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Quel régime pour le tourisme crétois ?

 

par Franck Michel


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« Oui, un pays à part, un monde en marge que la Crète,
longtemps offert et ouvert à l’Afrique et à l’Asie plus encore qu’à l’Europe.
Ile qui n’est pas une île mais un continent cerné d’eau, peuplé de terriens entêtés
 »

Jacques Lacarrière, L’été grec, 1975.

 

Port de Réthymnon

 

Vénérable terre de résistance – rappelons-nous Le Crétois de Prévélakis, véritable fresque des siècles de luttes pour l’indépendance – la Crète aurait-elle perdu son âme dans les euros touristiques ? Suite à une courte mais enrichissante enquête de terrain menée en mai 2009 (recherche de l’UMR Lisa, Université de Corse), on pourrait bien le penser. Ainsi, commençons par le « must » offert aux visiteurs, le fameux site archéologique de Cnossos : ce dernier, en dépit du travail de sape réalisé sur la pierre et en son temps par Evans (« étranges ruines à mi-chemin de la mémoire et de l’oubli » remarque joliment Lacarrière), représente à la fois l’héritage majeur de la civilisation minoenne, la fierté de l’identité crétoise et la principale attractivité touristique de l’île.

En gros, sur les 2,5 millions de touristes qui se pressent sur les plages aménagées bordées de cages à poules résidentielles, ils sont 2 millions à s’offrir une escapade historico-culturelle à Cnossos, indéniable joyau archéologique et plus encore archétype du site « à ne pas rater » mentionné dans tous les guides. Alors, comment ne pas être étonné, lorsqu’on débarque sur le parvis à l’entrée du site (c’est par où l’entrée ?), cernée par les boutiques, la route principale, un banal arrêt de bus, et un peu plus loin un parking récemment aménagé grâce aux efforts des opérateurs touristiques locaux, lassés de l’inaction des autorités. L’Etat, lui, ne s’occupe que de la collecte des taxes grassement recueillies via les tickets d’entrée au site…

 

Fresque mycénienne à Cnossos

 

Cette démission, ou plutôt cette absence de l’Etat et de ses services, atteste du manque d’intérêt et de volonté de vouloir s’occuper sérieusement des affaires touristiques, pourtant essentielles pour le développement économique des Crétois. Mais le plus accablant reste la non inscription de Cnossos sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, et ce pour des raisons, entre autres, de divisions politiques et d’intérêts économiques divergents de la part des autochtones incapables de se mettre d’accord… Tout le monde, pourtant – Etat compris – aurait grandement intérêt à s’entendre, à agir ensemble, pour que le site intègre rapidement cette fameuse liste, sorte de label international qui protège et valorise un lieu tout en permettant d’accueillir dans de meilleures conditions de nouveaux visiteurs. Il est vrai que ces tergiversations entre Cnossos et l’Unesco nous renvoient aux calendes grecques, au moins un demi-siècle en arrière. Et cela peut encore durer : ne dit-on pas localement, dans les chaumières et les cafés, que le tourisme en Crète comme en Grèce fonctionne très bien « naturellement », et « pourquoi s’embêter à organiser le tourisme ? ».

Pour les Crétois (et plus généralement pour les Grecs), le tourisme n’a d’ailleurs pas vraiment bonne presse, il n’est « traditionnellement » pas considéré comme une activité noble. Rentable certes mais pas valable ! Economiquement indispensable, socialement infréquentable ou presque ! Cela dit, jouer localement à ce point la carte de la mythologie antique relève parfois de la mythomanie bien contemporaine, non ? Terre de contrastes – tant physiques que psychiques – la Crète cultive le paradoxe avec un don inné, à l’image antique sans doute d’un Dédale et d’un Icare ; ou encore du personnage riche en couleurs d’Alexis Zorba magistralement dépeint par l’enfant du pays Nikos Kazantzaki. L’anthropologue Michael Hertzfeld, spécialiste de l’île, a longuement analysé ces contradictions, par exemple en montrant que les Crétois s’affirment volontiers violemment autocritiques mais n’acceptent que du bout des lèvres la moindre critique à leur égard venant de la part des étrangers…

 

Mais où va donc le tourisme en Crète ?

