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L'interaction du patrimoine immatériel avec le tourisme culturel

Le cas du village de Pigna en Haute-Corse



par Cibele Poggiali Arabe

 



 

" Il faut racheter le monde par la beauté: beauté du geste, de l'innocence, du sacrifice, de l'idéal "
Romain Gary (une citation exhibée dans un coin de mur de l'atelier de Hervé Quilichini, à Pigna)

" Tudo é loucura ou sonho no começo. Nada que o homem fez no mundo teve início de outra maneira mas já tantos sonhos se realizaram que não temos o direito de duvidar de nenhum "
(" Tout est délire ou rêve au départ. Rien que l'homme n'a conquis dans le monde a débuté autrement, mais tant de rêves sont déjà devenus réalités que l'on n'a le droit de douter d'aucuns d'entre eux ")
Monteiro Lobato, écrivain brésilien


L'urgence de l'actuelle quête pour un " nouveau monde " nous conduit à une impatience dangereuse pour la préservation, la sauvegarde et le recensement qui accompagnent justement la démarche de mise en valeur des éléments " élus " comme les clés pour y accéder : le patrimoine culturel immatériel et le tourisme.
A la base, cette réalité a ainsi été la principale motivation pour mener une réflexion autour de la possibilité d'un tourisme qui contribuerait à l'émergence d'un monde où le facteur économique ne serait plus aussi essentiel pour une véritable valorisation du patrimoine.

Pour sortir de cette impasse, partant du constat que le tourisme engendre nécessairement un choc et une confrontation, pour le meilleur et pour le pire, d'un côté il s'agirait d'initier de nouvelles pratiques et de se focaliser davantage sur l'essentiel que toujours sur l'urgence. De l'autre, la difficulté tournerait autour de la recherche qui consiste à analyser ce " réveil " annoncé en faveur d'un plus grand respect pour le patrimoine culturel immatériel et aussi à réfléchir à l'interaction entre politique patrimoniale et développement touristique.

Je me suis appliquée à répondre à deux questions principales:
" Dans quelles mesures le patrimoine culturel immatériel peut-il se présenter en tant qu'élément clé pour le développement d'un tourisme autrement ? De son côté, comment ce tourisme peut, lui, être bénéfique à une mise en valeur du patrimoine culturel immatériel qui contribuerait ainsi à la préservation de l'identité culturelle ? "

L'objectif principal de cette étude (réalisée pour un mémoire de fin d'études en Master 2) fut de trouver le point d'intersection qui mettrait en équilibre un tourisme autrement et le patrimoine culturel immatériel. Pour une réflexion autour de l'importance de ces deux éléments dans le scénario mondial actuel, de façon à introduire des nouvelles questions afin de mettre l'homme en tant qu'acteur dans ce contexte, autant comme émetteur que récepteur, ayant tous des responsabilités et le pouvoir d'influence dans la réalité quotidienne présentée.


Le patrimoine culturel immatériel

La conception de patrimoine telle qu'employée aujourd'hui est le résultat d'une évolution dont l'origine remonte à la Révolution Française. Ce n'est, cependant, qu'en 1982 que la notion de patrimoine est étendue à l'ensemble de la tradition culturelle. L'expression " patrimoine culturel immatériel " est alors utilisée pour la première fois dans les documents officiels de l'Unesco. En 2003, le besoin d'approfondir le sujet a abouti à la création de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel selon laquelle :
" On entend par 'patrimoine culturel immatériel' les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire - ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés - que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d'identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. Aux fins de la présente Convention, seul sera pris en considération le patrimoine culturel immatériel conforme aux instruments internationaux existants relatifs aux droits de l'homme, ainsi qu'à l'exigence du respect mutuel entre communautés, groupes et individus, et d'un développement durable.
Le 'patrimoine culturel immatériel' se manifeste notamment dans les domaines suivants :
(a) les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel ;
(b) les arts du spectacle ;
(c) les pratiques sociales, rituels et événements festifs ;
(d) les connaissances et pratiques concernant la nature et l'univers ;
(e) les savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel. "
(1)

En ce qui concerne la conformité aux droits de l'homme, ainsi qu'au besoin de respect mutuel entre peuples, groupes et individus, et au développement durable, il faut reconnaître qu'aussi raisonnables qu'elles soient, ces conditions restent encore difficiles à déterminer. Cela risque alors d'exclure une grande partie du patrimoine culturel immatériel du monde, rendant de fait cette définition assez problématique.
En outre, la terminologie elle-même, fondée sur l'opposition au patrimoine culturel matériel, demeure encore sujette à de nombreuses critiques, la plupart basées sur la non-compréhension d'un terme qui serait assez technique et dénué de tout attrait populaire ou marketing. Certains spécialistes préfèrent traiter et parler du patrimoine culturel vivant. Relevons ici que le concept de patrimoine culturel immatériel évolue souvent au hasard des pratiques, et le défi de figer un concept dans un cadre précis reste rop souvent évident (2).


1. Le dilemme tourisme vs patrimoine culturel immatériel


Le patrimoine, qu'il soit culturel ou naturel, matériel ou immatériel, a toujours intéressé et attiré la population mondiale - ou plutôt ceux qui peuvent se le permettre - à voyager. Sa reconnaissance et sa mise en avant ces dernières années par des institutions à l'échelle globale, telle que l'Unesco, ajoute ainsi au prestige à ce patrimoine, de plus en plus vanté, et motivant donc encore plus les déplacements des touristes.

En l'occurrence, le patrimoine culturel immatériel a particulièrement bénéficié de cette croissance de l'activité touristique. Le tourisme - culturel, comme il se doit - fournit, dans la plus part des cas, des retombées économiques et une visibilité élargie aux communautés locales qui sont ainsi à la fois soutenues à " pratiquer " leur patrimoine plus fréquemment. C'est alors aussi que la rencontre entre la communauté locale et le touriste du dehors devient le terrain possible d'un (sous)contact culturel où les deux côtés expérimentent des changements significatifs.

