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Le patrimoine africain face au tourisme et à la mondialisation : aubaine ou menace ?



par Mimoun Hillali

 

On a beau dire et répéter que l'Afrique est le berceau de l'humanité, comme en témoignent les récentes découvertes qui y situent effectivement l'origine de toute l'humanité, cette remarquable qualité n'est de nul rapport palpable pour le continent. Bien au contraire, ce dernier semble s'accrocher à ses origines lointaines et refuse, malgré de nombreuses incitations ou pressions pour s'en écarter, de s'engager corps et âme sur la voie de la modernité. Cette résistance involontaire inquiète au moment où les autres continents avancent à grands pas vers l'ère des nanotechnologies. La contre-performance africaine, relativement appréciée par les altermondialistes, est dénoncée avec force par les mondialisés. Pourtant, un grand nombre de citoyens des pays bien ancrés dans la postmodernité, et qui ont fait table rase des coutumes et us d'antan, jugés incompatibles avec le progrès, vecteur de la démocratie et de la liberté, mais aussi de l'hyperconsommation et de l'individualisme, militent en faveur d'une Afrique séculaire. Ils rêvent d'y maintenir une authenticité intrinsèque pour pouvoir venir y vivre, le temps d'une évasion, un exotisme africain, à la fois consolateur (sentiment de précellence) et apaisant (sorte de brise-routine). Ces mêmes adeptes du grand confort et du progrès viennent périodiquement se ressourcer en Afrique, en en vantant crânement les aspects " primitifs " qu'ils aiment à découvrir de la fenêtre d'un palace aseptisé ou à travers la vitre d'un autocar climatisé. Autant dire que cette vision, qui émane d'une minorité, voit dans l'Afrique traditionnelle une réserve mondiale du tourisme ethnoculturel. Et leur séjour semble se produire à distance tout en se déroulant sur le sol africain, du fait qu'il n'engendre que des rencontres minimes ou superficielles entre la population locale et le visiteur de passage.
Heureusement, il existe une catégorie de visiteurs qui aiment vraiment l'Afrique et les Africains, avec leurs heurs et malheurs, leurs hospitalités et leurs réserves, leurs violences et leurs douceurs. Car à y voir de près, le continent africain est la terre de tous les contrastes, de tous les risques et de tous les espoirs aussi. À l'évidence, la face sombre de la médaille (conflits, épidémies, famines…) a plus d'effets sur l'activité touristique que tout le reste. " Les résultats de l'Afrique restent néanmoins limités, les meilleurs du continent étant atteints par le Maroc et la Tunisie dans le nord et par l'Afrique du Sud. Compte tenu de son potentiel, il ne semble pas juste qu'aujourd'hui l'Afrique subsaharienne n'attire que 2,5 pour cent des arrivées de touristes internationaux et qu'elle représente seulement 1,5 pour cent des recettes touristiques mondiales. " (OMT) Du fait qu'elle mette en avant, et de façon très médiatisée, les risques et dangers réels ou supposés, la presse contribue à dessiner une image néfaste pour le tourisme africain. Résultat, les textes poétiques des dépliants et les images alléchantes des brochures touristiques semblent par moment prêcher dans le désert. Et les beaux propos, de quelque nature qu'ils soient, se heurtent à la réalité sociale du vécu et à la donne économique sur le terrain.


