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Nomadismes

 

par Franck Michel

 


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« Si nous avons pris la route, c'est que le monde avait quelque chose à nous offrir
et que l'offrande sera plus somptueuse que nous ne l'imaginions
 »

Pierre Sansot, Chemin aux vents, 2000.

 

 

La route est un lieu de passages, donc de brassages et de métissages. Cependant, de la voie au voyage, il reste généralement un long chemin à parcourir. Touristes et nomades, errants et mendiants, hommes d'affaires et hommes de lettres, émigrés et immigrés, pour tous, prendre la route est l'affaire de tout le monde, et de monsieur-tout-le-monde. La mobilité explose dans tous les sens et jette pêle-mêle sur les routes nantis et démunis, routards volontaires et forçats de la route. Tous les jours, relève François Bellanger, on compte : " 5.000 véhicules dans une station service d'autoroute, 100.000 passagers à Roissy, 350.000 voyageurs à la gare Saint-Lazare, 120.000 personnes à la station de métro Opéra " (Bellanger, 2001 : 54). Il s'agit ici de voyagés bien plus que de voyageurs, à l'image de l'univers changeant des mobilités contemporaines.
Qui sont donc tous ces voyagés, ces usagers et ces occupants en tout genre ? Bien loin de l'empire du Milieu et de l'ère du consensus, qui sont vraiment ces autres nomades des Divers, du vide et/ou du plein ?
(Sur le même sujet, lire également l'édito de ce n°6 de L'Autre Voie)

A. Des nomades aux sédentaires et inversement


1. Hermès et Hestia, et la mobilité à repenser

Les peuples nomades forment deux ensembles distincts : les chasseurs-cueilleurs et les pasteurs-éleveurs. Le nomadisme de ceux qui vivent de la chasse et de la cueillette et celui de ceux qui pratiquent l'élevage et la transhumance ne sont pas du même ordre, ces deux types sont d'ailleurs difficilement comparables. Les premiers circulent sur un territoire restreint selon un cycle saisonnier précis, les seconds se déplacent dans des espaces plus vastes en fonction des pâturages et de leur cheptel. Avec " nos ancêtres les nomades ", nous apprenons surtout que le nomadisme et la philosophie qui le soutend s'effritent au contact des empires, des Etats, des armées, et puis du monde des villes. Patrick Bard remarque à ce sujet : " Les grands empires avaient toujours été affaire de métropoles : Rome, Tenochtitlan, Cuzco, Constantinople, bien d'autres encore. Gengis Khan, lui, interdit à ses ministres de vivre dans les villes et les force à habiter sous leurs yourtes. Comme s'il pressentait le danger. Son petit-fils, Kubilaï, devenu empereur de Chine, initiera une dynastie, les Yuan, dont la vie citadine et ses fastes occasionneront sa perte. Plus jamais un peuple nomade ne disposera d'un tel pouvoir " (Grands Reportages, 2003 : 33). En effet, le modèle urbain qui s'impose partout achève à petit feu ce qui subsiste de l'esprit nomade. Mais le nomadisme, c'est aussi un choix de vie alternatif, résolument contre les pesanteurs de la vie occidentale : d'un côté les pesanteurs sociales avec son lot d'incertitudes, et de l'autre les pesanteurs de produits de consommation dont le poids n'a jamais été aussi lourd !

Assouvir un appétit de déambulation, c'est quitter volontairement la chaleur du foyer pour aller se frotter au froid, au vent, à la route, à l'aventure de la vie. L'opposition entre nomades et sédentaires nous renvoie aux origines culturelles de l'Occident, en particulier aux dieux grecs et aux récits qui vantent leurs exploits démesurés et leurs conquêtes féminines ou guerrières. Le dieu Hermès, grand arpenteur des routes, est également l'arrière-grand-père d'Ulysse. Le voyage est parfois une affaire de famille ! Et la famille, c'est avant tout le foyer. Au fil de ses tribulations, Ulysse n'a cessé de vouloir retourner chez lui, rentrer à la maison. Mais le déracinement annonce la séparation souvent plus vite qu'on ne le pense. Et pour se faire (re)connaître chez lui, par les siens puis par les autres, Ulysse, comme tout revenant, doit ruser et même parfois tout recommencer à zéro. Pour ré-exister à nouveau. Les retrouvailles nécessitent une renaissance, voire une résurrection…

A la suite des travaux sur la Grèce ancienne de Jean-Pierre Vernant, Bernard Fernandez rappelle que le couple Hermès-Hestia " témoigne d'une union possible des contraires ", l'un ayant toujours besoin de l'autre, et selon le principe du yin et du yang, tout nomade est à un moment ou à un autre sédentaire, et tout sédentaire se fait pareillement nomade à ses heures… libres, de préférence. A Hermès revient l'univers du dehors, à Hestia celui du dedans. L'ordre social, sexuel et conjugal ainsi maintenu, le passage du seuil devient l'instant de tous les possibles : " Symbole d'une harmonie dissonante qui les lie à jamais entre fixité et mobilité, intérieur et extérieur, la porte et le pont, Hermès-Hestia sont unis à jamais. Ainsi, le sédentaire aspire au nomadisme et le nomade sait apprécier les délices cachés de la sédentarité recherchée " (Fernandez, 2002 : 26). Dans Paradis verts, Jean-Didier Urbain revient également à la distinction fondamentale entre, d'une part " sédentaire " et " casanier ", et d'autre part " nomade " et " vagabond ". Tous deux figures de l'immobilité, le sédentaire et le casanier n'en sont pas moins très différents. Sédentaire signifie " être assis ", " travailler assis ", " fixe, attaché à un lieu ", celui dont l'habitat est fixe, en opposition à nomade (pour les humains) ou migrateur (pour les animaux). Casanier vient de " casenier " (1315), " prêteur d'argent ", de casa (en espagnol) ou " maison " ; à l'origine le terme est proche de celui de sédentaire du fait d'être tenu ou attaché à un lieu par obligation. Enfin, casanier renvoie presque naturellement à l'idée de pays, d'autochtone, et le terme évoque celui qui reste volontiers chez lui ou/et qui fuit une société qu'il rejette en se cloîtrant chez lui. Le casanier est l'artisan de sa propre fuite intérieure. Il est au bout du compte un sédentaire d'un genre très particulier. Le sédentaire est enraciné dans un lieu par tradition et par nécessité, alors que le casanier ressent l'amour du logis et l'attrait du foyer, ce dernier pouvant se montrer indifférent tant à la réalité sociale que locale environnante, il n'est pas exclu qu'il soit considéré par son entourage comme un être plus ou moins asocial. A l'opposé du sédentaire, le casanier choisit et décide de ce qu'il entreprend, même s'il ne fait rien !

Le sédentaire vit dans un monde sans alternative : sans ailleurs. C'est en quelque sorte un " assigné à résidence ". Nos banlieues oubliées, par exemple, mais aussi nos villages reculés, apportent quantité d'exemples, avec leur lot de solitude, d'abandon et d'exclusion. " Ceux-là n'oublient pas le monde. C'est le monde qui les a oubliés " résume parfaitement Jean-Didier Urbain, avant de poursuivre sur la différence entre nomade et vagabond, rappel utile en ces temps d'amalgame facile, notamment à des fins politiques et politiciennes : " Contrairement à l'idée reçue, le nomade n'est pas un vagabond, mais un homme prévoyant. Il est d'itinéraire, pas d'errance. Il sait où il va. Le frisson du dépaysement n'est pas son trip ni sa 'tasse de thé'. Il va d'un lieu habituel vers d'autres qui ne le sont pas moins. L'imprévu n'est certes pas la dimension fondamentale de son voyage " (Urbain, 2002 : 254, 255).

Le nomade circule à l'intérieur d'un territoire strictement balisé - les Touaregs et bien d'autres peuples nomades sont là pour le rappeler - et il ressemble ainsi à un casanier qui parcourt tranquillement son domaine. Jean-Didier Urbain distingue ensuite " l'ultraprovincial ". Celui-ci est un casanier, un résident secondaire, mais il peut aussi être un nomade, compte tenu du va-et-vient et du dédoublement de son habitat. Ainsi, à la fois casanier et nomade, entre ville et campagne, l'ultraprovincial réalise un prodige : associer sédentarité et mobilité selon un mouvement qui organise sa vie et dans lequel il habite. Pour Rachid Amirou, le voyage est toujours une sortie du temps, une échappée de l'histoire : " Cependant, l'errance, le vagabondage, ne sont pas synonymes de nomadisme : le nomade suit depuis longtemps les mêmes étoiles, les mêmes traces et les mêmes points d'eau. Il ne cherche pas à se perdre, mais à retrouver un ami, un pâturage, une oasis " (Amirou, 2001 : 11). Le nomadisme est une voie médiane, une quête d'un juste milieu qui est à la mesure de l'homme.

Dans la préface de L'esprit nomade, Kenneth White, reprenant à son compte le vieil adage asiatique préconisant le détour comme voie la plus droite qui soit, observe avec discernement : " Le mouvement nomade ne suit pas une logique droite, avec un début, un milieu et une fin. Tout, ici, est milieu. Le nomade ne va pas quelque part, surtout en droite ligne, il évolue dans un espace et il revient souvent sur les mêmes pistes, les éclairant, peut-être, s'il est nomade intellectuel, de nouvelles lumières " (White, 1987 : 12). Pour Alain Pessin, auteur de La rêverie anarchiste, le nomade libertaire est " un savant à sa manière ", toujours en chemin, " partout et nulle part ", et bien sûr " parlant, se renseignant, apprenant les langues, les patois et les argots ". Pour le libertaire, " le rêve du nomade " réunit " la double rêverie de l'Autre et de l'Ailleurs (…). La rêverie de l'autre, à soi seule, peut s'accomplir dans un simple ici. L'anarchiste est alors celui qui, dans la communauté villageoise, dans le voisinage urbain, s'inscrit comme étranger aux démarches communes " (Pessin, 1982 : 80-81).

