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Philae (Egypte)

Un temple d'Isis et une île sauvée des eaux

 

par Franck Michel



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" L'embarcadère pour Philae.
Quantité de barques sont là prêtes,
car les touristes, alléchés par maintes réclames,
affluent maintenant chaque hiver en dociles troupeaux
"

Pierre Loti

 

C'est au début de l'année 1907 que Pierre Loti dresse ce constat. Près d'un siècle plus tard, et malgré la montée du terrorisme et de l'islamisme, l'île de Philae, aujourd'hui préservée des crues dévastatrices, attire toujours plus de visiteurs. Les barques sont bien là et le marchandage toujours aussi indispensable pour se rendre jusqu'au temple d'Isis…
" Philae " est en fait l'appellation grecque du sanctuaire, en ancien égyptien le nom était " Pirek " et en copte " Pilak ", ce qui signifie l'île du " coin " ou de la " fin ", autrement dit l'extrémité méridionale de l'Egypte ou encore le bout de la Nubie. En six siècles, de la Basse Epoque à la domination romaine, des monuments s'érigent sur cet îlot isolé. Les deux temples majeurs sont celui destiné à Isis et, dans une moindre mesure, le kiosque de Trajan.

Un site cultuel et un lieu de brassages
Dédié à Isis, le sanctuaire de Philae a conservé le tabernacle de pierre (naos), sorte de Saint-des-saints, où logeait la statue de l'adorée. Mère de Horus et femme du dieu des morts Osiris, Isis est une magicienne puissante et vénérée partout en Egypte (lire encadré en fin d'article).
Le premier pylône du temple d'Isis (d'une hauteur de 18 mètres), commencé par Nectanébo Ier (XXXe dynastie), offre à notre regard un disque ailé au-dessus du portail, joliment encadré par deux représentations de la déesse Hathor, et en haut le pharaon adorant les couples Osiris-Isis et Horus-Isis. En bas du pylône, le pharaon Ptolémée XIII sacrifie des prisonniers en l'honneur de Hathor et de Horus. C'est en fait au cours de la période grecque que de nombreux édifices apparaîtront sur l'île, et notamment l'ensemble constituant le temple d'Isis. Les Romains poursuivront le travail en y ajoutant quelques nouveautés : l'empereur Auguste érige les portiques à colonnades (avec leurs 32 chapiteaux) ainsi que le petit temple d'Hathor. A sa suite, Trajan fait construire le grand kiosque. Les Ptolémées parachevèrent effectivement vers l'an 100 le kiosque de Trajan sans altérer l'ensemble architectural qui donne son unité à la " perle " de l'Egypte ancienne. Ce kiosque est resté inachevé. Il s'agit d'une belle construction de style ptolémaïque comprenant 14 colonnes et des panneaux muraux montrant des scènes d'offrandes aux couples divins maîtres des lieux. Créé à l'origine pour abriter les barques sacrées destinées aux rites sur le Nil, le kiosque offre de magnifiques chapiteaux qui dominent les eaux du Nil juste en contre bas. D'ailleurs si ce monument est perçu comme le symbole de Philae, c'est simplement parce que c'est celui qu'on voit le mieux de loin !
L'histoire est trop souvent injuste, mais cela on le savait déjà. On le comprendra aisément, Philae est certes une île mais c'est aussi le lieu de tous les brassages culturels, politiques, religieux et artistiques… Strabon, l'un des premiers voyageurs décrivant le site, le décrivait déjà comme étant " un établissement commun aux Ethiopiens et aux Egyptiens ". Le site a sans doute joué un rôle de " passeur " pour les rituels et les religions, de " diffuseur " pour l'écriture et l'art… Un exemple pour la diversité humaine tant mise à mal de nos jours, en Egypte comme ailleurs.