Au-delà des apparences, une réalité à facettes multiples

On a beau qualifier la civilisation africaine d'unique, d'authentique ou de magique au plan socioculturel, en formulant à son égard des éloges sublimes pour le tourisme, cela n'est d'aucun effet tangible, si l'on en juge par le nombre de touristes qui s'y rendent annuellement : 43 millions en moyenne depuis 2005. Mis à part les compliments flatteurs pour l'ego des Africains, le résultat, en termes d'apport économique, est plutôt maigre ; l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) estime qu'entre 2000 et 2005, " les arrivées de touristes internationaux en Afrique sont passées de 28 à 40 millions, soit une progression annuelle moyenne de 5,6 %, contre 3,1 % pour l'ensemble de la Planète. Pendant la même période, les recettes du tourisme international de l'Afrique ont doublé, passant de 10,5 à 21,3 milliards de dollars (1) ". Que signifient ces chiffres, compte tenu de l'immensité du continent ? Autrement dit, que signifient-ils au regard des résultats enregistrés par le tourisme mondial, soit 920 millions d'arrivées en 2008 ? Pas grand-chose ! Évidemment, lorsque le dernier d'une épreuve se met à courir, il attire inévitablement l'attention et parfois la compassion. Alors, face aux voyagistes et autres idéalistes qui voient dans tout patrimoine séculaire les ingrédients d'un éden terrestre, les économistes et financiers orthodoxes, eux, n'y voient que des entraves au développement. Ne comprenant que le langage des chiffres, ils n'entendent pas les données qui les parasitent. Ils avancent que la gravité de la situation matérielle, reflet d'une économie africaine en souffrance, empêche tout progrès et plombe l'avenir du continent. Celui-ci peine à évoluer à cause de la persistance de certaines traditions qui, paraît-il, l'empêchent de progresser au rythme voulu par les instances financières internationales. Et on est en droit de se demander : " Pourquoi ces trésoriers du monde rêvent-ils d'une croissance, même modeste, mais régulière et soutenue en Afrique " ? Les réponses biaisées ne manquent pas, à commencer par celles qui parlent de lutte contre la pauvreté, d'aide au développement, de coopération bilatérale, et même, dans des cas extravagants, de transfert de technologie ! Soit. Mais de grâce, qu'on ne vienne pas nous ressasser les bienfaits d'une charité de type judéo-chrétien ou islamo-golfique en prétextant l'amour ou le bien-être des peuples africains. Ces derniers ont compris, et depuis longtemps, que les interventions les plus pacifiques, en plus des ingérences criardes, ont des visées allant de l'apport palpable à l'intérêt intangible. Pourtant, il existe réellement de bonnes volontés animées d'intentions sincères, certes rares, mais bien axées sur l'humanisme au sens de la sociabilité et de la fraternité.