Le nomade n'est pas hors mais dans le monde, il est, contrairement à une idée reçue (par exemple, dans le Dictionnaire universel de Littré & Beaujean, à l'entrée " Nomade " on lit : " Qui n'a point d'habitation fixe, en parlant de peuples "), plus attaché qu'arraché à l'espace-temps, à sa maison continuellement démontable, à son éternel home mobile, cette " grande caravane utilisée comme domicile " indique le dictionnaire. Le nomade porte sa maison sur son dos, précise Bernard Fernandez à sa façon : " Le nomade transporte toujours sa maison, attachement à un espace immobile. L'identité du nomade est ainsi marquée par la sédentarité. La subtilité du nomadisme serait de dissimuler un ancrage à un sol élargi, trompant l'œil du sédentaire. Ce dernier, bien souvent, par contre identification, interprète le nomadisme comme un mode d'organisation peu structuré ou, dans le pire des cas, déverse, par ignorance, l'anathème sur un tel mode de vie. S'agissant des ethnies nomades, ce mode de vie est une forme achevée d'un art de vivre les grands espaces " (Fernandez, 2002 : 27). Le sédentaire méprise plus facilement le nomade que ne le fait le casanier. On ne le sait que trop, le nomade est souvent le bouc émissaire, pratique et facile, pour le sédentaire en mal de vivre et de liberté. Car les sédentaires envient toujours ceux qui voyagent, jusqu'à la frustration, ce qui n'est le cas des casaniers… C'est par exemple le sentiment dont rend compte le Tsigane Alexandre Romanès : " Les gens mal intentionnés profitent de la présence des Gitans près de chez eux pour faire un mauvais coup " (Romanès, 2000 : 35). Bouc émissaire, un double terme qui renvoie à l'odeur et au colportage, et, suivant les affreux préjugés passés et présents, voilà le nomade par essence rejoindre la galerie de portraits des deux autres indésirables errants par excellence, rejetés par la " bonne " société française, à savoir le juif et le colporteur… Le mouvement est pourtant inscrit dans la vie. Il n'y a pas d'existence véritable sans mouvement. Le non-mouvement signale toujours, à terme, la mort, la fin, l'ultime voyage, celui qui atteste définitivement que l'on ne bouge plus. Ne plus bouger, c'est s'arrêter de vivre.

La vitesse de déplacement, rendue possible par les voies rapides, rapproche les lieux et les hommes entre eux. Les lieux avant les hommes. La conquête de la mobilité, comme le stipule Georges Balandier dans Le grand Système, a été facilitée par la conquête de la vitesse : " La mobilité, avec les progrès qui l'ont banalisée et ont généralisé la possibilité d'en user, a acquis une valeur propre la rendant désirable. Etre en mouvement, donc de moins en moins astreint à l'inertie que le lieu entretient en fixant, n'est plus seulement une condition fonctionnellement nécessaire, c'est aussi un moyen d'atteindre un degré de liberté supérieure, de disposer de chances plus nombreuses d'accroître le capital existentiel personnel " (Balandier, 2001 : 77). Etranges valeurs, désormais prédominantes et omniprésentes, la mobilité et la vitesse colonisent sans ménagement notre espace, sans le moindre souci d'un meilleur aménagement de ce dernier, et en ôtant au temps son importance d'antan.

Pour les riches, la mobilité s'accélère, le pouvoir s'affirme avec la vitesse (transports mais aussi médias, communications, etc.). Le dilemme aujourd'hui est dans le rapport très inégal que chacun entretient avec la mobilité : il y a ceux qui la choisissent et ceux qui la subissent, sans oublier que ceux qui sont contraints à l'immobilité ne suivent plus le mouvement du monde. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de s'extasier devant les exploits de tel ou tel voyageur au long cours mais de réfléchir à la nécessaire liberté de circulation, de refuser le pointage des déplacements et de promouvoir à tous un véritable accès à la mobilité (handicapés et valides, riches et pauvres, avec et sans papiers, hommes et femmes, etc.). Pour l'instant, la personne démunie est toujours en voie de nomadisation forcée : " Tout nomade n'est pas nécessairement en situation précaire. Toute personne en situation précaire finit en revanche par devenir nomade " (Attali, 2003 : 27).

Les nouveaux habits de la mobilité changent de couleur et empruntent aujourd'hui d'étranges détours : réfugiés politiques, migrants du labeur, nomades du loisir, les raisons du voyage sont rarement les mêmes. Qu'est-ce que la " mobilité " ? Le Petit Larousse donne la définition suivante : " Facilité à se mouvoir, à changer, à se déplacer ". Une définition bien positive qui semble n'inclure que les touristes et les nomades volontaires… Jean-Pierre Orfeuil est plus explicite : la mobilité est " l'ensemble des pratiques de déplacements d'une population dans son cadre habituel. Ce 'cadre habituel' est la plupart du temps défini conventionnellement comme un espace centré sur le domicile (moins de 50 km en Allemagne, moins de 80 km en France, moins de 75 miles aux Etats-Unis), où se fait l'essentiel des déplacements. Pour la composante la plus importante de la mobilité (c'est-à-dire en dehors des déplacements 'pour aller faire un tour'), c'est une demande dérivée, le moyen de réaliser des activités (gagner sa vie, consommer, se distraire, rencontrer) exigeant une co-présence dans des lieux plus ou moins prédéterminés " (Orfeuil, 2003 : 300). Dans ce contexte, les sédentaires sont également des nomades. Et réciproquement.

2. Des migrations et de la liberté de circulation

La principale invention des sédentaires restera toujours l'Etat, et nul doute que l'être en déplacement est d'abord un être contrôlé en permanence : papiers, passeport, visa, identité, ressources, etc., sont exigés pour assurer dit-on la " stabilité " du régime et des sédentaires jamais suffisamment " sécurisés ". La route est un moyen idéal de contrôle et de surveillance des populations. Eviter la grande route a de tous temps été une nécessité pour les bandits des petits et grands chemins. Ceux qui sont en cavale, ceux qu'on traque préféreront toujours le sentier de terre à l'abri des regards à l'autoroute goudronnée illuminée. Les barrages privilégient certaines routes à d'autres, comme le constate amèrement Gao Xingjiang en Chine : " Entre Shigan et Jiangkou, la route est barrée par un cordon rouge. Un minibus empêche le passage du car long courrier dans lequel je voyage. Brassard rouge au bras, un homme et une femme montent dans le véhicule. Dès que l'on porte ce genre de brassard, on jouit d'un statut spécial et l'on arbore un air terrible. Je croyais que l'on recherchait quelqu'un, mais heureusement, il ne s'agit que d'un contrôle des billets effectué par des inspecteurs chargés de la surveillance des routes nationales " (Gao Xingjian, 2000 : 221).

Le contrôle de la mobilité est trop souvent un moyen commode de séparer les pauvres des riches, les exclus des nantis. Se déplacer librement apparaît d'ailleurs subversif aux yeux de nombreuses autorités, et empêcher quelqu'un de se mouvoir comme bon lui semble est à la fois une marque de domination d'un pouvoir et une punition radicale. Les prisons représentent l'aboutissement de ce processus et Michel Foucault notait justement que " la discipline est avant tout une analyse de l'espace ". Priver un être du droit de bouger revient à penser et à agir à sa place, c'est le priver d'une liberté fondamentale et lui nier son histoire personnelle.

L'itinérance renvoie à l'idée de circulation, de circuit, de tour, de tourisme, tandis que le terme migration rappelle plutôt l'idée de transplantation, de villégiature, d'installation, de séjour. Le mot grec apoikia évoque le phénomène migratoire et l'éloignement de la Cité ; il suggère la possibilité de disparition, de perte, de perdition, de déperdition, dans laquelle le nomade se retrouve sans cesse balancé entre ce qu'on appellerait de nos jours le droit du sol et le droit du sang… Mais voyager, c'est d'abord s'en aller, rompre les amarres, couper les ponts, bref partir ! Et partir, c'est renouer avec le sens du partage en découvrant celui de l'hospitalité. C'est également se risquer au départ, à la coupure d'avec le monde connu, à la séparation d'avec les siens et les êtres aimés. Bernard Fernandez revient longuement sur l'origine du partir : " Etymologiquement 'Partir' a signifié jusqu'au XVIe siècle 'partager'. Toutefois, vers le XIIe siècle, il est intégré au langage juridique 'partie' puis politique 'parti' (XVe siècle). Il revêt au XIIIe siècle le sens d'une action réfléchie, 'partir d'un lieu' ainsi que 'se séparer de quelqu'un'. Partir signifie également le 'départ', signalant une homonymie entre 'départ' de l'ancien français 'départir' (vers 1080 Roland) c'est-à-dire 's'en aller', 's'écarter de' et 'partager' avec les locutions : 'avoir maille à partir' et 'faire le départ entre le bien et le mal' " (Fernandez, 2002 : 31).

