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EDITO


Tourisme rédempteur ou voyeur ?

Du double devoir d'indignation et de sagesse


L'article en format PDF

 


A Angers, dans l'ouest de la France...


...et en pays Batak Karo, au nord de Sumatra, Indonésie




Mariage traditionnel et autres fantasmes de l'amour en Inde, toujours avec des fleurs...



S'embrancher amoureusement en Suisse...


...ou sacraliser l'amour en France...



...ou encore "résister" chez les Papous occupés par des colons indonésiens...
...bref, un peu partout, l'amour de l'Autre reste une belle utopie...


Pressé de s'affilier à d'improbables réseaux sociaux qui l'enferment et poussé à partir pour toujours mieux revenir, le touriste actuel oscille entre besoin d'évasion, désir de découverte et voyeurisme éhonté. Certes, chacune ou chacun forge son périple selon ses aspirations et ses envies. Il demeure que ce que nous appelons le voyageurisme - étrange assemblage de voyage et voyeurisme - est une " niche " comme on dit en plein essor, répondant sans doute aux angoisses de nos contemporains en quête de frissons et d'émotions fortes. Pourtant l'aventure véritable peut aisément se passer de tout esprit voyeur et prédateur. Nietzsche, déjà, avançait que le voyageur " force le pas et ne s'arrête jamais, ne sait jamais où son chemin le mènera ". La capacité à s'étonner et à s'émerveiller, l'inconnu et l'imprévu, y compris lorsque s'y mêle la mésaventure, composent précisément la matière même de l'aventure.

Le voyage, par le biais du tourisme, est devenu une bataille des images. Bataille qui ne fait cependant l'économie d'une guerre des mémoires. Au moment où la transmission générationnelle peine à fonctionner, les héritages s'hypothèquent suscitant malaises et dérives, le patrimoine, revu à la lumière de la société de consommation, est plus que jamais à la mode, surtout lorsque le tourisme s'y frotte et les portefeuilles s'agitent. Ce patrimoine servi à toutes les sauces rapporte même beaucoup, en recettes comme en visibilité. Mais le repli sur les terroirs et la protection rapprochée - via la sainte préservation des sites stratégiquement sélectionnés - ne peut faire abstraction de la mondialisation, avec ses faits et ses méfaits, ses coûts et ses bénéfices. Ses coups néfastes aussi. Le monde change, le patrimoine suit la tendance et le tourisme s'incruste jusque dans les moindres recoins de la mondialisation libérale. En remodelant ses liens avec l'industrie du voyage, un patrimoine bien géré - réellement soucieux du respect des populations locales pleinement associées à sa valorisation et à son exploitation - permettrait toutefois d'affronter avec plus de sérénité les affres et les imprévisions de ladite mondialisation. Chaque site, lieu, parc, village, musée, constitue un cas à part, à étudier en tant que tel et à ne pas transposer sans prendre les plus infimes précautions, au risque de répéter les erreurs ou les errements d'un passé parfois lourd à supporter.

Dans un monde en proie au doute pour lequel même l'évidente multi-culturalité est remise en question, le couple nature et culture est divinisé, élevé au rang de valeur-refuge, au sein duquel les touristes en quête d'évasion ou de bonheur peuvent s'abandonner. Si le tourisme se redéfinit sans cesse à l'aune de la mondialisation, la patrimonialisation est aussi là pour rassurer - et se rassurer - de l'état bancal de notre planète Terre, une et commune à tous. Celle-ci reflète autant la diversité que l'uniformisation du monde au sein duquel le tourisme représentera peut-être, bon gré mal gré, le " sauveur " du patrimoine (qu'il soit mondial ou non, matériel ou immatériel, petit ou grand, etc.) en sursis, comme en attestent les atteintes à l'environnement et la marchandisation de la culture (1). Cela dit, soyons clairs, le tourisme ne sauvera pas l'humanité…