Du point de vue du touriste, ce changement a tendance à survenir sous la forme de l'acquisition d'une nouvelle connaissance culturelle et de l'appréciation de l'exotique et du différent; un changement qui est dans la majorité des cas provoqué intentionnellement par les " hôtes " afin de satisfaire la quête du touriste pour son épanouissement personnel voire son évolution ou cheminement en tant qu'être humain. Du côté de la communauté locale, cependant, ces changements risquent d'être beaucoup plus complexes, diversifiés, et souvent loin de ce que l'on prétend autant de la part de l'émetteur que du récepteur. De ce fait, le tourisme culturel crée des impasses aussi dangereuses que délicates en ce qui concerne la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Une des tendances majeures qui affectent souvent les territoires est la modification des patrimoines par des communautés locales en fonction de ce qui les attire le plus chez les touristes de passage: leur source d'argent. Une adaptation du patrimoine est alors incitée pour qu'il s'avère plus accessible, compréhensible et agréable, au goût des consommateurs de cultures que sont la majorité de voyageurs.

Une " décontextualisation " du patrimoine culturel immatériel, son exposition superficielle, son appropriation ou sa marchandisation au nom du développement touristique, son homogénéisation et sa fossilisation par le processus d'archivage (parfois les classifications réalisées par l'Unesco), créent ainsi un scénario où la recherche du " réel " - c'est-à-dire, l'" authentique " erroné - dans la rencontre avec le tourisme fragilise un peu plus le patrimoine culturel immatériel au risque de lui faire perdre sa signification culturelle. On va alors tout droit vers ce que l'on appelle un phénomène de dumbing down dudit patrimoine. Une trame fausse, dominée par la commercialisation et la scénarisation, se met inexorablement en route, avec à la clé d'une part une sacralisation du patrimoine culturel immatériel et d'autre part une banalisation de l'altérité. La supposée " sauvegarde " du patrimoine finit ainsi par créer une " distanciation " plutôt qu'une valorisation du même.

Devant cette réalité, puisque l'objet touristique connaît justement un cycle de vie marqué par une montée du désir, et par une fin du désir, il n'est pas difficile de constater que le tourisme devienne la raison/cause de sa propre mort. Trop de patrimoine peut tuer le patrimoine. La surcharge de représentations et la banalisation du patrimoine sur un site déterminé seront ainsi à l'origine du " déplacement " de la destination touristique, presque toujours provoqué par l'éternelle quête de nouveauté. Par conséquent, dans beaucoup de cas, la communauté locale perd le sens de propre culture et occulte son propre patrimoine, une situation due à une trop forte dépendance économique du patrimoine culturel immatériel à l'égard de l'activité touristique. Le touriste laisse ainsi derrière lui des friches touristiques et, une fois parti, il n'a plus besoin d'y penser. Il passe à autre chose, à un autre lieu. Du coup, l'urgence de repenser un autre tourisme est devenue essentielle, ne serait-ce d'ailleurs que pour assurer la survie même de l'activité touristique, sans oublier la réalité écologique actuelle.

Finalement, encore qu'une des caractéristiques principales du patrimoine culturel immatériel soit justement le changement constant et l'adaptation créative, quand il s'accompagne d'un développement touristique, cette transformation peut rapidement s'avérer drastique et brutale. Dans ce contexte, en ce qui concerne la transmission et l'éducation au patrimoine, une meilleure accessibilité et une plus grande ouverture au public se confrontent aux politiques de préservation de l'authenticité tout comme aux mesures favorisant le respect des autochtones, un conflit d'intérêt toujours plus lourd à gérer.


2. Le conflit communauté locale-touriste

Dans cet univers patrimonial où le tourisme s'impose toujours davantage, le rapport entre les communautés locales et les touristes souffre des nombreux changements ou bouleversements devenus incontrôlables. Des malentendus se transforment ouvertement en conflits, le mode de vie autochtone se voyant affecté par la présence touristique et, la corruption souvant aidant, le touriste devient facilement un indésirable, voire un ennemi, car aux yeux des habitants il est difficile de percevoir son utilité sur le plan du développement local... A partir de ce point là, deux comportements peuvent se distinguer en fonction du niveau de dépendance économique de la communauté devant le poids de l'industrie touristique. Soit le touriste continue à être vu comme un " mal-nécessaire ", soit il n'est plus le bienvenu. Puis, parfois, l'hospitalité des " hôtes " face aux visiteurs devient au mieux forcée - et faussée -, au pire inexistante et indifférente, exprimant clairement dans les deux cas à la fois l'absence et le désintérêt du rapport humain avec le touriste.

Du côté du touriste, son comportement et sa vision de la communauté locale sont souvent vus comme péjoratifs, comme si le pouvoir de l'argent lui allouait le droit d'être le " roi ", un monarque intouchable pouvant tout faire et tout acheter au sein du parc d'attraction que serait devenue la communauté locale. Le touriste actuel se voit ainsi retranché vers deux voies différentes: soit, il cherche à se reposer, se divertir, se détendre, vouloir connaître; soit il verse dans la caricature, ce qui l'amène à un mépris séculaire de son semblable - le touriste perçu comme un oisif - et il voit le touriste comme un être stupide, cupide et futil... Bref, ce nomade du loisir réduit son statut à celui d'un vulgaire et passif consommateur. Une vision cannibale puisque méprisant ses semblables, il se méprise surtout lui-même… C'est ainsi que le coeur de toutes ces réflexions et des mesures adoptées pour le succès de la transmission du patrimoine doit surtout prendre en compte les points de vue des acteurs qui y sont les plus importants : la communauté locale et le touriste.
C'est précisément autour de cette logique que le village de Pigna, en Corse, a été ici choisi et analysé comme objet d'étude.