Les gens en partance sont aussi des migrants qui cherchent à s'installer ou à se réinstaller. Parmi ces migrants, beaucoup sont des touristes-voyageurs potentiels. Nous en distinguons deux catégories :

- L'Homo Pelegrinus : c'est le pèlerin, prioritairement celui qui est animé par la foi, le destin, la mission ; il est, souvent, ouvert sur l'altérité car il n'entend pas imposer son univers ou même sa foi à ceux qui l'accueillent, ou le recueillent. L'autre est l'occasion d'une rencontre. Il se déplace habituellement seul. De nos jours, dans le contexte du voyage, il symboliserait le touriste-voyageur indépendant et éveillé.

- L'Homo Peregrinus : c'est l'explorateur, le conquérant, l'aventurier, et bien sûr le commerçant, animé avant tout par la gloire. Il est généralement égocentré et peu disponible pour les autres, y compris pour ses hôtes. L'autre fait partie d'un décor. Il voyage habituellement en bande ou en groupe. Actuellement, dans l'univers du voyage, il symboliserait le touriste-voyageur dépendant et organisé.

Du nomade à l'itinérant (artisan), au transhumant (agriculteur), au migrant, ou encore du sédentaire (Etat) au nomade (machine de guerre), la frontière est certes parfois tenue mais pas moins clairement définie. Dans la pensée nomade, soulignent Gilles Deleuze et Félix Guattari, l'habitat est plus lié à un itinéraire qu'à un territoire. " Le nomade a un territoire, il suit des trajets coutumiers, il va d'un point à un autre, il n'ignore pas les points ". La véritable question pour les auteurs, " c'est ce qui est principe ou seulement conséquence dans la vie nomade ". Tout point sur le trajet est pour le nomade un relais : " La vie du nomade est intermezzo " et " le nomade n'est pas du tout le migrant ; car le migrant va principalement d'un point à un autre, même si cet autre est incertain, imprévu ou mal localisé. Mais le nomade ne va d'un point à un autre que par conséquence et nécessité de fait : en principe, les points sont pour lui des relais dans un trajet " (Deleuze, Guattari, 1980 : 471). Le nomade se distribue dans un espace clos mais lisse, il ne se définit pas par le mouvement et, contrairement au migrant qui quitte une terre, le nomade est celui qui occupe son territoire sans chercher à le quitter. Il circule dans son univers.

Les migrants redessinent sans arrêt, parfois sans s'arrêter, la carte des migrations humaines. Ils ne font pas - loin de là - que voyager par pur plaisir, ils sont surtout les sujets d'enjeux qui les dépassent et les premiers boucs émissaires en cas de rouages grippés dans la machine étatique. La migration ouvre la voie à l'immigration, et l'émigré devient l'immigré. Légal ou non, intégré ou assimilé, définitif ou en transit. Mais toujours en sursis. Si Paul Morand disait - ce qui n'était pas son cas - que " le voyageur est un insoumis " (Morand, 1994 : 13), l'immigré - s'il arrive du Sud dans le Nord, et s'il vient sans le sou dans un monde dit riche - est d'abord soumis à son pays d'accueil, et avant tout à ses autorités. L'accueil ici n'a souvent plus rien à voir avec ce que l'on peut attendre de l'hospitalité. Dans la France de 2010, un Paul Morand passerait presque pour un progressiste, et au pays de Besson et de l'identité nattionale, les propos d'un Derrida ont pris bien des rides. Un pays ou un peuple qui ne sait plus accueillir, non seulement se crispe, se fige et se replie, mais il avoue aussi son propre déclin, son incapacité à penser son destin et son devenir.

Avec le succès discutable de la mondialisation, les routes de l'immigration clandestine deviennent plus esclavagistes et plus criminelles, légitimant de la sorte des politiques plus répressives. Et le cercle vicieux est bouclé ! L'accès pour l'Europe se réduisant drastiquement, l'afflux croissant de migrants africains se dirige - depuis 2002 - de plus en plus vers Malte ou l'Italie, et notamment sur la petite île de Lampedusa : " gardes-côtes, officiers de la brigade financière et carabiniers restent mobilisés 24 heures sur 24, dans l'île la plus méridionale d'Europe, aux confins de l'Afrique, à environ 130 kilomètres de la Tunisie et 180 kilomètres de la Libye. Une semaine après le naufrage dans lequel ont péri 200 émigrés africains, les patrouilles se poursuivent au sud de ce bout de terre incandescent de 23 kilomètres carrés. Dans l'attente d'un prochain flot humain ", peut-on lire dans un article publié dans Libération (Jozsef, 2003). A cette époque, l'Italie refoulait plus officiellement les oiseaux migrateurs en provenance d'Albanie, la Libye offrant le transit, réorientant ainsi les voies de l'immigration : Lampedusa est devenue la nouvelle destination à la mode, si l'on peut dire, pour les clandestins. Depuis, les autorités italiennes s'inquiètent du nombre croissant des candidats au voyage : près d'un million et demi d'immigrés attendent sagement leur tour pour fouler le sol italien à Lampedusa. Scénario banal et classique, la psychose s'installe sur l'île qui vit normalement du tourisme : " Les habitants de Lampedusa ne mangeraient plus de poissons, car nourris de cadavres humains… 'Je donne tous les jours du poisson à mes enfants !', s'agite le maire. 'Et voyez-vous un seul immigré au bar ?' Giandamiano, le président des hôteliers de Lampedusa, a poussé la provocation jusqu'à promettre 'un séjour entièrement remboursé à tout vacancier qui rencontrerait un immigré' " (Jozsef, 2003). Et si l'immigré-touriste se dénonce lui-même, aura-t-il droit à son séjour-vacances entièrement remboursé ? Non, car le mélange des genres est mal perçu, mal vu. Et comme chacun sait : " Pas vu, pas pris ! "… L'immigré n'est pas un vacancier et inversement. Là où le touriste veut se faire voir (ici), le migrant indésirable va se faire voir (ailleurs), bref l'envie de se montrer n'est pas la même ! Le clandestin est le voyageur invisible, celui qu'on ne voit pas et qu'on ne veut pas voir, et si d'aventure on l'entrevoyait là où il ne faut pas on courrait le dénoncer… Le journaliste de Libération, Eric Jozsef, poursuit son investigation : " Depuis le début de l'année, ils seraient près de 4000 extra-communautaires à être passés par la 'première porte de l'Europe'. Malgré les hélicoptères militaires, les hors-bord et autres avions de reconnaissance, le dernier rafiot a trompé tous les radars, lundi dernier, se laissant glisser jusqu'au rivage de Lampedusa pour y débarquer son chargement de 41 miséreux exténués. (…) La comptabilité ignore les disparus, les naufragés avalés par le canal de Sicile, les malchanceux retrouvés au large à moitié décomposés au fond des filets des pêcheurs " (Jozsef, 2003). En attendant, à Lampedusa, les clandestins qui débarquent sains et saufs sont immédiatement encadrés et guidés vers un centre d'accueil à deux pas de l'aéroport, pour 24 ou 48 heures, avant d'être transférés, sans aucune autre visite au programme, dans des structures plus au nord. Le carabinier qui explique le déroulement des opérations admet que sa " tâche consiste aussi à tenir séparés le monde des touristes de celui des immigrés ". A nouveau, les autorités nous expliquent qu'on ne mélange pas - impunément - les torchons et les serviettes, en nomadisme comme ailleurs ! Parfois cela se fait tout seul, rien n'est plus aisé que l'auto-ségrégation naturelle… Sur la Costa del Sol, au sud de l'Espagne, il y a bien des touristes internationaux allongés sur la plage, occupés à bronzer leurs corps huilés, tandis qu'à quelques mètres seulement gisent les corps sans vie de plusieurs clandestins africains, échoués et brûlés au soleil… Après peaux noires et masques blancs, voici cadavres noirs et vacanciers blancs. L'indifférence sur fond de méfiance devient la règle de la mondialisation. Balseros (" dos mouillés ") cubains, Kurdes, Albanais, Rwandais, ou autres réfugiés en quête de plus grande liberté, les routes de l'exil ne sont en rien exotiques. Le racisme rôde et menace à l'entrée du moindre port.

Dans Les boucs, Driss Chraïbi signait, dès 1955 - soit au tout début de la guerre d'Algérie, avant octobre 1961 et avant Le Pen - un roman poignant qui posait déjà tout le problème du racisme en France : Waldik, un des nombreux " boucs " parqués à la lisière de notre société embarque à Alger, après avoir été attiré par les panneaux publicitaires qui l'invitaient à se rendre en France " à crédit " ; et c'est le début de l'apprentissage de la misère, un voyage au bout de l'immigration dont la " terre d'accueil " n'offre que le racisme, l'exploitation, la haine, et peut-être la révolte (Chraïbi, 1982). Un tableau effrayant à relire de nos jours pour comprendre que le racisme ne s'invente pas du jour au lendemain et que son histoire a alimenté le terreau des puissances occidentales.

