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Où en est la Crète? Et quel est son avenir?

 

par Jean-Claude Schwendemann

 

 

Héraklion, croisière à deux pas de la forteresse...


 

La Crète, une belle île ?
Adossé aux Montagnes Blanches crétoises, à quelque 800 mètres d’altitude, Agios Ioannis est à mi-chemin entre Agia Roumeli sur la côte sud de la Crète et le Pachnès qui, à 2453 mètres, dispute la prééminence des montagnes crétoises au Psiloritis ou Mont Ida. A l’entrée du village, assis devant sa maison, sur le banc de bois qu’il a taillé de sa main, Iannis veille aux allées et venues. La première fois que je le vis en 1981, il était triste et préoccupé. Je m’interrogeai et essayai de le rassurer :
- Ton village est beau, un des plus beaux que j’ai jamais traversés dans cette île.
- Tu trouves qu’un village est beau lorsqu’il n’a plus que quarante habitants ?
Iannis n’est plus de ce monde aujourd’hui, mais si je l’interpelais encore en lui disant : « Ton île est belle… », il me répondrait sans doute, courroucé et inquiet : « Tu trouves qu’une île est belle quand on y arrache ses oliviers millénaires pour y construire des hôtels de béton sur le bord de mer ? ». Et il aurait raison.

Elle est belle pourtant, la Crète. Et elle a tout pour en faire un paradis terrestre :
- une île mythique où les divinités - le dieu Talos et Zeus, qui serait né dans la grotte de l’Ida - ont côtoyé les plus grands noms de la haute antiquité grecque, Minos, Phèdre et Ariane, Thésée et le Minotaure, Europe même… ;
- une île d’histoire, ou plutôt d’une histoire de près de 4000 ans où les occupations - arabes, vénitiennes, ottomanes, allemandes - ont forgé des hommes et des femmes épris de liberté ;
- une île riche en héros et en hommes célèbres : El Gréco, Eleutheros Vénizélos, Nikos Kazantzaki, Odysseas Elytis, Manos Chatzidakis, Nikos Xylouris, Mikis Théodorakis… ;
- une nature et des paysages de toute beauté où des massifs impressionnants à plus de 2000m d’altitude alternent avec la mer, le paradis pour les randonneurs et les baigneurs ;
- une hospitalité ancestrale et une convivialité dans les relations qui font qu’on s’y sent bien, presque chez soi ;
- des traditions encore vives ;
- une île riche en eau et un régime renommé qui ajoute au bien-être ;
- une économie rentable partagée entre une agriculture diversifiée (olives, raisins surtout) et le tourisme qui attire, bon an mal an, quelque 2 millions de voyageurs…


La nature en danger

Le tourisme, cet atout qui est peut-être à l’origine des maux dont souffre la Crète... Cela a commencé il y a une vingtaine d’années avec la bétonisation progressive de la côte nord sur un front de mer qui va d’Héraklion à Mallia et de La Chanée à Kolymbari. Puis de nombreux paysans ont arraché leurs oliveraies ancestrales pour y construire des petits hôtels sans aucune étude de faisabilité : le paysan crétois est devenu hôtelier sans formation aucune avec le seul atout du sens de l’hospitalité ; et enfin, puisque tout est permis, les projets les plus fous ont vu le jour. En dehors de la création d‘une bonne dizaine de golfs, nous n’en citerons que deux: l’aménagement d’un port à containers dans la région de Timbaki au sud de la Crète et la construction d’un gigantesque complexe hôtelier dans l’extrême est.

A Timbaki, dans une région idyllique, dont les richesses actuelles sont une nature encore vierge avec une flore et une faune intactes, avec les sites archéologiques de Phaestos, Agia Triada et Kommos, et avec une forme encore individualisée de tourisme, était prévue la construction d’un port de porte-containers qui, venus d’Extrême Orient, auraient transbordé leurs marchandises sur de petits porte-containers à destination de l’Europe de l’Ouest et de l’Est. Bénéfice estimé pour les investisseurs et utilisateurs de ce port : 130 €/container pour un ou deux millions de containers ! Une opération qui aurait représenté cependant un coût de 500 millions d’euros pour la Grèce avec, selon le ministre du commerce, la création de 700 à 800 emplois pour la région. Un leurre sans doute, quand on sait que l’automatisation partielle ou complète de tels ports ne nécessite qu’entre 30 et 80 emplois. La construction de cette infrastructure aurait surtout représenté une menace écologique dans une région - la Messara - intégrée dans le programme de protection Natura 2000 et Corine (la plage de Kommos près de Kalamaki est un des plus importants lieux de nidation des tortues caretta-caretta ; et dans la région de la Messara vivent de nombreux oiseaux de proie protégés).

Dans l’extrême est de l’île, dans la région d’Itanos-Vaï-Zakro, une société britannique prévoyait de créer, sur les 2.600 hectares d’un terrain appartenant au monastère de Toplou, un complexe touristique géant, avec six unités hôtelières de 7.000 lits et trois golfs ! Coût de l’opération : 1,2 milliard d'euros. Et la région risquait la désertification, compte tenu du fait qu'un touriste consomme de six à douze fois plus d'eau qu'un habitant local et qu’un golf consomme autant d'eau qu'une ville de dix à douze mille habitants. L'emplacement comprenait en outre des espaces protégés eux-aussi par le réseau européen Natura 2000, tandis que le site archéologique d'Itanos, occupé depuis le néolithique, est toujours l'objet de fouilles.