3. Le cas de Pigna

" Um homem precisa viajar para lugares que não conhece para quebrar essa arrogância que nos faz ver o mundo como imaginamos,
e não simplesmente como é ou pode ser, que nos faz doutores do que não vimos, quando deveríamos ser alunos, e simplesmente ir ver.(...)
É preciso questionar o que se aprendeu. É preciso ir tocá-lo
"
(" Il faut que l'homme voyage en des lieux qu'il ne connaît pas pour bannir cette arrogance qui nous fait voir le monde comme nous l'imaginons,
et pas simplement comme il est ou peut être, ce qui nous fait docteurs de ce que l'on n'a pas vu, quand on devrait être élèves,
et simplement aller voir. (...) Il faut questionner ce que l'on a appris. Il faut y aller le toucher ")

Amyr Klink, navigateur brésilien

Avant d'aller en Corse, me trouvant encore au Brésil, une ancienne collègue de travail de mon père, originaire de Corse et de la terre de Pasquale Paoli, m'a dit avec enthousiasme: " Vous allez adorer mon pays, il est magnifique ! " De mon côté, naturellement - je croyais -, le fait qu'elle ait utilisé le mot " pays " m'a été assez comique, curieux plutôt. C'était à l'occasion de cette rencontre chaleureuse que mes yeux atteignaient, pour la première fois, les sommets de la Restonica et le cristallin des eaux de la Balagne, la tour au bout d'un certain capu ou le pont qui rapproche les deux rives de la montagne. La Corse paraissait mystérieuse et séduisante d'une feuille à l'autre devant moi, entre la frénésie et la joie du départ vers cet inconnu… Aujourd'hui, après avoir vécu le " pays " pendant un an et huit mois, je pense apercevoir la profondeur et la signification de cette façon de parler ou, plutôt, d'être. Plus tard, au cours d'une conversation avec une amie qui s'y rendait, je n'ai pas pu m'empêcher de dire: " C'est vraiment magnifique ce pays, tu vas bien l'aimer ! " Et je sais que, désormais, bien que de retour de l'autre côté de l'Océan, je ne parviendrai plus à oublier cette terre qui, une fois foulée et rencontrée, ne peut plus sortir de mon cœur. Le choix du village corse de Pigna pour l'exercice de mon stage de fin de Master est intentionnellement lié à ma volonté de travailler sur la thématique citée ci-dessus. Pendant six mois, j'ai donc eu le bonheur de connaître de près ce village assez particulier de l'île, ses gens, ses associations, et toute la dynamique qui construit un ensemble vivant de manifestations culturelles, qui va du matériel à l'immatériel, de l'hiver à l'été, et de l'intérieur à l'extérieur.


Pigna et La Corsicada : l'évolution d'une identité

Perché entre mer et montagne, au nord-ouest de l'île de Corse, se situe le village de Pigna avec ses 100 habitants.
Depuis le IXe siècle, ancré à la région de la Balagne, Pigna est la terre de l'amandier, de l'olivier, du blé, de l'élevage, les activités agricoles formant la base de l'économie locale. L'art et la pratique des métiers ruraux rythmaient également la vie villageoise. A compter du début du XIXe siècle, Pigna connaît le déclin du monde rural dans l'île et tombe au plus bas de son économie et de sa démographie (318 hab. en 1846 à 60 hab. en 1962). Or, en 1964, quatre nouveaux habitants marqueront un tournant majeur dans l'histoire de ce village alors en voie de disparition. Tonì et Nicole Casalonga, et Jacotte et Michel Chandy, s'installent au village et créent l'association coopérative La Corsicada. Le but était d'appliquer les techniques artistiques à une production manuelle, de développer ce qu'on appelle l'art artisanal ou encore l'artisanat d'art. L'un des buts de l'association visait à combattre ce que Tonì appelle " la loi inique du commerce ", avec notamment le fait que le travail de l'intermédiaire vaut plus cher que celui du producteur. Sous une forme coopérative, ce regroupement se voulait, avant tout, une " coopérative pour l'organisation, le regroupement, la sélection, l'indépendance commerciale des artisans d'art ". L'objectif était ainsi la création d'un circuit de diffusion court, allant directement du producteur au consommateur. Un réseau de magasins appelés " Casa di l'artigiani ", se développa au fur et à mesure sur le territoire insulaire. En outre, la coopération, comme elle se doit, a établi le " juste prix ", défini en fonction du temps de travail - avec un barème horaire commun à toutes les spécialités - et du coût de la matière première et des investissements. L'intention consistait d'aller contre la loi de l'offre et de la demande, payant le mieux possible le producteur et revendant au meilleur prix au public.

L'association a été soutenue et développée par des artisans traditionnels, vanniers, pipiers, ferronniers, le plus souvent des personnes plutôt âgées, porteuses d'un savoir-faire ancestral pratiqué comme activité secondaire, qui rejoignaient le premier cercle des fondateurs. L'interaction de la Corsicada avec deux autres associations de l'île crée dans la foulée une association appelée " Centre de promotion sociale de Corte " (CPS), avec pour objectif la promotion sociale et culturelle des milieux ruraux corses par l'apprentissage des techniques de l'artisanat manuel dont l'exercice pourra servir d'appoint aux activités agricoles en saison morte, ou orienter les agriculteurs vers une mutation professionnelle. Dès lors, la Corsicada, le CPS et les Foyers Ruraux œuvrent ensemble à l'organisation et à l'animation des foires rurales, points forts des rassemblements, des rencontres et des échanges du mouvement associatif, assurant la réussite de ces grands marchés publics traditionnels. En même temps, la Corsicada implantera des " Ateliers de village ", orientés sur les techniques de métiers d'art et ruraux. Cela témoigne d'un effort remarquable pour retrouver le savoir-faire des activités traditionnelles et utiliser les ressources du pays en vue de l'obtention de produits de qualité. La jonction s'établit, alors, entre le monde des agriculteurs et celui des artisans, sur le plan culturel et aussi sur le plan institutionnel, avec le financement par le ministère de l'Agriculture d'un dispositif inédit de formation professionnelle des artisans. Des échanges de personnes et d'activités sont désormais encore plus favorisés, à l'intérieur de l'île mais aussi avec le " continent ".

