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Accueil L'Autre Voie n°7


Au fil des pages

 

 

Sommaire des 24 comptes rendus

 

Michel Jourdan, Le promeneur secret, Rennes, La part commune, 2009.
Emmanuel Hussenet, Le testament des glaces, Paris, Transboréal, 2008.
Olivier Rolin, Bakou, derniers jours, Paris, Seuil, 2010.
Naguib Mahfouz, Karnak Café, Arles, Actes Sud, 2010 (1974).
Velibor Colic, Jésus et Tito, Paris, Ed. Gaïa, 2010.
Jean-Marie Breton, ed., Patrimoine culturel et tourisme alternatif, Paris, Karthala, 2009.
Francesco De Filippo, Le Naufrageur, Paris, Métailié, 2010.
Paul Ariès, La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, Paris, La Découverte, 2010.
Alain Brossat, Le droit à la vie ?, Paris, Seuil, 2010.
Cloé Korman, Les Hommes-couleurs, Paris, Seuil, 2010.
Jean-Luc Coatalem, Le dernier roi d'Angkor, Paris, Grasset, 2010.
Claudie Hunzinger, Elles vivaient d'espoir, Paris, Grasset, 2010.
David L. Gladstone, From Pilgrimage to Package Tour, Londres, Routledge, 2005.
Fatou Diome, Celles qui attendent, Paris, Flammarion, 2010.
Jean-Marc Huguet, L'Appel de l'Arctique, Paris, L'Harmattan, 2010.
Eric Kaija Guerrier, La traversée de l'intervalle, Paris, Ed. Yves Meillier, 2010.
Rodolphe Christin, Passer les bornes, Paris, Yago, 2010.
Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme, Arles, Actes Sud, 2010.
Palmary I., Burman E., Chantler K., Kiguwa P., ed., Gender and Migration, Londres, Zed Books, 2010.
William McKeen, Hunter S. Thompson, journaliste et hors-la-loi, Paris, Tristram, 2010.
Lionel Bedin, Un livre dans le sac à dos, Annecy, Livres du monde, 2010.
Jack London, Face de Lune, Paris, Phébus, 2010.
Adrian Hadland, Mandela, une vie, Paris, L'Archipel, 2010.
Peter Adey, Mobility, Londres, Routledge, 2010.

 

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Michel Jourdan, Le promeneur secret, Rennes, La part commune, 2009, 215 p.

Avec Le promeneur secret, Michel Jourdan - ce " cueilleur de haïku " comme le présente le préfacier Yves Leclair - signe un nouvel épisode poétique de son œuvre à la fois littéraire et nomade. L'auteur certes vit de peu mais il voyage en profondeur et son dénuement matériel n'a d'égal que dans son épanouissement philo-spirituel. De la pauvreté apparente il en résulte toujours une richesse éclatante. Notre ermite-migrateur est aussi un adepte du voyage intérieur même s'il se plaît à se promener dans les îles tropicales, des Antilles à Bali en passant par l'Inde dont il affectionne particulièrement l'héritage religieux et philosophique. Mais il est conscient de ce monde qui change, bien plus en mal qu'en bien, à ces yeux : " malgré la spiritualité qui imprègne encore tout même ici (c'est planétaire) les êtres humains deviennent de plus en plus extravertis, plus qu'on pourrait le croire en Asie ". Il constate, amèrement il est vrai, que l'Asie d'il y a 35 ans - lorsqu'il y débarquait pour la première fois - n'a plus grand-chose à voir avec celle du troisième millénaire, l'omniprésence par exemple du Coca ou d'Internet, jusque dans les lieux les improbables, semblant achever le travail de sape et d'uniformisation d'un monde rendu au libéralisme.
Pour visiter le Mustang, note l'auteur, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, les visiteurs démunis sont priés de passer le chemin ailleurs. A propos de l'Inde, il voit et sait que nulle terre n'est aussi emplie de paradoxes que celle où s'entremêle vision gandhienne et idéologie naxaliste, tout comme la vie et la mort sont inséparables à notre existence. Fascination et répulsion sont aussi au programme des visiteurs curieux et autres fous de l'Inde : " qui ne cherche pas à visiter Agra ou le Rajasthan alors que la laideur, la saleté, la misère, la violence sont partout ? ", et de se demander " pourquoi j'aime quand même l'Inde ? ". Et si Michel Jourdan estime que la saleté a augmenté en 35 ans, l'Inde est toujours aussi incohérente, et cela en dépit de ses prouesses technologiques et informatiques ! L'Inde est certainement un continent virtuel… De Bali, cet autre territoire où l'hindouisme - profondément altéré - s'est posé sinon superposé, l'auteur retient que " tout est temple " et que le seul fait d'être sur place " c'est être en soi-même dans le cri des geckos et des cigales à chaque instant ". Dans cette partie de l'Indonésie, où " même les temples sont habillés de tissus ", remarque-t-il, " l'Esprit est partout ". L'Esprit donc et non pas le Moi, on est bien loin de " Je suis partout "…
Mais pourtant, comme en Inde ou ailleurs, le poète ermite-nomade relève qu'à Bali aussi - et dans quelles proportions dans le sud de l'île, sacrifié sur l'autel (hôtel ?) de la consommation ! - la modernité s'est dévoilée ravageuse. Modernité touristique entre autre. Nombre de Balinais se sont ainsi laissés amadoués par les sirènes d'un développement touristique discutable. Ce sont toujours les mêmes qui trinquent et, malheureusement, cette nouvelle servitude est le plus souvent volontaire. Michel Jourdan note pourtant : " Il vaut mieux cultiver les rizières, que porte des pierres, du sable et du ciment sur la tête pour les riches qui ne savent pas quoi faire pour être encore plus riches ! Le superflu leur est devenu nécessaire ". Ce constat n'est hélas que trop juste, je connais par exemple un Balinais qui a acheté un 3e 4X4 afin de montrer à son voisin également nouveau riche qu'il l'était plus que lui… Malgré ces évolutions qui minent les sociétés à forte tradition, l'auteur note - à l'instar des offrandes qui jonchent partout le sol balinais - la permanence d'une culture végétale qui n'est pas prête à dépérir : " Oui, il y a encore ici à Bali ce 'supplément d'âme' qui manque tant à l'Occident ". Nul doute que pour un esprit trop rationnel occidental, les Balinais sont à l'image de leurs volcans, toujours dans les nuages, les choses sont évidemment plus compliquées. Mais Michel Jourdan côtoie le vrai lorsqu'il écrit : " ici vous êtes 'dans la lune' ou 'dans les nuages' sans le savoir "…
Cet ouvrage, joliment agrémenté de citations de Bashô, Krisnamurti ou Lao Tseu, est une invitation à la poésie du voyage, un appel à l'oubli du monde qui nous entoure, afin de mieux retrouver l'essence de la vie. Autrement dit, ce petit livre est une voie littéraire pour enfin privilégier l'être à l'avoir. A lire et méditer avant s'envoler vers d'autres cieux…

Franck Michel

 

Emmanuel Hussenet, Le testament des glaces, Paris, Transboréal, 2008.

Emmanuel Hussenet, chevalier des temps modernes, tente de mettre le lecteur face aux erreurs humaines qui détruisent notre environnement. Aujourd'hui, la science n'a qu'un seul discours: " la planète se réchauffe et la glace fond ". Les populations occidentales en sont de plus en plus convaincues et se sentent désormais concernées et coupables. Le système qui nous gouverne essaie donc de remédier à ce réchauffement et donne à la science tous les pouvoirs. La science nous sauvera. Elle saura trouver les solutions adéquates face à cette nature en souffrance. Nous nous en remettons donc à elle. Éoliennes, panneaux solaires, transports " verts " sont vendus comme solutions au réchauffement climatique. Mais ces solutions selon l'auteur, ne servent qu'à apaiser notre conscience et conforter le système dans lequel nous vivons. Nous voyons les toits des maisons se couvrir de panneaux solaires mais ces panneaux ne sont que produits de consommation, nouveaux gadgets dans la course aux besoins matériels. Les solutions ne seront efficaces que lorsque nous remettrons en question le fonctionnement même de notre société. Emmanuel Hussenet résume en trois mots cette remise en question: esprit, nature et risque.
L'esprit est ce qui nous manque considérablement. L'idée d'une réflexion nous dérange, elle perturberait le quotidien que nous tenons à préserver. L'esprit nous ferait prendre conscience de l'engagement dont il faudrait faire preuve pour s'en sortir. La nature, elle, est considérée comme extérieure à l'homme. Elle est là pour nous donner ce dont nous avons besoin. Nous voulons la dominer. Emmanuel Hussenet nous rappelle que nous faisons partis d'elle et la détruire, c'est nous détruire. Quant au risque, il fait peur. La société et sa technologie nous enjoint de ne surtout pas en prendre. Nous nous cachons derrière des biens matériels qui nous rassurent. Pourtant, et si nous partions? Partir, c'est découvrir la nature et voir combien elle est accueillante. Partir, c'est aussi devenir lucide. Emmanuel Hussenet croit en la vertu du voyage. Selon lui, " nous devrions tous, avant d'être poussés à suivre des études, nous faire mettre dehors. Sans argent, sans moyen de transport, avec ses seules jambes pour prendre la mesure des choses ". Nous avons perdu le goût de l'aventure. L'aventure permet de quitter les systèmes, de s'en détourner pour mieux les comprendre. Partir c'est redevenir le chevalier qui se bat pour une cause, c'est créer une rupture avec le monde pour mieux y trouver sa place et devenir libre.