Si l'Etat s'oppose à toute idée de nomadisme, c'est parce que la liberté induite dans cette forme d'errance inquiète les garants de l'ordre établi. Cette liberté, fondée sur le mouvement, est une menace pour l'idéologie conservatrice. Zygmunt Bauman, dans Le Coût humain de la mondialisation, précise ce que beaucoup pensent : " un monde sans vagabonds, telle est l'utopie de la société des touristes " (Bauman, 1999) ; c'est aussi, depuis quelque temps, l'utopie de nos gouvernements européens. Ailleurs aussi, le nomadisme est dans la ligne de mire. En Asie par exemple, les Etats tentent de sédentariser par la force les derniers groupes nomades, la route étant souvent le moyen choisi pour les connecter avec leur civilisation : les Mlabri de Thaïlande ou les Rimba de Sumatra, déjà évoqués plus haut, errent sur les routes en quête de survie tout en tentant d'échapper aux autorités qui essayent de les installer dans des baraquements de fortune en bordure des voies bitumées ; les Penan du Sarawak (Malaisie) tentent de faire valoir leurs droits ancestraux et luttent contre les compagnies forestières ; les Papous de Papua ou Irian Jaya (Papouasie occidentale, toujours occupée par l'Indonésie) résistent tant bien que mal à l'oppression, et craignent déjà l'impact sur leur mode de vie avec la fin de la construction de la nouvelle route reliant Jayapura à Wamena (NDLR: lire à ce sujet l'article sur les Papous dans ce même numéro); les Aborigènes d'Australie.... Partout, les peuples brimés se réfugient dans la forêt dense, apparaissant de temps à autre pour ériger des barrages routiers, pour empêcher les voleurs de bois assermentés et escortés par les militaires d'accomplir leur basse besogne. L'emprisonnement, les représailles et les massacres sont le plus souvent au bout du chemin, mais les résistances sont à ce prix.

La fatalité n'est pas de ce monde. Sur les îles Andaman, dans le Golfe du Bengale et appartenant à l'Inde, les Jarawa, peuple isolé et menacé de sédentarisation forcée, ont eu à affronter l'intrusion d'une route percée en plein cœur de leur territoire, une voie de pénétration propice à de nouvelles maladies et au conflit avec les nouveaux arrivants-prédateurs : colons, développeurs, missionnaires, fonctionnaires, braconniers, coupeurs de bois… La résistance des autochtones, avec le soutien de Survival International, a contraint la Cour Suprême indienne à ordonner la fermeture de la route, l'expulsion des colons et de tout étranger aux terres indigènes. Elle a également interdit toute exploitation forestière sur les îles.

L'errance maritime, ou ce qui en subsiste, connaît un sursis ravageur. Les nomades de la mer - Moken et Badjao en Asie du Sud-Est - survivent en marge des Etats qui intègrent leurs territoires respectifs. Partout, le désespoir est discernable car le futur, qu'il soit radieux ou non, n'existe plus ! Le dévastateur tsunami du 26 décembre 2004 - sans compter les catastrophes naturelles plus récentes dans la région - est encore venu aggraver le sort des Moken, ou des Jarawa qui n'avaient pas besoin de la colère de la nature, celle des hommes étant déjà à l'oeuvre...

A la fin de l'année 2002, Hervé Gouyer précise qu'à l'heure de l'euroforteresse, la liberté de circulation est devenue le premier des droits de l'homme définitivement banni des valeurs et des principes, même s'il reste inscrit dans la Déclaration universelle : " Mais il demeure un droit imprescriptible, et dont on ne peut empêcher le libre exercice. Dès lors les sociétés des pays riches n'avaient d'autres choix que d'en consacrer la prescription en organisant la gestion des migrations internationales sur la logique du ratissage, du contrôle au faciès, des frontières de barbelés, de l'internement administratif, de la spoliation, d'une déportation édulcorée qui ne dit pas son nom. Afin que toi, le pauvre, tu saches que, bien que la mobilité soit une de nos valeurs clés, si tu essayes d'entrer, nous ferons tout pour t'en empêcher, et si tu y parviens, nous ferons tout pour te faire sortir. Et pour en convaincre tout le monde, nous avons fait de toi le repoussoir le plus commode " (Gouyer, 2002 : 13). La circulation des personnes est entravée par celle des marchandises. Georges Balandier présente, par exemple, la mondialisation comme un " mouvement d'occidentalisation à l'échelle planétaire qui accomplit, par d'autres voies et avec des moyens incommensurables, ce que les colonisations modernes n'ont pu réaliser ". La circulation des biens et des personnes, via le commerce et le tourisme en particulier, sont dans la ligne de mire de ce vaste processus en cours : " La mondialisation présente est la première à disposer des moyens d'une emprise planétaire. Ils sont à la fois techniques et scientifiques, financiers et économiques, relationnels, avec la maîtrise des réseaux, et culturels, avec le pouvoir d'agir par le techno-imaginaire sur l'économie des désirs et des besoins " (Balandier, 2001 : 236).

Pour l'heure, dans une Europe en quête d'un avenir incertain (et à ce jour - et c'est un mauvais signe - incapable d'intégrer politiquement la Turquie, entre autres " blocages "), la liberté de circulation est autant un leurre qu'un vœu pieu, la tendance est plutôt au : " Circulez, y'a rien à voir ", en occultant les nouvelles réalités des mobilités contemporaines. Entre vacanciers et vagabonds, le fossé déjà impressionnant s'agrandit encore, et le voyageur moderne ne sait pas la chance - ou plutôt le privilège - qu'il a de pouvoir circuler librement d'un point A à un point B, d'un pays à l'autre, d'un continent à l'autre. Entre riches nomades du Nord et pauvres sédentaires du Sud, l'ordre du monde a changé de place, le nomade d'antan n'est plus celui d'aujourd'hui. Les habitants des régions " en développement ", comme on dit pudiquement, voient passer sur leurs routes des voyageurs privilégiés, dans le seul but de visiter, tandis que leurs propres enfants tentent de s'envoler, de s'exiler, de se rattacher à une improbable terre d'accueil où ils risquent le refoulement, l'expulsion, l'humiliation. Comme le rappelle avec lucidité François Maspero dans Les abeilles et la guêpe, à propos du voyageur moderne : " Privilège insensé au regard des populations qu'il traverse et sont, elles, rivées à leur terre ou à ce qui en reste par les frontières infranchissables en l'absence de visas eux-mêmes impossibles - ou simplement par l'absence d'argent " (Maspero, 2002 : 121).

Contre les approches traditionnelles de l'ethnologie, qui supposent une certaine stabilité des groupes ethniques, Fredrik Barth montre l'importance autant des contacts culturels que de la mobilité des personnes. Il démontre que l'existence des dits groupes ethniques dépend en majeure partie de l'entretien de leurs frontières. C'est, d'une certaine manière, moins autour d'eux et de nous qu'il s'agit de creuser la réflexion plutôt que de s'apprêter à être in ou out dans un ensemble de frontières physiques, culturelles et psychologiques. De même que l'organisation sociale prime sur l'ethnicité, Barth souligne que l'identité culturelle vit au sein d'espaces qu'il convient de ne pas sous-estimer. Dans Les groupes ethniques et leurs frontières, Fredrik Barth explique que les frontières ethniques " sont bien sûr des frontières sociales, bien qu'elles puissent aussi avoir des contreparties territoriales. Si un groupe maintient son identité quand ses membres entrent en interaction avec d'autres, ceci implique qu'il y ait des critères pour déterminer l'appartenance et l'exclusion " (Barth, 1999 : 213). Les groupes ethniques ne sont pas, selon Barth, nécessairement fondés sur l'occupation de territoires exclusifs. C'est également ce que j'ai pu observer en divers endroits comme, par exemple, le long de la frontière birmano-thaïlandaise, dans les villages des Karen ou dans les camps de réfugiés qui bordent le fleuve Salween du côté thaïlandais. Dans son récit de voyage, intitulé Zones frontières, Charles Nicholl rend compte de l'absurdité des frontières souhaite s'initier au bouddhisme dans un temple au nord de la Thaïlande et, comme souvent, il ne trouvera pas le chemin de la foi mais celui de la femme, en l'occurrence une dénommée Katai, et celui des tourments inhérents à tout voyage intense. Il traîne du côté de la frontière birmano-thaïlandaise, scrutant les collines dénudées et les champs de pavots : " Seule une rangée d'arbres coupant le chemin et s'enfonçant dans une vallée traversée par une rivière marquait la frontière ", et il se retrouva presque par hasard en Birmanie : " Est-ce que ça voulait vraiment dire quelque chose ? Sans doute pas pour Appa dont le clan, les Mawn Po, vit de chaque côté de la frontière sans s'en soucier " (Nicholl, 1992 : 191).

La frontière est d'abord le résultat d'une certaine idée de l'Etat-nation : on y est soit intégré soit exclu, pas d'autre alternative en vue ! Une conception qui ne date pas d'hier. En 1795, le major Michael Symes fut ainsi envoyé en Birmanie (où il resta sept mois) par le Gouverneur général des Indes auprès de la cour birmane afin de régler des problèmes de frontières sur la marge orientale de l'Empire britannique. Symes n'aura pas su correctement défendre le maintien des frontières mais il aura rapporté l'un des premiers récits documentés sur la société et le peuple birmans (Symes, 2002). Les voyages officiels ou exploratoires, en période coloniale, ont toujours eu des motifs de ce type, il suffit aujourd'hui de regarder une carte politique de l'Afrique, exemple le plus frappant et le plus scandaleux du découpage colonial d'un continent. La délimitation frontalière est une hantise pour tous les Etats de la planète, mais l'Occident a joué historiquement un rôle essentiel pour imposer aux autres sa conception des frontières, donc des nations. L'ennui dans cette histoire de clôtures nationales, c'est que l'Europe a influencé le reste du monde dans sa manie de vouloir cloîtrer des paysages et des populations. Comme dans le cas d'autres gens du voyage, de nombreuses minorités ethniques se promènent d'un pays à l'autre sans jamais se soucier du franchissement des frontières… J'ai pu constater cela il y a vingt ans dans la même région que Nicholl, pour les populations karen et plus récemment sur la frontière sino-vietnamienne, à propos des minorités hmong. Mais, il faut bien reconnaître, qu'en ce troisième millénaire, les frontières nationales sont plus rigides que jamais, en Europe, en Thaïlande, en Birmanie, en Chine, au Vietnam, et ailleurs. Au début des années 2000, j'ai pu vérifier que dans cette contrée stratégique du sud-est asiatique les frontières n'étaient plus des passoires mais des obstacles au mieux-être des populations les plus démunies, je pense ici au réfugiés karen en Birmanie ou Thaïlande, aux exilés des hauts-plateaux du centre du Vietnam, et aux dernières migrations hmong dans l'ensemble de la zone.