Ensuite, des stages de formation inaugurèrent, pour la première fois en France, le principe de l'alternance de périodes communes de formation théorique au centre et de périodes de formation pratique en compagnonnage chez un maître de stage. Une seule spécialité était enseignée. L'animation rurale déboucha ainsi sur la formation professionnelle. La méthode consistait à développer la production des artisans en axant les efforts sur la formation des jeunes afin aussi de parvenir à transmettre les compétences et leur apporter les outils nécessaires pour un accès immédiat sur le marché de la diffusion coopérative. En 1982, la Corsicada compte 200 membres artisans et agriculteurs, lesquels répandent leurs idées, pratiques et espoirs, y compris par des interventions à l'université et par l'exemple donné au niveau insulaire et national. Une initiative en plein succès autant au niveau social que politique et économique. Cependant, deux décennies après sa création, un retour à la domination du professionnalisme, où la polyactivité n'a pas répondu aux attentes, l'association voit ses derniers jours.

Il faut néanmoins reconnaître que toute cette prospérité promue par la Corsicada a motivé les réflexions qui ont été essentielles pour le " sauvetage " de la culture et de l'identité, pas seulement du village, mais de toute l'île. La naissance de la notion de corsitude, si bien connue dans l'île d'aujourd'hui, en est une preuve. Calquée sur le concept de négritude, la corsitude signifie pour nombre de Corses bien plus qu'un état d'âme passéiste : " Elle se vit comme une disposition d'esprit aux implications très pratiques, ici et maintenant, car 'le mélange intime entre le nouveau et le traditionnel, quand il opère, et c'est l'objet de notre communauté, conduit tout naturellement à la création, adaptée et assumée, d'une nouvelle tradition'. " (3)

Ce " réveil " et les formations des " vrais " artisans ont été les grands mérites de l'association. La Corsicada a tout de même réussi à donner les moyens fondamentaux pour l'exercice de l'art artisanal corse et la mise en valeur du patrimoine culturel immatériel de l'île d'abord par et pour son peuple et ensuite, ce qui est arrivée naturellement, à l'extérieur. De plus, la Corsicada a contribué à nourrir le politique avec du culturel, élément essentiel pour le renforcement d'une société authentique face à l'invasion d'un système prédateur et indésirable. Enfin, l'association a été une véritable pionnière du renouveau culturel insulaire (Riacquistu) et son histoire est emblématique de l'esprit d'identité et d'unité qui existe et perdure sur l'île. Riacquistu - la " réappropriation " ; réappropriation de la langue, des expressions artistiques et culturelles, des savoir-faire, réactivation ou recréation d'une forme d'identité collective, réappropriation de l'Histoire… Une réalité où le patrimoine immatériel culturel a pu trouver sa place au-delà des patrimoines bâtis et des sites protégés. Cela dit, beaucoup d'interrogations restent en suspens. Le problème principal est dans doute la dépendance envers les standards encore si puissants de l'économie de marché qui structurent le système, auquel ont ne peut échapper qu'avec la collaboration et la solidarité de la majorité des acteurs.


Un exemple d'harmonie entre le patrimoine culturel immatériel, le tourisme et l'économie

Dans le contexte d'un secteur touristique en plein essor, l'attention au patrimoine culturel immatériel joue un rôle essentiel. Pour cela, sa reconnaissance, appropriation et transmission seront les facteurs qui agiront sur une prise de conscience et une meilleure sensibilisation qui pourront encourager un développement du territoire qui ne subit pas le tourisme mais s'enrichit grâce à lui. Plus de quarante ans après sa création, le nom de la Corsicada est directement lié au village de Pigna tel que nous le connaissons aujourd'hui. Cette reconquête d'une certaine identité corse a engendré le réveil ou la renaissance d'une culture, de la musique et de l'artisanat, c'est ce qui actuellement une visibilité forte au lieu.

La dynamique amenée avec l'association a fait que, depuis les années 60, la population a presque doublé... et 50 000 personnes y passent chaque année. Principale activité économique de la Corse, et notamment de Pigna, le tourisme s'y construit autour d'un important flux estival et des synergies avec les manifestations culturelles du village. La grande dynamique culturelle et économique apportée autant par la force de l'activité touristique dans la haute-saison que par les activités associatives fait que presque la totalité de la population de Pigna y habite à l'année. En outre, le village compte actuellement plus de jeunes que de personnes âgées et a même réussi à soutenir une école jusqu'à la moitié des années 80. Orienté par la Corsicada, un grand réseau associatif s'est développé au fil des ans, dans une dynamique qui réussit à promouvoir la mise en valeur du patrimoine matériel et immatériel, et qui propose une base solide des activités culturelles, sociales, économiques, politiques et touristiques du village aujourd'hui :

- Groupe Munimenti : son objectif principal était d'intégrer l'art du bâtiment en utilisant les techniques et les matériaux locaux tant dans le domaine architectural que dans les aménagements intérieurs et la décoration.
Des règles précises ont été établies, que ce soit par la prise de conscience sociale ou par les déterminations des architectes: le village est un site inscrit au patrimoine culturel. Plus récemment, l'élaboration d'une Carte Communale sous le mandat de Mme Martelli, le maire, continue son évolution et expansion tout en préservant l'unité physique caractéristique de son ensemble d'origine. Cet état d'esprit contribue également à la conservation du patrimoine matériel et donc de l'identité locale, notamment en accentuant le sentiment d'appartenance au village par sa communauté locale.
Cette démarche est tout à fait adéquate de la part du village, partant du principe que la valorisation du patrimoine immatériel par et pour le tourisme doit avant tout prendre en compte que l'idée de patrimoine en soi reste contradictoire. La nécessité de conservation, préservation et délimitation d'un monument, site ou tradition pour sa mise en valeur, confronte directement la reconnaissance du patrimoine comme une " création en permanence ". De ce fait, il est évident que le patrimoine ne peut se découper en secteurs trop distincts, il faut surtout reconnaître que le patrimoine immatériel sera et doit toujours être indissociable du patrimoine matériel.

