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Îles entre elles…

Bali & Beyond



par Frédéric Calixte

 

26 avril 2010, je sors de ma torpeur après 19 longues heures de voyage depuis Paris. J'entends en effet la chef de cabine qui annonce enfin : " Welcome to Denpasar Ngurah Rai International Airport ". Je viens d'atterrir pour un stage de fin d'études de 6 mois sur l'île des Dieux.

Seulement les dieux n'avaient peut être pas prévu que leur paradis tant convoité deviendrait au fil de l'essor touristique de l'Indonésie, un havre de paix, peut-être, mais de plus en plus un havre de fêtes, d'excès, de complexes hôteliers de luxe, de villas et, de surf. Le surf, oui je l'avoue, fut un élément déterminant pour me décider à venir ici. Le sud de l'île accueille parmi les spots les plus connus au monde. Des mots comme Padang Padang, Uluwatu, Laceration, Dreamland ou Bingin, résonnent dans la tète des surfeurs du monde entier comme les prénoms de conquêtes longuement convoitées et peu accessibles. L'Océan Indien vient directement caresser les longues barrières de corail, sous l'œil vigilant des temples, des pagodes, des singes, mais aussi des photographes et autres groupies en strings brésiliens qui s'émerveillent devant l'attraction du moment...
L'AUSTRALIEN, sa planche, et son bracelet Power Balance. Ce raccourci un peu simpliste sera mieux compris au fur et à mesure de mon argumentation.

Toutefois, c'est donc dans les flammes de l'enfer du passage de douane de l'aéroport de " Denpasar " que nous attendons en file les uns derrière les autres depuis plus de 2h, le temps que ces Balinais en uniforme, déjà avec leurs sourires plutôt ironiques, contrôlent passeports, empreintes et visas… Les énormes affiches 4m/3m Quicksilver, Ripcurl ou encore Billabong avec des néons surpuissants, ainsi que le nombre impressionnant de housses de planches de surf annoncent la couleur. Nous sommes ici la destination surf la plus prisée au monde après Hawaii….Il doit donc y avoir des vagues !

Avant de me retrouver au pic en train d'attendre la série, j'ai dû d'abord m'habituer à cette vague humaine. Je rappelle simplement que Bali est aussi grande que la Corse, mais qu'elle possède presque 4 millions d'habitants contrairement à la Corse qui n'en possède que 350 000 pour 8680 km2.
Dès la sortie de l'aéroport, c'est la surprise. La marée de motocyclistes du " By Pass " apparait comme une barrière dense et impénétrable. Ceci ressemble à une fourmilière que vient de shooter un enfant turbulent.
Un endroit sans règles apparentes, mais où tout le monde trouve sa place. En tout cas pour ma part je m'installe confortablement dans une grosse Toyota où se trouve mon tuteur de stage spécialement venu pour m'accueillir. La moto ce sera pour plus tard, direction la tranquillité, direction Canggu.
En effet, les abords de l'aéroport (qui d'ailleurs ne se trouve pas réellement à Denpasar mais plutôt vers Kuta) sont très fréquentés. Le petit village de Canggu me parait dès lors plus calme en cette nuit chaude et piquante à cause des moustiques. Une douche, un peu d'insecticide, et au lit.

Il est 6h, et il n'y a pas de doute, je ne suis plus en Corse. Il est vrai que cela fait maintenant 3 ans que je réside sur l'île de Beauté à l'année, et je n'ai jamais entendu de porcs pousser des cris aussi terrifiants le matin, même en hiver lors de la préparation du figatellu. De plus, je m'accorde une fois par an un retour aux sources de mon accent antillais, la Martinique, et là non plus, je pouvais faire la grasse matinée, dans mon hamac, c'est bien connu…
Vous me direz que c'est une chance de pouvoir voyager à ce point, et que je dois avoir la belle vie. Je vous répondrais que oui, mais je me la suis créée cette chance, car j'ai rencontré pas mal d'obstacles qui pourraient m'empêcher de vivre ces expériences qui ont fait de moi ce que je suis, un îlien à part entière. Et c'est avec ce regard d'enfant des îles et de fils du Monde, que je vous fais part de mon expérience balinaise. Ainsi, après mon réveil "criard", tous les matins, sans exception pendant 6 mois, à 6h30 j'enfourchais ma petite " honda vario " pour me rendre à 3 minutes de là, sur la plage d'Echo beach pour ma session de bodyboard matinale. Tout d'abord autant vous dire qu'en 6 mois, l'accès à la plage à totalement été modifié. Cette zone plus au nord des stations balnéaires de Kuta Legian et Seminyak, connait depuis 4 ans un essor sans précédent. En effet, des projets touristiques ainsi que des propriétés privées pullulent au milieu des rizières qui vivent leurs dernières récoltes.