Toutes les autorités du monde trouveront toujours toutes les raisons inimaginables pour fermer et contrôler les frontières : le trafic d'opium et aujourd'hui d'amphétamines, d'autres trafics et la suspicion d'activités contre la sûreté de l'Etat. Les frontières étatiques, en ce temps de recomposition géopolitique, semblent paradoxalement encore avoir la vie longue ! Les frontières culturelles sont loin d'épouser les frontières politiques, les unes sont souples et floues, les autres rigides et idéologiques. L'obsession de l'arpentage, héritage colonial typiquement occidental, rejoint les conceptions libérales de la propriété privée et de l'étiquetage ethnique du fameux " diviser pour mieux régner ", une politique qui a conduit à nombre de massacres et de haines durables, et qui se poursuit aujourd'hui dans certains pays dits indépendants - souvenons-nous du génocide rwandais de 1994 - sans que les frontières injustement découpées ne soient remises en cause ! Les frontières politiques sont souvent une aberration et ne contribuent qu'à instaurer un quadrillage social, militaire et économique, afin de mieux exploiter les populations qui campent dans l'un ou l'autre espace séparé par des barbelés ou un mur… Pour revenir à Barth, évoquons le système des parias, ces indésirables rejetés pour leur différence par les populations autochtones. Selon Barth, les parias européens des siècles passés - " bourreaux, négociants en viande ou en cuir de cheval, collecteurs de fumier humain, gitans, etc. " - ont globalement tous été mis au ban de la société. Les frontières de ces groupes de parias sont scrupuleusement entretenues " par la population hôte qui les exclut " et les marginalise toujours davantage (Barth, 1999 : 237-239). Avec la construction européenne, on peut s'interroger si les citoyens de ce continent n'ont pas laissé échapper les chances de voir éclore une Europe solidaire et ouverte, au détriment d'une Europe moderne-forteresse, avant tout monétaire et sécuritaire.

Devant la peur qui gangrène les cœurs, c'est encore de nouveaux murs qu'on érige : " Bosnie, Algérie, Palestine. Depuis plus de dix ans, c'est-à-dire depuis que s'est écroulé le Mur de Berlin, j'ai traversé un monde où partout s'élèvent de nouveaux murs. Autant de murs de la honte que l'a été le Mur. J'ai traversé un monde où, partout, se concentrent de nouveaux camps. L'Europe abolit ses frontières mais se protège de l'extérieur par le mur des visas " (Maspero, 2002 : 275). Un mur terrible, plus solide que tout le béton du monde. Le mur signale la présence d'une frontière et de réfugiés, sinon il ne serait pas. Le mur sépare les gens, comme jadis à Berlin, comme aujourd'hui en Palestine où l'on empêche les personnes de circuler, où l'on barricade les indésirables derrières de nouveaux murs de la honte. D'autres murs rappellent les luttes héroïques, mélange de sang et de larmes, comme à Mexico ou à Derry en Irlande du Nord. Plus ironiquement (quoique…), le mur peut même avoir du bon, signale Benoît Peeters : " Oserai-je dire tout ce que la chute du Mur [de Berlin] a fait perdre au voyage. Ce qui se nommait l'Est proposait alors la forme la plus simple du voyage dans le temps. On pouvait, en parcourant mille kilomètres, reculer de trente ou quarante ans. On pouvait même, à bon compte, se donner des frissons (Peeters, 2001 : 24). La chute du Mur a aussi conduit les Est-Allemands à découvrir les vertus du voyage et les déconvenues du capitalisme à l'Ouest. En somme, la liberté plus le risque ! Il demeure qu'au moment (novembre 2009) où l'on célèbre en grande pompe les 20 ans de l'ouverture du mur de Berlin - et donc de la fin puis de la disparition du rideau de fer - d'autres brèches sont à entreprendre sur des murs réputés tout aussi infranchissables: entre Mexique et Etats-Unis, entre Palestine et Israël, sans oublier au coeur de l'immense " Mur Méditerranée "...

Le mythe de la dernière frontière ou celui de la frontière prétendument infranchissable ne résiste pas aux leçons tragiques de l'Histoire. Les frontières restent avant tout des barrières et toujours des lieux de passage où débute la conquête d'un autre et d'un ailleurs, qu'ils soient lointains ou proches. Les guerres, les petites et grandes découvertes en témoignent amplement. Un mouvement associatif tel que No Border, pour n'en citer qu'un, tente d'expliquer le caractère liberticide de la frontière - physique et morale - en critiquant avec âpreté les abus législatifs et les politiques répressives en cours, mais aussi en agissant concrètement contre les mises en fiches de résidents de l'Europe-forteresse de Schengen. On vient de le voir, le mur de Berlin est tombé et a déjà été remplacé par d'autres murs ou clôtures, moins visibles mais tout aussi terriblement efficaces… En attendant d'abolir les frontières, tâche ô combien rude, abolissons déjà les maux qui se cachent derrière ce terme de " frontière " (Isselé, Oudahar, 2007). Ceux qui ont connu de réelles difficultés à passer une frontière ne deviendront jamais douaniers, ni même des défenseurs de tel ou tel drapeau, de telle ou telle ligne Maginot, toujours imaginaire. Ils se méfieront car ils savent pertinemment qu'on ne passe pas toujours. Contrairement au touriste fortuné qui parcours le monde avec son passeport, bardé de ses visas, et qui s'érige en voyageur assuré qui a l'impression de pouvoir - à chaque nouvelle entrée - (re)conquérir le monde qu'il découvre… François Maspero - autour duquel et de ses " paysages humains " a récemment eu lieu une belle exposition dans le cadre du Festival Strasbourg-Méditerranée (novembre 2009-janvier 2010) - est l'un de ces voyageurs qui a pu mesurer le poids des frontières et saisir le vrai sens d'un seuil : " Je ressens toujours, au passage d'une frontière, une forme d'appréhension irraisonnée. Peut-être cela me vient-il du souvenir que je garde de la première que j'ai franchie et qui passait à l'intérieur même de mon pays. J'avais onze ans. Je ne peux oublier les appels du haut-parleur dans le silence nocturne de la gare : Achtung ! Chalon ! Achtung ! Chalon ! Ni, perçant l'obscurité du compartiment, la lampe qui avait soudain éclairé la silhouette de l'officier allemand pour se poser ensuite sur le visage de chaque voyageur. C'était en 1943, la France était coupée en deux. Pourtant, cette fois-là, l'officier n'avait rien trouvé à redire aux papiers qui lui avait été présentés " (Maspero, 2002 : 144-145). Mais l'auteur en a vu d'autres depuis, des frontières toujours difficiles à franchir, comme ces " passages dans les bois entre la France et la Suisse, avec des condamnés à mort algériens ". Aujourd'hui, les responsables qui s'éprennent pour les contrôles sévères aux frontières de l'Europe feraient bien de revisiter le passé du continent, si l'on souhaite ne pas revenir un demi-siècle en arrière. Le concept même de " frontière " est en soi liberticide, et il est affligeant de constater que le troisième millénaire s'est ouvert sur un retour à la frontière, si l'on peut dire. Une régression intolérable. Avec la mode du tout-sécuritaire, on avait déjà remis au goût du jour les barbelés, les clôtures, les caméras dans nos rues et les radars sur nos routes, les vigiles privés en attendant les milices. Un autre exemple (local) éclaire une même réalité (globale) : au Cachemire, à feu et à sang il y a quelques années, où se sont affrontées communautés religieuses et ethniques, des missionnaires évangélistes originaires des Etats-Unis ont pour mission - dans le droit fil de la pensée si l'on peut dire d'un G. W. Bush - de convertir des populations musulmanes déshéritées et désemparées. Le nom du mouvement de ces valeureux guerriers de la foi ? " Frontiers ". Aux dernières nouvelles, aucune douane volante ne semble s'inquiéter de leur présence illégitime ! Si ce n'est, demain (et en dépit de l'Obamania conjoncturelle), celle plutôt explosive des Talibans voisins, déjà en train de reconquérir par les armes et les âmes, à la fois l'Afghanistan et le Pakistan...

