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Le voyage à pied, chroniques de la pérégrination



par Philippe Lemonnier

 

Et Caïn tua Abel ! Caïn, le sédentaire, tua son frère Abel, le nomade… et fut alors, ironie du sort, condamné à l'errance.
Nomades et sédentaires… Deux mondes parallèles qui, depuis les temps bibliques, se croisent sans jamais se concilier, quand ils ne s'affrontent pas. Et dont, pourtant, tel un passeur entre les deux rives d'un fleuve, le voyageur à pied serait le trait d'union, quand bien même incertain et éphémère.
Les uns, les sédentaires, campent sur leurs positions, ancrés à jamais en un point où convergent leurs certitudes et où se forgent leurs convictions. Les autres, les nomades, marginalisés quand ils ne sont pas tout simplement niés, pérégrinent d'un point à un autre, tels les abeilles qui butinent, prenant et déposant le pollen de la vie, et ensemencent les cultures. Pour les premiers, " partir " n'est pensable qu'en terme de déracinement, et uniquement dans la perspective de s'enraciner ailleurs… Un ailleurs sur lequel l'exilé [involontaire, par définition] va rebâtir son monde ; le même que celui qu'il fut contraint d'abandonner. A contrario, le nomade ne peut concevoir sa vie que dans le mouvement, dans une quête permanente de l'ailleurs… et sans entrave. Pour lui, son monde est là où il se trouve, au soir de l'étape. Quand le sédentaire érige, entasse, thésaurise et s'ancre sous le poids de la possession, s'emprisonnant à jamais dans un univers complexe où règne en maître l'accessoire, le nomade se déleste, élague, ne conservant que le strict nécessaire, l'essentiel, pour tendre sans cesse vers une errance qui ne peut confiner qu'au dépouillement et à la simplicité.
Pourtant, il arrive que le sédentaire brise ses chaînes, s'échappe, s'évade, et ose, comme le dit Michel Leiris, " au moins en un point quelconque, rompre le cercle dans lequel la prudence et le respect des usages [l'] enferment ". Cet homme en rupture qui s'éloigne sans faire de bruit pour bientôt disparaître au bout du chemin jusqu'à se fondre dans le paysage, c'est vous, c'est moi… C'est celui qui, sans se presser, oubliant hier sans se soucier de demain, (re)trouve rapidement ses marques, comme si remontait en lui, du plus profond des âges, ce rythme primordial qu'est celui du pas de l'homme ; de ce pas qui n'est pas sans faire écho aux premières grandes migrations originelles de l'humanité partie à la conquête d'un vaste monde, alors aussi inconnu qu'incommensurable. Car, à n'en pas douter, la marche est le propre de l'homme et il est fort à parier que lorsque l'homme cessera de marcher, il cessera d'exister. Gloire à celui qui a dit : " L'homme commence par les pieds " ! Car, incontestablement, nos pieds nous relient à la terre tout en faisant de nous des êtres doués d'une capacité de locomotion ; nos pieds, mais également nos yeux, indissociables de l'acte de déambulation.
C'est sans doute de cette association qu'est né le caractère ambulant de l'homme, que le quadrupède sédentaire, notre lointain ancêtre, donna naissance au bipède nomade. Car, dès que l'homme s'est redressé, il a naturellement porté ses pas là où se portait son regard, toujours plus loin… et n'a cessé depuis de se déplacer, tant pour des raisons liées à sa survie qu'à son penchant pour la convoitise ; mais aussi, plus simplement, pour aller voir... Aller voir ! Là sans doute commence le voyage !
Que ce soit par goût ou par nécessité, l'homme a toujours voyagé… et de surcroît à pied ; cela jusqu'à finalement une époque très récente où la multiplicité et la rapidité des moyens de transport ont largement relayé le voyage à pied ; à moins qu'elles ne lui confèrent, en réalité, toute sa dimension, tout son sens… toute sa noblesse. Si, durant des millénaires, voyager ne pouvait se conjuguer qu'avec les pieds - ce qui est encore le cas dans de nombreuses régions du monde où la marche reste souvent le seul mode de transport accessible au plus grand nombre - aujourd'hui, pour la plupart d'entre nous, voyager à pied ne relève plus que d'un choix, presque d'un mode de vie.