Aude Créquy

 

Olivier Rolin, Bakou, derniers jours, Paris, Seuil, 2010.

Après Un chasseur de lions, Olivier Rolin revient, dans un nouvel ovni littéraire, à Bakou, une ville où il est censé s'être suicidé en 2009. Qu'est-ce qui reliait les mille et une histoires d'une seule journée sur la terre racontées dans L'Invention du monde (1993) et le récit dans Port-Soudan (1994) de la disparition d'un homme, de son naufrage amoureux et idéologique, sinon le goût de leur auteur Olivier Rolin pour la métaphore et la polysémie, sa faculté de " surimpressionner tout ", de concilier avec lyrisme l'ici et l'ailleurs, comme le présent et le passé ? Cette faculté, on la retrouve pleinement dans Bakou, derniers jours, superbe récit qui a cette fois-ci pour cadre la capitale de l'Azerbaïdjan : ce sont les sédiments du temps et les strates du souvenir qu'il explore, l'histoire oubliée et paradoxale d'une ville peu connue, retracée par un narrateur écrivain essayant de sonder sans pathos le vide incernable qu'il porte en lui. En 2004 paraissait Suite à l'hôtel Crystal, un recueil d'une quarantaine d'histoires qu'Olivier Rolin situait toutes dans des chambres d'hôtel où il avait logé. Et à l'hôtel Apchéron de Bakou, dont le nom lui rappelait le fleuve des morts grec, il mit en scène son propre suicide, censé se produire en 2009. Par la suite, plus l'année fatidique approchait, plus les proches d'Olivier Rolin le mettaient en garde contre tout projet, forcément funeste, de s'approcher de Bakou. Ces messages ont en fait convaincu l'écrivain d'aller voir par lui-même.
Bakou, derniers jours
est le récit léger d'un voyage vers ce " temps de la littérature " qui parfois contient l'avenir et où le présent semble se vivre plus intensément. Dans ce soliloque à la fois universel et intime, dans ce grand livre du chuchotement et du regard, Olivier Rolin a réussi à entrelacer des thèmes qui lui sont chers : dire à nouveau le monde, ses beautés et ses laideurs, en racontant un morceau de son histoire paradoxale ; et célébrer une fois encore la littérature, envers et contre tous, comme le fait le narrateur aux cheveux gris qui " orne de mots " ses pensées. En appelant à la rescousse les figures de Barthes, Garcia Marquez ou Schnitzler : " La littérature, il me semble, est tournée vers ce qui a disparu, ou bien ce qui aurait pu advenir et n'est pas advenu, voilà pourquoi les temps modernes, si épris d'un avenir sans mémoire, lui sont si hostiles. Voilà aussi pourquoi on dit désormais qu'elle ne sert à rien. Et en effet : pas plus qu'une défaite, une ruine, un cimetière, un souvenir d'enfance ", écrivait-il dans Méroé (1998). Tout se répète, tout peut donc recommencer.

Joël Isselé

 

Naguib Mahfouz, Karnak Café, Arles, Actes Sud, 2010 (1974), 116 p.

Auteur prolifique et cairote par excellence, disparu en 2006, Naguib Mahfouz a obtenu le prix Nobel de littérature en 1988. Avec Karnak Café, ce n'est pas une à plongée dans un temple de l'Egypte antique auquel l'auteur nous convie mais à une descente dans une série de scènes de bistro - au café Al-Karnak - de la capitale égyptienne dans les années 1960. Les parcours de trois étudiants, enfants de la révolution de 1952, et aux destins tragiques, sont décrits avec en ligne de mire une fresque critique du régime de plus en plus militaire et en décor la guerre perdue avec Israël de l'été 1967. Rédigé en 1971, ce modeste roman a fait grand bruit lors de sa sortie officielle en Egypte en 1974, et un film longtemps censuré en a d'ailleurs été tiré. Brillant conteur mais aussi vibrant analyste, l'auteur y manifeste avec éclat ses désaccords avec le régime autoritariste nassérien et pointe surtout ses dérives révolutionnaires qui ont viré au début des années 1970 à l'emprisonnement de trop de monde et au culte d'une seule personne qui commençait à se prendre pour le nouveau/dernier pharaon. Naguib Mahfouz a pourtant soutenant Nasser lors de son arrivée au pouvoir - avec le coup d'Etat de juillet 1952 - mais il sera ensuite progressivement déçu, sans pour autant passer du côté du libéralisme pro-occidental dont Sadate, le successeur, fera son fond de commerce à partir de 1974.
Le café si typiquement cairote est le lieu idéal où se font et se défont tous les rêves d'Egypte à cette époque en proie aux démons plus militaristes qu'islamistes. Mais le roman, très actuel, s'il souligne en effet l'esprit d'une époque parle aussi de la nôtre, celle peuplée de personnages en quête de grand pays, tentée par de grandes réalisations et devenue une puissance en réel devenir, mais également une terre d'âpres violences avec son lot détestable de corruption omniprésente et d'extrémisme larvé. Un pamphlet vivifiant dans un contexte lénifiant. Une lecture de la société égyptienne où le passé renvoie au présent.

Franck Michel

 

Velibor Colic, Jésus et Tito, Paris, Ed. Gaïa, 2010.

Dans ce nouvel ouvrage, Velibor Colic égrène ses souvenirs d'enfant, les souvenirs d'une Yougoslavie d'avant le chaos balkanique, en un livre merveilleux, tendre et drôle. Un véritable hommage à la littérature. Il est des romans qui suscitent d'emblée une atmosphère. On y entre par les sens, comme en aveugle, on ressent, et puis, peu à peu, l'histoire se dévoile par les sons, les couleurs. Elle se découvre et on est pris. " Quand je serai grand, je me nommerai Jairzinho. J'ai juste un petit problème. Je ne sais pas comment on devient noir. " Velibor Colic a un sens aigu des descriptions brèves, qui créent un climat et campent des personnages. Né en Bosnie, émigré en France dont il a pris la langue pour écrire, il séjourna à Strasbourg mais habite aujourd'hui à Douarnenez. Jésus et Tito, son dernier roman (mais s'agit-il bien d'un roman ?), est " un mélange d'imagination et de mémoire, un bildungsroman, une forme instable, fébrile, quelque part entre Georges Perec et Julio Cortazar. " Et dans son " inventaire ", Velibor Colic, élevé sous une bonne étoile - rouge, il va de soi -, évoque l'école, les jeux cruels auxquels se livrent les enfants, les premiers émois amoureux au lycée, la fête de la jeunesse ; le voyage obligatoire au " paradis communiste ", la Hongrie ; mais aussi le voyage au " paradis capitaliste ", chez le cousin qui habite Stuttgart, un avant-goût de l'avenir ; mais aussi, Hey Joe, son premier groupe de rock, le service militaire, l'écriture. " La mémoire fonctionne comme des poupées russes : j'ouvre la première, je tombe sur ma mère, paix à son âme. Superbe ! La deuxième, ma grand-mère, la troisième, Emir, le vieil imam, la quatrième, le boulanger juif puis les voisins tsiganes, etc. Je cherchais la bonne distance pour évoquer le monde de mon enfance. Il n'y a rien de linéaire dans la mémoire, dans le souvenir. Alors, en revoyant Amarcord, j'ai trouvé le type de narration adéquat. Fellini a grandi dans l'aube du fascisme et moi dans le crépuscule du communisme ", nous dit-il.
Dans le monde de Velibor, c'est un peu comme partout, il y a deux blocs : les cocos et les cathos. Sa mère va à l'église, son père est juge et communiste, chaque jour il faut faire des choix. " Le délicieux cochon de lait pour Noël ou la parade pour l'anniversaire de notre Maréchal ? Les tartines au miel de ma mère quand je récite par coeur JevousalueMarie ou le joli foulard rouge que j'ai reçu en devenant le pionnier de Tito ? Dur, très dur de choisir. Et parfois, j'hésite. Le monde des idées est très compliqué, mais grâce à mon oncle j'y vois un peu mieux. Quand on mange bien, c'est du catholicisme. Et si on a rien à manger, mais qu'on chante et danse, c'est du communisme. " Une façon aussi de mêler la désinvolture à l'affectation, de faire preuve d'une forme de sérieux toujours à deux doigts de voler en éclats... de rire - elle rend la prose de l'auteur d'Archanges et de Les Bosniaques aussi imprévisible qu'inimitable. Dans des vapeurs d'adolescence, Colic mêle la grande Histoire et les petites histoires à travers le regard d'un enfant et les destins de personnages anonymes, oubliés, superbement ressuscités. Ce monde disparu, il l'évoque avec assez de pudeur et d'humour pour que la nostalgie ne sombre pas dans la mièvrerie. " Le monde de mon enfance a été assassiné. A Modritscha, dans ma ville natale, la place où se trouvait la grande mosquée a été transformée en parking et l'église où allait ma grand-mère et ma mère est devenue un supermarché. Ce monde certes un peu bordélique mais magnifiquement mélangé n'existe plus. " Pour comprendre une enfance dans les Balkans, il faut lire Jésus et Tito, où le passé sert de miroir au présent. De la vraie, de la grande, de l'inoubliable littérature.