De dérives en bornages, le monde se clôture tous les jours un peu plus : " Tout esprit borné veut des bornes " constatait avec lucidité Jean-Paul Sartre ! En attendant que tombent ces bornes comme autant de frontières mentales parfaitement normées, on peut constater qu'entre les " gens de la route " règne une étrange et souvent invivable promiscuité. Lorsque vacanciers, routards, nomades et réfugiés se partagent la route, les rencontres prennent parfois d'étranges atours. Entre les routards auto-stoppeurs, isolés sur une bretelle d'autoroute, les vacanciers, juilletistes contents à l'idée d'aller s'encanailler sur la Côte, et les Tsiganes, en quête d'une terre de refuge ou d'une aire de stationnement pour la nuit, les points de comparaison semblent se résumer au seul usage du même espace de vie, d'aventure, de loisir ou de survie : la route. Au-delà de ce point commun bien singulier, rien - pas même un restoroute - ne paraît rapprocher leur destin. Pourtant, leur promiscuité avec l'univers de l'asphalte nourrit les rencontres les plus inouïes - à l'image du film Gadjo (et plus récemment Exils) de Tony Gatlif, où l'on suit l'itinéraire d'un routard français qui s'éprend d'une jeune Tsigane Rom, conséquences psychologiques et inévitable choc culturel garantis. Le rapprochement des voyageurs, comme celui des peuples, permettrait cependant d'entrevoir des relations plus conviviales et plus harmonieuses entre cultures et identités qui ne cessent de se harceler, de s'épier sinon de se haïr. Sans même souvent se connaître. Rencontre avec ces trois formes de nomadisme bien différentes qui sont autant de pratiques distinctes de la route et du voyage, et débat autour d'une dérangeante mobilité.


3. Nomades du loisir, de la route, de profession

Les nomades du loisir : vacanciers et touristes. On le connaît et le reconnaît : le nomade de loisir, c'est d'abord ce vacancier temporaire qui encombre les routes toujours à la même époque, surpris de remarquer qu'il n'est pas tout seul à avoir eu la même idée. Il rencontre aussi sur son chemin un touriste, sorte d'alter ego impensable, au projet différent et à la nature identique, qui lui emboîte le pas et souvent lui indique bien involontairement l'adresse de ses prochaines vacances. Car le touriste moyen - s'il existe ! - se veut un vacancier averti, voire un voyageur en devenir. C'est du moins ce que beaucoup pensent. Mais ces catégories variables d'idiots du voyage se ressemblent toutes plus qu'elles ne se distinguent. D'autres pratiquants de la route semblent bien plus gênants pour ces quêteurs de tranquillité fut-ce sur fond d'autoroute du Sud : les routards intrépides et incontrôlables, et, plus encore dans l'inconscient de nos touristes-vacanciers, les nomades, les authentiques, bref ceux qu'on appelle les " gens du voyage ". Ces deux catégories ne sont pas des concurrents au cours de leurs pérégrinations saisonnières, mais ce sont des perturbateurs de l'ordre établi des vacances. La preuve ? Stoppeurs et Tsiganes, voyagent-ils durant leurs congés payés ? Peut-être… mais rien n'est moins sûr !

La route n'a pas l'exclusivité de l'exclusion. Le SDF vagabond erre dans une rame désaffectée du RER alors que le VRP s'apprête à monter dans le TGV pour s'affairer. SDF et VRP rarement ne se rencontrent et plus rarement encore ne se saluent ou voyagent ensemble, sans doute parce que leurs objectifs ne sont pas les mêmes. Routards et nomades sont avant tout des voyageurs-pas-comme-les-autres qui dérangent plus qu'ils n'arrangent les affaires de l'industrie touristique. Inclassables, ils ne portent pas d'étiquette et ne se rangent dans aucun tiroir. Un tiroir-caisse surtout, car ces voyageurs-là consomment beaucoup moins, et du coup n'intéressent pas grand monde. Sauf les contrôleurs de papiers et de billets…

Les nomades de la route : stoppeurs et routards. L'auto-stop n'est certes plus ce qu'il était, le monde n'est plus très sûr et l'assurance d'être pris sur le bord du chemin l'est encore moins. Certains pourtant, téméraires ou fauchés, persévèrent contre ce maudit destin. C'est aussi l'heure du souvenir, on se remémore le bon temps de la " Route n°1 " ou de la " route des Zindes ", si populaire à l'heure où l'appel de l'Orient enchantait et traversait l'Occident (Michel, 2001). Parmi beaucoup d'autres, Alain Dister a fait la route américaine de 1966 à 1969 dans le sillage des poètes beat avec les effluves des hippies en plus (Dister, 2001), et le bel ouvrage de Jean-Pierre Bouyxou et Pierre Delannoy, L'aventure hippie, vient rappeler le besoin de partance et d'ailleurs de toute une époque et une génération. Mais réconcilier Marx et Rimbaud avec en prime l'esprit des Fleurs du mal ne fut pas une tâche facile, cela fut avant tout une longue action/activité éphémère, dont on ne sait toujours pas ce qu'il en restera au juste. On sait seulement qu'entre beat et beauf, il faut parfois moins d'une génération ! De nos jours, pratiquer l'auto-stop revient le plus souvent à côtoyer l'imprévisible danger, à jouer et à risquer sa peau ou son argent pour avaler quelques dizaines ou centaines de kilomètres de bitume. Les plaisirs évidents, de rencontre et de partage, que procure cette activité de nomadisme volontaire (en principe), s'amenuisent au fil des ans, même s'il reste toujours, heureusement, de notables exceptions.

A l'image du guide éponyme, le routard quant à lui s'est mieux adapté à son époque, et autrefois volontiers stoppeur il l'est aujourd'hui beaucoup moins, préférant emprunter les transports locaux ou se balader à pied, à bicyclette ou à moto. En tant que voyageur indépendant par excellence, le routard finalement ne se différencie plus aujourd'hui des autres touristes-voyageurs que par le fait de voyager seul (ou presque) et de ne pas intégrer, officiellement du moins, l'industrie du voyage organisé. En ce sens, le routard du troisième millénaire ressemble davantage au touriste décrit ci-dessus qu'à l'auto-stoppeur errant de ville en ville et sans le sou…

 

B. Mobilités en mouvement

1. Nomades d'hier et d'aujourd'hui

Le terme " nomade " évoque à l'origine le pastoralisme. En effet, le mot grec nomado dérive du verbe nemein, signifiant " paître ". Traditionnellement, à cette catégorie de pasteurs, s'ajouteront d'autres types de populations nomades, en particulier les chasseurs cueilleurs. Les nomades ont partout à affronter l'Etat, ses représentants garants de la sédentarité et chargés de les fixer, de les surveiller, parfois de les intégrer et d'autres fois de les réprimer. L'incompréhension demeure grande entre la société sédentaire et la société nomade. La première se méfie de la seconde car elle n'est ni stable géographiquement, ni prévisible socialement, ni programmable économiquement. Les nomades sont de fait les derniers résistants contre la société dominante. Une résistance essoufflée et menacée pour beaucoup d'entre eux, les plus fragiles et les plus démunis. Les nomades sont des habitants des confins naturels (déserts, forêts, steppes, etc.) mais aussi des confins sociaux (exclusion, lisières, camps, frontières, etc.). Ils représentent l'envers du monde des sédentaires qui ne parviennent pas à assumer cette parenté. Les nomades sont la chance des sédentaires du futur. Ils ont conservé le sens de la liberté et la pratique de l'autonomie que les sédentaires ont jetée dans les poubelles de l'histoire ou sacrifié sur l'autel de la société de consommation. Sans l'apport de leur regard, les sédentaires - autrement dit nous tous ou presque - ne parviendront plus à voir au loin. Leur errance est la trace indélébile de notre liberté perdue, et pour la retrouver, cela exige de notre part une refondation radicale du mode d'être et de penser de notre civilisation vidée d'utopies. Le nomadisme nous impose de prendre en compte la diversité, si nécessaire à notre éveil à l'autre et à l'ailleurs.

L'Etat est aussi avide de pouvoir qu'il récuse sans ménagement toute idée de nomadisme. Opposé au sédentaire-rangé, le nomade-errant est l'ennemi désigné : " C'est vrai que les nomades n'ont pas d'histoire, ils n'ont qu'une géographie. Et la défaite des nomades a été telle, tellement complète, que l'histoire n'a fait qu'un avec le triomphe des Etats " (Deleuze, Guattari, 1980 : 490). Le nomadisme est à ce jour le rapport le plus équilibré que l'homme ait instauré avec son environnement. Une liberté qui dérange et qui, rappelait André Bourgeot dès 1994, serait d'un apport considérable pour un regain d'humanité dans le monde troublé actuel. Un monde plus turbulent qu'en mouvement : " N'est-il pas temps d'envisager des conventions spéciales sur le nomadisme, qui favoriseraient une gestion plus souple des frontières, assureraient l'assise spatiale transnationale et l'homogénéité culturelle de chaque communauté ? Ces conventions devraient conduire à l'élaboration d'une charte sur la transhumance, qui suppose, d'une part la mise en place simultanée de codes fonciers susceptibles de régir l'accès aux ressources, d'autre part la reconnaissance d'un foncier pastoral qui réponde enfin aux intérêts des pasteurs-nomades " (Bourgeot, 1994 : 11). Et tant d'autres voies humaines restent à ouvrir, et tant de nouveaux droits humains à conquérir…