- E Voce di u Cumunu : cette association, par la recherche et la formation, œuvre à la réappropriation du patrimoine musical de l'île. Ses plus grands faits sont la redécouverte de la cetera, une variété corse du cistre, la mise au point de son accord à partir du frettage d'un instrument vestige datant du XVIIème siècle, les manifestations sur les orgues de Corse (conférences, concerts, communications), ainsi que des événements-spectacles. Ses travaux de recherche sur le Chjama è rispondi, traditionnelle joute oratoire corse chantée en vers à l'improvisation, sur les rapports entre polyphonie vocale et orgue ont fait l'objet de publications remarquées.
L'association E Voce di u Cumunu s'est développée aujourd'hui au sein d'une fédération qui rassemble les structures auxquelles elle a données naissance. Avec l'association Festivoce, elle forme le Centre Culturel Voce.

- Arte di a Musica : association d'artisans, fabriquants d'instruments de musique, à laquelle on doit à E Voce di u Cumunu la recréation de la cetera, l'invention d'un clavier modal, la recréation des cialamelle, pivane, caramusa, etc., un instrumentarium diversifié, réinventé, enrichi et pour partie utilisé à l'école de musique du village et par les musiciens qui gravitent autour de l'association.
De septembre à juin, tout au long de l'année scolaire, l'association a mis en place une école de musique et des stages réguliers pour découvrir ou approfondir une technique ou des modes d'interprétation. La Scola di Cantu e di Strumenti est la plus ancienne école du chant et de musique traditionnelle en Corse; elle accueille des enfants, adolescents et adultes. Cette structure ouvre ainsi une possibilité concrète de transmission de la culture corse à la communauté locale, et à toute la population des environs, mais aussi à ceux qui viennent d'ailleurs.
A la demande de musiciens amateurs ou professionnels, E Voce di u Cumunu met au point des stages spécifiques et participe par convention avec l'Université de Corse à la Licence Professionnelle de Conduite d'Ensemble de Musique Traditionnelle Corse sous la direction de Nando Acquaviva. Par ailleurs, l'association E Voce di u Cumunu a contribué à la création d'une médiathèque, fournie par l'ensemble des collectages réalisés par les musiciens membres fondateurs de l'association ou par les ethnomusicologues auxquels ont été confiées les campagnes de recherche.

- La Casa Musicale : à son origine la Casa Musicale servait de siège aux spectacles et enregistrements qui à ce jour ont lieu à l'Auditorium. Fruit de la restauration progressive d'une vieille demeure, le local fonctionne à l'heure actuelle comme un hôtel-restaurant.

- Festivoce : aujourd'hui chargée de la communication et de la promotion du Centre Culturel Voce, l'association Festivoce est née en 1991 afins de mettre en place un festival consacré à la voix. En 1998, puisque la commune de Pigna confie à Festivoce la gestion du futur Auditorium, ouvert en 2000, le festival prend alors l'appellation d'Estivoce pour le distinguer de l'association. Festivoce est dès lors responsable de la programmation de l'Auditorium sur l'année et de la mise à disposition de la structure pour les groupes insulaires pendant la période estivale. Les trois principales composantes sont:
a) L'Auditorium de Pigna : pas de théâtre à Calvi ni à Ile Rousse et un auditorium de 120 places dans un petit village à l'intérieur des terres. Rien que cette réalité fait déjà l'objet d'une œuvre culturelle fondamentale dans le milieu artistique de la Balagne, et du village de Pigna tout particulièrement. L'Auditorium de Pigna a été réalisé en pisé: la terre du pays, le tuf allié à la chaud, a été tamisée et damée, la coupole a été construite avec des briques de terre posées les unes sur les autres. A part la présentation des artistes en résidence dans le village et la programmation culturelle de la haute-saison, l'auditorium comporte aussi le Veghje, ensemble de présentations de chants polyphoniques corses qui s'éteignent d'avril à octobre.
b) L'Estivoce : le festival est devenu aujourd'hui le grand événement villageois. Il se déroule pendant cinq jours dans la première quinzaine du mois de juillet. Rencontre structurée autour de la voix, le festival réunit chaque année des artistes venant du monde entier, notamment d'Europe et des régions du bassin méditérranéen.
c) Les résidences : hors période estivale, depuis la création de la Casa Musicale, des artistes d'ici et d'ailleurs se retrouvent à Pigna pour des résidences : résidences-création, concert ou enregistrement. Une fois acceptés pour la résidence, ils seront nourris et logés à la Casa Musicale pendant la durée de leur stage, qui est souvent suivi d'une présentation de leur travail à l'Auditorium.

- Amifesti : à côté de l'équipe Festivoce qui anime l'Estivoce et l'Auditorium, une autre équipe de personnalités a été formée. Pour faire partie des Amifesti, la contribution est d'un minimum de 200€ qui aide concrètement à soutenir les activités, tout en leur ouvrant un droit d'entrée pour 2 personnes à toutes les manifestations de l'année matérialisé sous la forme d'un " Passamusica ".

- Casa Editions : la Casa Editions rassemble toutes les productions des artistes déjà venus aux résidences ou qui ont déjà réalisé un enregistrement à Pigna. Un magasin destiné à la Casa Editions et un site internet mettent à disposition du public toutes ces œuvres.