À côté de ces solidarités naturellement humaines, il y a aussi des consciences hantées par la période de l'esclavage ou de la colonisation, et qui pensent avoir une dette envers l'histoire : celle des aïeux. Or, il est peut-être temps pour tout le monde, Occidentaux et Africains, de cesser d'invoquer le passé pour se justifier dans un sens comme dans l'autre, sans toutefois pousser à l'amnésie historique. Et s'il est une réponse acceptable, pouvant expliquer l'intérêt grandissant des grandes puissances pour l'Afrique, il faudra, peut-être, la rechercher hors du continent africain, principalement en Asie, du côté de la Chine. Qualifié de pays arriéré et absolutiste il y a à peine un quart de siècle, et pressé par l'Occident de s'ouvrir aux " vertus " du libéralisme, l'Empire du Milieu a fini par s'ébrouer en s'ouvrant aux nouvelles technologies. En s'éveillant, il déborde promptement ses frontières, sans pour autant les ouvrir à la concurrence et sans trop se démocratiser. En conséquence, les produits chinois (en attendant les Chinois eux-mêmes) se répandent aux quatre coins du monde, et particulièrement en Afrique, qui constitue le maillon faible de la production industrielle mondiale. Hasard ou malchance, la crise de 2008 est venue ralentir l'élan socioéconomique des doyens du libéralisme sans frontière en les acculant à recourir à de vieilles pratiques où se mêlent protectionnisme (soutien public aux entreprises privés en difficulté) et nationalisme (irruption des idéologies xénophobes à but électoral). En agissant de la sorte, ils démontrent, preuves à l'appui, que tout ce qu'ils reprochaient aux pays en développement n'est en fin de compte qu'un leurre destiné à étendre leur influence économique. En faisant siennes, sous la pression de la crise, les pratiques qu'il n'a de cesse de condamner ailleurs en temps de prospérité, l'Occident démocratique oublie, ou feint d'oublier que les pays du Sud sont abonnés en permanence aux difficultés, avec ou sans crise. Et c'est l'aubaine pour la Chine. De fait, ce qui devait être un énorme marché asiatique pour les pays avancés se mue lentement, mais sûrement, en pôle émergent et concurrent, porté par une croissance annuelle à deux chiffres. Et l'on croit savoir que la production chinoise est difficile à digérer par un Occident économiquement expansif, habitué à consommer bruts les produits africains. En plus des considérations humaines basiques - éradication des famines, des épidémies et des conflits chroniques - le développement souhaité en Afrique par les grandes puissances vise uniquement à améliorer les conditions d'investissement (délocalisation, sous-traitance…) ou d'exploitation (matières premières et main-d'œuvre). Il n'en demeure pas moins que les perspectives d'un néolibéralisme, revu et corrigé à la lumière de la situation actuelle (crise, chômage, spéculation…), ont plus d'inconvénients que d'avantages. Et le tourisme figure parmi les secteurs appelés à jouer les compensateurs, tout en étant avantagé politiquement et avantageux économiquement. Le recrutement d'une main-d'œuvre bon marché et l'exploitation des matières premières sur place à des coûts très appréciés constituent une opportunité de taille pour les capitaux touristiques et hôteliers. Mais l'instabilité politique accorde aux probabilités du risque une place dissuasive. Et l'on comprend que certains tenants du pouvoir, portés sur l'autoritarisme, se soient révélés à l'occasion de simples contremaîtres portés ou maintenus au pouvoir grâce à l'appui infaillible des grandes puissances. En conséquence, les démocraties occidentales à deux vitesses ne cessent de se discréditer et perdent constamment du terrain, en termes de crédibilité-considération, notamment, aux yeux des intellectuels et progressistes africains, opposés à l'autoritarisme d'où qu'il vienne. Toutefois, en perdant la confiance dans et des grandes démocraties ayant des intérêts en Afrique, les démocrates locaux, minoritaires et fragiles, perdent par la même occasion les repères et les preuves qui leur servaient d'arguments auprès des jeunes, et se retrouvent acculés à opérer des choix circonstanciés.
Une bonne partie démissionne, une autre se rallie au pouvoir, tandis qu'une minorité continue le combat sans menace pour le régime. Celui-ci, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les laisse faire en les contrôlant à distance, dans l'espoir de faire de ces opposants pacifiés une vitrine nécessaire à l'amélioration de son image, surtout à l'extérieur. De plus, le néolibéralisme à visage humain risque de maintenir, au cas où sa nouvelle stratégie arriverait à percer, le continent sous perfusion économique, comme c'était le cas entre 1945 et 1990. Et le doute s'installe. Car ces plans exogènes, productifs à court ou à moyen terme, constituent des bombes à retardement à long terme pour les pouvoirs locaux. Il semble que cette nouvelle approche qui vise à contrecarrer la concurrence chinoise, en ouvrant par la même occasion le marché africain aux produits du Nord, ne fait à présent qu'exacerber la compétition. C'est la bataille des produits européens sûrs mais chers contre la camelote chinoise très abordable. Ce bras de fer économique risque de remettre à l'honneur certaines recettes et pratiques de la guerre froide. Il se pourrait qu'à l'avenir des conflits sourds, au sens propre et au figuré, ressurgissent, en acculant les Africains à se battre par procuration, pour des causes qui ne sont pas les leurs ou qui ne les concernent pas. À ce propos, il faut rappeler que les problèmes actuels de l'Afrique sont à double tranchant.

D'une part, les difficultés des régimes inamovibles (démographie, chômage, migration, dette…) les poussent à plus d'ouverture, et parfois à mendier les aides et les investissements, ce qui les amène donc à plus de docilité vis-à-vis de l'extérieur, au détriment des espérances locales et des besoins légitimes du développement social et économique national. Dans certains pays, les peuples semblent faire face à un double pillage bien organisé : celui des élites nationales au pouvoir, et celui des " souteneurs " internationaux, dirigeants et investisseurs sans scrupules.

