Retour à l'accueil

 

Nouvelle-Calédonie : un GR en Province Nord
ou la course au projet sur la terre des Kanak



par Joannès Noyrit

 

Parfois les intentions les plus louables en matière de tourisme culturel et sportif peuvent se transformer en véritables menaces de l'intégrité d'une culture locale et portent même atteinte au respect d'une population et de son territoire. Tout dépend de la manière dont on mène à bien son projet. Seule l'intégration in situ et au cœur même du projet permet parfois d'en découvrir les facettes cachées. Dès lors, la critique salutaire peut naître, au carrefour entre la participation au projet au service du commanditaire et le partage des interrogations avec les acteurs locaux, identifiés ou non identifiés, toujours concernés et souvent négligés.
La Nouvelle-Calédonie vue à travers le regard d'un " zoreille " de passage, égaré en Kanaky, un " métro " un peu perdu dans ses idéaux sociaux, auquel on reprochera sans relâche l'insolence de son jugement, guidé par l'utopisme et la croyance dans le partage des différences, en réponse à la confrontation toujours plus exacerbée entre les peuples.

 

Repères

Bienvenue en Nouvelle-Calédonie…
Située dans l'hémisphère sud, à moins de 2000 kilomètres des côtes néozélandaises et australiennes, la Nouvelle-Calédonie est un Pays d'Outre-mer français, étendu, inégalement et peu peuplé. Oubliez le lagon turquoise et les plages de sable fin, la première ressource du pays est l'extraction minière de chrome et de nickel, source de dévastation et de désagrégation du paysage et des espaces, au grand dam de nombre d'autochtones impuissants face à cette exploitation outrancière commandée par la seule raison économique et la toute-puissance industrielle occidentale.

Et le tourisme alors…
Compétence des Provinces territoriales et non du gouvernement, le tourisme en Nouvelle-Calédonie n'est pas à la hauteur du potentiel qu'offre le territoire. Le tourisme international se limite à près de 100 000 visiteurs annuels. Il conviendrait donc de miser sur le tourisme local, néanmoins ce choix est très rarement formulé par les décideurs locaux, qui s'évadent trop souvent vers des projets en complet décalage avec la réalité du terrain. Lorsque l'on pénètre dans un hôtel de luxe qui affiche des taux de fréquentation records à quelques lieues de gîtes déserts ou à l'abandon, lorsque l'on subventionne et investit dans un nouveau quatre étoiles à proximité d'un accueil en tribu qui tente de se moderniser, lorsque l'on constate la sur-fréquentation de certains lieux clichés à quelques pas d'espaces insolites mais délaissés, alors on s'aperçoit que les logiques touristiques calédoniennes sont plus que complexes.

La Province Nord, quèsaco ?
Correspondant à la moitié nord-ouest de la Grande-Terre et aux îles Belep, la Province Nord est la plus étendue des trois provinces de Nouvelle-Calédonie. Rassemblant moins d'un cinquième de la population sur plus de la moitié du territoire, et avec une densité inférieure à cinq habitants au km², elle souffre de la macrocéphalie de Nouméa. Le rééquilibrage n'est pas simple et la Province Nord tente notamment de faire face, par le biais d'initiatives éclatées, à la fuite des jeunes actifs vers le sud, territoire plus attractif. Fief de la revendication indépendantiste, elle affiche une grande majorité démographique de Kanaks (plus de 75%) et jouit d'une culture traditionnelle et d'un rythme de vie tribal omniprésents. Les disparités économiques et sociales, substance même d'une concurrence ouverte avec le sud, en sont d'autant plus marquées. C'est dans ce contexte que va naître l'idée d'un GR en Province Nord, un sentier de randonnée qui traverserait le territoire dans toute sa longueur. L'idée est séduisante, mais la conduite d'un tel projet le sera-t-elle tout autant ?


Introduction

Nul doute est possible, la Nouvelle-Calédonie (et de surcroît en Province Nord) est un terrain de jeu idéal pour l'amateur de nature qu'est le randonneur : une faune et une flore endémiques remarquables et peu connues, une géologie singulière, de vastes espaces abandonnés au sein d'une chaîne centrale montagneuse pleine de surprises avec vue sur l'un des plus beaux lagons du monde. L'affiche est alléchante et cette simple déclaration suffirait à justifier le projet de création de GR pour de nombreuses personnes un peu dupes.

