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Expériences vagabondes : l'auto-stop au féminin



par Anick-Marie Bouchard

 

Assise au fond d'une salle de conférence, j'écoutais un aventurier voyageur relater les grandes lignes de son fantastique voyage de cinq ans à travers le monde en auto-stop. Au milieu de la période de questions, une jeune Allemande se leva et lui demanda : " Croyez-vous qu'une femme voyageant seule comme vous aurait pu réaliser un voyage semblable ? "

J'imagine bien l'inconfort du conférencier, lequel se mit à balbutier un peu nerveusement. " Je ne sais pas. Je ne crois pas. C'est beaucoup trop dangereux pour une femme. " Quelques paires d'yeux se tournèrent vers moi presque instantanément. Le lendemain, je présentais au même endroit une conférence intitulée " Voyage solo au féminin " et j'avais beaucoup de choses à dire sur le sujet.

Ce n'était pas le cas quelques mois auparavant, alors qu'on m'avait approchée pour la énième fois pour que j'aborde publiquement le sujet. Jusqu'à ce moment, j'avais toujours refusé en me disant que " je ne voyage pas au féminin, je voyage tout court. " Il ne m'était jamais venu à l'idée de tenter d'isoler l'influence du genre sur mes interactions avec la route et ses personnages. À vrai dire, je ne comprenais pas ce qu'espéraient entendre les gens qui se pointent à ce type de conférence.

Néanmoins, je dois avouer que j'ai toujours été frappée par l'inadéquation des recommandations faites aux femmes par des hommes en ce qui a trait au voyage et plus particulièrement à l'auto-stop. La majorité de leurs conseils sont très handicapants ou inapplicables, comme par exemple prendre en note tous les numéros de plaque d'immatriculation, photographier ses conducteurs et envoyer les photos par message texte, etc. Certaines suggestions sont même dangereuses, comme l'utilisation de gaz poivre (dans un espace confiné comme une voiture ? sur une autoroute ?) ou de tirer brusquement sur le frein à main, le bras de vitesse, etc. Le plus souvent, les femmes sont simplement découragées de faire de l'auto-stop seules : c'est trop risqué...

Pourtant, du stop, j'en fais beaucoup et je suis loin d'être la seule. Sans prétendre parler au nom de toutes les auto-stoppeuses, je me permets de vous présenter quelques images de ma réalité et quelques constats basés sur mon expérience. Ce témoignage vous présentera d'abord un bref portrait de mes habitudes de voyage " vagabond ", puis décrira la perception que j'ai du risque lors de mes déplacements et les stratégies que je déploie pour me préparer mentalement. Enfin, je tenterai d'isoler quelques éléments de l'influence du genre sur ma pratique de l'auto-stop.

Un prétexte, une base, un terrain de jeu

Mes itinéraires s'articulent généralement autour d'un projet : études, visa vacances-travail, programme de volontariat, stage, conférences, écriture d'un livre, etc. C'est ce que j'appelle mon " prétexte ". Je trouve cette démarche très rassurante car elle me permet de justifier (face à autrui comme à moi-même) ma mobilité ou ma présence quelque part. Ce repère m'est presque indispensable et je n'hésite pas à me trouver un projet a fortiori de ma décision de me rendre quelque part si nécessaire.

Le plus souvent, je m'installe à un endroit qui devient temporairement ma " base ". Pour moi, la base est surtout le lieu où je peux entreposer du matériel mais c'est aussi un lieu où je peux revenir après une courte absence. C'est un endroit où je me sens suffisamment chez moi pour y recevoir du courrier, des appels, des gens. D'ordinaire, c'est la maison d'un ami, voire même un partenaire ou encore une communauté intentionnelle de voyageurs, mais ce peut aussi être un appartement ou une chambre que je loue.

Depuis cette base, j'explore les environs en me déplaçant à pied, à vélo, en transport en commun, en voiture avec des amis ou encore en auto-stop. Je quitte parfois ma base pour quelques semaines, effectuant un trajet une boucle avec un bagage plus léger. Dans ces cas-là, je campe ou j'utilise parfois le réseau d'hospitalité CouchSurfing pour trouver de l'hébergement. Règle générale, je m'organise plutôt pour rendre visite à des connaissances en route, dormant chez les inconnus en dernier recours seulement.

Mon " territoire ", c'est l'ensemble des régions dans lesquelles je me sens à l'aise de circuler car la culture ou la langue me sont familières, les parcours me sont connus et j'y connais des bases potentielles, etc. Mon territoire (ou " terrain de jeu " comme j'aime si bien l'appeler) recouvre l'Europe (à l'exception de l'Europe de l'Est et des pays de la Baltique) et l'Est du Canada, bien que je me sois aussi rendue en Turquie et au Pérou. À l'intérieur de mon territoire, certains trajets me sont extrêmement familiers, comme par exemple Paris-Lille, Groningue-Brême, Berlin-Prague, ou Montréal-Rimouski. Certains sont le fruit de voyages plus exceptionnels comme Paris-Porto ou Istanbul-Prague. Néanmoins, une fois que j'ai parcouru un chemin, il devient part intégrante de mon territoire.