Devant les défis et les enjeux qui s'annoncent, il n'est plus question de se défiler ni même de filer en douce. En quelque sorte, et pour ne pas s'affaler, s'affadir ou sombrer dans la fatalité ambiante, le double devoir que devraient entreprendre les citoyens du monde responsables consisterait à ne pas oublier, en ces temps mauvais de retour généralisé des populismes, en particulier dans la vieille Europe, pour une fois bien unie dans ce repli autoritaire et réactionnaire :
- Le devoir d'indignation
- Le devoir de sagesse

Ces devoirs, qui n'ont rien à voir avec les vacances et qui restent encore et avant tout des droits, doivent rester intacts au risque de mettre en péril la demeure Terre et avec lui les bonnes raison de vivre. Car, en dépit de tout, il en reste de bien belles, des raisons de vivre plutôt que de survivre… D'une part, on dira que " râler " oui mais " se plaindre " non, car si le fait de râler renvoie à la contestation et à l'action, celui de se plaindre n'est que passif et propice à la soumission. Passer son temps à se plaindre - sorte de sport national en France - fait aussi le lit des populismes dans lesquels se vautrent les gouvernements actuels. Et céder au fatalisme conjoncturel équivaut à rendre les armes et accepter de vivre à genoux… D'où l'importance du double devoir d'indignation et de sagesse, pour relever la barre et contrer les injustices.

S'indigner donc. Stéphane Hessel, un vieux monsieur respectable de 93 ans, résistant, déporté, co-rédacteur de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1948, en appelle à ce devoir d'indignation pour que nos concitoyens cessent d'accepter l'inacceptable. Pour qu'ils réapprennent à vivre debout… ce qui n'est pas simple lorsque des années durant ils n'ont fait que survivre à genoux. Devant la montée actuelle des populismes, qui ont jeté dans les poubelles de l'histoire toutes les leçons tragiques des totalitarismes, dans la vieille Europe mais aussi ailleurs, Hessel a rédigé un bref manifeste - Indignez-vous ! - salutaire, un appel à une " insurrection pacifique " afin de redonner quelque espoir pour des lendemains un zeste plus enchanteurs. Une lecture vivifiante qui redonne du baume au cœur (2).

Gagner en sagesse. Avec Tiziano Terzani, journaliste italien, retiré à la fin de ses jours en Inde, c'est la méditation autour du sens de la vie et de la quête du bonheur qui l'emporte, le recours à la sagesse qui tout entier le porte. C'est le propos même de son " grand voyage de la vie ". Aux yeux de Terzani, la seule révolution qui serve vraiment à quelque chose est celle qui " se vit à l'intérieur de soi ". Déchiffrer le monde tel qu'il est plutôt que le défricher tel qu'on le veut exige à la fois temps et connaissance, cela commence surtout par le respect accordé aux autres sans négliger l'indispensable estime de soi (3).

Le voyage vers l'Autre et l'Ailleurs conserve tout son sens dès lors que cette double capacité - à s'indigner pour toujours garder les yeux ouverts et à miser sur la sagesse et à œuvrer en faveur d'une certaine philosophie du bonheur - reste omniprésente sur la route et forge nos manières de se frotter à l'exotisme et à l'altérité.

Sur ces bonnes résolutions, excellente lecture à toutes et à tous!

FM

 

Notes

1. Lire Franck Michel, Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Livres du monde, Coll. " Mondes ouverts ", 2011, ainsi que l'ouvrage collectif sous la direction de Jean-Marie Furt et Franck Michel, Tourismes, patrimoines et mondialisations, Paris, L'Harmattan, Coll. " Tourismes & Sociétés ", 2011.

2. Lire Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Montpellier, Indigène, 2010.

3. Lire Tiziano Terzani, Le grand voyage de la vie. Un père raconte à son fils, Paris, Seuil, Coll. " Points ", 2010 (1ère éd. 2006).

 


Rester zen... Papua



Prendre son temps... Prague