Mais le contexte des activités de loisirs de nature, et plus généralement du tourisme, n'est pas aussi simple. La Nouvelle-Calédonie est une terre pleine de contrastes, à la fois vaste et limitée, à la fois inexplorée et prospectée. Une pratique oisive telle que la randonnée pédestre ne se limite pas à la traversée d'un espace naturel. Elle consomme autant le territoire qu'elle pénètre que les populations qui y vivent, avec leur culture et leur mode de vie. Elle ne fait pas non plus l'économie d'imposer la marche et les caprices de ceux qui la pratiquent.


La marche au projet

Le GR NC1, un grand frère encourageant ou provocateur ?
Fière d'inaugurer en avril 2009 (après plusieurs années d'aménagements) son nouveau-né, le GR NC1, la Province Sud affiche son avance en matière d'offre dans le domaine de la randonnée pédestre. Ce sentier de grande randonnée homologué par la Fédération Française de Randonnée Pédestre à la suite de son rallongement et de son aménagement (refuges, balisage, etc.) se compose de 7 étapes déployées sur un peu plus de 100 kms, dans le sud de la Grande-Terre. La Province Nord, transcendée par une telle émulation, à mi-chemin entre développement concerté et jalousie, a donc eu l'idée pressante de créer son propre GR, comme une continuité de l'avant-coureur sudiste. Le salon de la randonnée 2008, empreinte d'un non-retour… Alors quoi de plus judicieux que de participer au salon de la randonnée de Paris dès fin mars 2008 afin d'annoncer la nouvelle. Ne faut-il pas rattraper le retard déjà pris vis-à-vis de la Province Sud ? C'est décidé, le sentier de Grande Randonnée de la Province Nord de Nouvelle-Calédonie part du Col des Roussettes (sud de la Province Nord), traverse la chaîne centrale montagneuse et nombre de tribus où il fait bon faire étape, pour finalement s'éteindre à Boat-Pass, à l'extrême Nord de la Grande-Terre. C'est ainsi, que nous retrouvons la Province Nord en pleine présentation d'un sentier de randonnée prêt à accueillir les marcheurs de tous horizons alors que presque rien n'existe. Ni démarches auprès des tribus, ni tracé continu, ni refuges, ni topoguide, rien ! Alors bien évidement, de retour de métropole, c'est l'affolement. Maintenant que tout le monde croit que la Province Nord est équipée d'un sentier près à être homologué par la FFRP, il faut vraiment accélérer les choses.

L'appel d'offre et son acceptation, la pierre est lancée !
Première étape, réaliser une étude de tracé pour définir le parcours exact du sentier et chiffrer exactement les coûts de ce projet. N'aurait-on pas oublié au passage de consulter les principaux concernés, les populations locales? La Province Nord ne semble que vulgairement s'en soucier malgré les recommandations de l'entreprise ayant répondu à l'appel d'offre. En toute bonne éthique, le choix s'est porté sur le référent en la matière, la société qui coordonne le Grand Prix des Raids de la Province Nord, tout en veillant à ce que l'élue soit domiciliée en Province Nord, déontologie de développement local oblige. Confiance aveugle et sans risque puisque l'entreprise connaît bien le territoire, les sentiers et surtout l'originalité du monde tribal, variable (occultée) capitale et décisive à l'aboutissement du projet. Mais c'est sans compter sur la rationalité économique qui régit toute entreprise soucieuse de sa pérennité dans un monde de plus en plus libéral en proie aux crises en tout genre. A la lumière d'un tel constat, comment être certain de la plénitude des choix et des conseils formulés par le précieux conseiller, celui-là même qui se heurte à l'antagonisme entre sa conscience professionnelle et l'opportunité économique que représente la poursuite du projet ?

Un projet de création de GR Nord rondement mené

Présentée aux instances de la Province Nord à Koné, en juin 2009, l'étude de tracé de GR Nord propose un sentier continu de plus de 300 kms répartis en 18 étapes, agrémenté de trois boucles dénommées GRP (sentier de Grande Randonnée Provinciale) de deux à quatre étapes chacune.