Je me déplace presque principalement seule et en auto-stop à moins qu'une opportunité autre se présente : variantes du train-stop en Allemagne, covoiturage organisé par un ami, billet de bus ou de train offert, etc. Exceptionnellement, je prends l'avion, mais j'essaie à présent de limiter mes vols à des trajets intercontinentaux.

L'an dernier, j'ai parcouru près de 20 000 kilomètres en auto-stop dont seulement environ 1 500 le furent avec un compagnon. Je ne sollicite jamais autrui pour voyager avec moi, mais je leur permets plutôt de m'accompagner. Je préfère de loin voyager seule.

Un exercice de gestion du risque

Voyager seule implique une totale responsabilité quant au déroulement de mes voyages. J'ai conscience de devoir prendre à chaque instant une multitude de décisions quant au contenu de mes bagages, les vêtements que je porte, l'endroit depuis lequel je sollicite des conducteurs... et surtout, mon humeur et mon attitude. Toutes ces décisions affectent directement les conditions de mon voyage, que ce soit au niveau du confort, de la sécurité ou même simplement de l'expérience vécue.

Ma sécurité est une préoccupation de chaque instant. Je prends des mesures holistiques pour préserver mon intégrité physique et matérielle. Je ne distingue pas le risque de violence sexuelle des autres risques inhérents au voyage. Il se combine et s'entremêle avec la possibilité d'être volée, de perdre mes effets personnels, de m'égarer, de ne pas trouver d'endroit sûr où passer la nuit, d'être impliquée dans un accident, de tomber malade, de devoir marcher pendant des heures.

Lorsque j'effectue des trajets connus, je me sens globalement en sécurité. Je me soucie des difficultés à prévoir sur le parcours comme les nœuds autoroutiers ou de longs segments sans station-service. Pour diminuer le risque, j'obtiens à l'avance des informations sur le parcours optimal, les difficultés probables, les alternatives, les stations-services, les grandes villes, etc. Le risque d'une mauvaise expérience avec un conducteur ne peut pas être planifié à l'avance, et je m'en préoccupe le moins possible. Je m'assure toutefois d'être dans les meilleures conditions possible si la situation venait à se gâter : je dors suffisamment la nuit et j'évite de boire de l'alcool ou de faire usage de drogues pour être alerte pendant la journée; je planifie mon trajet en tenant compte des stations-services; je porte des vêtements pratiques et couvrants, etc.

Mes préoccupations sont un peu différentes lorsque je prends une route pour la première fois, notamment si la région ou le pays eux-mêmes me sont inconnus. Dans ces cas, je me soucie des difficultés linguistiques et culturelles que je risque d'avoir avec les gens que je m'apprête à rencontrer. Ces difficultés peuvent détériorer la communication à un point tel que je ne puisse pas passer un message fonctionnel pour assurer ma sécurité. Par exemple, il me sera difficile de clarifier que je fais vraiment de l'auto-stop et que je ne racole pas, ou même de comprendre que mon comportement a été mal perçu. Je perds la possibilité d'être directe et réactive dans le cas d'une proposition à caractère sexuel. Les malentendus potentiels sont une source de frustration pour les deux parties, mais cela peut conduire à des situations ou je suis particulièrement vulnérable. Pour pallier à ces inconvénients, j'évite certaines pratiques à risque lors de mon passage dans des régions nouvelles et inconnues : je planifie des étapes plus courtes afin de ne pas être prise pour faire du stop la nuit. J'ai toujours une alternative à l'hébergement chez l'habitant (une tente, un contact ou de l'argent sur moi).

Stratégies de préparation mentale

Je me prépare mentalement à relever le défi que m'offre une destination nouvelle en glanant un maximum d'information de première main auprès de personnes qui ont voyagé là-bas en auto-stop, préférablement des femmes. Par exemple, lors de mon premier voyage en Turquie, j'ai d'abord effectué des recherches sur Internet et suis tombée sur un article écrit par une femme prodiguant des conseils aux femmes désireuses de voyager en Turquie . Loin d'être alarmiste, le texte me donnait une vision assez nuancée de son expérience.

À cette occasion, je contactai également deux femmes ayant de l'expérience de voyage en Turquie (une Russe et une Polonaise) et m'ayant été référées par des amis. Je leur posai des questions spécifiques et leur demandai de commenter l'article que j'avais trouvé. J'en tirai de précieuses informations pour ma préparation mentale, mais cela ne me fut pas suffisant.