Joël Isselé

 

Breton Jean-Marie, ed., Patrimoine culturel et tourisme alternatif, Paris, Karthala, 2009, 418 p.

L'ouvrage " Patrimoine culturel et tourisme alternatif " est le sixième d'une série publiée sous la coordination du professeur Jean-Marie Breton dans la collection " Iles et pays d'outre mer " dont il assure la direction aux éditions Karthala. Le sous-titre " Europe-Afrique-Caraibes-Amériques " annonce d'emblée la préoccupation du directeur de publication et la ligne qu'il fixe aux auteurs : il s'agit, comme à l'accoutumée d'explorer un sujet à la lumière d'une alchimie mêlant différentes disciplines, pour l'essentiel la géographie, l'économie, la gestion et le droit mais aussi de favoriser un métissage de la notion par la mise en perspective d'horizons divers. L'espace européen commence par une démonstration de la nécessité d'une approche juridique du patrimoine culturel, que ce soit en tant qu'outil de valorisation ou comme moyen de protection. Les auteurs retenus par Jean-Marie Breton vont ensuite insister d'avantage sur les modes de valorisation du patrimoine culturel. Celui-ci ne peut en effet survivre et s'épanouir que dans le cadre d'un tourisme alternatif qui sera nécessairement durable et qui pourra parfois être qualifié d'écotourisme. L'espace caribéen est illustré par de nombreuses études de cas (parc historique de la canne à sucre, projet touristique de l'ile de la Dominique, régates de yoles rondes…) dans lesquelles on retrouve toute l'étendue et la complexité d'un patrimoine culturel dont la valorisation ne peut occulter l'omniprésence de la nature et le ferment identitaire.
La troisième partie réunit l'Afrique et les Amériques, allant d'une réflexion sur le patrimoine culturel brésilien, à une présentation du patrimoine amérindien pour finir par un état des lieux très complet sur le tourisme et le patrimoine au Sénégal. Cette nouvelle parution, qui maintient le lecteur en haleine, nous livre un aperçu très complet des enjeux qui gravitent autour de la valorisation du patrimoine culturel. Ils peuvent, selon le coordonnateur de l'ouvrage, trouver une issue dans sa mise au service d'un développement durable et viable.

Jean-Marie Furt

 

Francesco De Filippo, Le Naufrageur, Paris, Métailié, 2010, 210 p.

Fort intéressant à plus d'un titre, ce roman très noir brosse un tableau tragique d'une Europe refermée sur elle-même et il quitte parfois la fiction pour se vautrer dans un réel pas vraiment beau à voir. Celui du trafic, de la violence, de l'immigration, de la prostitution, le tout entre Albanie et Italie. Le livre retrace l'odyssée infernale de Pjota, rejeton de la misérable Albanie, passé au cours de son adolescence, et sans véritablement s'en rendre compte, au service d'un certain Razy, mafieux aussi pitoyable pour le monde qu'impitoyable avec ses proies, chargé du trafic de femmes et de drogues à destination de l'Italie d'abord et du reste de l'Europe ensuite. Le garçon subit sévisses et autres vices contraint de se soumettre aux exigences délirantes de son maître absolu. Lorsque Pjota parvient finalement à quitter une Albanie au bord du gouffre ce n'est que pour retrouver, une fois en Italie, l'univers sordide de la prostitution, avec ses rites et ses pratiques d'un autre temps. Sur cette nouvelle terre d'écueil, son intégration est impossible et le rêve vire bien vite au cauchemar. Comme pour tant d'autres migrants échoués sur les rives d'une Europe oublieuse des principes de base de l'hospitalité. La lecture de cet ouvrage renvoie nécessairement à des visions quotidiennes dans nos cités, sur nos routes, et bien sûr dans nos lupanars et autres centres de rétention planqués au cœur del4euroforteresse, peu fière de montrer à tous ce visage d'une " immondialisation " en marche.
Dans ses " notes " de fin d'ouvrage, l'auteur s'interroge, à l'instar du lecteur honnête qui arrive à terme du livre : " Y a-t-il une différence entre les esclaves d'Afrique conduits enchaînés aux Etats-Unis et ceux qui arrivent en Europe poussés par la faim ? ". C'est ensuite aux déracinés, aux désespérés-arrachés plutôt, de leurs terres, que Francesco De Filippo souhaite dédier son livre : " à tous ces garçons et ces filles qui de l'Adriatique aux Carpathes, de la Vistule à la mer de Bering pouvaient aspirer à une vie normale et ont été en fait aspirés en Europe occidentale, dans le tourbillon de la violence, faite et subie : tous victimes, mais pas tous également ". Un récit dur, par moments drôle et ludique, mais dont le goût final reste profondément amer. A l'image du monde dans lequel il s'enferre et s'enferme. A lire pour mieux saisir le fracas des politiques absurdes en matière de gestion de l'immigration mais aussi pour comprendre les conséquences d'un ultra libéralisme appliqué aux univers connectés du travail et du sexe, dans une Europe en déclin et qui se cherche.

Franck Michel

 

Paul Ariès, La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, Paris, La Découverte, 2010, 303 p.

Responsable du journal Le Sarkophage et rédacteur de La Décroissance, Paul Ariès est un militant écologiste de longue date, auteur de nombreux essais sensés alerter nos contemporains des menaces qui les guettent : la scientologie, la malbouffe, les marques, Disney, Sarko et cie. Dans ce nouvel opus, Ariès analyses les connivences de la gauche et des écologistes, trop attirés par le pouvoir, et plus encore dépendants en dépit du bon sens de l'idéologie économique en vogue depuis trop longtemps : le croissancisme.
L'enjeu consiste, pour l'auteur, de récuser les fausses solutions qui font croire à peuple d'électeurs aseptisés qu'une croissance infinie pourrait perdurer dans un monde fini : " Apprendre à vive beaucoup mieux avec beaucoup moins " est le sens qu'Ariès donne à cette bataille des idées et de refondation des mentalités. C'est le progrès - et la course qu'il appelle et suscite - qui pose aujourd'hui problème. Appliqué au voyage, ce sont nos actes migratoires - surtout nos déplacements - qui doivent être repensés et réorientés dans un sens qui soit plus autonome, où le vent de liberté - souvent propre aux départs - garderait tout son aura. Etre autonome, rappelle Paul Ariès, n'est pas se débrancher du collectif, c'est surtout " maîtriser les conditions de sa représentation institutionnelle ". Le caractère religieux de la société de consommation - tourisme compris bien entendu - relève non pas du divin mais révèle la dépendance de nos contemporains envers un ordre monstrueux de type orwellien. Les nouveaux temples sont Auchan ou (au) Carrefour ; partout, des non-lieux rôdent, sans âme et sans cœur, ils deviennent d'illusoires " centres de vie " que président des prêtres économistes et marketeurs. Le voyage n'échappe en rien à cette logique marchande infernale. Le pratiquer autrement exige désormais beaucoup de courage voire d'abnégation de la part de celle ou celui qui s'y tente.
Paul Ariès entrevoit huit raisons pour choisir nos destins, se réapproprier la vie et donc emprunter d'autres voies : " l'authenticité contre l'artificialité, (re)découvrir son corps, se refuser comme producteur, se refuser comme consommateur, se refuser comme spectateur, changer son rapport au temps, changer son rapport à l'espace, changer le rapport à la nature ". Ces pistes " décroissantes " sont de bonne augure dans un monde sourd et aveugle qui ne voit ni ne comprend la guerre économique en cours ni par conséquent les raisons de la colère qui couve. Cet ouvrage évite à bon escient la si courante langue de bois pour que demain nous n'ayons pas tous la gueule de bois : l'auteur critique le capitalisme vert car ce dernier s'immisce aujourd'hui jusque dans les moindres recoins de la planète et des partis politiques, des plus rouges au plus verts. Un livre qui prône une authentique décroissance, à découvrir pour penser la sortie d'une société fondée sur le productivisme.

Franck Michel

 

Alain Brossat, Le droit à la vie ?, Paris, Seuil, 2010.