Le Livre vient à la rescousse du sédentaire en mal d'arguments pour lui rappeler son " bon droit " sur le nomade. Maudit par Dieu, Caïn va gérer son errance forcée avec un dynamisme sans pareil qui ferait rougir d'envie le Bédouin le plus affairé. Du juif errant au pâtre grec en passant par le marchand palestinien et le pêcheur philistin, le nomade, vu sous l'angle biblique, n'en finit pas de personnaliser l'Apocalypse. Dans une saine réécriture des Saintes Ecritures, le philosophe Louis Sala-Molins nous convie, dans Le livre rouge de Yahvé, à une relecture bienheureuse et critique de la légende dorée de Dieu, de ses messages divins à ses ravages humains : " D'agriculteur qu'il était, Caïn devint bâtisseur entrepreneur. Il aurait dû être maso pour rester dans la FNSEA, puisque Yahvé lui avait dit que rien ne pousserait là où il labourerait. Il bâtit une ville qu'il nomma Hénok en l'honneur de son fils. Les descendants d'Hénok inventèrent la bigamie et le nomadisme, les instruments à corde, les instruments à vent et la musique instrumentale, la forge du cuivre et celle du fer. Ils inventèrent tout, tout simplement. Et le temps libre, par-dessus le marché " (Sala-Molins, 2004 : 40). Le chaos menace. Et cela fait beaucoup trop de tout et d'atouts pour que Dieu n'intervienne pas dans les affaires humaines, histoire de gérer les flux à sa manière et d'accuser d'une main de fer, comme il sait si bien le faire, l'idée nomade qui nourrit - on ne cesse de nous l'expliquer depuis des lustres - l'oisiveté et l'excès de liberté (est-il seulement possible d'être en " excès " de liberté ?). Un danger permanent pour un monde qui se cherche, et qui cherche à s'installer, si possible avec l'aide de Dieu et encore mieux dans son jardin. Autrement dit, le nomadisme est pointé du doigt de la main même de Dieu puisqu'il s'oppose avec obstination à la promesse d'un univers " prospère " et " sécurisé ", aussi divin que matériel, qui souhaite s'inscrire dans la durée pour mieux contrôler l'espace, conquérir des territoires, affirmer son autorité, asseoir son pouvoir…

Le nomade est par essence subversif, marginal et, par conséquent, suspect pour les sédentaires trop confortablement rivés et installés dans leurs certitudes. Dieu des voyageurs, des commerçants et des voleurs, Hermès est également, nous signale Thierry Goguel d'Allondans, " un aventurier, continuellement en mouvement parce qu'il est le dieu de l'imprévu et de l'implicite, il demeure paradoxal. Son autorité naturelle, ses prises de risque, ses renoncements, son art d'interpréter (notamment les oracles) en font un dieu éminemment subversif, et à ce titre résolument postmoderne " (Goguel d'Allondans, 2003 : 83). Le rêve prométhéen de forger l'homme aussi parfait qu'idéal s'oppose à l'action d'Hermès qui est de penser l'homme nomade et de provoquer la rencontre entre les humains, quels qu'ils soient. Hermès n'a pas l'assurance de Prométhée, il n'a pas de vérité à faire partager mais une voie à tracer, forcément semée tantôt d'embûches tantôt de ces petits bonheurs qui font les grandes joies de la vie. En ce sens, replié dans sa conception sécuritaire et confortable de la vie sociale, tout sédentaire enviera toujours l'être des passages que symbolise le nomade, si fier de sa liberté d'aller, d'errer et de penser ! Dans La Poétique de l'espace, pour Gaston Bachelard, " la maison est notre coin du monde ", pour moi le coin du monde est la maison, où qu'elle se trouve. Selon lui, la maison protège le rêveur et nous permet de vivre en paix. Si l'humanité commence avec le feu puis avec le foyer qui l'accompagne, quand on passe du cru au cuit, le voyage commence quant à lui lorsque le sédentaire laisse exprimer - donc échapper - la part de nomadisme en lui.

Le nomade est la figure mythique du désir de dehors ; le pèlerin, sorte de nomade intérieur, celle du désir de dedans. Mais le besoin de mouvement et le rite du départ sont partagés par le nomade et le pèlerin. Pour le voyageur au long cours, le départ relève parfois du parcours initiatique. Isabelle Eberhardt, femme de lettres et de voyages disparue il y a exactement un siècle, résume ainsi le passage à l'acte du partir, lorsque vient le moment tant attendu du grand départ : " Prendre la décision, rompre tous les liens par lesquels la vie moderne et la faiblesse de notre cœur nous ont enchaînés, nous armer symboliquement de la besace et du bâton de pèlerin, et partir " (cité in Courrier de l'Unesco, 1994 : 23). Franchir le seuil, c'est donc couper les ponts. Tout voyage véritable traverse l'expérience de la rupture.

Un brin ironique, Bruce Chatwin, " artisan-écrivain "d'un nouveau nomadisme, souligne que " toute migration nomade se doit d'être organisée avec la précision et la flexibilité d'une campagne militaire. Derrière, l'herbe se flétrit. Devant, les cols peuvent être bloqués par la neige ". L'auteur du Chant des pistes poursuit : " La plupart des nomades prétendent 'posséder' l'itinéraire de leur migration (en arabe Il-Râh, 'le Chemin'), mais en pratique ils ne réclament qu'un droit de pâturage saisonnier. Le temps et l'espace sont ainsi confondus : un mois et un tronçon de route sont synonymes " (Chatwin, 1988 : 257-258). Le trajet nomade répand et répartit les hommes dans un espace ouvert. Le nomade circule et vit à l'intérieur de son territoire : " Le nomade se distribue dans un espace lisse, il occupe, il habite, il tient cet espace, et c'est là son principe territorial. Aussi est-il faux de définir le nomade par le mouvement. (…) Alors que le migrant quitte un milieu devenu amorphe ou ingrat, le nomade est celui qui ne part pas, ne veut pas partir, s'accroche à cet espace lisse où la forêt recule, où la steppe et le désert croissent, et invente le nomadisme comme réponse à ce défi ". L'habitat relève davantage d'un itinéraire que d'un territoire : " Si le nomade peut être appelé le Déterritorialisé par excellence, c'est justement parce que la reterritorialisation ne se fait pas après comme chez le migrant, ni sur autre chose comme chez le sédentaire ". Pour le nomade, " c'est la déterritorialisation qui constitue le rapport à la terre, si bien qu'il se reterritorialise sur la déterritorialisation même " (Deleuze, Guattari, 1980 : 472, 473). Au fond, l'idée de territoire, de terroir par extension, est aussi étrangère au nomade que ne l'est l'idée reçue entretenue par le sédentaire-autochtone qui consiste à faire croire que le nomade est un " étranger " là où il pose le pied…

Zygmunt Bauman distingue une nouvelle et féroce hiérarchie de la mobilité mondiale qui se met progressivement en place. Un fossé se creuse en effet entre le monde d'en haut et celui d'en bas : " Pour le premier, le monde de la mobilité mondiale, l'espace n'est plus une contrainte, on peut le traverser facilement, sous sa forme 'réelle' ou sous sa forme 'virtuelle'. Pour le deuxième, le monde de ceux qui sont 'cloués' à la localité, qui ne peuvent pas se déplacer, et qui doivent donc subir passivement tous les bouleversements que connaît la localité dont ils ne peuvent partir, l'espace est bien réel, et les enferme peu à peu " (Bauman, 1999 : 135). Les habitants du premier monde n'ont pas de temps tandis que ceux du deuxième monde en ont à revendre. Les premiers vivent trop vite, les seconds trop lentement. Les uns et les autres ne se rencontrent pas même s'ils partagent fortuitement le même moyen de transport ici ou là : c'est bien pourquoi un SDF peut-il aussi " aisément " voyager côte à côte avec un VRP dans un train… Comme nous l'avons précisé plus haut, il s'agit là de deux voyageurs que tout semble séparer, à l'exception de la banquette qu'ils partagent ! La tentation manichéenne d'explication des formes de nomadisme n'est jamais loin. Et l'on voit déjà en filigrane, les hyper actifs s'opposer aux oisifs, les inclus aux exclus, les gagnants aux perdants. Bref, les gens en voyage aux gens du voyage… Comme le dit encore crûment mais justement Zygmunt Bauman dans Le coût humain de la mondialisation : " Les vagabonds constituent le déchet d'un monde qui se consacre entièrement au service des touristes. (…) Les touristes voyagent parce qu'ils le veulent ; les vagabonds parce qu'ils n'ont pas le choix. On pourrait dire que les vagabonds sont des touristes involontaires " (Bauman, 1999 : 142). L'univers de la mobilité offre un mystérieux panel de " choix " bien hétéroclite…

Jankélévitch et Kerouac viennent nous rappeler qu'à leur manière, l'aventureux et le vagabond pratiquaient jadis une forme altérée de nomadisme, ouverte à tous les vents. Aujourd'hui, l'aventureux a cédé la place - surtout sur les plateaux télé - à l'aventurier, et de son côté le vagabond a troqué - sans vraiment gagner au change - l'errance pour l'exclusion. Ainsi, dans sa réflexion autour de l'aventure, Vladimir Jankélévitch distingue l'aventureux de l'aventurier, autrement dit le bon grain de l'ivraie dans un champ labouré à satiété que dénote le domaine de l'aventure depuis au moins un siècle. Pour le philosophe, l'aventureux pratique une philosophie de vie où la part de risque est omniprésente et inhérente au sens du voyage tandis que l'aventurier n'est qu'un professionnel de plus du voyage organisé, médiatisé, suréquipé… L'aventurier dépeint comme un " bourgeois qui triche au jeu bourgeois " en prend pour son grade. Prétentieux et soucieux de sa postérité, il marche sur les pas d'un Ulysse qui ne rêve que de retrouver son foyer, avec femme aux fourneaux et maison à crédit. Et si l'aventurier était finalement un beauf qui s'ignore ? Pour cet aventurier, non pas proxénète de l'ailleurs mais metteur en scène de l'exotisme, Jankélévitch note que " le nomadisme est devenu une spécialité, le vagabondage un métier, 'l'exceptionnalité' une habitude " (Jankélévitch, 1963 : 9-10). Pour sa part, il y a quarante-cinq ans, dans un chapitre au titre en forme de constat, " Le vagabond américain en voie de disparition ", Jack Kerouac racontait dans le désordre le désespoir des vagabonds, notamment en raison de l'accroissement de la surveillance de la police et de ses complices… Mais le chef de file - plutôt que " pape ", terme inapproprié - de la Beat Generation rappelait également : " Le vagabond a deux montres que l'on ne peut acheter chez Tiffany ; à un poignet le soleil, à l'autre poignet la lune, les deux mains sont faites de ciel " (Kerouac, 1969). Le nomadisme est un état d'esprit pas une profession.