Déroulement de l'étude de tracé.
Une fois la convention signée entre les deux partis, l'étude peut commencer. Les reconnaissances débutent là où la Province Sud est censée poursuivre l'actuel GR NC1, marque d'une certaine continuité territoriale entre les Provinces en termes d'aménagement. Le signataire privé chargé de l'étude veille au respect de deux types de normes : celles imposées par le monde tribal et celles inhérentes au langage institutionnel. Il propose donc de choisir l'itinéraire avec l'idée que les étapes devront, dans la mesure du possible, débuter et terminer dans une tribu qui possède un guide. Cela afin de réduire à la fois les coûts de fabrication et d'entretien de refuges éventuels et à la fois d'impliquer le plus possible les populations des tribus au sein du projet. En outre, les marcheurs auront l'opportunité de faire appel, s'ils le désirent, aux guides locaux présents sur la tribu pour les accompagner.
Etalée sur plusieurs mois, cette étude a mobilisé trois employés et fait appel occasionnellement à une dizaine de guides locaux. La Province Nord chargée d'informer les tribus concernées et de faire les démarches coutumières nécessaires à cette étude n'avait visiblement pas opéré en ce sens près d'un an après la signature de la convention. L'étude de tracé est commandée pour début juin 2009, mais comme en témoignent ces propos recueillis le 15 mai 2009 auprès de Vianney Tjibaou, petit chef de la tribu de Tiendanite, la charrue semble passer avant… la coutume ! " La Province Nord, ils ne sont même pas venus faire les démarches ni le geste pour passer sur les terres ! Ceux qui travaillent là-bas, des bons à rien. Les évènements n'ont rien changé. Les accords ne servent à rien, ils continuent comme avant, mais on fait avec, tant pis… " L'intégration du prestataire privé dans le milieu tribal aura permis de mener l'étude à terme malgré l'inefficacité et le désengagement de la Province Nord vis-à-vis des tâches lui incombant. Grâce à un réseau bien maîtrisé des acteurs locaux et une équipe technique restreinte mais dynamique, la société mandatée a pu réaliser cette étude avec justesse et rapidité (conseils, réunions de suivi, reconnaissances de terrain, traitement et analyse des données recueillies, cartographie, synthèse et rédaction de l'étude finale).

La Province Nord favorable au projet… et les tribus alors ?
Livrée et présentée à Koné en juin 2009, l'étude de tracé de sentier de Grande Randonnée en Province Nord détaille un projet supérieur à cent millions de francs pacifiques, soit près d'un million d'euros. Peu importe, le projet est fièrement adopté. Les provinces sont souvent réticentes à débourser quelques centaines de milliers de francs pour un aménagement parfois utile mais peu visible. En revanche, quand il s'agit d'un projet d'envergure, toutes les folies sont possibles. Le prestataire privé facture l'étude de tracé complète avec reconnaissance, calcul de coût des travaux, rendu papier et support informatique à un peu plus de 3 millions de Francs CFP, soit plus de 25 000 euros. Plutôt confortable pour un travail qui mobilisera seulement le gérant, deux employés, un stagiaire et quelques guides locaux payés à la journée. D'autant plus qu'une partie non-négligeable de l'itinéraire a été reconnue en véhicule tout terrain. La Province Nord désireuse d'ouvrir un sentier d'un bout à l'autre de son territoire, a expressément insisté afin que l'itinéraire aboutisse à Boat Pass, extrême nord de la Grande-Terre. Or, dans toute la partie nord de l'île, il n'existe pas de sentiers, mais des pistes plus ou moins carrossables qui ne présentent aucun intérêt pour la randonnée, et ce, sur plusieurs vingtaines de kilomètres. Malgré l'avis défavorable donné par le responsable de l'étude lors des réunions de préparation, la Province a souhaité poursuivre en ce sens. Alors pourquoi insister davantage ? En se rangeant au bon vouloir de la Province, on s'assure également le maximum de revenus pour cette étude, puisque la société facture au nombre d'étapes reconnues : une étape correspond (d'après le devis établi) à deux jours de reconnaissance, et prend en compte les frais de nourriture, de guidage, etc. Les étapes les plus au nord demanderont tout au plus deux ou trois heures de véhicule tout terrain, ainsi qu'une petite coutume en tribu. Le bilan économique est plus qu'avantageux à la sortie… mais seulement pour les intermédiaires, pas pour les tribus, qui sont les principaux concernés et qui attendent patiemment les miettes laissées par ceux qui les oublient trop souvent !
En s'engageant dans un tel projet, la Province Nord souhaite développer le tourisme et plus particulièrement celui en tribu. Malheureusement les perspectives réelles sont faibles. Les chiffres du tourisme en Calédonie ne sont pas singulièrement encourageants. A cela s'ajoute la faible fréquentation des sentiers de randonnée déjà en place, pourtant attrayants et bien aménagés. L'originalité du projet réside peut-être alors dans son aspect novateur et surprenant proche de l'incongruité. La meilleure perspective envisageable par les tribus, reste que la Province leur confie l'aménagement et l'entretien des sentiers et infrastructures. Ce serait là, la seule source sûre de revenus pour ces populations.