Dans Le droit à la vie ?, Alain Brossat pointe de nouveaux concepts politiques régulateurs comme autant de facteurs d'exclusion. "Tout individu a droit à la vie", proclame la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948). Déclaration forte, mais dont l'application se traduit par une volonté illimitée de prévenir ce qui auparavant était signe du hasard ou du destin (l'obésité, le cancer, les accidents de voiture, etc.). Ce ne sont plus les libertés publiques qu'on défend, mais la vie qui nous traverse, comme elle traverse mon chien, mon rosier, mon littoral menacé. On ne s'étonne jamais assez de ce que l'on est devenu. Autrement dit : on ne s'interroge jamais assez sur ses propres évidences. Comment, par exemple, le droit à la vie est devenu un énoncé juridique où il faut inclure toujours plus de vies dans un même champ où se multiplient les angles morts et les zones d'ombre. (...)" Dans son caractère indéterminé, globalisant et proliférant, le droit à la vie va s'avérer plus perméable encore que les discours des droits humains à son infiltration par toutes sortes de dispositifs et de stratégies idéologiques. " Professeur de philosophie à l'université Paris VIII-Saint-Denis, Alain Brossat propose à la réflexion ce droit à la vie - où le genre humain est devenu l'espèce humaine selon Foucault - en marquant clairement ses positions théoriques. A l'instar de Axel Honneth et sa théorie de la reconnaissance, Emmanuel Renault et son concept apparenté de " souffrance sociale ", Guillaume Le Blanc et sa notion d'" invisibilité sociale ", Alain Brossat analyse la société non du point de vue classique de la justice sociale et de ses règles abstraites, mais du point de vue de sa viabilité, c'est-à-dire de sa capacité à permettre une vie épanouissante, accomplie, satisfaisante pour les individus. En d'autres termes, il ne s'agit plus tant de dénoncer les injustices de la société que ses pathologies. Le constat qui s'impose aujourd'hui est que les institutions de l'État de droit et la garantie juridique des droits individuels sont parfaitement compatibles avec des atteintes majeures portées aux conditions élémentaires d'une vie humaine digne. Une société peut être parfaitement juste selon certains standards de justice (libéraux par exemple), et être parfaitement détestable du point de vue de la vie qu'on peut y mener. Au total, Le droit à la vie ? constitue plus qu'un livre : il est une source pour penser plus largement ce nouveau "credo normatif", sous le rapport de la question humaine par excellence : qu'est-ce qu'une société juste ?

Joël Isselé

 

Cloé Korman, Les Hommes-couleurs, Paris, Seuil, 2010.

Avec Les Hommes-couleurs, son premier roman aussi poétique que politique, Cloé Korman signe un livre puissant et époustouflant, couronné par le Prix du livre Inter. Les Hommes-couleurs, c'est l'histoire d'un couple - l'ingénieur français Georges Bernache et sa femme Florence, une Américaine - employé d'une multinationale, qui dirige, en 1950, les travaux d'un tunnel ferroviaire destiné à livrer du pétrole mexicain vers les États-Unis. Le tunnel devient la voie de passage des émigrants mexicains. Le couple se retrouve, au fil des années, complice de ces passages clandestins. En 1989, l'ingénieur Joshua Hopper retrouve à New York Gris Bandejo, un ancien ouvrier mexicain, seul témoin du chantier. Progressivement, il découvrira la vie de ces deux expatriés, isolés avec leurs enfants, mais aussi beaucoup d'autres choses. " La grande Histoire, c'est l'immigration aux USA de millions de personnes qui ont franchi la frontière. La petite histoire, c'est celle de la famille Bernache, témoin et protectrice de cette entreprise. Victime aussi : un des gamins fout le camp... Une manière de refléter dans l'intime, le vécu, quelque chose de plus ample. Florence et Georges se métissent eux-mêmes dans le pays ou ils décident de vivre ", dit Cloé Korman.
Si elle s'est nourri d'événements politiques, Cloé Korman a su les dépasser. Car ce n'est pas l'anecdote qui la préoccupe, mais la peinture des âmes, lorsqu'elles s'enlisent dans la boue d'une époque assoiffée de violence : avec sa meute de damnés claudiquant dans les ténèbres, ce roman fouille les entrailles d'une époque. Le tunnel incarne un ailleurs social, politique, humain, géographique : dans cet espace souterrain, dans un désert, entre deux pays, on travaille, on chante, on vit, on meurt. Cloé Korman a également beaucoup appris du cinéma, qu'elle a étudié : elle sait ralentir le rythme pour que la tension monte, et le résultat est assez surprenant. Avec Les Hommes-couleurs, la jeune normalienne - elle est née en 1983 - signe un premier roman plus que prometteur. " L'histoire cadre qui emmène les autres souvenirs est très "ciné" : c'est un procédé narratif. Tous les flashbacks en écho entre les deux histoires réunissant Joshua Hopper et Gris partent du sous sol d'une usine. Ce "noir" fait le raccord avec le sous-sol du tunnel. C'est un point de passage entre les plans narratifs : pendant l'écriture, j'écrivais puis j'intercalais l'un et l'autre. " L'écriture est précise, minutieuse, élégante et libre. Elle a gardé de l'allemand et du yiddish parlés par ses grands-parents Alsaciens - elle a toujours de la famille dans cette région - " un goût décalé " pour la langue. Autant de " particularités " dont elle use habilement. Il y a du Faulkner et du McCarthy chez Korman. Elle nous parle aussi de Conrad et Hugo." Hugo a une croyance dans les pouvoirs de l'écriture, un sérieux, un enthousiasme parfois grandiloquent, mais il apporte la certitude que ce que nous faisons est important. J'aime Conrad pour le voyage, le souffle d'aventure, la capacité à percer des mystères.
Dans Les Hommes-couleurs, les romans d'auteurs mexicains tels Fuentes, Octavio Paz ou Juan Rulfo m'ont aidé à créer l'atmosphère". Elle était au Mexique il y a quelques années. "J'en suis revenue émerveillée par la familiarité, la complicité que j'ai ressentie, même si l'altérité est violente : la culture précolombienne, le rapport à la mort... Tout est différent. J'ai écrit le roman plus tard, en arrivant à New York, où j'ai pu prendre conscience de l'importance de la communauté hispanique lors des primaires à la présidentielle. " Cette résonance avec l'actualité la plus contemporaine est l'une des perspectives passionnantes de ce texte si abouti, éclairé de lueurs troublantes. Et curieusement, ce livre si oppressant diffuse une forme ténue d'apaisement, comme s'il y avait au fond de l'horreur une part irréductible d'humanité.

Joël Isselé

 

Jean-Luc Coatalem, Le dernier roi d'Angkor, Paris, Grasset, 2010.

Un homme part à la recherche d'un jeune Asiatique qui venait passer le dimanche dans la maison familiale : Le dernier roi d'Angkor est un texte subtil et beau de l'écrivain et journaliste Jean-Luc Coatalem. C'est sans aucun doute son plus beau voyage. Le plus intime aussi, avec peut-être sa biographie très personnelle du peintre Paul Gauguin, Je suis dans les mers du Sud (Grasset, 2004, et Le Livre de poche) et La Consolation des voyages (Grasset), où Coatalem raconte son enfance à Tahiti, puis à Madagascar. En tout : onze déménagements et quatorze écoles différentes, au hasard des mutations de son père, officier dans le génie. Coatalem a fait du récit de voyage un métier. Pour Géo essentiellement, où il est journaliste depuis dix ans. Plutôt qu'un " étonnant voyageur ", cette catégorie floue et mythifiée, il est devenu un voyageur étonné, qui préfère le détour, la halte, l'incise, le détail qui casse le récit et sans lequel le récit ne serait rien. Et s'il est toujours parti, il sait aussi que " les vrais voyages commencent et finissent dans les livres ". Sa constellation ? Rimbaud, Loti, Cendrars et Segalen. Son point d'ancrage ? La Bretagne, cette fin de terre sur laquelle il a promis, un jour, d'écrire. Le dernier roi d'Angkor pourrait être le contrepoint de La Consolation. L'âge venant, les souvenirs empiètent de plus en plus sur la vie. A 40 ans passés, Lucas est journaliste free lance et se souvient de Louis Noël, surnommé Bouk, ce jeune asiatique qui venait passer ses dimanches dans la maison familiale à Viroflay. Après une rencontre décisive avec une jeune femme eurasienne, il part à sa recherche, en France, puis au Cambodge, où il revit les massacres des Khmers rouges et découvre la beauté des temples d'Angkor. La quête inlassable de ce frère rêvé l'amène à replonger dans les jours heureux de l'enfance, à s'identifier à Hergé à la recherche de son ami chinois disparu - le personnage de Tchang dans le Lotus bleu. Une enfance dont les traces sont pudiquement éparpillées dans ce texte essentiellement ouvert sur le large. " Lorsque j'écris un roman, je m'efforce de donner corps à des êtres que j'aimerais connaître ". Dans ses pérégrinations, Jean-Luc Coatalem ne cesse de les croiser " en vrai ", et cette impression de déjà-vu le stupéfie à chaque fois. Par un fin jeu de correspondances, l'écrivain fait lever un souffle léger qui traverse le livre. Un courant euphorique - la visite de l'orphelinat, les portraits d'aïeux, les jeux d'enfants... -, et parfois légèrement dépressif, mélancolique ou troublé quand le climat tourne à l'imparfait du souvenir pour évoquer une rupture, la mort d'un parent, la fuite du temps. De ce magnifique récit on ne dévoilera pas ici le dénouement. Tout le roman tient à distance le pathos, par l'exactitude des mots, dont pas un n'est de trop : écrivain pointilleux et généreux, Jean-Luc Coatalem a raison de penser que parler juste, au bord de la confidence et même du silence, est plus important que crier haut et fort.

Joël Isselé

 

Claudie Hunzinger, Elles vivaient d'espoir, Paris, Grasset, 2010.