 

Heureusement, il existe des initiatives pour changer la donne, même s’il s’avère toujours plus difficile de modifier une situation délabrée que de partir de zéro. En cherchant bien, on trouve donc des autochtones qui tirent la sonnette d’alarme pour tenter de sauver le tourisme (ou plutôt ce qui peut encore l’être) dans l’île en proposant des offres innovantes et respectueuses de la culture et de la nature. Nikos Miliarakis, principal producteur de vin de Crète (basée à Peza, la cave viticole Minos, accueille plus de 40.000 visiteurs par an), et surtout président de l’association des producteurs de vins de la région d’Héraklion, également promoteur des « routes des vins de Crète », est l’un d’entre eux. Ces routes des vins découlent d’un projet intéressant qui a émergé en novembre 2006. Depuis cette date, 23 producteurs de vins de la région se sont réunis autour de son action pour proposer aux visiteurs locaux et étrangers des routes des vins crétois, afin de promouvoir la belle campagne environnante et surtout le vin de Crète, bref l’ébauche d’un véritable tourisme rural et gastronomique digne de ce nom. Nikos Miliarakis souhaite attirer des visiteurs amateurs de patrimoine, de culture et de vin dans cette région.

Parmi les 2 millions de visiteurs qui passent à Cnossos, à deux pas des principales terres viticoles et des beaux paysages de vignobles, autour de 400.000 touristes se déplacent en voiture (souvent de location). Ces derniers constituent la principale clientèle ciblée par ce type de tourisme fondé sur la découverte des routes vinicoles. On note qu’une initiative similaire, mais de plus modeste ampleur, a vu le jour très récemment dans la région de Hania (La Canée), à l’ouest de l’île, où des producteurs de vins se sont également réunis autour d’un projet touristique. Dans le même élan, une « Académie du goût » (un peu sur le modèle de Slow Food en Italie) s’occupe depuis peu à promouvoir une cuisine raffinée et fondée sur le bien-être, le fameux régime crétois est d’ailleurs plus que jamais à la mode, y compris touristique ! Il s’agit là, en fait, de belles et réelles opportunités pour développer un autre tourisme que celui majoritairement axé sur le soleil et le balnéaire. Car le voici le vrai souci : le tout-balnéaire, le « all inclusive », le fameux et si décrié « tourisme de masse », ce tourisme saisonnier de basse sinon de mauvaise qualité.

 

Vignoble dans la région de Peza

 

Prenons l’exemple du littoral situé à l’est d’Héraklion. Il suffit de longer la côte autour de Hernosissos et de Malia pour constater l’état dégradé du développement chaotique du tourisme, à la fois balnéaire et de masse, où les dégâts se manifestent essentiellement par des constructions hideuses qui défigurent la côte. C’est ici que viennent s’aligner les hôtels bon marché pour les clients européens partis avec des forfaits tout-compris à prix cassés. Les coûts de ces séjours étant tirés au plus bas, la qualité est évidemment loin d’être au rendez-vous, ce que la population locale ressent également à son niveau puisqu’elle ne gagne que très peu à accueillir des visiteurs dans les conditions actuelles (tours opérateurs étrangers, chaînes hôtelières, low cost, investisseurs étrangers, etc.). La Crète, contrainte à s’aligner sur les normes européennes mais aussi bénéficiaire de subventions importantes, n’arrive pas à concurrencer les autres destinations méditerranéennes, hors zone UE, où le soleil est garanti à l’année (notamment Tunisie, Egypte, Turquie) et les coûts salariaux nettement plus bas. La détérioration actuelle résulte d’un mal-développement lié à l’impérativité de toujours rester compétitif au détriment de la qualité. Des offres et des promotions plus qu’alléchantes attirent dans l’île, et notamment dans cette partie, des vacanciers en quête de soleil bon marché mais qui ne s’intéressent pas ou très peu à la culture et à l’histoire de la Crète.

