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A propos de "la route de l'ambre bleu"

 

par Gilbert Vieillerobe

 


Au retour d'un voyage, nombreux sont ceux qui relatent leur histoire par écrit et en photos.
En ce qui me concerne, c'est l'écrit qui a déterminé le voyage. Peut-être un remugle d'un texte ancien lu dans ma jeunesse, " … À l'origine était le verbe … ". Toujours est-il que " la route de l'ambre bleu ", fut à l'origine un roman. Ce roman déroulait son histoire dans une région totalement inconnue pour moi, ce qui me permettrait, je le pensais, d'en imaginer le cadre physique sans contrainte ni limite.
J'ai une façon particulière d'écrire. Je suis incapable de "… Sans cesse sur le métier remettre mon ouvrage … " ; Lorsque je sens que le texte est mûr, je l'invite sur le papier et c'est fini. Je ne le retravaille pas. La vie pour moi est dans le jardin, dans les sorties en montagne, dans les soirées entre amis, partout, sauf devant une page blanche dans un cabinet de travail. Et paradoxalement, j'éprouve le besoin d'écrire et j'y prends du plaisir.
Pour revenir à " la route de l'ambre bleu ", j'en connaissais le point de départ : Aral au Kazakhstan où un ancien pêcheur, et pour cause, qui c'est reconverti dans la vente de bijoux sur les marchés, me fait découvrir l'ambre bleu. Je savais que cette route débouchait sur les rives de la Mer de Kara (Kara résonnait comme carat dans mon inconscient), à l'embouchure de l'Ob, un des majestueux fleuves de Sibérie qui m'ont toujours fait rêvés. Et, entre ce point de départ et l'arrivée, tout était possible.
Durant la longue gestation de cette histoire, plusieurs fois m'avait effleuré l'idée de partir voir ce à quoi ressemblait cette région. Il a fallu que j'aie connaissance par le plus grand des hasards du " Millet expédition project ", que j'y dépose un dossier et qu'il soit sélectionné, pour que je parte sur " la route de l'ambre bleu ".

Si la trame du roman n'a rien gagné à ce périple de 4 mois, les lieux où se déroule l'action, les personnages, eux, sont devenus réalités. Je ne sais pas ce que le lecteur y trouvera, mais pour moi, je vois mon roman s'enrichir de rencontres exceptionnelles.

Par contre, j'en ai appris beaucoup sur le voyage et le voyageur. Souvent me sont posées les questions de l'autonomie, du poids du sac, des moyens d'orientation, des réserves de bouche… et d'argent, des contacts avec famille et amis, de la langue des échanges… Je suis bien embarrassé pour répondre car, si je dis la réalité et mon état d'esprit de voyageur, plutôt de vagabond d'ailleurs, je passe pour un fou, un ours ou un individualiste indécrottable.
Le postulat est le suivant : je ne cherche pas l'exploit, ni la performance sportive ou humaine, ni la découverte d'un territoire sauvage inédit, mais je souhaite aller à la rencontre chaque jour de personnages différents. Et je me présente le plus humblement que possible, à pied, seul, avec pour bagage mon seul sac à dos qui contient toute ma fortune, c'est-à-dire, rien que le strict nécessaire pour 4 mois de voyage, le tout pesant 11kg, et surtout mon sourire et mon avide désir d'échanges. Un signe ne trompe pas, ce sont les deux premiers mots de russe que j'ai entendu et retenu, " pichkoum ! " qui signifie " à pied ! " et " adin " qui veut dire " un ", tout seul !
Et pourtant, le premier jour, alors que je n'étais pas encore dépouillé de mon habit d'occidental, " l'angoisse du frigo vide ", je suis parti avec deux jours de nourriture et d'eau, faisant passer ainsi le poids de mon sac à dos à 15kg, folie dans la steppe désertique par plus de trente degrés sans la moindre présence d'ombre ! Mais le soir même, la rencontre improbable et imprévue d'éleveurs nomades qui m'ont accueilli, abreuvé et nourri au milieu de leur invraisemblable troupeau de chameaux, de chevaux et de moutons, m'a dicté ma conduite à venir : avoir une confiance absolue en mes rencontres futures et agir en conséquence ! Dès le lendemain, mon sac à dos a retrouvé son poids acceptable, s'alourdissant uniquement d'un kilo d'eau et d'une poignée de fruits secs. Je suis confronté à la traversée de zones quasi désertiques, réputées sans âme qui vive sur des 200km ; et pourtant, il s'en trouvera toujours une, sortant de nulle part, pour m'offrir un bol de lait de chamelle, une boule de fromage au lait de jument, une bière corona russe ou une poignée de tomates noires de Crimée.
Sans a priori, je vais chaque jour au-devant de femmes et d'hommes desquels je n'attends rien de particulier, auprès desquels je ne quémande rien, et qui vont me nourrir, m'héberger et m'orienter tout au long de la route. La vérité est que, bien plus que la nourriture du corps, nous avons échangé des nourritures de l'esprit, laisser libre cours à notre soif mutuelle de se connaître, nous avons partagé notre réserve d'humanité. Et cela est rassurant de savoir que celle-ci est inépuisable ; jamais elle ne sera prise en défaut tout au long de cette route.
Quelle sensation extrême de liberté que le fait de partir le matin sans savoir de quoi la journée sera faite et sous quel toit et avec quelle famille la soirée déroulera ses discutions construites de misérables mots, de nombreux regards, de gestes expressifs, de dessins gribouillés sur un coin de table basse.
Un ami très cher m'avait offert un téléphone portable, engin que j'exècre, afin que je puisse recevoir et envoyer des nouvelles. Je ne m'en suis jamais servi pour entendre ou me faire entendre, tout juste pour transmettre quelques sms, et pour retrouver le jour et l'heure car je suis toujours sans montre. Je crois que lorsque l'on s'engage dans une telle aventure, il est indispensable d'être en permanence concentré sur celle-ci et d'occulter tout ce qui pourrait en détourner votre attention. De même, du côté des personnages qui vous reçoivent, le fait que vous soyez seul et presque toujours le premier de " l'espace Schengen " à leur rendre visite, ajoute à l'intensité de la rencontre. Il n'est pas innocent que la route de l'ambre bleu traverse une région pour laquelle les voyagistes en tout genre n'aient pas jugé utile de proposer des treks : pas de photos de montagnes enneigées grandioses, ni de dunes de sable, ni de plages paradisiaques, ni de ponts de singe… Ici tout n'est que platitude et apparente monotonie, et pourtant, s'ils savaient l'étonnante diversité de la steppe, de la taïga et de la toundra, s'ils savaient la lumière essentielle des visages de ses habitants. À la frontière nouvelle entre le Kazakhstan et la Russie, en place depuis 1991, les douaniers, des deux côtés, m'ont affirmé que j'étais le premier de l'espace Schengen à passer par ici ! Voilà qui aide à comprendre pourquoi j'ai été accueilli comme un ambassadeur tout au long de cette route.