Pillages organisés et redécouvertes touristiques
A la suite de quelques missionnaires européens (Claude Sicard, Richard Pococke) parvenus jusqu'en Nubie au XVIIIe siècle, Norden visite et décrit Philae pour le compte du roi du Danemark. Mais c'est surtout Dominique Vivant-Denon qui, parti dans les bagages de l'expédition de Bonaparte, découvre l'île en 1799. La population locale, hostile à la venue de cette bande de pillards organisés, résiste pendant cinq jours au débarquement… La zone finalement " pacifiée " par l'armée d'occupation, Vivant-Denon peut visiter tranquille !
Son témoignage éloquent s'apparente aussi aux commentaires très actuels de nombreux touristes irresponsables souhaitant voyager hors des hordes : " Point de tambours battant le rassemblement ou le départ, point d'Arabes, point de paysans ; seul enfin, et jouissant à mon aise, je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle est couverte ". On ne souligne jamais assez que l'archéologie, mais aussi la connaissance, sont d'abord le résultat d'un gigantesque pillage de territoires conquis par les armes. Dans la foulée, l'Italien Giovanni Belzoni marche également sur les traces encore fraîches de Napoléon, ses troupes de militaires et ses équipes de fouineurs d'art et de pierres - pas encore d'égyptologues -, avant de visiter Philae où il dérobe sans scrupules un petit obélisque.
Plus tard, en 1828, les dessinateurs de l'expédition franco-toscane menée par J.-F. Champollion reproduisent fresques et monuments, et Nestor L'Hôte - qui exécutera plus de 600 dessins sur place - prend même la liberté de croquer le campement à Philae, comme pour pallier l'absence de photo souvenir à cette époque.
En janvier 1907, Pierre Loti, alors officier de marine, commence à remonter le Nil. Il est aussi fasciné par la beauté des sites traversés que dégoûté par la présence des premiers touristes amenés sur place par l'agence Cook… Dans La mort de Philae, titre prémonitoire, Loti exprime son admiration pour le kiosque de Trajan dont il entrevoit pourtant l'éboulement inévitable : " Ses colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de pierre : tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus "…
Depuis 1980, le destin supposé de l'Atlantide longtemps prévu pour Philae appartient au passé, et les touristes du monde entier affluent pour admirer des vestiges égyptiens ayant échappés à un engloutissement annoncé…

Une île sauvée des eaux
Après la construction d'un premier barrage en 1902, les monuments du site se retrouvent partiellement immergés. Philae est périodiquement inondée par le Nil. La situation se dégrade au fil des années, notamment en raison des travaux de surélévation, et au milieu du XXe siècle, les monuments sont engloutis à moitié… A la fin des années soixante, surtout après l'édification du Grand Barrage par Nasser en 1964, Philae n'est plus qu'île submergée, les temples et autres colonnes baignant en permanence dans les eaux.
En 1972, l'Unesco s'atèle à la délicate tâche de sauver le site : les travaux dureront jusqu'en 1980, mais en trente mois seulement, l'ensemble des monuments est transportée sur l'île voisine d'Agilkia, ce qui nécessita le démontage de 40 000 blocs totalisant 27 000 tonnes ! Un ouvrage dans le sillage de la vieille tradition pharaonique… Enfin, les pièces sont nettoyées et mesurées avant que soit mis en place le minutieux réassemblage de l'ensemble - qui suite au déménagement a subi une élévation de treize mètres - afin de redonner au site son harmonie architecturale et son aspect quasiment original. Ironie du sort, l'île ainsi surélevée semble flotter sur le fleuve sacré, rappelant qu'autrefois le sanctuaire consacré à Isis était précisément situé à l'endroit où devait avoir lieu chaque année le miracle de l'inondation du Nil, c'est-à-dire le renouveau de la vie grâce à Isis… Même transportée sur une île voisine à 300 mètres de son emplacement initial, Philae révèle une magie qui continue à opérer auprès de ceux qui la découvrent de nos jours, et l'impression jadis apportée par Vivant-Denon reste d'actualité : " Le Nil fait un détour comme pour venir chercher et enceindre cette île enchantée "…
C'est tôt le matin, avec le soleil hésitant, et avant l'invasion journalière touristique, que la visite du site est la plus intéressante. Avec un peu de chance, entouré de lauriers sur terre et d'oiseaux dans le ciel, le visiteur insulaire pourra apprécier les temples en profitant du calme ambiant et des lumières matinales… On y accède toujours en bateau, comme au cours de la période gréco-romaine de la dynastie des Ptolémées ou à la Belle Epoque, si chère à Pierre Loti, lorsque quelques privilégiés occidentaux eurent la chance de s'éblouir devant la grandeur passée des Autres. Aujourd'hui comme hier, pour les touristes en Egypte, la fascination de l'Antiquité ne doit pas occulter la grandeur quotidienne des paysans égyptiens qui, toujours tributaires du fleuve sacré, triment à l'ombre des temples d'antan. Et, à l'instar des autres Egyptiens, d'abord en quête de survie quotidienne, ils demeurent sous la coupe de dirigeants politiques véreux, plus capitalistes que nationalistes, moins nassériens que népotistes, et vivent plutôt mal que bien sous la menace constante d'une incontrôlable poussée islamiste.
Dans une Egypte moderne, revenue de l'expérience socialiste et embourbée dans une alliance pro-américaine, mais terriblement dépendante du tourisme international, dans ce pays qui se cherche et dont les perspectives économiques et politiques s'annoncent plutôt sombres, un improbable oracle d'Isis, remis au goût du jour, apaiserait - qui sait? - peut-être bien des tensions présentes et à venir...