Ce tourisme prédateur est aujourd’hui décrié et dépassé même s’il risque encore de perdurer quelques années, du fait de l’endettement des uns et de la course au profit rapide des autres. Le tout dans une perspective aux antipodes d’un développement durable. Localement aussi, les habitants s’interrogent et critiquent de plus en plus ce modèle qui, c’est évident, défigure plus qu’il ne construit un avenir sur place. La principale urgence consiste aujourd’hui à mettre en place un plan global de développement touristique à l’échelle de la Crète. L’absence totale de planification touristique – sans mentionner la spéculation immobilière, l’ingérence des investisseurs étrangers, le monopole des tours-opérateurs européens, la corruption endémique locale, etc. – est le principal facteur du dysfonctionnement et la raison première de l’impossibilité de se projeter dans l’avenir pour les habitants. Mais la Crète ne semble pas faire exception, l’ensemble de la Grèce souffre de ce manque de plan de développement touristique, il suffit de mentionner le ministère du tourisme qui vient à peine d’être créé il y a quelques années, alors que la Grèce vit grassement des recettes du tourisme international depuis plusieurs décennies, en fait surtout depuis que certains colonels et néanmoins businessmen y avaient investi leurs deniers et leurs pions.

 

Taverne à La Canée

 

A l’heure actuelle, cette absence d’organisation touristique en Crète explique également la très forte dépendance envers l’extérieur : pourquoi n’existe-t-il aucun tour-opérateur local important ? Aucune compagnie aérienne locale ? Les Crétois semblent s’en remettrent avec résignation aux décideurs et opérateurs touristiques étrangers (allemands, anglais, espagnols, français, et désormais russes et peut-être bientôt chinois). Devant ce manque criant de planification, point d’orgue si l’on n’y prend garde du désastre touristique en cours, c’est par conséquent toujours le court terme qui prime et donc la course au profit rapide basé sur une industrie du tourisme à bas prix, bien peu regardante sur les dégradations culturelles et surtout écologiques. Un jour prochain, dans cinq ans ? dans dix ans ?, ce littoral bétonné sera déserté de ses touristes de l’heure, mais ses habitants ? Y resteront-ils ? Et si oui, comment ces nouveaux malheureux de la désolation survivront-ils ? Il est déjà très tard de penser à une planification touristique aujourd’hui mais peut-être pas encore trop tard. Cette indispensable planification (touristique mais pas seulement) ne pourra cependant pas faire l’économie ni d’une meilleure formation touristique, fondée sur le développement durable et véritablement performante, ni d’un inévitable changement de mentalités afin de permettre aux autochtones d’adapter et de s’adapter et non plus de dépendre des uns ou des autres, le tourisme n’étant jamais que le miroir plus ou moins déformé de la mondialisation.

N’oublions pas non plus que le « problème touristique » s’avère ici, comme ailleurs en Grèce, ancré dans une histoire contemporaine nauséabonde et douloureuse. Faut-il vraiment s’étonner de l’actuel et durable mal-développement du tourisme de masse, incontrôlé et donc destructeur, lorsque l’avènement touristique de la Grèce – à l’instar de l’Indonésie, du Brésil ou plus près de nous de l’Espagne franquiste – date précisément de la période des colonels (1967-1974) ? La dictature, alliée stable du développent capitaliste, a opter pour le tourisme autant pour redorer son image internationale passablement écornée que pour renflouer les caisses de l’Etat, avec succès il faut bien le dire. Mais depuis la fin des années 1970, les problèmes s’aggravent et perdurent…

 

Un tourisme de masse solidement encadré !

 

Les trois exemples emblématiques de Réthymnon, des gorges de Samaria, et du village d’Anoya, sont intéressants à plus d’un titre pour comprendre les craintes et les espoirs d’un futur touristique.

- Il suffit de se promener dans la vieille ville et sur le port de la cité fortifiée de Réthymnon pour constater – au contraire d’Héraklion – qu’une politique d’aménagement urbain et touristique, menée avec détermination, peut vite donner des fruits. Le centre ville a été rénové, transformé, réhabilité au grand plaisir des habitants, des étudiants et des visiteurs. Les autorités municipales ont manifestement et avec succès misé sur un développement touristique concerté et adapté aux besoins et aux envies des habitants. Les touristes s’y retrouvent et le patrimoine urbain y est valorisé et protégé. Le but est maintenant de pérenniser ce développement en le rendant le plus durable possible dans le temps.