D'autre part, les dégâts de ces combines destinées à renflouer les trésoreries de pouvoirs connus pour leurs gouvernances désastreuses (corruption, clientélisme, répression...) érodent la confiance des investisseurs honnêtes, porteurs de projets et d'actions rentables et bénéfiques pour les économies locales. Et c'est le cercle vicieux. Pourtant, les grandes lignes d'un développement adéquat sont tracées par l'Organisation mondiale du tourisme en sept points essentiels :
- Évaluation économique du tourisme africain ;
- Code mondial d'éthique du tourisme ;
- Écotourisme et réserves naturelles ;
- Nouvelles technologies de l'information ;
- Image de l'Afrique comme destination ;
- Développement du tourisme et lutte contre la pauvreté ;
- Développement des ressources humaines.

Mais seule une minorité de pays s'efforcent de mettre en œuvre cette vision de l'OMT.


Entre l'Afrique des investisseurs et celle des touristes, il y a l'autre Afrique : celle des peuples

Dans le cas du tourisme, les investisseurs, les entrepreneurs et les multinationales, soutenus par les organismes financiers, avec à leur tête la Banque mondiale et le FMI, demeurent sourds ou insensibles aux écrits nuancés et analyses critiques qui militent en faveur du développement du continent africain. Un développement qui tient compte des valeurs du passé (sauvegarde) et qui intègre dans ses planifications les besoins du futur (développement durable) en conciliant les attentes des peuples, les exigences des investisseurs et les droits légitimes des gouvernants. De toutes les valeurs et richesses de cette immense contrée, les adeptes de la rentabilité ne voient qu'un simple gisement de matières premières et un gros réservoir de main-d'œuvre bon marché. Et à long terme un espace susceptible de se muer en marché de consommation offrant des débouchés aux produits finis des pays industrialisés. Mais c'est compter sans le réveil des dragons asiatiques. Par contre, ceux qui s'émerveillent avec sincérité devant les valeurs et potentialités africaines, sont ceux qui privilégient, avant tout intérêt particulier, des considérations humaines liées au raisonnement éthique et au développement intégré. Or, malgré la sincérité des intentions, les bonnes volontés butent constamment sur l'écueil d'un désordre structurel : analphabétisme, famine, conflits, épidémies… Paradoxalement, la situation sociogéographique de l'Afrique, appréciée par les admirateurs de l'authenticité mais décriée par les purs et durs de l'économie de marché, offre au visiteur itinérant une multitude de possibilités de découverte et autant de circuits allant du déplaisant mais attachant au resplendissant mais fatigant.

À signaler aussi l'existence d'une clientèle touristique candide en quête de frissons ou de dépaysements tonifiants. Les professionnels et grossistes du voyage en sont conscients et veillent au bon dosage de l'assaisonnement des séjours et circuits en jouant sur les ingrédients propres à chaque destination pour donner le sentiment de traitement individualisé dans un contexte incertain, sans aller jusqu'à titiller le danger. Et c'est sûrement la grande diversité de la nature et de la culture qui fait de ce continent à facettes multiples une terre attachante, malgré la persistance d'un environnement peu propice à la vraie aventure, celle de l'errance libre sans guide. Quant aux touristes habitués au confort des destinations phares, ils ne se préoccupent guère de la société locale et tiennent avant tout à ramener de beaux souvenirs à l'instar des trophées de chasse : films, photos, objets d'artisanat et même quelques pacotilles… Et pour ceux qui sont doués de détachement naturel ou rompus à toute épreuve, il suffit de choisir un mode de voyage, un groupe de compagnons de route et, partant, une destination pensée pour découvrir, sans trop achopper sur des situations désobligeantes, la beauté de l'Afrique : l'Afrique des Africains, celle des contrées enclavées, des sociétés ordinaires et des pauvretés sereines, réservée souvent aux reportages télévisés préalablement planifiés pour épater le téléspectateur. Et il est des connaisseurs, experts et spécialistes de la réalité africaine, qui sont capables de montrer et d'expliquer à ceux qui le souhaitent le côté rêvé des " mille et une nuits " de l'Afrique séculaire et insoupçonnée ! Il suffit d'y mettre le prix. " Même si elles sont en grande partie inexploitées, l'Afrique subsaharienne a des ressources considérables non seulement pour le tourisme côtier mais aussi pour le tourisme de nature et l'écotourisme, le tourisme culturel, le tourisme sportif et le tourisme de découverte. En raison de sa situation géographique, elle est mieux placée que d'autres régions du monde en développement (la majorité - 56 pour cent - de ses visiteurs d'outre-mer viennent d'Europe). Elle a l'avantage d'être assez proche de l'Europe, qui représente 58 pour cent des départs du monde entier et qui, au cours des vingt prochaines années, continuera à jouer un rôle prépondérant comme marché émetteur (2) ".