Il est important de signaler que toute la production résultant de ces activités et initiatives, qu'elles soient sous forme de spectacle de musique ou de théâtre, de site internet ou de brochure explicative, parlée, chantée ou écrite, la langue corse y marque toujours une forte présence, considérée par eux-mêmes comme essentielle dans leur expression culturelle.
Finalement, tout ce travail, l'effort et la passion de la structure associative de Pigna permettent que pendant toute l'année le village soit animé par des activités et des manifestations culturelles, ce qui habituellement n'est pas le cas d'un village d'intérieur dans une Corse fortement dépendante d'un tourisme - d'abord dirigé vers le littoral - concentré dans la période estivale. En plus des nombreux projets et partenariats avec l'île et le continent, ces associations, ainsi que les artisans, développent aussi des échanges avec l'étranger, ce qui leur permet de poursuivre leurs activités tout au long de l'année, pas seulement au niveau culturel mais également économique.




Le tourisme endogène comme force motrice pour sortir de l'impasse

Un " autre tourisme " soucieux de préserver le patrimoine immatériel d'une société donnée ne peut faire l'économie d'une réflexion autour de la notion de territoire. L'exemple de Pigna en est une preuve. Même si le tourisme n'a pas été le but de la Corsicada au départ, l'intérêt pour le territoire et sa mise en patrimoine dans une perspective de développement durable, ont permis de renforcer l'identité culturelle locale. Cet état d'esprit collectif à l'échelle du village se manifeste encore aujourd'hui par l'influence qu'un tel milieu structuré par la musique, l'artisanat et la " corsitude " exerce auprès de la population locale. Qu'ils soient originaires de Corse, du continent ou d'ailleurs, les habitants du lieu ou ceux qui y travaillent, jeunes et vieux, tous se retrouvent dans une activité culturelle. Que ce soit par le biais des opportunités de stages, des soirées musicales informelles ou de l'envie de développer une forme d'artisanat, la culture se transmet et se répand tout en se fortifiant grâce à la rencontre et à l'échange. Pratiquement tous les jeunes du village, par exemple, ont de leur propre chef envie, souvent dès l'enfance, de se mettre à la musique et jouent au moins un instrument musical. L'intérêt pour la culture corse, via les festivals et les diverses rencontres artistiques, s'est donc naturellement développé.

Par ailleurs, cette atmosphère villageoise particulière se traduit aussi par des aspects pratiques où les habitants s'inscrivent dans une démarche de développement durable: tri sélectif, collecte des piles, de cartons et des matières encombrantes, distribution de composteurs, cela en passant par la Carte Communale et se poursuivant jusqu'au projet Les Jardins de Pigna qui vise à la revitalisation des aires agricoles autour du village sans oublier la vie culturelle. Le village reste fermé aux voitures et motos, autant par l'impossibilité engendrée par la petite taille de ses ruelles que par la volonté de sa préservation patrimoniale. Situé au coeur de la Balagne, une région très touristique, Pigna a le mérite de ne pas encourager la venur des cars qui n'ont pas accès à la petite route qui monte au village. L'interdiction de garer voitures et motos sur la place à l'entrée du village a une autre signification qui va au-delà d'une volonté politique, elle illustre l'envie des habitants de préserver un cadre et une qualité de vie agréable, et de ne pas tout céder à la touristification du lieu. Cette cohérence politique vient compléter le potentiel déjà riche et développé du patrimoine du village, ce qui contribue à l'obtention des financements nécessaires pour la réalisation de projets culturels, qu'ils émanent de la commune ou des associations.

Inclu dans la Route des Sens Authentiques, ou Strada di i Sensi, une initiative de l'Outil de Promotion des Produits Agricoles et Agro Alimentaires, des Métiers et des Territoires Corses (CREPAC), le village de Pigna attire les visiteurs en raison de son image culturelle et artisanale, et de sa réputation à bien valoriser le patrimoine immatériel. La Route des Sens Authentique a pour objectif de regrouper et indiquer les produits de qualité issus du terroir; Pigna fait également partie de la Route des Artisans de Balagne, ou la Strada di l'Artigiani, créée il y a plus de dix ans par les artisans d'art de Balagne, avec l'aide de la Chambre des Métiers de Haute-Corse.

En ce qui concerne les structures d'accueil touristique, le village se veut bien et proportionnellement servi face au flux de l'activité: 2 hôtels, 2 chambres d'hôtes, 5 établissements pour la restauration, plus d'une dizaine d'artisans. Toute cette structure développée en partie par la demande touristique contribue au développement d'une activité économique en harmonie avec les manifestations culturelles locales et la vie de la communauté. De fait, presque tous les artisans habitent et travaillent toute l'année sur place. Toutefois, cet équilibre n'est pas toujours aisé à maintenir ou à pérenniser.


Les enjeux et les problématiques de cette démarche

Le rapport communauté locale-touristes
L'activité touristique propose deux visages bien définis dans l'île de Corse et notamment à Pigna : d'un côté, la présence d'une forte dépendance économique envers le tourisme ; de l'autre, la concentration touristique dans le temps est à l'origine de sa grande concentration dans l'espace - c'est-à-dire, un village " plein " durant la haute-saison qui dure du mois de juin à septembre contre presque plus de flux rentrant pour le reste de l'année, avec des variations à l'avant et après saison. Par conséquent, on constate à la fois que l'activité touristique est bien accueillie et que l'été une forte pression sur la communauté locale (surtout les artisans) risque d'affecter l'image du tourisme sur place.
D'un côté, la tension est causée par la quantité de visiteurs et parfois le mauvais comportement des mêmes, du coup cela peut compromettre l'envie d'accueillir chaleureusement les visiteurs de la part des locaux.
De l'autre, le souci qui apparaît de la part du touriste ou pour le village en général : devant de tels cas, le résultat peut être un touriste qui s'avère ne pas être forcément très ouvert.
Alors, comment échapper à cette situation-là, à cette impasse ? A qui le premier pas pour un contact plus harmonieux ? La communauté d'accueil a-t-elle le devoir d'accueillir le touriste de manière chaleureuse indépendamment de son comportement ? Où l'éducation fait-elle aussi partie du tourisme ? Etc. Et le touriste, fait-il partie d'une éducation pour la communauté locale aussi ? Quelle conception d' " accueil chaleureux " pour quel tourisme ? Comment motiver le touriste à être plus flexible, dynamique et de prendre plus de son temps pour favoriser une véritable découverte de la vie du village ?
Voilà quelques questions qui délimitent la problématique principale du rapport communauté locale-touristes dans la commune de Pigna.

