touristique et donc aussi des investisseurs pour la plupart issus des pays du Nord.

Prôner un tourisme durable ou encourager l'écotourisme est devenu aussi évident que banal, il est par contre bien plus délicat d'appréhender un autre tourisme qui servirait directement les cultures et sociétés locales et qui serait véritablement " libéré " de nos cadres de pensée encore baignés d'impérialisme culturel, sans même parler de ce libéralisme éhonté et désormais décomplexé dont les recettes finissent toujours dans les mêmes poches. Bref, dans le présent contexte de mondialisation, s'il est important de noter les réels succès en matière de développement touristique et d'en encourager vivement d'autres, il est tout aussi essentiel de relever les dysfonctionnements et autres inégalités provenant cette fois du mal-développement touristique. Le diagnostic doit être le plus complet possible afin précisément de brosser un tableau plus proche de la réalité touristique à laquelle sont confrontés quotidiennement les habitants que de celle des manageurs opportunistes d'une florissante mais prédatrice industrie des loisirs... C'est aussi pourquoi les formes de décroissance touristique, à la fois innovantes et adaptées aux situations locales, figurent parmi les choix de " développement " maîtrisé et autonome, qui soient les plus audacieux, et au bout du compte, les plus durables pour les populations.

Il apparaît également que le tourisme " classique " est de nos jours peut-être plus en sursis qu'on ne veuille bien le croire et le faire croire. Un peu à l'instar de la Banque mondiale pour les affaires financières, l'Organisation Mondiale du Tourisme est là aussi pour veiller à la bonne marche du tourisme international. La crise ne doit pas dépasser le stade des affaires courantes. Sans surprises, les affaires de la première trempent parfois dans celles de la seconde. Les gros sous sont et finissent si souvent dans les mêmes poches. Mais le mauvais temps sur la planète - qu'il s'agisse d'environnement ou de géopolitique - n'attend pas l'avis des banquiers ou des organisations internationales, ni même celui des Etats ou des tours opérateurs. Au cours de l'été 2009, l'île ultra touristique de Majorque - qui accueille fièrement plus de huit millions de visiteurs par an - a subi des attentats, tout comme Jakarta, la capitale indonésienne, au même moment. Au début de l'année 2010, un gros nuage offert par un volcan islandais au nom imprononçable bloque à terre des milliers d'avions - et du même coup des millions de passagers - pendant des jours et des jours, rappelant au monde qu'on ne badine pas avec Mère-Nature. Plus tard dans la même année, des enlèvements d'expatriés viennent hypothéquer le tourisme dans des zones entières… Illustration plus anecdotique, mais riche d'enseignements, en 2009, l'île chilienne de Pâques - avec ses impressionnants moai - a vu son aéroport bloqué par des manifestants dénonçant un trop grand flux touristique. Des voix annonçant les révoltes à venir s'élèvent donc déjà, elles pourraient à terme faire autant et même plus de dégâts que les nuages mal placés d'un volcan nordique mal élevé… Le tourisme est bel et bien un secteur d'activités aussi sensible qu'imprévisible.

Afin d'éviter certaines crises, celles sur lesquelles l'homme peut raisonnablement agir, à savoir donc les crises sociales plutôt que les catastrophes naturelles, il importerait dorénavant d'envisager le tourisme sous l'angle de la valorisation de diversité sociale et culturelle et d'un développement alternatif et partagé, ce que tentent de proposer Altay Manço et Marie Sarlet, dans leur ouvrage Tourismes et diversités, notamment en mettant en avant l'interculturalité et l'insertion professionnelle des populations immigrées en Europe. Un vaste champ d'investigation s'ouvre ainsi aux citoyens, aux chercheurs et bien sûr aux professionnels du tourisme - pour l'instant bien sourds à ces messages d'ouverture - pour lesquels le tourisme alternatif s'affiche pourtant comme un formidable espace au sein duquel pourraient être valorisées les compétences interculturelles et linguistiques des migrants. Mais, de la fac de marketing touristique obsédée à former une nouvelle race de managers rapaces à l'agence de voyage focalisée sur ses affaires et les seules marges à faire, les spécialistes des mobilités vacancières préfèrent s'épancher sur les vertus géographiques du paysage ou cibler des projets d'un tourisme de luxe promis, lui aussi mais différemment, à un bel et riche avenir. Jean Viard souligne sur ce point que nous vivons à l'heure actuelle " le triomphe de la culture du paysage sur celle de l'agora qu'a induite la mise en tourisme du monde ". Le choix entre deux voies reste scrupuleusement le même, et pour emprunter une métaphore métallique, on s'interroge toujours de savoir si l'or du voyage demeure assez attractif pour ne pas se tourner définitivement vers l'argent du tourisme. Le filon à exploiter est certainement plus rentable chez ce dernier. Moins durable aussi.

Il serait donc judicieux de bousculer les conventions, de provoquer la rencontre entre l'universalité des valeurs humaines et la diversité des cultures et des sociétés, sachant que ce qui construit l'universalité des cultures du monde, ce sont avant tout les questions qu'elles posent et non pas les réponses qu'elles apportent. L'inspiration du présent est aussi l'aspiration à un futur. Dans quels types de sociétés souhaitons-nous vivre ? Il nous faut choisir entre un plus et un mieux, éternel dilemme auquel sont conviés nos contemporains à se prononcer. Le plus s'ancre dans la possession et dans l'augmentation (des gains surtout), le mieux se love dans l'épanouissement et dans l'amélioration (de la qualité de vie surtout). A chacun de choisir.

Il n'existe pas de fatalité dans le fait, il est vrai aujourd'hui révélateur, de valoriser le bien-être au détriment du mieux-vivre. La vie elle-même ne paraît plus guère vivante, à force de devoir s'afficher plus viable que vivable. C'est la rançon de nos (sur)vies - dédiées au labeur - totalement conditionnées par les deux plaies qui gangrènent la bonne marche de la société actuelle : le travail et l'argent. Attention toutefois à ne pas tout confondre : le travail salarié n'est pas l'activité humaine et l'argent n'est pas synonyme de richesse, ce que prouve par exemple une certaine forme de " richesse de la pauvreté ", la pauvreté n'étant pas non plus assimilable à la misère… C'est notre mode de vie et de consommation qui doit être revue à la hausse pas forcément notre pouvoir d'achat.

Retrouver le chemin du bon sens n'est pas chose aisée. Un dernier exemple pour la route : si chacun dans son coin ou sur son tout nouveau I-phone cherche le meilleur moyen de se rendre à tel ou tel endroit, pourquoi encore installer des panneaux indicateurs ? Terminé le fameux " mobilier urbain " devenu une cible privilégiée pour les casseurs descendus en ville, terminés aussi les emplois qui vont avec ! Vue l'évolution en cours, le numérique hors sol ne devrait faire qu'une bouchée de la signalétique au sol. Déconnectés de force d'une réalité de plus en plus virtuelle, seuls les pauvres demain se perdront en chemin… Et le mauvais scénario risque alors de déboucher sur La route, pas celle de Jack Kerouac, mais celle - nettement plus sordide - décrite par Cormac McCarthy et montrée depuis sur grand écran, avec ses hordes d'êtres hagards déambulant sur des chemins d'un monde en perdition totale livré aux destinées les plus incertaines. Espérons ne pas en arriver là. Il reste pour cela beaucoup de chemin à parcourir...


Remarque

Cet article reprend des extraits de mon ouvrage intitulé : Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Ed. Livres du monde, Coll. "Mondes ouverts", 2011, 192 pages.