Moi-même, j'habite dans une annexe de villa, et bénéficie de la femme de ménage, du jardinier… Ce qui est le strict minimum, vous diront certains expatriés (français, australiens, russes, italiens, américains) un peu trop enfermés dans leurs bulles nauséabondes. En effet, il n'est pas rare d'observer chez les " boulé " (bule) des comportements dignes de riches millionnaires occidentaux, ce qui est tout de suite plus facile quand on possède un business qui rapporte plus de 15 fois le salaire moyen indonésien (1,3 millions Rp). Agent de sécurité à l'entrée de la villa, plusieurs employés pour prendre soins de la maison, des enfants et de la piscine… Il est vrai que le " Banjar ", qui fait office d'autorité locale, incite les " riches " expatriés à engager des villageois. Ainsi ils s'y retrouvent un peu face à cette frénésie incroyable pour les villas balinaises pas chères, et la spéculation immobilière et foncière.

Toujours est-il que moi, le matin avant d'aller travailler dans mon tour operator, je passais 2h dans l'eau à surfer ou, peut-être même trop souvent… à faire la queue, tant le spot était peuplé, d'où une multitude de conflits entre locaux et touristes sportifs, et un localisme de plus en plus virulent.

Bali Terre des Dieux grâce à tous ses magnifiques temples hindous, ses cérémonies, ses offrandes, ses costumes traditionnels, ses femmes, ses sourires, et ses paysages… plastifiés. Oui cela peut surprendre, mais pour un touriste lambda, qui passe 2 semaines à Bali, ce n'est pas sûr qu'il observe ce fléau qui ronge l'environnement naturel local… Rivières, plages, rizières, rues, temples, le plastique est partout et donne à Bali un aspect beaucoup moins paradisiaque, du moins dans le sud, quand on observe déjà la rareté des poubelles publiques et le nettoyage aléatoire. Parfois il est bien plus fréquent d'apercevoir des sacs plastiques multicolores lors de randonnées de snoorkling que les poissons qui peuplent habituellement les côtes riches du nord.
Or trop peu sont ceux qui comme Charlotte Fredouille et son association Peduli Alam tentent une éducation à la préservation de l'environnement et à la collecte des déchets, mais tant que les intentions du gouvernement ne seront pas clairement définies, certaines actions ne pourront pas durer indéfiniment. Il est vrai que l'objectif de Bali Green 2013 permet aux acteurs du secteur touristique de s'allier pour " préserver leur fond de commerce " car qui viendra à Bali si le fleuron de l'industrie touristique indonésienne se transformait en décharge à ciel ouvert ?
Doit-on rappeler que l'eau n'est pas potable à Bali et qu'il n'y a pas de tout à l'égout, ni de traitement des eaux usées ? Que le prix des terrains est de plus en plus important, que la circulation est de plus en plus compliquée et contraignante dans le sud avec des embouteillages permanents ? Qu'on assiste à des problèmes de vols, de mendicité, d'insécurité, de plus en plus récurrents ?

Bali dans l'imaginaire touristique est une île paradisiaque où tout le monde est cool, tout le monde sourit, où la vie n'est pas chère, où on peu surfer les plus belles vagues du monde et gambader à moto vers ce village atypique et curieux qu'est Ubud. Mais la réalité est quelque peu différente et vous rendre à la " Monkey Forest " depuis Kuta s'avérera non seulement très compliqué même armé d'une carte Atlas, mais me coûtera pas moins de 100 000 Rupiah. Et oui, la corruption est pour les policiers un sport de haut niveau. Ils nous repèrent facilement nous les étrangers blancs, jaunes ou noirs, avec nos planches de surf, nos casques égocentriques, et nos débardeurs " Bintang " quand nous en portons (ce qui n'est pas souvent le cas, exotisme et bronzage obligent, c'est mieux d'être juste en board short et bikini). C'est là le point le plus négatif de mon voyage hormis les ambiances glauques des bars vers 4h du matin, la prostitution, les massages " plus plus ", le harcèlement des taxis, des dealers de mèche avec les autorités, et les obstacles mal indiqués sur la route, surtout la nuit.