Le problème de l'immatérialité, de l'appropriation et de transmission du patrimoine
Face à ces conflits entre hôtes et invités, les artisans eux-mêmes ressentent-ils l'envie de transmettre des pans du patrimoine culturel immatériel tant divulgué et promu par les manifestations culturelles du réseau associatif ?
Une partie des réactions est " ils aimeraient bien ". L'autre partie s'interroge sur les manières possibles de leur montrer pourquoi - et comment - cela aurait autant d'intérêt, pour toutes les parties concernées. Il s'agit dans un premier temps de reconnaître ce patrimoine puis de le valoriser.

Associée à la reconnaissance et à la valorisation, l'appropriation du patrimoine culturel immatériel est à la fois individuelle et collective. L'appropriation est donc au cœur même du concept de patrimoine culturel immatériel. L'immatérialité étant naturellement plus difficile à se voir appropriée, c'est l'individu dans le cadre d'interactions précises qui agira comme support essentiel pour la valorisation de l'expression du patrimoine immatériel et donc son appropriation. L'appropriation est un processus dynamique qui doit tenir compte de l'apport des nouvelles générations qui peuvent réinterpréter leur patrimoine. Elle ne peut, non plus, exclure le métissage culturel, ce qui contribue justement à asseoir la diversité culturelle et à élargir les cadres et les vécus patrimoniaux.

La transmission est le dernier élément qui distingue le patrimoine immatériel. A cet effet, l'être humain demeure le seul à pouvoir le reconnaître et se l'approprier. Sans transmission " humaine ", le patrimoine disparaît. Il ne suffit pas, cependant, de se limiter à consacrer le rôle des porteurs de traditions, comme les anciens qui ont transmis les techniques traditionnelles aux ateliers de la Corsicada ; le respect et la protection doivent être étendus aux différentes composantes du patrimoine culturel, comme les éléments patrimoniaux géographiques, lesquels soulèvent des enjeux sur les conflits potentiels portant sur les usages d'une même ressource et sur les nécessaires arbitrages politiques qu'ils ne peuvent manquer de susciter. Dans le cas de Pigna, sa contextualisation en tant qu'intégrante du Pays de Balagne et de la communauté de communes du bassin de vie d'Ile Rousse, ainsi que la définition de son histoire par sa localisation dans l'espace, vont automatiquement influencer des interactions des manifestations culturelles du village avec ses environs. La formule actuelle de Pigna, en matière d'accueil des visiteurs, favorise l'intégration d'un touriste qui va à la recherche de l'information et qui découvre le village par lui-même, ouvrant l'esprit à l'observation, aux détails et aux relations directes avec la communauté locale. Mais les touristes - tout comme les habitants de leur côté - ne sont pas toujours disponibles et disposés pour partir à la recherche d'informations. En même temps, les habitants de leur côté, ne sont pas nécessairement au courant de l'information demandée par les touristes, à propos de l'histoire du village par exemple. De plus, l'éveil à la curiosité de l'autre n'est pas une mince affaire. Dans ce contexte, comment motiver la prise de conscience et la sensibilisation des deux côtés pour une appropriation-transmission bien pensée du patrimoine ?

Les manifestations culturelles de Pigna et la présence de l'authenticité corse dans chacune d'entre elles fournissent de bons exemples d'appropriation et de pratique collective du patrimoine. Le mélange de créations et de styles venus d'ailleurs par les groupes musicaux du village en est un autre exemple. En ce qui concerne son appropriation individuelle, les ateliers et les stages de l'école de musique du village font se rencontrer plusieurs générations, donnant à tout le monde l'opportunité de s'approprier des techniques traditionnelles avec des adaptations modernes, autant personnelles (les goûts de chacun) que collectives (l'interaction avec la danse et le théâtre venus d'ailleurs par exemple). Le contact fructueux avec une culture authentique et autochtone devient la principale motivation de l'appropriation patrimoniale; l'enrichissement du patrimoine est alors promu pour et par son appropriation. A côté d'Internet, outil avec lequel certains artistes ou artisans communiquent bien, la documentation explicative des manifestations culturelles et les informations mises à la disposition ponctuellement par la mairie et les associations font l'office aussi de cette appropriation. Toutefois, un complément de cette information au niveau de la présentation des sites patrimoniaux par de petits panneaux informatifs ou des brochures fournies dans chaque site patrimonial pourrait encore être mis en place. L'information de son propre patrimoine à l'habitant pourrait se faire par l'élaboration d'une brochure informative du village et à l'occasion de journées interactives avec des spécialistes locaux, par exemple, notamment en période hors-saison. Des débats sont aussi suscités autour de la programmation, notamment pour l'Estivoce: faudrait-il adapter l'offre du festival à la demande des visiteurs ou laisser ces derniers venir en fonction de l'offre ? La réflexion reste ouverte, ainsi que la volonté locale d'essayer de ne pas revenir à un festival pour lequel la logique de l'offre et de la demande tendrait à le ramener vers l'économie de marché dont ses fondateurs ont tant voulu s'écarter...

Le manque d'échanges intra-villageois
L'origine de tous ces facteurs peut être résumée par un relatif manque d'échanges entre les divers acteurs locaux en ce qui concerne les retombées de l'activité touristique, notamment ses inquiétudes et ses problèmes. Le rassemblement de ces acteurs pour des discussions sur le bilan de la saison estivale de l'année et, encore une fois, l'emploi de la formule de journées interactives avec des intervenants spécialistes en tourisme, la Corse ou les divers secteurs du patrimoine, accompagnées de débats sur la réalité locale, pourraient, je crois, faire l'objet d'un évolution de la pratique sur place par l'appropriation de la thématique.