Perspectives et problématiques induites par le projet…

Le projet de création du GR Nord nourrit des espoirs certains dans le développement de la fréquentation touristique des tribus. L'intention est vertueuse mais la réflexion est un peu simpliste. Avant de parvenir à développer une activité touristique par le biais d'une activité aussi sélective que la randonnée, et dans un cadre aussi difficile à appréhender pour certains que le monde tribal mélanésien, il conviendrait d'abord de réussir à créer une dynamique touristique plus globale. Or ce n'est pas le cas. La Nouvelle-Calédonie n'accueille que cent mille touristes internationaux annuels, dont beaucoup sont des croisiéristes australiens profusément sustentés par la société de consommation, débarquant pour quelques heures seulement, ou encore des touristes japonais venus tropicaliser leur voyage de noce en trois ou quatre jours, à travers l'œil du dernier numérique à la mode. Le tourisme local représente alors la principale ressource pour la randonnée en Calédonie, comme en témoigne cet extrait de l'entretien réalisé en août 2009, auprès d'un employé de la société commanditée pour l'étude : " Oui, la randonnée a sûrement de l'avenir en Calédonie, mais limité. Le potentiel est envisageable à l'échelle locale, avec tous les nouveaux " zoreilles " qui arrivent et qui veulent découvrir le territoire, visiter, bouger un peu et surtout sortir de Nouméa. Le contexte international est en décroissance, donc il ne faut pas nourrir d'espoir sur l'international. La naissance de la crise ne permet pas d'espérer un développement de ce côté-là ". Malheureusement, force est d'avouer que les études de marché ne sont pas coutumes sur le " Caillou ". On se satisfait tellement d'avoir " LA " bonne idée qu'il importe peu de savoir si celle-ci est viable. On propose, on investit, on aménage, on dépense les yeux fermés… puis on laisse à l'abandon en trouvant les excuses pour attribuer l'échec à d'externes causalités.

Pour le GR Nord, il est déjà trop tard, le projet est lancé… 400 kms de sentiers de randonnée vont être balisés dans le Nord, avec des accès nécessitant plusieurs heures de route pour la majeure partie de la population. Le GR NC1, plus proche, déjà opérationnel et plus attractif, connaît une fréquentation très faible. Croiser cinq personnes en quatre jours de randonnée donne une sensation plutôt désertique. Une enquête sociologique réalisée en juillet 2009 révèle qu'un peu plus de la moitié des coureurs de raids pédestres connaissent le GR NC1. Ils sont moins d'un tiers à l'avoir déjà emprunté, et moins de 10% à avoir parcouru plus de deux étapes sur les sept possibles. Pourtant les raideurs représentent un échantillon prédisposé à la pratique de la randonnée par rapport à la population lambda. Comment peut-on alors imaginer mettre en place un sentier trois à quatre fois plus long, moins accessible et plus coûteux en Province Nord ? Cela vous semble absurde ? Pas tant que cela… Qui va se soucier de connaître la fréquentation réelle sur le parcours ? Qui va mesurer l'impact touristique et économique sur les tribus ? En revanche, la Province Nord aura réalisé un projet d'envergure, lui offrant une visibilité et une crédibilité publique considérable, et dont l'impact électoral sera certainement non négligeable.