Mais ne vous détrompez pas, tout ceci ne doit en aucun cas vous laisser croire que j'ai passé un mauvais séjour sur cette île déroutante. Tant de personnes rencontrées, tant de saveurs, de couleurs, tant de générosité, si bien que je retrouve dans tout ceci la Martinique que ma mère a connu durant son enfance dans les années 50. Il est vrai que l'importance de l'agriculture, les habitations traditionnelles, les combats de coqs, ou encore la peur de la mer sont autant de similitudes et de parallèles que je m'amusais à faire. Mais toutefois, j'ai eu tant d'interrogations à propos de ma place dans cette société où système de castes, Javanais, Balinais, autres Indonésiens et étrangers (Chinois, Australiens, Japonais, Européens) sont condamnés à cohabiter.

Enfin, après ce tableau quelque peu noir, il serait un peu dommage de vous livrer aux griffes du trafic étouffant du sud sans vous parler du " vrai Bali " comme j'aime souvent l'appeler. Ce Bali est un Bali authentique, un Bali du nord, où l'accueil chaleureux peut surprendre voire même inquiéter, tant il est différent du sud. Je pourrais dès lors vous parler de Wayan, Nias, Franck, Arik, Tude, Arief, Made, Eka, Philippe, Yuno, Charlotte, Timun, Gonta, Belen, Anak, et bien d'autres personnes chères à mon cœur. Le Bali authentique est pour moi celui que l'on découvre au détour d'un village, d'un warung, d'une montagne ou d'une rizière, en se dirigeant vers le nord. Loin de cette " touristification " délirante et incontrôlée. Mais comment puis-je dire à ces amis que je n'ai aucun espoir positif pour leurs île à part si le gouvernement réalise ses erreurs et met en place une nouvelle politique de développement touristique et de préservation de l'environnement. En tout cas, je reste persuadé du fait que si les Balinais eux-mêmes ne se sentent pas concernés par l'avenir de leur île, nous allons pour ces prochaines années vers une baisse de la qualité des prestations, et du coup vers une baisse de satisfaction de la clientèle.
Mais l'une des questions les plus intéressantes qui m'a été posée fut celle-ci. Un matin alors que j'étais à l'eau, un jeune balinais m'interpelle en anglais :
- What are you doing here, business ? Tourism ?
- No, I'm here to develop a new kind of tourism, to work with the locals.
- And how much the boss gives you ?
- Heeuuuu, I don't really know, next to 7 million Rp.
- So explain me why foreigners come in my place, take my job, and win more money than me ?

Ceci peut sembler bizarre mais je n'ai eu aucune explication à lui donner sur le coup, tant je me sentais mal à l'aise. Certains diront qu'il y la compétence à payer, d'autre que nous devons les expatriés gagner un pourcentage du SMIC de notre pays d'origine. D'autres diront aussi que les balinais de toutes façons sont faignants et qu'à part harceler les touristes en criant " TAKSI ? ", fumer des kretek, et regarder leurs femmes travailler, ils ne savent rien faire d'autres.

C'est avec cette question dans la tête que je m'envole après 6 mois de masakan padang, de babi guling, de pisang goreng, de nasi goreng et de bebek betutu, les connaisseurs comprendront. Mais c'est avec une certaine tristesse, une certaine impatience également, que je laisse le sol indonésien pour un retour en Occident après avoir tenté de mettre en place un tourisme plus responsable. La vie d'expatrié à Bali n'est pas simple et trouver sa place quand on vous fait comprendre que tous les excès interdits en Occident son possibles ici, comment faire pour ne pas trahir son éducation, ses habitus, sa culture…

Trouver des exutoires semble dès lors indispensable. Des projets écologiques, le soutien aux populations locales, ou encore simplement surfer, semblent être parfois des moyens de ne pas oublier qui on est, et ne pas se renfermer dans une communauté. J'ai eu la chance de rencontrer des gens exceptionnels et je remercie tous ceux qui ont contribué à ce que j'ai envie d'appeler mon premier voyage anthropologique.

CALIXTE Frédéric, fils du Monde