La préparation mentale devait me transformer en profondeur. En effet, quelques semaines avant mon départ, je m'astreignis à imaginer mon enlèvement, mon viol et mon meurtre. Ces images très dures apparaissaient en boucle dans mon esprit durant mes heures de travail routinier. Au début, il n'y avait aucune autre issue possible que la souffrance et la mort. Mais petit à petit, mon destin imaginaire se transformait. Parfois, je tentais en vain d'échapper à mes assaillants. Parfois, je survivais. Les scénarios devinrent moins macabres : j'arrivais à m'enfuir avant que les chosent ne tournent mal, ou encore je sautais hors de la voiture en mouvement...

Je me sentis graduellement prête à accepter le risque inhérent à ce voyage. J'étais prête à assumer les conséquences, aussi tragiques qu'elles puissent devenir. Auparavant, j'avais peur de l'agression sexuelle, de la violence ou de la menace. Après cet épisode de préparation mentale, ma vraie crainte était désormais celle du meurtre ou de contracter le SIDA.

Cette préparation est aussi une opportunité de prévoir et de réaffirmer les limites du comportement acceptable de la part de mes conducteurs potentiels. Il m'est alors possible de prévoir un protocole d'intervention flexible pour le cas où ces limites seraient dépassées accidentellement ou intentionnellement.

Lever le pouce au féminin

Le fait d'être une femme affecte directement ma pratique de l'auto-stop. Cette influence peut s'exprimer en termes de contraintes et d'avantages par rapport à la gent masculine mais aussi de façon qualitative, dans la façon même de vivre l'expérience.

J'ai un avantage certain sur mes collègues mâles puisque mon temps d'attente est inférieur au leur d'environ la moitié. Beaucoup de conductrices s'arrêtent pour moi et ont une attitude protectrice envers moi. Elles me disent souvent qu'elles n'ont jamais pris d'auto-stoppeur auparavant, mais que comme je suis une fille, c'est différent. Le discours est semblable du côté des conducteurs. D'autre part, je reçois des remarques à caractère sexuel presque quotidiennement et le risque d'agression est un souci constant. Si un auto-stoppeur qui somnole est généralement perçu comme manque de politesse, c'est une pratique à risque pour une auto-stoppeuse.

Toutefois, l'influence du genre est difficilement quantifiable, d'autant plus qu'elle influence ma manière même de faire de l'auto-stop. Les formes de mon corps, le choix de mes vêtements, la façon dont mes cheveux sont coiffés, ces paramètres influencent la vitesse à laquelle je trouverai quelqu'un pour m'emmener, mais aussi le type de personne qui me prendra et la perception que cette personne aura de moi. Aussi, pour moi, voyager avec un routier me permet de vivre un trajet plus sûr : son temps est régi par des impératifs professionnels, son véhicule est plus facilement identifiable, son parcours parfois étroitement contrôlé, etc. Bien que plus lent et impliquant souvent des offres à caractère sexuel, ce type de voyage me demande moins de concentration et s'avère plus reposant que celui fait avec un véhicule personnel.

Enfin, au delà de mon expérience, laquelle est relativement limitée sur le plan géographique, j'ai le sentiment que le fait d'être une femme peut entraver ma mobilité pour des raisons socio-culturelles ou même légales, si les femmes n'ont pas le droit de se déplacer sans être accompagnées, par exemple, ou si la ségrégation des sexes est d'usage dans les transports. Je m'imagine très mal faire du stop en Afghanistan où ma mobilité en tant que femme est déjà restreinte dans les transports en commun !

Conclusion

Repensant au conférencier et à sa réponse, je me dis qu'il a eu raison de dire qu'une femme n'aurait pas pu réaliser un voyage comme le sien; j'irais même jusqu'à dire qu'un homme n'aurait pas pu le faire non plus. L'ensemble des possibilités que représente un voyage ne peut être résumé par une simple dichotomie de genres.

Bien sûr, certaines limitations sont extérieures à l'individu, d'ordre légal par exemple. Cependant, la teneur en aventure d'un voyage est principalement déterminée par le niveau de risque auquel le voyageur est prêt à s'exposer et la perception qu'il a du danger encouru. Le genre est donc un facteur qui entre en jeu parmi tant d'autres.

En outre, dans le domaine des voyages comme partout ailleurs, les conséquences liées au fait d'être un homme ou une femme ne sauraient s'analyser en termes d'avantages et d'inconvénients. Le genre influence de façon qualitative la façon de voyager : on ne voyage pas nécessairement moins loin ou de façon moins aventureuse parce qu'on est une femme, on le fait surtout différemment.



Note biographique

Educatrice en environnement de formation, Anick-Marie Bouchard vagabonde depuis 2002.
Elle s'intéresse à la problématique de genre dans le contexte de la mobilité et vit présentement à Iqaluit et se fait conférencière du voyage solo au féminin.