Plasticienne et écrivain, Claudie Hunzinger publie ici un roman à haute teneur biographique où elle raconte l'histoire d'Emma et de Thérèse, deux femmes magnifiques. Funambule des mots, Claudie Hunzinger avance sur le fil étroit de l'impossible énigme de l'être, des abysses qu'elle découvre et des trajectoires qu'elle dessine dans le monde. Ou comment être-avec, malgré tout. Dans ce premier roman - elle a publié quatre récits chez Stock -, il s'agit bien de rendre quelque souffle à ceux qui n'ont plus la parole, de tenter de dire, le temps d'un livre, ce qu'ils tentèrent de vivre. A travers ces pages, nous découvrons " Emma, Thérèse, Marcel, Marcelle, François et Karl. " Mais il est ici surtout question d'Elles, Emma, la mère de l'auteure, et Thérèse. " A l'origine de "Elles vivaient d'espoir", il y a l'écriture de "Où sont nos amoureuses", un documentaire réalisé, en 2006, par Robin, mon fils, précise Claudie Hunzinger. Un film construit à partir d'archives, de photos..., renfermées dans quatre cahiers que conservait ma mère. Le grain lié à l'agrandissement de ces photos donnait à ces personnages le statut de fantôme, d'ombres faites de cendres. A partir de là, alors que c'est souvent l'inverse, je souhaitais les rendre aux mots qui pour elles avaient été tellement essentiels. Le livre est né de là, par tension, par opposition, peut-être aussi pour explorer une autre dimension de leur vie. " A partir de ces carnets, Claudie Hunzinger approche l'existence de " deux âmes fortes ", en même temps qu'elle s'interroge sur la complexité de ces deux femmes émancipées, professeurs, au coeur des années 30. Emma et Thérèse s'étaient rencontrées en prépa au concours d'entrée à l'École normale supérieure. L'amour viendra bientôt. Elles le vivront faisant fi des conventions et de la bienséance appréhendant un futur fait d'incertitudes et de questionnements. Le fatum tranchera. Emma s'installera en Alsace, en 1936, auprès de son mari, devra oublier sa langue maternelle durant l'annexion. Après la guerre, elle reprendra vaille que vaille son métier d'institutrice à Colmar. Thérèse rejoindra la Résistance avant d'être torturée et massacrée par des membres de la Spac, des Français au service de la Gestapo.
Des souvenirs, de l'impossibilité à se rejoindre, l'écrivain fouille les recoins, à la recherche des angles morts, ceux qui, en temps normal, obèrent la vision, et qui, ici, révèlent les éclats de destins bousculés par l'Histoire. Pour nous les faire entrevoir, Claudie Hunzinger multiplie les points d'appui, élaborant ce qui ressemble à un gyroscope de la mémoire : narration précise de l'événement, parcelles de la mémoire d'Emma, extraits de correspondance, témoignages dans un assemblage précis et envoûtant. " Le roman est le lieu de la complexité mais aussi un lieu où on ne tranche pas. Nous sommes dans une vérité complexe, dans l'épaisseur et l'énigme. Mes personnages sont des énigmes, nous n'avons pas vraiment de clés. Au départ, Emma était un trop sûre de son existence. Elle recherchait elle-même son identité. Et que la vie, qui est le sujet du livre, lui a échappé. " Cette dernière écrit : " Il y a dans la vie des temps qui se succèdent comme dans une tragédie. C'est par la dévastation de moi-même que je me suis finalement construite. " Il ne faut pas plus de deux pages à l'auteure de Bambois, la vie verte pour imposer son style. La langue est élégante, le style ample, et toute la distance nécessaire bien établie pour ne pas tomber dans le pathos. C'est bien en effet une sorte de chant que nous lisons : Claudie Hunzinger nous offre en même temps qu'un monde en train de basculer, un texte où résonne l'écho de voix qui, elles aussi, voulurent, avec des mots approcher le tremblement de l'être, le cri interminable mais coupé net, modulé, plein de larmes et d'invincible désir.

Joël Isselé

 

David L. Gladstone, From Pilgrimage to Package Tour. Travel and Tourism in the Third World, Londres, Routledge, 2005, 235 p.

Dans cet essai brillant, ce sont les rapports Nord-Sud et les relations tourismes-sociétés d'accueil qui sont à l'honneur. Le travail s'avère salutaire dans sa mission car il vient à la fois illustrer les clichés sur l'évolution du tourisme international et combler un vide ou plutôt un non-dit : un, lorsque nos contemporains pensent au tourisme, ils imaginent des hordes d'Occidentaux en train d'investir des plages immaculées et des hôtels de luxe sur fond de décor paradisiaque et de mythe oriental à toute épreuve ; il n'en est rien, explique David L. Gladstone, la grande majorité des touristes dans les pays du Sud sont avant tout des autochtones dotés d'un faible pouvoir d'achat qui, très souvent, pratiquent des pèlerinages religieux et, dans une moindre mesure, s'adonnent aux joies nouvelles des vacances familiales ; et deux, l'auteur montre avec brio que les formes de tourisme sont souvent plus complexes que ne le pensent les gestionnaires, planificateurs et autres géographes-développeurs au ton toujours très optimiste ; par exemple, en Inde, les touristes locaux - nombreux mais pas toujours aisément identifiables comme tels - n'utilisent pas forcément les infrastructures dites touristiques (autrement dit supposées répondre à une clientèle plutôt internationale) et se fondent plutôt au sein de la population (dormant dans les trains de nuit, dans les ashrams ou au sein de petites structures non habilitées, et plus souvent encore chez les amis ou les cousins de la famille étendue, etc.) ; de même, ces touristes intérieurs en général engagés sur des voies de pèlerinages ne recherchent pas des pratiques consuméristes touristiques " classiques ".
Bref, à l'aide de précieux exemples mexicains et indiens, David L. Gladstone nous propose dans cet ouvrage une réflexion originale sur les interactions entre les touristes internationaux et les sociétés des pays du Sud, entre aussi les locaux qui se déplacent et les locaux qu'ils rencontrent et qui parfois les hébergent ici ou là. Entre tous ceux qui voyagent et tous ceux qui reçoivent. Le concept d'hospitalité, tel qu'il est traité ici, diffère fortement du discours habituel de l'industrie touristique, avec son sourire commercial et son service adapté au client-roi. L'une des originalités de ce livre consiste précisément à démontrer l'importance - notamment dans les cas du Mexique et de l'Inde - du tourisme local, régional ou national dans des régions du monde où les classes moyennes montantes sont en train de découvrir l'univers des voyages sinon celui des vacances : ainsi, dans l'immensité du sous-continent indien, avec beaucoup d'argent (l'élite du boom économique et aussi politique), avec peu d'argent (les classes moyennes qui découvrent le voyage), et même sans argent (pèlerins sans le sou et autres saddhus), presque toute la population indienne - mais les hommes bien plus que les femmes mais c'est là une autre histoire - a d'une manière ou d'une autre accès à l'univers des mobilités. On note, d'une part, qu'en volume, ce tourisme intérieur est bien plus important que le tourisme international, au demeurant nettement plus étudié par les chercheurs occidentaux.
D'autre part, les formes de tourisme sont également très différentes, les plus significatives étant le tourisme familial et le tourisme spirituel, les deux faisant souvent bon ménage. Ceci étant, le voyage religieux (avec ses nombreux pèlerinages) en Inde diffère évidemment du tourisme balnéaire organisé sur les côtes aménagées mexicaines. Un autre atout indéniable de cet ouvrage est son caractère interdisciplinaire et l'analyse fine des relations Sud-Sud par exemple sur les notions d'authenticité culturelle recherchée ou d'organisation des séjours souhaitée. L'auteur n'hésite pas non plus à faire état de son " observation participante ", présente tout au long du livre, donnant à ses analyses la marque du vécu propre à l'anthropologue ainsi que celle du regard engagé de certains écrivains-voyageurs. Un livre original et percutant, à faire connaître notamment à un public d'étudiants et de chercheurs français, pour sortir un peu des sentiers battus de la recherche touristique qui, c'est vrai, semble si bien se complaire à tourner en rond.

Franck Michel

 

Fatou Diome, Celles qui attendent, Paris, Flammarion, 2010.

Ce roman polyphonique de Fatou Diome donne une dimension nouvelle à une oeuvre d'une belle cohérence. Une fois de plus l'écriture est précise, minutieuse, élégante. Les intérieurs simples, les corps tendus ou avachis, les attitudes complexes sont évoqués avec un réalisme qui introduit la curiosité. Sur ce fond d'un quotidien harassant fleurit une variation thématique qui est la marque de Fatou Diome. Les chemins ne mènent pas toujours où l'on croit, les lieux, les visages familiers deviennent étranges, parfois hostiles. Les portes se ferment, les rêves s'évaporent mais l'espoir est toujours au bout de la ligne d'horizon ou dans le rire d'un enfant. Dans Celles qui attendent, il est question d'absence, d'exil, d'humiliation mais aussi de vie.
C'est l'histoire de plusieurs femmes, Arame et Bougna, Coumba et Daba. Les deux premières encouragent et laissent partir leurs fils vers l'Europe, qui promet richesse à celui qui s'y rend. Les secondes attendent le retour de l'être adoré. Les quatre femmes semblent d'abord des victimes, mais ce n'est pas si simple. Et elles se trouvent prises au piège de la solidarité familiale, au coeur d'une histoire secrète que le lecteur découvrira au bout de la lecture. Voilà un livre subtil, oscillant entre peur et perte, mémoire et fiction. Une manière d'interroger l'erreur et l'errance, la merveille et l'énigme, qui fait de Celles qui attendent une sorte de roman d'apprentissage. Une déclaration d'amour aussi à l'écriture, à tout ce qui fait d'elle une terre de rencontre, de mémoire, de mirages et de combat. " J'écris parce qu'il y a toujours des choses qui m'empêchent de dormir ".