Mais, le symbole de toute cette transformation, de cette régression plutôt, est sans doute le plateau du Lassithi qui a subi une véritable catastrophe écologique: ce plateau de 12 km de diamètre situé à 800 m d’altitude était une réserve presque inépuisable d’une eau que les agriculteurs pompaient grâce à des milliers de moulins à vent pour irriguer leurs riches cultures. Dans les années 1970, certains agriculteurs, sûrs de pouvoir produire davantage encore avec plus d’eau, introduisirent les pompes à moteur. Résultat : on épuisa très vite la nappe, les moulins qui ne pouvaient plus pomper l’eau furent abandonnés alors qu’ils avaient contribué à la principale attraction touristique ; aujourd’hui, le plateau est abandonné, les derniers paysans et artisans se meurent, les hôtels se vident et les jeunes sont partis travailler dans le tourisme sur la côte nord. Alors qu’il aurait fallu faire du plateau du Lassithi un parc naturel européen. J’en avais soufflé l’idée au Préfet du nome du Lassithi il y a une dizaine d’années. Il trouva l’idée intéressante. Cela resta une belle idée…


Où va donc la Crète ?

Nous dénonçons cette situation depuis plus de dix ans. Après les oppressions ottomanes (pendant deux siècles et demi) et nazies (pendant la 2e Guerre mondiale), la Crète est en train de subir l’invasion d’un tourisme incontrôlé, débridé, d’une véritable guerre dont les mercenaires ont pour seul intérêt stratégique l’argent et dont la poudre à canon est le business. Leur armée, des milliers de touristes anglo-saxons, scandinaves…, jeunes pour la plupart et peu fortunés qui, pour casernement, occupent des hôtels de médiocre qualité dans des villes aussi prestigieuses, eu égard à l’antiquité, que Mallia et Hersonisos. Et qu’a fait la Crète pendant ces 10 dernières années ? Rien si ce n’est subir, impuissante, la situation, avec fatalité. « Ti na kanoume ?» (que faire ?) a-t-on l’habitude de dire dans de telles circonstances en Grèce.
Evidemment, diront certains, la Crète vit du tourisme qui représente la moitié de ses revenus. Mais il existe sans doute d’autres formes de tourisme tout aussi lucratives et respectueuses non seulement des Crétois et de leurs traditions, mais aussi des philhellènes, des amoureux de la Grèce, des voyageurs simplement qui viennent dans cette île pour y découvrir la vraie Crète.


Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Une petite prise de conscience a conduit à abandonner les projets de Timbaki et de Toplou grâce à quelques associations écologiques locales, grâce à la sagesse de quelques élus, grâce aussi à la mobilisation d’étrangers (l’Union Européenne, des associations, des archéologues et des chercheurs), grâce enfin à une conjoncture favorable (scandales immobiliers dont les principaux bénéficiaires ont été les moines du Mont Athos et qu’il eût été préjudiciable de renouveler avec le terrains appartenant au monastère de Toplou).
Mais cela ne suffit pas. Il ne s’agit pas de trouver l’antidote égoïste à l’agressivité de la vie moderne, mais il faut une prise de conscience collective et durable, une réflexion économique et politique des principaux acteurs (hommes politiques, journalistes, intellectuels, église même) et à tous les niveaux (régional, national et européen). Il faut une adhésion populaire surtout. La Crète et ses habitants doivent rester attachés à leurs valeurs et les transmettre à leurs enfants. Il faut que l’île de Minos reste un haut lieu culturel et qu’elle offre aux philhellènes un havre de paix et un lieu de ressourcement comme il n’en reste hélas presque plus en Europe. Sachons convaincre nos amis crétois qu’ils ont tout pour réussir durablement (dans quelques années, la Crète, devenue trop chère, ne fera plus partie des têtes d’affiche dans les agences de voyage) : une île magnifique, un paradis pour l’amateur de beaux paysages, pour le passionné d’antiquité, sans oublier les nombreuses activités qui peuvent s’y pratiquer comme la randonnée, le V.T.T., les sports aquatiques…
Et surtout l’hospitalité qui n’a aucun rapport avec l’argent mais fait plus plutôt partie d’une philosophie de l’existence.


Que vive l’âme crétoise !

Dans le roman Le Crétois de Pantelis Prévélakis, le capetan Korakas encourageait ses soldats à boucher d’un rempart de pierres l’entrée de la baie de la Souda (le port de La Chanée) tant convoitée par les envahisseurs. Un siècle plus tard, il aurait fallu de la même façon interdire la bétonisation de la côte nord de la Crète.
Tant que l’âme crétoise demeurera, les descendants de Iannis trouveront leur île encore belle et, comme l’a écrit Nikos Kazantzaki dans la Lettre au Gréco, le mystère de la Crète restera « si extrêmement profond que chaque individu qui pose le pied sur cette île sent une force chaude et bienfaisante couler doucement dans ses veines et son âme commencer à grandir ».

 

Remarque sur l'auteur:
Jean-Claude Schwendemann est le président de l’association Alsace-Crète.
Les coordonnées de l’association Alsace-Crète : 8 rue des Cigognesn 67000 Strasbourg.
Mail : president@alsace-crete.net
Site : www.alsace-crete.net

 

Quelques clichés témoins du mal-développement actuel de la Crète... (photos Franck Michel)

Anoya:
Broderies à vendre et foncier en ruine.
&
Cultures traditionnelles au milieu des constructions chaotiques...

Cnossos: boutiques à l'entrée du site

Archanes, paysage défiguré...

Important flux de touristes à Cnossos

Héraklion, Fontaine Morosini, toujours illuminée... Et graffitis sur la Loggia

La Canée: béton vs patrimoine... et chambres au monastère!

La Canée, vestige dégradé, et de l'autre côté de l'île, destruction programmée du littoral à Malia...

Région d'Axos, avec restaurant en terrasse...

Touristes en transit pédestre entre bateau et bus, dans le sud de l'île.

Sur la route côtière entre Héraklion et Réthymnon

Détail de l'actuel dégât immobilier...