Un tourisme autrement, enfin

Le tourisme autrement correspondrait ainsi à une classification définie par l'attitude et le comportement touristiques qui conviendrait à être la base pour la création ou évolution de toutes démarches touristiques, à Pigna au Brésil ou ailleurs. Cela dépendrait autant des émetteurs que des récepteurs et couvrirait toute la dimension du tourisme. A partir de là, dans un monde qui soutient sans cesse un discours vers la prise en compte de la notion de durabilité, l'emploi et la pratique du mot " autrement " dans le tourisme appelle tout particulièrement l'inclusion de la notion de tourisme durable, qui ne s'impose pas comme une forme parmi d'autres, mais comme une condition du tourisme. Or, en faveur de quel développement durable pour quel tourisme durable sommes-nous intéressés ? Partant du principe que nous sommes tous des êtres humains et reconnaissant le tourisme comme une activité essentiellement humaine, l'approche du tourisme durable ici abordée met l'humain au centre de la problématique. L'être humain figure donc comme l'élément principal capable d'influencer une dynamique et un équilibre proposés par le développement durable. Cela résulterait donc à la mise en place d'un " tourisme durable alternatif ", comme proposé par l'anthropologue Franck Michel, ce que nous allons lier ici directement au tourisme autrement. On y entendra ainsi un tourisme comprenant quelques-unes des spécificités définies par l'auteur pour cet autre tourisme durable :
" - Rôle notable, de gestion et de décision, concédé aux autochtones ;
- Prédilection pour une immersion dans le milieu naturel et/ou culturel ;
- Volonté de s'adapter aux conditions locales (alimentation, hébergement) ;
- Désir de mieux connaître la culture de l'autre et la nature d'ailleurs ;
- Désir de rencontrer, de partager et d'échanger, quête de connaissances ;
- Intérêt pour vivre une expérience selon une éthique du voyage responsable. "
(4)

Les conditions proposées par l'anthropologue relatives au nombre de touristes-voyageurs restreint et à la préférence des lieux situés 'hors des sentiers battus' ont été exclues de la présente définition car il est toujours possible (même si c'est difficile) de voir se développer un tourisme de masse autrement: " Dans certains lieux, le tourisme de masse encadré et comprenant des touristes responsables se révèle moins destructeur que le tourisme autrement pratiqué sans conscience ! ". Citons encore Marie-Paule Eskénazi afin de compléter la définition en question et de conclure la réflexion. Le tourisme autrement se met en place " en retrouvant toutes les saveurs liées au plaisir du voyage, en proposant une autre lecture du monde, en suggérant de le regarder avec d'autres yeux pour en voir la beauté, la diversité, en acceptant et en reconnaissant l'altérité comme une richesse. Pratiquer le tourisme autrement, c'est également reconnaître sa propre responsabilité dans la gestion de la planète et surtout ne pas faire l'économie de la complexité du sujet " (5). Cela dit, étant donné le facteur principal de la motivation de toutes ces crises, le tourisme s'avère essentiel pour encourager la population locale à valoriser son patrimoine culturel immatériel : pas seulement par le choc lié aux mauvaises pratiques actuelles mais surtout via le contact avec la différence, ce qui conduit l'ouverture de cette même culture à la présence de l'autre; en même temps, cela incite un changement des comportements du touriste par rapport au territoire, à l'espace social et politique. L'ultime bataille est en fait de parvenir à changer le regard que porte le touriste sur un lieu. Une éducation au tourisme et une formation d'individus plus humains constitueraient des pas en avant vers une meilleure sensibilisation au patrimoine des autres et une valorisation de leur propre culture.

Le cas de Pigna illustre bien l'importance du contact avec l'étranger, et les expériences d'ailleurs permettent l'acquisition de la sensibilité et la maturité nécessaires pour le développement culturel au sein du village.
Les échanges, les " nouveaux paysages ", les cultures et les gens qui arrivent au village par le biais du tourisme contribuent aussi à soulager la désertion saisonnière (périodes de basse ou moyenne saisons) et à encourager une ouverture d'esprit par le contact direct avec le " différent ", et ce en dépit des replis et conflits parfois constatés. Du côté du touriste, la particularité du village et sa richesse culturelle, autant matérielle qu'immatérielle, se font clairement remarquer, faisant l'objet d'expériences caractérisées comme " uniques ", " authentiques " et " agréables ", souvent de façon unanime.
Finalement, à l'instar de la Corsicada, dans l'histoire du rapport entre le tourisme autrement et le patrimoine culturel immatériel, il est essentiel de continuer à s'interroger, à se remettre en cause, pour mieux avancer. Les acteurs de la Corsicada, et plus largement de Pigna, n'ont pas apporté toutes les réponses mais on peut considérer qu'ils ont déjà posé toutes les bonnes questions, c'est pourquoi le cas de Pigna est à ce jour l'exemple d'un projet réussi, et à poursuivre...

 


Notes

1. Article 2 de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco.
2. Revue Internationale de l'Imaginaire, " Le patrimoine culturel immatériel ", n°17, Paris, Babel, 2004.
3. J.-L. Morucci, Les Années Corsicada ou L'histoire singulière d'un projet d'économie alternative, Ajaccio, Albiana, 2008.
4. F. Michel, Désirs d'Ailleurs. Essai d'anthropologie des voyages, Québec, PUL, 2004.
5. M.-P. Eskénazi, Le tourisme autrement, Bruxelles, Couleur livres, 2008.

 

Remarque

Ce travail de Cibele Poggiali Arabe - qui poursuit actuellement ses études supérieures à l'UFMG de Belo Horizonte au Brésil - reprend l'essentiel de son mémoire de fin d'études de Master 2 en tourisme durable (Université de Corse, octobre 2009).