Joël Isselé

 

Jean-Marc Huguet, L'Appel de l'Arctique, Paris, L'Harmattan, 2010.

Au départ de Paris, Jean-Marc Huguet nous raconte comment sa rencontre avec Jean Malaurie a été décisive sur le chemin qui l'a mené jusqu'au Groenland. Passionné des terres polaires, son assiduité aux séminaires du Centre d'Etudes Arctiques lui offrira un regard nouveau sur les territoires qu'il parcourt depuis de nombreuses années déjà. Récit de voyages, l'Appel de l'Arctique nous fait visiter les petits villages Inuit. L'auteur nous fait partager anecdotes et petits morceaux de vie à la groenlandaise, entre sourires et partage, froid et randonnées sauvages. L'Appel de l'Arctique, en plus d'être un récit de voyages, invite aussi à participer et s'interroger avec les scientifiques du Centre d'Études Arctiques sur les réalités arctiques et les changements observés, à s'impliquer dans leur devenir.

Aude Créquy

 

Eric Kaija Guerrier, La traversée de l'intervalle, Paris, Ed. Yves Meillier, 2010.

Guitariste et compositeur au sein du Weepers circus, Eric Kaija Guerrier publie La Traversée de l'intervalle, un livre-disque passionnant autour de l'influence de la mystique rhénanique sur la franc-maçonnerie christique. " Je suis franc-maçon et strasbourgeois, amoureux de ma ville et de son passé complexe : cité rhénane par excellence et de l'excellence, elle est à la croisée des chemins de l'Europe à la fois politique et spirituelle ". Eric Kaija Guerrier ne tourne pas autour du pot. Le secret est levé dès les premières pages de son livre. " La maçonnerie est, pour moi, le cadre idéal de mon vécu spirituel. C'est là que je vis ma foi chrétienne. C'est le lieu de la confrontation, du débat. " " J'avais commencé une thèse, il y a une dizaine d'années en doctorat, sur l'influence de l'ésotérisme christique sur les rites de la franc-maçonnerie, en m'intéressant notamment au rite écossais rectifié, précise-t-il. Je ne l'ai pas terminé car l'activité du Weepers circus prenait de plus en plus de temps. "
Titulaire d'un DEA en philosophie, le musicien souhaitait poursuivre ses réflexions et les faire partager. " Le symbolisme maçonnique m'intéresse car il est extrêmement fort dans son contenu intellectuel et spirituel. En même temps, le symbole n'est jamais signe, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'idéologie unilatérale possible, il n'est que le véhicule d'une pensée qu'il partage avec d'autres." L'Alsace - avec Cologne et Bâle - a été un haut lieu de la mystique rhénane avec Tauler, Beatus Rhenanus, Albert le Grand : Je me suis demandé s'il y avait un lien entre rituel maçonnique et mystique rhénane. J'ai commencé à chercher, et stupéfaction, non seulement il y a bien un lien et, en même temps, personne n'en a jamais parlé. Parallèlement, j'avais envie de faire un travail musical là-dessus et traduire cela en musique. " Ne vous embarrassez pas de dates, de détails, d'anecdotes. Mémorisez seulement quelques noms, puis plongez-vous dans l'océan de délice, d'intelligence et de ferveur que constitue cette Traversée de l'intervalle. Il sera temps, ensuite, de vous informer, d'élargir, d'apprendre qu'Angelus Silesius, de son vrai nom Johannes Scheffler (1624-1677), passa du luthéranisme à l'ordre franciscain et au catholicisme de la Contre-Réforme, qu'il s'inscrivit dans la tradition rhénane de Maître Eckhart, et aussi de Jakob Böhme, que sa manière littéraire est celle d'un grand poète baroque, que Leibniz, séduit, s'effraya de ses audacieuses formules, que Hegel vit en lui un précurseur du panthéisme, que Martin Heidegger, enfin, respira à plein poumon la fameuse rose mystique qui avait " fleuri sans savoir pourquoi " au bord de son chemin.
Un dernier conseil : ne lisez pas le livre à la suite, il est trop riche. Prenez quelques pages et arrêtez-vous sur un passage ou sur un autre, comme si il vous interpellait, vous invitait, personnellement, à le méditer. Cédez alors à la lente majesté de cette science infuse. Glissez le disque dans le lecteur, laissez les douze chansons remplir la pièce. Sortez de vous-même. Faites-vous voyageur ou explorateur. Vous ne le regretterez pas.

Joël Isselé

 

Rodolphe Christin, Passer les bornes. Sur le fil du voyage, Paris, Yago, 2010, 158 p.

Dans ce nouvel ouvrage, le huitième, Rodolphe Christin poursuit sa réflexion sur le voyage, en mêlant analyses sociologiques et expériences personnelles. Au demeurant, cette réflexion relève plutôt de la méditation selon les propres dires de l'auteur qui se définit comme un sociologue vagabond. Avec raison, le tourisme - avec sa massification et son marketing qui le caractérisent - est fustigé au contraire du voyage qui retrouve en quelque sorte ses lettres de noblesse dans ces pages. Le voyage ici arpenté est pourtant lavé de tout élitisme, il n'est vrai que parce qu'il est, véritablement, et tout simplement. Il est vrai aussi qu'avec la mondialisation touristique qui se nourrit du spectacle du monde cher à Debord l'essence même du voyage est menacée de perdre de sa saveur, de sa grandeur qui se révèle le mieux dans ses paysages naturels et culturels traversés. Sur l'exotisme qui alimente nos désirs d'ailleurs, Rodolphe convoque les écrits de Victor Segalen ; il constate aussi qu'à propos de l'image - de brute ou de bon - tant débattue du " sauvage " il faut garder raison sans négliger la passion et que " la vérité est dans la nuance ". Cet ouvrage mêle à l'envie essai et poésie, littérature d'antan et récit de voyage d'aujourd'hui, comme par exemple lorsque l'auteur retrace son périple initiatique en Mongolie auquel est consacré un chapitre entier. Ce mélange des genres littéraires invite aussi à une forme de voyage intérieur où l'extérieur, rude par nature, devient plus sensible au contact du poétique. L'auteur nous montre également que l'ivre voyageur n'est pas non plus forcément l'écrivain-voyageur car désormais le voyageur écrit pour lutter contre l'oubli et l'éphémère de la toile. Bref, pour exister. Il écrit comme il voyage : pour retrouver du sens, du bon sens de préférence. Et puis, parlant de ces Occidentaux qui en vadrouille qui se cherchent dans les figures de l'Autre, il rappelle à bon escient que " se prendre pour l'Indigène que l'on ne sera jamais revient finalement à se croire tout permis ". Et là réside l'un des soucis constants qui enveniment les rapports entre hôtes et invités, l'éternelle question de la domination avec son ersatz de sentiment de supériorité qui n'a jamais quitté la pensée occidentale. Dans un tel contexte, trop de voyageurs se perdent dans des quêtes futiles ou inutiles ; ils se vautrent également, les médias les y incitant lourdement, dans une philosophie du dimanche qui verse dans le " tout-nomade " qui est tout sauf réellement nomade. Comme le dit l'auteur : " A force de ne plus vivre avec les astres, nous avons fini par perdre le nord ". A force de perdre aussi le contact avec la nature, avec les autres, avec le réel. Rodolphe Christin répète à juste titre que " la nature des uns est la culture des autres ", c'est là une méditation dont nombre de voyageurs mais aussi d'experts en développement rarement durable devrait s'approprier. Agrémentés de dessins très " nomades " de Laurie Thinot, ces textes de Rodolphe Christin constituent des passionnants appels à voyager autrement, plutôt seul et toujours librement. Tout un programme pour nos contemporains tentés par le vaste monde.

Franck Michel

 

Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme, Arles, Actes Sud, 2010, 158 p.