Le projet de création de GR Nord, avec un itinéraire dont les étapes s'effectuent en tribu, permet tout de même d'escompter une mise en avant des activités de loisir en exhibant résolument une nouvelle porte ouverte sur le monde tribal pour les touristes locaux ou non, curieux ou incertains, désireux de découvrir un cadre de vie différent du leur, sans pour autant risquer d'en sortir. Cette ouverture des portes et des frontières vers les autochtones (mais également entre les tribus) n'est pas sans poser problème. En effet, nombreuses sont les inquiétudes des populations concernées à l'égard de ce projet. Certains y voient un risque d'incursion d'une tribu chez une autre. Le chemin étant en accès libre, ne nécessitant pas de coutume particulière, certains chasseurs pourraient venir empiéter sur le territoire de chasse de leur voisin, sans en avoir le congé. Ayant collaboré aux reconnaissances de terrain et à l'information des populations locales, ce guide et agent de tourisme local mélanésien de Poindimié (commune de la côte est) nous explique lors d'un entretien réalisé en juillet 2009 : " Je suis allé voir toutes les tribus de Ponérihouen jusqu'à Poindimié et Touho afin de leur expliquer. Les gens sont plutôt favorables car je les connais et ils ont tout de suite davantage confiance. Ils veulent bien qu'un sentier de randonnée soit ouvert, mais il faut créer l'accueil en tribu pour avoir des retombées économiques, notamment grâce aux gîtes, à la restauration… C'est sûr que le projet de GR Nord est à double tranchant, car l'accès libre au sentier risque de créer des problèmes au niveau des territoires de chasse entre les différentes tribus. Pour que le projet soit bien accueilli, il faut que la Province Nord fasse bien les choses. Qu'elle fasse les coutumes dans l'ordre. Qu'elle intègre des gens de chaque tribu dans le projet, que ce soit pour l'aménagement des sites ou pour l'entretien des sentiers par la suite. La Province Nord doit permettre aux tribus de développer leur accueil, de créer des gîtes afin de générer une activité économique... ". La peur de certains se fait également sentir à propos de la cohabitation randonneurs-chasseurs: " Il serait ennuyeux de prendre un randonneur pour un cochon ou pour un cerf. " Autre tourment, le risque de perte d'activité pour les guides pédestres locaux car si le sentier est en accès libre, les randonneurs risquent de moins s'adresser aux guides lors de leur passage à travers le territoire tribal : " …il est important que les sentiers soient tout de même guidés, afin de protéger la nature et l'environnement. Il faudrait créer des espaces sur le modèle des parcs protégés. Le problème, c'est le manque d'investissement des élus ".
Une ombre supplémentaire au tableau est la menace que représente une fréquentation trop libre de l'espace tribal par les randonneurs et touristes de passage. Ne risque-t-on pas de créer une imitation grossière et déformée de la culture traditionnelle locale ? Certains y voient tout de même un moyen détourné de faire subsister cette culture: " Je veux faire découvrir ma culture car elle est vraiment en perdition. Les savoir-faire traditionnels comme la construction, les récoltes, la cueillette mais aussi le patrimoine sont en train d'être oubliés. Un jour ou l'autre, on aura tout perdu. C'est normal, car les jeunes partent de plus en plus souvent, soit à la mine, soit sur Nouméa. Il n'y a rien à faire pour eux dans les tribus. Du moins c'est que l'on laisse croire. Je pense qu'il est possible de recréer de l'activité en brousse. Des gens payent pour voir comment l'on y vit, donc il faut intéresser le touriste, pour que les habitants des tribus aient aussi envie d''y rester et faire découvrir leur mode de vie. Je suis persuadé que le tourisme est une solution pour conserver notre culture et la faire vivre. Evidemment il y a toujours un risque que la culture kanak soit modifiée ou transformée par cette sortie de son contexte original et par sa mise en scène pour les touristes, mais c'est toujours mieux que de tout perdre… ".
Somme toute, le manque d'informations de la part des responsables de la Province Nord est très mal perçu par les chefs de tribus, qui ont souvent l'impression que les choses avancent sans qu'ils ne soient consultés. Bien trop souvent, les gestes coutumiers ne sont pas faits de manière conforme, voire occultés.

C'est dans ce contexte de désinformation et de non-respect des exigences traditionnelles du monde tribal mélanésien que le projet de création d'un sentier de grande randonnée dans la Province Nord de la Nouvelle-Calédonie continue son avancée impériale. Une fois de plus, tout va pour le mieux dans le meilleur des Suds, où les plus concernés sont encore laissés pour compte et attendent impuissants des décisions insolemment guidées par la vision occidentale.