Mais soyons indulgents. Les touristes, quel que soit leur mode de voyage, ont tout de même du mérite de choisir ce continent répulsif mais convoité comme destination, par rapport à la majorité des globe-trotters qui n'osent même pas y penser. Apparemment, le voyage africain ne se fait pas sur un coup de tête, mais par un coup de cœur. C'est dire que les voyages à la carte, bien planifiés, ont leurs rites et leur raison d'être. Au fond, il ne s'agit pas d'une insensibilité aux problèmes et difficultés de l'Afrique ; au contraire, en alliant audace et vigilance, ces visiteurs appliqués contribuent, à leur manière et à leur échelle, à l'amélioration des revenus et à la création d'emplois au sein des petites et moyennes entreprises touristiques. Et c'est déjà bien au regard d'une Afrique de tous les besoins. Évidemment, pour le connaisseur, il n'y a pas que l'Afrique de la géographie classique ; en allant de la Méditerranée au Cap de Bonne-Espérance et de l'Atlantique à l'Océan Indien ou à la Mer Rouge, le voyageur traverse une mosaïque d'Afriques. Et c'est finalement l'attrait de la destination et le type de tourisme choisi qui permettent au voyageur de voir (ou non) la nature, la culture et la société africaines dans sa vie quotidienne, avec ses joies et tristesses, ses heurs et malheurs. Mais on peut aussi éviter délibérément ce qui fâche ou qui choque pour des raisons qui se respectent, partant de l'idée que le voyage touristique est un moment de gaieté et d'évacuation du stress ou de la tristesse. " Comme chacun sait, l'Afrique souffre d'une image médiocre en matière de sécurité et de qualité. " (OMT)


Un grand continent, une multitude de visions et mille et une pratiques touristiques

On oublie souvent qu'en optant pour un séjour à la carte, pour voir le meilleur de l'Afrique ou pour éviter ce qui indispose ou qui blesse, du fait que les vacances représentent des moments de liberté, de gaieté et de réjouissance, le touriste est maître de son choix : un choix légitime. À moins de confondre tourisme et militantisme ! Est-ce pour cette raison que certaines critiques se trompent régulièrement de cibles ? Car il est fréquent de voir des critiques se focaliser sur le comportement du touriste (par mode ou par intérêt !), le plus souvent au profit du politique, du gouvernant ou de l'investisseur. Celui-ci est devenu ces derniers temps la perle rare que s'arrachent les gouvernements africains. Il est assez facile de critiquer les manières et modes des visiteurs qui partent en Afrique, alors qu'ils constituent une infime minorité : la part de l'Afrique n'est en moyenne que de 5 % du total mondial des arrivées et des recettes. Pour certains professionnels du tourisme, c'est le monde à l'envers ; au lieu d'inciter les hésitants à opter pour une destination africaine, certaines critiques s'acharnent à démolir les démarches novices et les compagnes de promotions coûteuses des pays et des professionnels africains. Et pourtant, la critique est indispensable. N'est-elle pas, et l'expérience l'a prouvé dans les pays réellement démocratiques, la meilleure approche qui soit pour faire fructifier les idées en permettant aux professionnels, aux intellectuels, aux chercheurs et aux tenants du pouvoir, longtemps laminés par les directives du parti unique (socialisme coriace) ou de la pensée unique (libéralisme sauvage) d'apprendre à dialoguer, à écouter et à consulter en perspective d'une démocratisation véridique, sans laquelle tout espoir de développement en Afrique demeure du domaine du rêve ? C'est pourquoi le tourisme du haut de gamme (tourisme d'affaires ou safari-photo (3) et certains congrès…) emprunte volontairement les circuits classiques, balisés par les autorités locales soucieuses de montrer à ces hôtes de marque une image embellie du pays.