- La visite des gorges de Samaria – second site le plus visité dans l’île après Cnossos, et seul parc naturel protégé crétois – qu’on découvre uniquement à pied sur un itinéraire de 16 km, est certes une expérience et une randonnée merveilleuse. Mais il faut également reconnaître que la surfréquentation du site – souvent plus de 2000 personnes par jour sur le sentier principal ! – hypothèque sérieusement la bonne mise en tourisme du lieu. Les nombreux cars qui desservent le lieu puis récupèrent les touristes après la sortie des gorges et la partie en bateau attestent notamment de l’implication des tours-opérateurs étrangers qui organisent ces circuits. Peu d’alternatives existent alors que l’île recèle de lieux superbes. Le tourisme des gorges de Samaria (pourtant fermées au public de novembre à fin avril) s’apparente, peu ou prou, à une forme de tourisme d’aventure de masse qui n’est pas à l’abri de dérives, commerciales et environnementales surtout.

- En empruntant la belle route de montagne, autour d’Axos et d’Anoya, le visiteur peut être étonné, comme je l’ai été, de voir le nombre important de constructions, maisons modernes et en béton, qui parsèment cette belle région. Pourquoi ce manque de cohérence entre paysage naturel et habitat traditionnel ? A Anoya, notamment, les vieilles vendeuses de broderies sur les bords des rues, accentuent encore cette impression étrange de voir des populations traditionnelles, montagnardes et méditerranéennes, sorties tout droit du XIXe siècle, côtoyer des habitations sans charme construites dans les années 1970-80… Un contraste qui, une nouvelle fois, traduit l’absence de plan global en matière de développement des secteurs à la fois foncier et touristique.

 

Port de Hania (La Canée)

 

Alors, que faire ? D’abord ne pas céder aux relents du temps et aux réflexes du lieu, à soir ce savant mais dangereux mélange de résignation et d’impuissance. Puis, comme on sait, le régime crétois s’avère excellent pour la santé – au menu, une longue et saine vie ! – mais une autre forme de régime apparaît également urgent et vital pour qu’un autre tourisme – avec un plan durable et sain ! – puisse enfin voir le jour dans l’île. Pour que de la mythologie on passe en bonne harmonie à la réalité, et le plus tôt possible sera le mieux. Il importe, enfin et surtout, de ne pas renvoyer cet indispensable plan touristique aux éternelles calendes grecques…

Du tourisme au voyage, il y a parfois un monde, une abîme même, et terminons comme nous avons commencé, par une citation extraite de L’été grec, de Jacques Lacarrière, fin connaisseur et arpenteur des terres grecques, qui nous livre ici en prime une leçon de voyage : « ces voyages dans la Crète du sud où, pendant des jours et des jours je n’ai vécu qu’ainsi, de village en village, de familles en familles, d’hôtes en hôtes, ces voyages n’ont pas seulement métamorphosé les habitudes de mon corps mais surtout ma façon d’être avec les autres. Ils ont créé en moi ce goût, ce besoin même de rencontres avec les inconnus, cette confiance immédiate à l’égard d’autrui (…). Rien de tout cela ne s’apprend évidemment à la Sorbonne ni en aucune école mais seulement sur le terrain, au sens propre du terme : savoir se faire accepter par les autres, arriver à l’improviste sans être jamais un intrus, rester entièrement soi-même tout en renonçant à ses acquis et à ses habitudes, bref devenir autonome à l’égard de sa naissance et lié à tous les lieux, à tous les êtres qu’on rencontre, c’est cela que m’apprît la Crète. Là, dans ces villages misérables, au milieu de ces familles si pauvres et si chaleureuses pourtant, j’ai pu enfin me délivrer du lieu de ma naissance, rompre ce faux cordon ombilical que tant d’êtres traînent avec eux toute leur vie. Là, j’ai commencé mon apprentissage de véritable voyageur. Qu’est-ce, me direz-vous, qu’un véritable voyageur ? Celui qui, en chaque pays parcouru, par la seule rencontre des autres et l’oubli nécessaire de lui-même, y recommence sa naissance ».
Voilà, en définitive, sans doute le seul et vrai régime du voyage qui serait profitable aux hôtes comme aux visiteurs…

 

Les touristes visitant le site de Cnossos

Les dauphins peints sur les murs de Cnossos

Cellules confortables à La Canée

Fortezza de Rethymnon

Dans la forteresse de Héraklion

Vue sur la Fontaine Morosi, Héraklion

Gorges de Samaria...

...16 km de randonnée

Près d'Axos

Héros local à Anoya

Traces des guerres passées, Héraklion

Traces des émeutes récentes, Héraklion