On part toujours autrepart pour découvrir l'autre part de soi ainsi que la part de l'autre dans un ailleurs éphémère. Mais mondialisation oblige, l'ailleurs arrive plus vite ici - et réciproquement - que l'errant " quelque part ", car il ne parviendra jamais à pénétrer n'importe quelle frontière aussi rapidement que la plus vulgaire des marchandises. La financiarisation du monde achève de miner les derniers espoirs de voir l'argent ne pas le mener par le bout du billet vert. On ne peut gagner aujourd'hui la confiance des peuples sans perdre celle des marchés. C'est un choix politique redoutable qui passe par l'acception du dépouillement comme voie alternative à l'enrichissement sans fin et sans finalité (autrefois on aurait dit l'accumulation du capital sans scrupules…). C'est aussi résolument placer la décroissance au-dessus de l'utopie dévastatrice de la croissance pour tous. " La lutte des places ", pour reprendre le bon mot de Vincent de Gaujelac (et titre de son livre paru en 1994), a remplacé la traditionnelle lutte des classes, désormais passée de mode auprès des jeunes, des travailleurs, des étudiants, etc. D'ailleurs où sont les nouveaux bâtisseurs d'utopies ? S'ils existent, ils sont décidément bien cachés, à moins qu'ils ne se terrent loin des bruits d'un monde en furie… Sur une planète nomade, toujours plus dégradée, les contradictions n'ont jamais été aussi flagrantes, notamment entre les migrations du Sud et celles du Nord ! Circulez, mais ne vous éloignez pas trop ! Le Nord dresse des barrières sinon des murs pour empêcher une illusoire invasion du Sud, mais le Nord n'a jamais autant visité - en bon touriste bon teint - les régions du Sud… Le Sud, lui, ne voyage que pour mieux vivre, survivre, ou trouver une improbable " terre d'accueil ", un terme de plus en plus désuet… Si le nomadisme devient une " valeur positive " pour les nantis, il est très concrètement de plus en plus dévalué, déprécié, et surtout difficile à vivre, pour tous les démunis qui se partagent - encombrent ? - le bord de la route.


2. Nomades d'ici et d'ailleurs

Les nomades sur place et les nomades de l'espace occupent un territoire sans se sentir, les uns comme les autres, contraints de se l'approprier. En 2004, les peuples nomades représentent environ dix millions de personnes dans le monde. Les plus importants, les pasteurs, habitent dans des régions au climat et aux conditions difficiles : déserts, montagnes, steppes, toundra… La transhumance et toute forme de mobilité saisonnière sont essentielles, mais la modernisation et la sédentarisation de nombreux nomades ont bouleversé la donne : le commerce caravanier a ainsi fortement chuté. Les nomades les plus directement menacés aujourd'hui sont incontestablement les chasseurs, les cueilleurs et les collecteurs qui dans leur majorité vivent dans les forêts. Fragiles mobilités en constante mutation au cœur d'un environnement naturel qui ne l'est pas moins, les vies nomades se déclinent dans la multitude.

Nomades d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs, nos sociétés ne cessent de les voir se déplacer au point de sentir ou de subir (c'est selon) à leur tour le frétillement du mouvement les titiller… Le mode de vie sédentaire, soudain épris de liberté et tombé sous le charme du nomadisme, emprunte cependant d'étranges détours, du courtier au sans abri, du Rom au Peul, ou encore du touriste au chercheur. Sans nul doute aussi, un nomadisme voyageur s'oppose de fait à un nomadisme traditionnel. S'il est fort heureusement impossible d'enfermer les formes de nomadisme dans un tiroir, comme on parque quelquefois les errants entre des clôtures ou des murs, il nous est tout de même envisageable de présenter les grandes tendances qui régissent les nomadismes sur la planète.

Selon un schéma forcément arbitraire, sept catégories rassemblées en deux groupes semblent se dégager, ou plutôt ouvrir de nouvelles pistes de compréhension et de réflexion :

- Les nomades authentiques, plus " traditionnels " : les nomades qui meurent

- Les pasteurs éleveurs : Peuls, Touaregs, Massaïs, Iraniens, Mongols, peuples du renne, du yack, du lama…
- Les chasseurs cueilleurs : Pygmées, Bochimans, Papous, Inuit, Amérindiens…
- Les nomades pêcheurs : Moken, Vezo, Bajo…
- Les populations tsiganes : Roms, Manouches, Gitans, Sinti, Kalé…

- Les nomades artificiels, plus " modernes " : les nomades qui naissent

- Les nomades de la route : errants, mendiants, zonards, Travellers…
- Les nomades du loisir : touristes, vacanciers, excursionnistes, voyageurs…
- Les nomades du travail : expatriés, job-trotters, étudiants, journalistes…

Il est intéressant de relever que ces deux groupes véhiculent un imaginaire bien différent : les nomades " traditionnels " seraient " menacés ", tout en déployant toute une mythologie positive du nomadisme ; les nomades " modernes ", quant à eux, seraient " à la mode " (pour le meilleur et pour le pire !), tout en divulguant des représentations négatives (mendiants et clochards, touristes-moutons, agents des multinationales, etc.).

Dans de nombreuses régions où vivent des nomades, les " vrais ", leur mode de vie propre est remis en cause et entre dans une phase critique de sursis. Même en Mongolie, où sur les yourtes s'installent des antennes paraboliques aux dimensions gigantesques, le nomadisme traditionnel est en passe de devenir un ranching à l'américaine. La mondialisation du village global y est pour quelque chose et, désormais, l'heure est à l'adaptation à la modernité ou à la… disparition, lente mais irrémédiable. Partout, le spectre de la sédentarisation guette les derniers nomades authentiques. Comme le résume le journaliste Maurice Soutif : " Cependant, si le pastoralisme reste la meilleure manière d'exploiter la végétation éparse, les nomades n'ont plus guère d'avenir sur une planète aux frontières verrouillées, où la population est passée en un siècle de 1,5 à 6 milliards d'hommes, dont bientôt 60 % de citadins. C'est en ville, en effet, qu'ils trouvent les écoles, la médecine, avec tous les services et les plaisirs modernes. S'en éloigner, pour les nomades, revient à vivre dans un autre siècle, c'est-à-dire dans un autre monde " (Soutif, 2004 : 36). L'Iran semble être de nos jours le pays le plus peuplé en nomades, même si le décompte de ces populations par définition mouvantes est quasiment impossible : entre un et deux millions de nomades. L'Afrique de l'Est compterait 17 millions de pasteurs nomades, le Soudan arrivant en tête (avec quatre millions de nomades). En Mongolie, ils représentent encore près d'un million de personnes sur une population totale de 2,5 millions d'habitants. Mais les temps changent rapidement.

Tandis que les derniers nomades survivent dans une terrible agonie et que d'autres tentent de s'adapter avant de disparaître, de nouvelles formes de nomadisme, urbain et moderne, apparaissent dans le contexte de la mondialisation actuelle. Ce qui les caractérise est notamment leur forte disparité entre d'une part le nomadisme " chic " et d'autre part le nomadisme " choc " : le premier concerne une élite urbaine, surtout féminine, et le second des démunis, des hommes le plus souvent, les premiers ont tout et les seconds rien… Un exemple : une grande marque parisienne de maroquinerie de luxe a lancé un sac de voyage qui se transforme en sac de couchage ; avec la croissance de la précarité pour les gens vivant dans la rue, verra-t-on prochainement le sac de luxe côtoyer le carton des SDF sur les trottoirs de la capitale ? Pas sûr… Enfin, tandis que les valeurs du marché s'imposent sur bientôt l'ensemble de la surface de la planète, nous migrons tous sans arrêt dans le temps. Incontestablement, nous devenons aussi nomades sans le vouloir, bon gré mal gré, par simple mais terrible manque d'enracinement, en raison aussi d'une évasion du sens et d'une inquiétante absence de projets. Victime consentante ou contrainte de ce nomadisme ambigu, l'homme contemporain est poussé au déracinement, sorte de nouvelle errance née des frayeurs de l'économie de marché, mais également de la fin des utopies et de la quasi certitude de lendemains qui déchantent.
Dans ce contexte de malaise globalisé, les nomadismes représentent de salutaires voies/voix nomades et autres chants de pistes originales, arpentés ici où là par des gens qui résistent, qui se battent et surtout qui avancent sur des chemins de traverse, sans doute des fous pas si fous que ça, bref plus No Mad que jamais.
Il s'avère que, dans son acception la plus large, le nomadisme constitue une issue sinon une utopie possible pour échapper à la folie des hommes et des machines. Un pari risqué mais jouable sur un avenir bouché...



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Remarque

Cet article reprend quelques extraits de mon ouvrage Routes. Eloge de l'autonomadie. Une anthropologie du voyage, du nomadisme et de l'autonomie, Québec, Presses de l'Université Laval, 2009, 618 pages.