Ces bonnes intentions visent plus, et dans beaucoup de cas, à soigner l'image du régime en place qu'à promouvoir le tourisme. Ce type de voyage, fort aseptisé au sens propre comme au figuré, semble tenir du rêve dans une dure réalité qui crève pourtant les yeux. Par contre, le tourisme animé par des petits groupes ou par des visiteurs individuels bien équipés permet d'approcher la réalité africaine, en prenant, chose tout à fait normale, les précautions d'usage. C'est-à-dire que les moyens d'hébergement, les itinéraires et les circuits sont soigneusement choisis par les voyagistes qui les sous-traitent aux acteurs locaux, professionnellement qualifiés ou supposés comme tels. Parce qu'au plan local, les prestataires de services diffèrent, en qualité et en quantité, d'un pays à l'autre, et même d'une région à l'autre à l'intérieur d'un même pays. Et il n'est pas rare de voir l'amateurisme et le professionnalisme cohabiter dans des hôtels de catégorie et de classification identiques, mais appartenant à des enseignes et/ou à des nationalités différentes. C'est peut-être pour ces raisons que le monopole implicite acquis par certaines multinationales, notamment dans les capitales des pays peu touristiques, persiste et fait croire à une domination de fait. Évidemment, le prix du voyage, la saison et la motivation des visiteurs comptent pour beaucoup dans la découverte ou non des aspects sociaux et culturels du pays d'accueil. Il n'en demeure pas moins que les voyageurs fortement encadrés et canalisés par des guides, eux-mêmes téléguidés parfois, passent souvent à côté de l'essentiel sans s'en rendre compte. Apparemment, il n'y a que les géo-touristes ou socio-touristes (écotourisme, tourisme rural, tourisme d'aventure, tourisme solidaire…) qui arrivent, avec un mélange de courage et d'inconscience, du moins pour ce qui est de l'Afrique subsaharienne, à sortir des sentiers battus du tourisme de masse. De fait, ces errants, quelque peu inconscients mais consciencieux, plongent dans l'Afrique profonde et peuvent se vanter de dire à leur retour qu'ils ont vécu des moments réellement africains. À côté de ces trois types de touristes qui aiment l'Afrique, il existe aussi un touriste indésirable, pollueur et parasite social. Comble de l'audace, ce voyageur fourbe craint la lumière dans un continent écrasé de chaleur, et passe son temps de séjour à se dissimuler à l'ombre de ses frustrations (cf. pédophilie). Il faut dire que la pauvreté demeure le principal allié de tous ceux qui cherchent à se défouler de quelque façon rétive en pensant que tout est permis du moment qu'ils monnayent en espèces leurs mauvaises aspirations ou pratiques. C'est que dans certaines régions d'Afrique, où la misère ronge des populations à la limite de la déshumanisation, une poignée d'euros ou de dollars peut asservir toute personne ayant en charge une famille nombreuse ou un parent malade.

À l'évidence, l'Afrique souffre d'une dualité où se côtoient, sans gêne, pauvreté criarde et richesse rutilante. Autrement dit, la misère n'est pas une fatalité. Et de là à dire qu'elle fait déjà partie du décor " social ", pour ne pas dire du potentiel touristique, il n'y a qu'un pas, que la dignité interdit de franchir pour le moment, même si les concepteurs feignent de confondre exotisme et publicité provocatrice. Car, que voit-on sur les affiches touristiques proposant la destination Afrique ? Des paysages ou des scènes traditionnelles suggestives déguisées la plupart du temps en pauvreté exotique. Ce propos risque d'être mal interprété. Disons que la pauvreté en elle-même ne séduit ou n'attire personne mais elle permet, à cause de la gravité des besoins de survie, le recours à des pratiques inespérées sous d'autres cieux (achats, acquisitions et conquêtes de tout genre…). En somme elle ouvre l'accès à des transactions aliénantes ou illicites. Et même les services légaux, notamment ceux nivelés et exagérés par la mondialisation dans les pays développés (cf. prix, loyers et provisions…), se paient en Afrique à vil prix, exceptés ceux " offerts " par les multinationales. Et il n'est pas rare de constater que le prix d'une nuitée dans un hôtel de luxe équivaut au salaire mensuel d'une femme de ménage dans le même établissement.