 

Le culte d'Isis

Déesse la plus populaire du royaume, Isis fascine par ses rituels, ses danses, ses chants, ses mystères, bref ses pouvoirs fabuleux qu'on appellerait aujourd'hui chamaniques. A l'époque ptolémaïque son culte gagne le sud du royaume. Philae devient un centre religieux et un lieu de pèlerinage très prisé. Au VIe siècle de notre ère, Isis est toujours adorée à Philae alors que Théodose a déjà imposé la fermeture des temples égyptiens. La ferveur du culte se transmet et change au gré de l'histoire et de la géographie.

La magie qu'Isis exerçait autrefois fascine également nos contemporains. Certains soirs, un spectacle " son et lumière " anime le ciel et les façades de Philae, contant l'histoire de la patronne du lieu, Isis, mais également celle de son mari Osiris qui, trahi par son frère Seth, sera découpé en rondelles et jeté dans le Nil. Isis retrouvera heureusement tous les morceaux à l'exception du pénis ! Il n'y a pas de hasard, mais les dieux - toute religion confondue - ne tombent jamais sur la tête, et s'en tirent toujours à bon compte en affaires sexuelles. Pour eux du moins, car pour leurs ouailles c'est une autre histoire…
Au final, Isis parviendra néanmoins, avec l'aide d'Anubis, à reconstituer le corps d'Osiris et à lui redonner vie. Divine magie. On n'est pas non plus la grande magicienne du monde antique d'un simple coup de baguette ! D'ailleurs de l'union avec son mari ressuscité, Isis accouchera si l'on peut dire d'Horus qui, plus tard, vengera son père en tuant Seth… On voit que de l'Ancien Testament aux anciens Grecs, et jusqu'à Freud en passant par Shakespeare - on a retrouvé un temple dédié à Isis à Londres ! - beaucoup on su avec plus ou moins de talent reprendre ce récit mythique pour servir des causes très différentes.

Isis est une figure majeure de l'Antiquité, associée à la fois aux rites funéraires et, du fait de son rôle dans la renaissance d'Osiris, aux rites liés à la vie, comme la fécondité ou la fertilité. Guérisseuse et protectrice des têtes couronnées, elle est généralement représentée avec un trône sur sa tête. A la faveur des Grecs et des Romains, son culte se répandra rapidement hors des frontières de l'Egypte.



Les années 1970...


Les années 1980...



Les barques d'aujourd'hui...


...et la sécurité partout envahissante....











Souvenir attestant de la présence chrétienne copte...