Dans Où j'ai laissé mon âme, Jérôme Ferrari s'attaque aux crimes de guerre commis par l'armée française en Algérie. Plongée effrayante dans la déchéance humaine. Rescapé de Buchenwald et des geôles Viêt-minh, le capitaine Degorce expérimente en Algérie le rôle du bourreau. Homme pieux, féru de mathématiques, il dirige en tant que militaire de carrière une unité de renseignement censée démanteler l'Armée de libération nationale. La capture d'un de leurs chefs, surnommé Tahar, responsable d'attentats terroristes, devait le faire triompher. Mais en découvrant un homme avisé, cultivé, et non un fanatique, Degorce doute de lui-même et de son rôle dans cette drôle de guerre. Il s'ouvre à son prisonnier, et celui-ci devient son confident. Au grand dam du plus jeune lieutenant Horace Andreani, l'ancien compagnon d'infortune de Degorce en Indochine, qui s'occupe de liquider les captifs, avec la conviction - terriblement bien argumentée - que la guerre ne peut se gagner autrement.
Dès les premières lignes, le dur reproche au doux, par un long réquisitoire de haine et d'amour mêlés, son hypocrisie, sa lâcheté, sa fausse humanité : " Je me souviens de vous, mon capitaine, [...] et je revois distinctement la nuit de désarroi et d'abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris que Tahar s'était pendu. " Degorce a perdu sa place de héros de Diên Biên Phu, à Alger il doit assumer le rôle du grand inquisiteur. Cette prise de conscience se fait en trois jours, dans lesquels s'affrontent en lui-même lucidité et sens du devoir. Comme Pierre après avoir renié trois fois Jésus, Degorce finit en homme perdu : sa carrière, sa foi, sa conviction d'être bon et son orgueil s'effondrent devant la révélation de sa propre inhumanité : il n'est qu'un rouage borné dans une gigantesque machine à broyer ses frères. Il ose à peine ouvrir sa Bible, convaincu qu'il n'y aura pas de pardon ni pour lui ni pour ses semblables.

Joël Isselé

 

Palmary I., Burman E., Chantler K., Kiguwa P., ed., Gender and Migration, Londres, Zed Books, 2010, 242 p.

Cet ouvrage collectif, à l'orientation clairement féministe, focalise sa thématique sur les relations de plus en plus fortes entre les études sur les mobilités et les analyses des flux migratoires d'une part et les gender studies avec leurs théories et leurs pratiques spécifiques. Si le canevas ici adopté pour chaque article et sujet est féministe, il permet aussi de s'attaquer aux préjugés plus ou moins sexistes et/ou dominants dès lors que l'on aborde la question du genre en lien avec les migrations. Les idées reçues sont battues en brèche - sur le trafic sexuel ou la violence par exemple - et les quatre coordonatrices de l'ouvrage ont souhaité pointer l'importance du lien - à savoir la conjonction de coordination - entre genre et migration. La douzaine de contributions qui composent le livre sont des illustrations, par le biais de la visibilité et de la vulnérabilité des personnes, du fait que certains groupes sont considérés comme étant de " meilleurs " migrants que d'autres. Mais la " vulnérabilité ", ici bien analysée, est aussi un outil voire une arme que les migrants utilisent - et instrumentalisent parfois à l'instar des politiques qui les méprisent - pour " gagner " en crédibilité auprès des autorités ou institutions, compétentes comme il se doit… C'est tout le sens qui aujourd'hui fait débat autour de la notion de " victimisation ".
Des articles plus généraux ou théoriques - comme les questions du trafic ou de l'exclusion des migrants, femmes ou non - sont prolongés par des réflexions et des analyses plus spécifiques, liées à des cas particuliers : la violence domestique et les types d'exil au Pakistan et en Afrique du Sud, les difficiles interrelations à la fois entre hommes et femmes et sur le plan culturel, en Grèce ou au Venezuela, par exemple. On peut être d'accord ou non avec les thèses abordées, mais ce livre est forcément utile et ne cache pas son engagement critique en apportant un regard décomplexé, féministe et politique. L'objectif, louable, est aussi, in fine, de revoir et de repenser les actions menées auprès des migrants, dans l'espoir de les respecter davantage en commençant par les écouter sans les victimiser, bref modifier notre regard à l'aune des transformations du monde.

Franck Michel

 

William McKeen, Hunter S. Thompson, journaliste et hors-la-loi, Paris, Tristram, 2010.

Cinq ans après sa mort, les précieuses éditions Tristram publient Hunter S. Thompson : journaliste et hors-la-loi, une biographie fouillée, écrite par William McKeen, sur l'inventeur du gonzo journalisme qui était aussi un écrivain révolutionnaire. Est-il inscrit sur sa pierre tombale " Cela n'a jamais été assez vite pour moi ", comme il l'avait demandé à la fin d'un fameux article sur une Ducati ? Hunter S. Thompson est en tout cas mort un dimanche après-midi de l'an 2005 en quatrième vitesse, d'une balle dans la tête, comme Hemingway. Pourquoi un suicide, à l'âge de 67 ans, alors que cette légendaire figure de la contre-culture américaine bénéficiait depuis quelques années d'un regain de popularité ? Nul ne sait. Acteur majeur du nouveau journalisme, l'homme était excessif, lunatique, mais il était aussi pudique.
On ouvre le livre de William McKeen, préfacé par Philippe Manoeuvre, avec scepticisme et voilà, les premières pages tournées, la magie Thompson est en route : on lit jusqu'au bout. Hunter Stockton Thompson était l'un des acteurs majeurs du nouveau journalisme américain des années 60, courant littéraire qui a incarné l'effronterie des sixties, notamment en se débarrassant de l'objectivité comme d'une vieille chaussette. Si Tom Wolfe le collet monté professait la neutralité de l'observateur, Thompson a lui forgé le terme de journalisme " gonzo " (" cinglé ") pour expliquer sa méthode, basée sur le chaos. Soit un créateur qui, à l'image de Kerouac, envisage l'écriture comme une lutte énergique, mais aussi une aventure imbibée d'alcool et de drogues. Un créateur qui se met en scène, à la première personne, seul contre tous, jamais à court d'invectives et d'humour noir, qui débusque l'hypocrisie comme personne. Cela commence très fort, avec un Thompson étendu sur le bas-côté de la route, battu quasiment à mort par une bande de Hell's Angels. En ce début des années 60, l'écrivain est en passe de se faire un nom. Ses deux années d'armée de l'air, dans la décennie précédente, lui ont permis d'apprendre un métier, le journalisme, et de lui éviter de devenir un voyou dans son Kentucky natal, où il est né en 1937. Il multiplie les postes de correspondant en Amérique du Sud, puis s'installe à San Francisco. Pour un long article d'abord, et un livre ensuite, il passe une année avec les Hell's Angels californiens. Loin des clichés sur la fraternité des rebelles, Thompson décrit les loubards comme des perdants brisés par le système. Le succès du livre encourage les motards à demander des royalties au journaliste. Celui-ci manie l'irrévérence avec maestria, et ce ne sera pas la dernière fois.
Que ce soit dans une campagne présidentielle (surtout celle de Nixon en 1972), un bateau de pêche au gros, un marathon ou un match de polo, Thompson pratique l'irrévérence avec une maestria incomparable. Lui dit être sous drogue (LSD, mescaline, marijuana) ou alcool pour légitimer ses attaques contre l'American way of life, mais en fait Thompson garde à chaque ligne le contrôle de sa prose, que celle-ci soit fictive ou non, proche des faits ou très éloignée. Romans ? Reportages ? Un peu des deux ? Personne n'a jamais distingué la ligne de démarcation, à l'exemple des aventures hallucinogènes de Raoul Duke dans Las Vegas Parano, livre fameux (pas très bien) porté à l'écran en 1998 par Terry Gilliam, avec Johnny Depp dans le rôle principal. En attendant la sortie prochaine de The Rum diary, adapté du premier roman de Thompson, toujours avec Johnny Depp. Fou d'armes à feu, de vitesse, de violence et de cigarettes, mais surtout d'écriture, Hunter S. Thompson vivait depuis des décennies près d'Aspen, dans le Colorado. Aujourd'hui il reste une grosse cylindrée du journalisme américain. Et même un peu plus : une légende. Outre cette importante autant qu'imposante biographie, les éditions Tristram publieront (en quatre volumes sur deux ans) l'intégralité des deux milles pages des célèbres gonzo papers qui firent le beurre des magazines Off, Esquire et Rolling Stone entre autres.

Joël Isselé

 

Lionel Bedin, Un livre dans le sac à dos, Annecy, Livres du monde, 2010, 142 p.