Conclusion

Que peut le duo " tourisme-mondialisation " face à des situations où la pauvreté des uns et l'opportunisme des autres rappellent un passé révolu, moins la présence du soldat et du prêtre étrangers ? Ce constat semble dire que le tourisme, dans beaucoup de pays d'Afrique subsaharienne, joue aux pompiers, en injectant quelques devises dans les caisses des États. Par contre, il permet à une minorité de pays (Maroc, Tunisie, Egypte, Afrique du Sud…) de diversifier les opportunités de revenus et d'emplois, en en faisant une économie d'appoint. Chose possible lorsque l'économie nationale est déjà en bonne voie. Avec l'avènement de la mondialisation, la tendance est à l'instauration de l'économie libérale. De fait, un semblant d'homogénéité semble caractériser à nouveau les gouvernances africaines : le libéralisme. Une fois le tourisme innocenté et blanchi des graves accusations du passé (pollution capitaliste), on assiste à une ruée vers ce secteur des loisirs, devenu entre-temps acceptable pour tous les pays africains. Il faut dire que la fin des assistantes-ingérences ouvertes (4) et des répressions elles aussi ouvertes, l'Afrique bouge même si elle ne fait que du surplace dans certaines régions. En conséquence, le tourisme s'avère incontournable pour les pays dont le sous-sol ne recèle pas de richesses particulières (pétrole, diamants, minerais précieux, phosphates...). Toutefois l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) est confiante : " Les perspectives de développement du tourisme en Afrique jusqu'en 2020 sont prometteuses. Cette année-là, il est estimé qu'elle recevra 77 millions de touristes et le tourisme sera parmi les secteurs les plus dynamiques de l'économie en raison de sa contribution toujours plus remarquable en recettes en devises à la balance des paiements, de sa création d'emplois directs et indirects et de son influence sur d'autres secteurs comme l'agriculture, la pêche et l'artisanat.

Cette évolution probable est à la fois une occasion et un défi pour les pays d'Afrique, surtout pour ceux qui, bien qu'ayant peu d'expérience dans le secteur du tourisme, en ont fait un des moteurs de leur redressement économique. " Aussi, faut-il rappeler que les nouveaux venus dans le club des pays touristiques entendent jouer la carte de la nouveauté, en espérant attirer les déçus des destinations classiques, mais ils butent sur l'inexpérience. Et les pays anciennement touristiques n'entendent pas céder facilement leurs parts de marchés ; ils mettent en avant leur compétence et leur professionnalisme, en vantant leurs acquis en matière de qualité des produits et services. " Quand les circonstances le permettent, l'Afrique progresse. Entre 1995 et 2000, la croissance du tourisme dans cette région a dépassé de plus d'un point et demi celle du monde, avec un taux annuel moyen de 6,6 pour cent contre 4,9 pour cent pour le monde " (OMT). Ces recherches à la loupe de bons résultats prouvent, a contrario, l'existence d'un malaise, que ces petits points de plus ou de moins ne sauraient cacher à l'analyste objectif. Ce qu'on ne dit pas, c'est qu'avec la succession des crises mondiales et la persistance des malheurs locaux (famines, épidémies, guerres…), l'Afrique joue à qui perd gagne. En faisant un pas en avant et deux en arrière, avec de temps en temps quelques sauts dans le vide, pour rattraper le retard, le continent est habitué à faire du surplace dans un monde engagé dans des vitesses vertigineuses.

 

Notes

1. Fabrice Boulé, "Un tourisme exotique à concrétiser", Info Belgique, Agence de presse : De la Terre à la Une, 2006.
2. "Faits et chiffres" du site de l'OMT : www.world-tourism.org
3. Les safaris qui se terminent par des massacres d'animaux sauvages rares sont à condamner sans réserve.
4. Les ingérences continuent de nos jours mais elles sont plus discrètes et nuancées.

 

Remarque

M. Mimoun Hillali est professeur à l'Institut supérieur international du tourisme, Tanger, Maroc.