Ce roman, je l'ai écrit sur la route, en me ménageant des plages de solitude, au dos de carte d'état-major que m'avaient très gentiment fourni des amis du PGHM, cartes de l'armée américaine datant de 1959, qui n'avait plus aucune réalité. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas d'une écriture " moderne ", car il regorge de phrases trop longues, et surtout d'adjectifs ! Je suis un défenseur de l'adjectif ; il est indispensable pour qualifier les lieux et les êtres. Il est évocateur et révélateur. Ceux qui préconisent de le supprimer prétendent qu'il faut, dans un récit, aller à l'essentiel, à l'action. Je prétends que l'action n'est rien que la dernière phrase du chapitre, que l'essentiel est dans la description minutieuse du terrain sur lequel elle va se dérouler. L'écriture " moderne ", à l'image du mode de vie de cette époque, est malade du virus de la rapidité. Et moi je suis vacciné contre ce fléau ; à l'image des plantes de mon jardin, je respecte le temps. Le chou " quintal d'Alsace " que je sème en mai, quoi que je puisse faire si l'envie saugrenue m'en prenait, ne sera à point qu'en octobre pour finir somptueusement dans mon tonneau à choucroute, excellent met que nous dégusterons à l'un des réveillons de fin d'année. Le temps doit défiler à l'abri des regards indiscrets ; là encore, l'exemple vient du jardin. En pleine Sibérie, côté Oural, non loin du cercle polaire, j'ai été reçu chez un extraordinaire jardinier, Sergueï. J'ai pollinisé avec lui ses cucurbitacées car, sous cette latitude, pas d'insectes pollinisateurs pour faire le travail ! Alors que toutes les conditions semblent réunies, je m'étonne de ne pas voir de radis. Impossible me dit-il, car il faut que le radis dorme pour se former et ici, l'été, il n'y a pas de nuit. Il nous faut réapprendre la pudeur ; à l'instar du radis qui ne pousse que secrètement dans le noir, laissons pousser nos réflexions dans de longues périodes d'inactions et de rêveries. Alignons les images gorgées d'adjectifs avant que d'entreprendre la moindre de nos actions, ainsi nous saurions plus sûrement où nous sommes et nous allons. Le temps est un personnage très pudique, soyons nous aussi d'une grande pudeur avec lui : évitons de trop nous préoccuper de son avance, détournons de lui notre regard comme nous le ferions d'une ou d'un adolescent à sa toilette, comme je le détourne de la laitue de mon jardin qui pousse discrètement sa pomme à la rosée du matin.

Mais peut-être souhaitiez-vous un résumé de ce roman ? Considérez alors que je viens de vous le donner ; vous avez le point de départ et celui d'arrivée, il ne vous reste qu'à laisser surgir vos fantasmes de chercheur d'or, vos rêves d'alchimiste, vos velléités à devenir gourou, votre envie d'être reçu par le Tsar en personne et la certitude que vous avez de créer vous-même votre propre route qui ne peut devenir que mythique pour remplir cet immense blanc entre ces deux mers. Vous êtes à même d'écrire votre propre roman, sur la route de l'ambre bleu.



L'auteur

Gilbert Vieillerobe se définit comme un paysan, homme de toutes les terres, il cultive ses jardins en Haute-Savoie.
Il est l'auteur - c'est son quatrième roman - de La route de l'ambre bleu, Paris, L'Harmattan, 2008.