Un livre sur des livres. De quoi assouvir de nouvelles envies de lire. Voilà en tout cas l'entreprise littéraire dans laquelle s'est joyeusement embarquée Lionel Bedin, animateur entre autres du site Ecrivains-voyageurs.net et président de l'association La Route Bleue. Cet amateur éclairé de la littérature de voyage propose ici 70 livres pour voyager. On y retrouve dans ses pages les travel writers les plus célèbres, les aventuriers légendaires qui un jour ont pris la plume, mais aussi des baroudeurs rédacteurs méconnus, acteurs modernes d'un voyage qui évolue en fonction d'un monde en mouvement constant. Une phrase de Philippe Valéry, par exemple, semble avoir particulièrement retenu l'attention de l'auteur : " J'ai fermé la porte de chez moi en France, j'ai descendu les escaliers et j'ai marché jusqu'en Asie ". Le plus merveilleux des périples débute généralement par un acte souvent des plus simples, des plus vrais aussi.
Rassemblés autour de thématiques chères à l'univers des voyages, les grands noms comme Marco Polo, Jack London ou Nicolas Bouvier côtoient des auteurs plus universitaires, journalistes ou grands romantiques ! C'est évident, l'écriture du voyage n'est pas l'apanage des seuls écrivains-voyageurs labellisés et célébrés par la Pléiade. Ecrire en voyage est aussi une affaire de francs tireurs et d'électrons libres. Bernard Ollivier en est un bon exemple, de journaliste il est passé à écrivain-marcheur, une conversion publique liée au succès de son œuvre littéraire, aussi sûre qu'inattendue. Le choix ici opéré est volontairement arbitraire et Lionel Bedin s'en explique d'emblée lorsqu'il écrit que ce livre à jeter dans le sac à dos avant de partir n'a rien d'un " Best of ", il est plutôt une invitation à se plonger dans les écrits des bourlingueurs - pour prendre le ton de Cendrars, ici également convoqué - qui content et racontent le/leur voyage.
Ce livre existe aussi pour en servir d'autres, il est un éloge de la littérature de voyage, un appel à la route et plus encore à la lecture, et l'auteur - représentant en chef des autres auteurs - souhaite à juste titre préciser que " dans 'littérature de voyage' il y a le mot 'littérature' ", une évidence qu'il importe pourtant de ne pas oublier. Au total, nous avons là, grâce à la passion voyageuse et littéraire de Lionel Bedin, le premier opus de la toute nouvelle maison d'édition " Livres du monde ", et un ouvrage pour donner envie à lire, et à relire, des livres sur l'ailleurs, sans pour autant partir ailleurs.

Franck Michel

 

Jack London, Face de Lune, Paris, Ed. Phébus, Libretto, 2010 (réédition).

De sa prime jeunesse à aujourd'hui, Gérard Oberlé a beaucoup fréquenté l'œuvre de Jack London. Il était logique que l'auteur d'Itinéraire spiritueux préface Face de lune, un recueil inédit de nouvelles de l'écrivain aux mille métiers. Le Loup des mers (1904) présentait un capitaine inflexible, nietzschéen, rongé par un mal étrange, un "cancer de la volonté de puissance". Autoportrait ? Jack London (1876-1916), homme libre, aventurier, autodidacte, " écrivain du prolétariat ", révolutionnaire, dénonça la sauvagerie de la société capitaliste. Il cachait en lui un être sous influence, dominé par un double terrible, destructeur. De l'âge de cinq ans à sa mort, l'auteur de Martin Eden (1909) vécut sous l'emprise de "John Barleycorn" (littéralement Jean Graindorge), terme argotique personnifiant le compagnon de comptoir du pauvre, le whisky. Fils naturel d'un astrologue itinérant et d'une mère suicidaire, John Griffith (dit Jack London) naquit dans le ghetto ouvrier d'Oakland, baie de San Francisco. " On dit que certains naissent pour être heureux et que le bonheur tombe au hasard sur les autres. La cruelle nécessité me poussa vers la chance, pour ainsi dire, à coups de gourdin ".
La société américaine hésitait alors à choisir entre le mythe de la nouvelle frontière, la libéralisation d'espaces à coups de pistolets et la violence rationnelle, "taylorisée" de l'industrie. " London connut l'usine à treize ans, fit mille métiers, marin, pilleur d'huîtres, chercheur d'or, avant de devenir l'écrivain le mieux payé et le plus prolifique des États-Unis. Sa biographie n'a rien à voir avec celle de gens de lettres ", indique Gérard Oberlé. " Et, il y a toujours cette sale mentalité qui rabaisse le roman d'aventures à un genre mineur et bon pour les enfants. Il suffit de lire une histoire dans un endroit exotique peuplé d'Indiens et des chercheurs d'or pour que l'on porte ce jugement dépréciateur. Si Kipling s'est adressé aux enfants, en revanche, London n'a jamais écrit pour eux. London glissait de façon très subtile des messages, il ne ressemble pas à un petit télégraphiste qui frappe à la porte et dit : " Voilà mon message ! " Comme le Christ, il faisait passer ses messages via la parabole. J'aime celle de Buck, le chien de L'Appel de la forêt. Cette histoire m'a longtemps hanté. "
Contacté par l'éditeur Noël Mauberret - maître d'œuvre de la réédition des ouvrages de l'écrivain américain -, Gérard Oberlé présente avec passion et érudition ces huit nouvelles dont l'édition originale en volume date de 1906 mais parues, en France, de manière dispersée et dans des revues. Pour la première fois, London se passionne pour les phénomènes surnaturels et révèle ici une face beaucoup plus sombre de son travail. Haine, vengeance, cupidité, jalousie débouchant le plus souvent sur un crime sont au menu de Face de lune. Quatre ans avant son suicide supposé, London, autodidacte qui a aussi avalé énormément de livres, hurle son désarroi. Les livres lui ont ouvert la route, mais n'ont point réussi à le libérer de sa dépendance, ni de la mort. " Des tâtonnements et des divagations, des fantaisies ontologiques, des hallucinations panpsychiques, des fantômes d'espoir - voilà ce qui garnit les étagères de ta bibliothèque. " London, homme d'airain, merveilleux conteur, humain si fragile, remarquable chaînon entre Poe et Hemingway.

Joël Isselé

 

Adrian Hadland, Mandela, une vie, Paris, L'Archipel, 2010 (2007), 96 p.

Voici un livre inspiré, aux belles photos, qui redonne des couleurs à la vie et notamment à la nouvelle Afrique du Sud, celle issue du combat permanent qu'a mené tout au long de sa vie un homme d'exception : Nelson Mandela. Après vingt-sept années passées au bagne - libéré le 11 février 1990 - sous un régime blanc et raciste tout ce qu'il y avait de plus officiel et reconnu, Mandela sera le premier président noir d'une Afrique du Sud enfin débarrassée de l'apartheid. On connaît la suite, un pays qui s'ouvre, se développe, et qui en dépit d'endémiques inégalités, parvient à organiser la Coupe du monde de football de l'été 2010. Mais l'essentiel dans cette bataille de la renaissance et de la reconnaissance n'est pas le sport mais la politique. Le portrait ici notamment brossé en images, et dont le texte revient à Adrian Hadland, retrace l'itinéraire du prix Nobel de la Paix de 1993, partagé avec Frédéric de Klerk, et bâtisseur de la nation arc-en-ciel.
Comme le souligne l'auteur dans sa préface, " Mandela est devenu l'emblème d'un humanisme triomphant ", sa réputation est immense et est demeurée intacte, son nom rappelle à tous l'esprit de la résistance et évoque également " la victoire sur l'adversité, la patience, le pardon et cette croyance tenace en des principes inébranlables ". Le portrait revient sur l'enfance puis les combats de l'homme plus que d'un chef : des photos le montre en tenue de boxeur ou en habit d'avocat, en captivité à Robben Island ou en héros au balcon de l'hôtel de ville du Cap. On le voit en famille ou en politique, et même avec la reine d'Angleterre ou le pape, mais toujours digne et jamais à l'aune du moindre compromis malvenu. En mars 1998, on le retrouve avec Bill Clinton en train de visiter " sa " cellule de la prison de Robben Island, un cliché à la belle postérité, au point aussi que la visite touristique de ce lieu de cauchemar est devenu, ces dernières années, un " must " pour les voyageurs du monde entier. Au total, un livre hommage à l'un des rares grands hommes du siècle passé, à placer au rayon entre une biographie de Gandhi et une autre du Che. A lire également pour comprendre une autre Afrique en train d'émerger et pour laquelle il a été un précieux guide.

Franck Michel

 

Peter Adey, Mobility, Londres, Routledge, 2010, 267 p.

Cette analyse multidisciplinaire des mobilités qui traversent notre monde contemporain est une excellente introduction pour une meilleure compréhension du " mouvement " actuel résolument inscrit dans ce qu'il y a de mieux comme de pire dans la mondialisation. Au fil des pages, la littérature côtoie les sciences humaines, et l'ouvrage démontre aussi le nouveau tournant des humanités qui enfin s'intéressent à cette thématique, certes pour le moins fluide mais non moins essentielle pour saisir les enjeux sociétaux actuels, que forme " les mobilités ". L'exemple le plus saisissant est sans doute le sujet de l'immigration - qui va du périple tragique du réfugié ou clandestin à la fouille des passagers dans les aéroports ou aux grèves des trains - source de nombre de controverses, politiques et discussions, plus ou moins stériles.
Ce livre débat autour des mobilités en convoquant aussi bien la géographie que l'art, les études urbaines que celle du genre. La mobilité est appréhendée comme une " relation " au sein de laquelle le monde est à la fois vécu et compris. Les concepts de domination, de voyage, de post-colonialisme, de féminisme, trouvent également leur place. Et des exemples concrets viennent étayer des textes plus théoriques : la gestion des inondations à La Nouvelle-Orléans, le racisme en Afrique du Sud, les déplacements en Inde, ou encore l'importance du téléphone portable dans notre société… Au final, le livre nous explique également les liens entre mobilité et migration, la mobilité étant envisagée comme une clé d'interprétation et de compréhension des thèmes liés aux migrations. Un ouvrage passionnant qui permet de déchiffrer nos complexes paysages mouvants et humains.

Franck Michel