Réflexion superflue en caprice d'épilogue… ou la place au parti-pris

Afin de parachever cette diatribe du projet équivoque de création du GR en Province Nord, il convient de mettre en lumière certains éléments illustratifs, et notamment deux attitudes qui fusionnent en contradiction.
D'une part, l'attitude professionnelle - mais économiquement intéressée - de l'entreprise chargée de l'étude (les intérêts économiques gardent un ascendant décisionnel). L'entreprise missionnée est tiraillée entre des intérêts divergents. Avant tout, la nécessité d'accomplir un travail éclairé et juste, afin de satisfaire son prescripteur. Cela lui assurera également une reconnaissance et une crédibilité publique. Cependant, quand l'honnêteté grignote les marges financières, il convient d'adapter le discours à son auditoire.
D'autre part, l'attitude de l'institution qui tente une mise en valeur du territoire tout en cherchant à capter l'attention des électeurs. L'une garante de l'autre, les deux sphères se complaisent dans leurs choix. L'institution (la Province Nord) veut s'assurer une mise en valeur territoriale raisonnée et fait donc appel à des prestataires qualifiés et reconnus en ce sens. Mais, malgré tout, elle garde une part de décision qui ne prend pas en compte les recommandations formulées par le professionnel mandaté pour la conseiller. L'idéologie provinciale et l'opinion publique restent des décideurs puissants.
L'observation des relations conflictuelles opposant la population et l'institution, ainsi que des jeux d'influence qui serpentent silencieusement entre une entreprise et les institutions qui la gouvernent, permettent de découvrir les lois informelles régissant la toile politique et sociale d'un territoire. Il est toujours préférable pour une institution de faire la sourde oreille à ce qui dessert ses objectifs, et pour une entreprise de satisfaire le dessein de son client. Voici comment l'on poursuit aveuglément un projet qui n'a peut-être pas raison d'être…

Plus objectivement, le GR Nord ne risque-t-il pas tout simplement de phagocyter la randonnée en Nouvelle-Calédonie, en offrant à cette activité un terrain de jeu disproportionné au regard du volume insuffisant des pratiquants et de leurs motivations ? Ou bien serait-ce le décalage inévitable entre les attentes des randonneurs et celles des tribus obligées d'accueillir ces aventuriers cotonneux en mal d'espace qui assure à ce projet sa propre perte ?

L'argumentaire octroyé aux détracteurs est riche. Les plus absurdes digressions sont envisageables tant le manque de cohérence du projet est manifeste. Pourquoi ce projet de sentier de randonnée en accès libre ne se résumerait pas in fine à un artifice sournois de réappropriation de terres coutumières en lieux publics, plus propice à accueillir le tourisme ?

C'est là tout l'enjeu d'un contexte qui réunit des milieux aussi divergents que le tourisme et la culture locale. Deux contextes opposés qui se rencontrent sans réellement aller à la découverte de l'autre. D'un côté un tourisme de loisir dirigé par un modèle de pensée urbain et occidental dans lequel le randonneur part à la recherche d'une nature et d'une authenticité qu'il fuit dans sa vie de tous les jours. Et en face, une culture locale traditionnelle, celle du monde mélanésien. Un milieu tribal singulier, au croisement de la tradition kanak et de la société de consommation. Car les séquelles du colonialisme sont bien présentes ; le modèle occidentalo-consumériste est l'auteur de distorsions et de graves dégâts sur le mode de vie mélanésien. Les gâteaux apéritifs se transforment en nourriture de base pour certains, les pickups flambants neufs arborent les jardins des tribus dépouillées, la consommation d'alcool dans un bol, en pleine après-midi, est parfois légion. L'impact colonial a été des plus néfastes sur ce point. Quoi qu'il apporte à ceux qui le consomment, l'alcool s'affirme comme une puissante nuisance portée à un peuple tout entier. Une drogue en vente presque libre, menant doucement ceux qui l'absorbent à un abandon progressif d'eux-mêmes. Un peuple qui lutte pour sa condition devient d'autant moins efficace et déterminé dès lors que sa vision se trouble, que son porte-monnaie se vide, qu'il s'essouffle et qu'il pose un genou à terre… Voici un des visages de la Kanaky profonde, insoupçonnable pour le touriste amateur de danse traditionnelle-spectacle, de sable blanc et d'eau turquoise, mais qui saute aux yeux du voyageur curieux et égaré ayant fait le déplacement.

C'est donc ça le prix à payer pour développer un paradis tropical… L'exclusion progressive d'un peuple de son territoire ou la folklorisation de sa culture pour satisfaire le bon vouloir du touriste de passage ?

 

Remarque

Cet article de Joannès Noyrit est partiellement nourri par son récent travail de recherche qu'il a mené en Nouvelle-Calédonie dans le cadre de son mémoire de Master 2 tourisme durable (Université de Corse, octobre 2009).