Ne devrions-nous pas également attribuer à nos pieds un caractère religieux, au sens étymologique et premier de " ce qui relie " car, incontestablement, nos pieds nous relient tout à la fois à la terre, à nos origines, et aux hommes ? Marcher, c'est aller vers soi, avec au bout de nos pas la rencontre avec l'Autre, cet étranger.
Et puisque, selon l'auteur de Chemin faisant, Jacques Lacarrière, errer c'est s'enraciner dans l'éphémère, la plus belle création de l'homme ne serait-elle pas la marque de son pas… sitôt imprimée, sitôt emportée par le vent ? Aller plus vite… toujours plus vite ! Pour quoi faire ? Mais, comment parler du voyage à pied sans parler de ses protagonistes, les voyageurs, dont pour certains le voyage à pied était l'essence même de leur nature, qu'ils furent pèlerins, compagnons, marchands, colporteurs, prédicateurs ou encore aventuriers… Chacune de ces catégories avait ses rites et ses coutumes, son habit et ses accessoires, ses croyances et ses saints… et parfois même ses légendes.
En premier lieu, il y a ceux, nombreux, dont nous conservons les témoignages au travers de leurs récits. Ainsi, d'Hérodote à Jacques Lacarrière, ce sont vingt-cinq siècles d'aventures pédestres et humaines qui constituent une fabuleuse saga : celle de la Liberté, telle qu'un Henri Vincenot nous en a légué cette définition : " L'homme qui marche ne peut être asservi… ".
A tous ces écrivains voyageurs, il convient d'adjoindre les nombreux anonymes pour lesquels nous ne disposons bien souvent que de témoignages indirects. Certains, par la force des choses, ont trouvé leur salut grâce à leurs pieds. J'évoque notamment les exodes, les exils, les évasions… Ces fuites, souvent dramatiques, se sont parfois révélées être d'extraordinaires aventures humaines.
Comment encore évoquer le voyage à pied sans parler du chemin, cette trace originelle qui, au fil des siècles et des passages, se renforce pour devenir route. Qu'elle soit de terre ou de bitume, la route est avant tout une voie de communication entre les hommes, lien primordial et irremplaçable qui suscite la rencontre et permet l'échange. Même s'il convient de garder présent à l'esprit qu'à de nombreuses époques et sous de nombreuses latitudes la liberté de circuler était (et parfois est encore) loin d'être sans restriction. Non seulement le droit de se déplacer était souvent réglementé, mais surtout il était et reste encore rarement acquis. En dernier lieu, il convient de rendre un hommage particulier à l'hospitalité, mère du voyage, sans laquelle, non seulement le voyageur ne serait sans doute qu'un errant abandonné à son sort, mais surtout le voyage lui-même deviendrait insipide.
Le voyage à pied n'est pas affaire de kilomètres parcourus… C'est avant tout un état d'esprit. Accessible à chacun, selon ses propres capacités et sa fantaisie, il est d'abord une grande leçon de vie, édifiante et riche de toutes ses contradictions. Non seulement notre quête individuelle peut s'en trouver aisément comblée, mais notre perception du monde en est profondément modifiée, tout comme le regard que nous y posons. A chacun d'y apporter ce qu'il souhaite y trouver, selon son humeur du moment et pour son plus grand plaisir : silence, solitude, intimité, spiritualité… Mais aussi effort, confrontation avec soi-même, simplicité, dépouillement, voire ascèse... Ou encore, rencontre, chaleur humaine, partage, échange, apprentissage... Et, en premier lieu, une totale liberté qui permet, dans un rapport espace/temps renouvelé, sans entrave et selon l'envie, la découverte de nouveaux horizons et l'exercice de l'altérité.
Ces mots de Jean-Jacques Rousseau sont sans doute et plus que jamais d'actualité : " Quand on ne veut qu'arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied ".

 

Remarque

Ce texte reprend deux petites parties introductives extraites de mon ouvrage, Le voyage à pied, chroniques de la pérégrination, paru en 2007, aux éditions Arthaud.