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Entretien avec Michel Le Bris

 

Propos recueilis par
Joël Isselé

 


Écrivain, essayiste, directeur (et créateur) du festival international du livre et du film « Étonnants voyageurs » à Saint-Malo, passeur d'univers, nous avons rencontré Michel le Bris à Strasbourg, afin d'évoquer « la littérature-monde » et sa vie d'homme du grand dehors.


- Comment est née l'idée du festival « Étonnants voyageurs » ?  

- Au départ, il y a des rencontres mais aussi mon propre parcours d'écrivain. J'ai tout fait dans ce qu'étaient les modes littéraires de l'époque : le roman psychologique, enfin les méandres de l'âme humaine où dit, plus prosaïquement, la contemplation de son nombril ; ou bien alors les restes exténués des avants-gardes, avec cette idée que la littérature était pur jeu de langage sans connexion avec le réel impur.  On entendait cette fameuse phrase « les aventures du roman ont remplacé les romans d'aventure ». Et puis, j'ai constaté, à la fin des années 80, ce qui s'était passé pour des romanciers de la génération précédente, des auteurs aussi érudits que Jacques Lacarrière, réduit à un brave mec qui marchait et buvait des coups avec les viticulteurs. D'autres comme Nicolas Bouvier ou Ella Maillart étaient passés à la trappe, et certains se tenaient à la marge comme Gilles Lapouge ou Jacques Meunier. Il fallait se battre plutôt que d'accepter cette situation.

- Pourquoi se battre ?  

- Voilà un des héritages de 68 : quand on voulait on pouvait. Par ailleurs, une révolution littéraire s'amorçait en Grande-Bretagne, autour de la littérature de voyage - notamment de la revue Granta -, et de la littérature des enfants de l'ex-empire britannique. Tout cela me paraissait en prise sur le monde tel qu'il était en train d'apparaître à ce moment-là. Il n'y a pas d'un côté de puissants théoriciens qui détiennent un savoir depuis lequel ils considéraient le reste avec mépris. Il y a aussi une pensée du roman chez Robert Louis Stevenson par exemple.  

- « Étonnants voyageurs » rencontre immédiatement le succès ?  

- Le démarrage a été assez surprenant puisque 10 000 personnes sont venus assister à cette première édition (cette année, le festival fêtait ses vingt ans, il a accueilli 250 auteurs et 60 000 personnes, NDLR). Je ne voulais pas d'une resucée du festival de Brive-la-Gaillarde ou de Nancy avec les mêmes auteurs. Je voulais être à rebrousse-poil. Et pour éviter de faire une redite de ces salons, il fallait inventer de nouvelles formes de rencontres.  

- Vous avez fait des études qui n'ont rien à voir avec la littérature. Pourquoi ?

- Je suis diplômé d'HEC. Ma mère voulait que j'aie un diplôme « sérieux ». En fait, elle rêvait que je devienne comme les gens qui l'avaient opprimée toute sa vie : un patron. J'ai donc fait HEC, sans conviction excessive - même si avec le recul, je me dis que cette formation m'a été très utile. Mais à l'époque, c'était pour moi largement secondaire ! Je m'étais inscrit en philo, à Nanterre - je crois, sinon, que je n'aurais jamais supporté l'atmosphère d'HEC. Et puis, comme beaucoup d'étudiants à l'époque, je courais de Barthes à Lévi-Strauss, de Lévi-Strauss à Lacan, et je terminais le soir rue d'Ulm au fameux « Cours de philosophie pour scientifiques ».  

- Arrive mai 68...  

- J'ai vécu une expérience extraordinaire, qui emplit toute ma vie. Presque incommunicable, je le crains. Et je n'ai pas envie de me justifier, ni de polémiquer, ni de convaincre qui que ce soit. L'année dernière, j'ai pu entendre des choses qui me font dire que, finalement, je n'ai pas vécu les mêmes choses que d'autres.  

- En 1971, vous vous retirez à Couffoulens, dans le Languedoc, où Claude Gallimard, sur les conseils de Jean-Paul Sartre, vient vous chercher pour animer la collection « La France sauvage »...  

- J'avais en tête le rêve des grands reporters-écrivains américains, les chroniques de Ring Lardner, les textes d'Ernie Pyle sur l'Amérique des pauvres, les reportages d'Hemingway : l'idée d'une nouvelle écriture du réel.  

- En 1982, vous partez avec femme et enfant pour trois mois sur les routes de Californie, ce voyage changera votre vie ?  

- Je ne me doutais pas que cette découverte me conduirait si loin puisque tout ce qui devait suivre et jusqu'à aujourd'hui - livres personnels, travail d'édition, compagnonnage avec Stevenson, revue, festivals - en découle.  

- Au printemps 2007, vous publiez avec 44 auteurs - dont J.M.G. le Clézio, Patrick Chamoiseau, Jean Rouaud, Anna Moï, Nancy Huston... - le manifeste « Pour une littérature-monde » (Ed. Gallimard) afin de défendre le projet d'une langue qui serait « libérée de son pacte exclusif avec la nation ». Une nécessité ?

- En automne 2006, cinq des plus importants prix littéraires parisiens sont décernés à des auteurs dont le français n'est pas la langue maternelle : l'Américain Jonathan Littell en obtient deux, puis Nancy Huston, née au Canada anglophone, et les Africains Alain Mabanckou et Léonora Miano. Simple hasard ?  Au fond, il s'agit d'abord de décoloniser les esprits. Nombre d'auteurs français sont rivés à leur nombril, incapables de s'intéresser au monde. Le débat est aussi dans la condescendance avec laquelle la France - ses instances de jugement, sa presse, ses éditeurs - accueille les auteurs venus du dehors lui parler dans sa langue. Ce manifeste vise à corriger quelques effets pervers de l'hégémonie française et du concept flou que représente la francophonie.

- Écrivain, directeur de festival, incubateur d'idées, comment réussissez-vous à concilier tant d'activités ?  

- Je vis à distance de Paris donc c'est une question d'organisation. Mais ce n'est pas facile, car il m'importe avant tout d'écrire. Ce qui implique de pouvoir descendre en soi, loin du tumulte. Et m'oblige à rester vigilant, pour ne pas me laisser entraîner.

- « Nous ne sommes pas d'ici », votre récente autobiographie, se présente comme une étape plus qu'un réel bilan ?

- Effectivement, il s'agit davantage d'une réflexion, de l'histoire d'une pensée plutôt que du parcours d'une vie. Un écrivain ne prend jamais vraiment sa retraite. Le festival « Étonnants voyageurs » terminé, je vais enregistrer, avec Patrice Blanc-Francard, une série d'émissions sur le jazz "jungle" pour France culture, je poursuis l'écriture du second tome (il devrait y en avoir trois) de la biographie consacrée à Robert-Louis Stevenson. Plusieurs colloques à travers le monde sont prévus autour de cette question de la littérature-monde. Sans oublier les éditions du festival à l'étranger (Bamako, Port-au-Prince, Haïfa), qui ont nourri Saint-Malo, en retour.

 

Propos recueillis par Joël Isselé