Retour à l'accueil

 

Le retour de l'hospitalité, pratiques subversives ou expression d'une conformité postmoderne ?



par Bernard Schéou

 

Depuis 2000, de nouveaux réseaux sociaux d'hospitalité sont apparus, héritiers modernes du réseau Servas, mouvement de pacifistes créé en Europe après la Seconde Guerre mondiale et promouvant la réconciliation entre les peuples à travers l'hospitalité. Les deux principaux, Hospitality Club créé en Allemagne en 2000 et Couchsurfing, créé aux Etats-Unis en 2004, connaissent un succès phénoménal. Comment comprendre ces pratiques émergentes qui questionnent le tourisme depuis ses marges ?

Quelles sont les redéfinitions des contours du tourisme que ces nouvelles pratiques d'hébergement appellent ? Car l'hébergement constitue le point d'entrée sur l'espace visité. Et ce dernier n'est plus du tout l'espace touristique habituel mais bien le territoire de l'hôte.

Peuvent-elles être lues comme la recherche d'une expérience redéfinie et plus intense de l'altérité ? Le choix d'accueillir un touriste comme celui de faire appel à l'hospitalité sont-ils un moyen de répondre à un besoin de sociabilité mis à mal par le fonctionnement actuel de nos sociétés ? Serait-il devenu paradoxalement plus facile de nouer des relations sociales avec des inconnus plutôt qu'avec les habitants de son quartier ? A moins que le fait d'appartenir à une même communauté de valeurs rapproche les membres de ces réseaux sociaux plus que la proximité géographique ?

Enfin, peut-on encore parler de tourisme pour qualifier ces pratiques ou sommes-nous au-delà du tourisme ? L'apparition de cette nouvelle motivation, voyager pour entrer en contact direct avec des inconnus, peut-elle être considérée comme le signe d'une fragmentation des individus propre à la postmodernité comme le suggère Featherstone (1995 : 120)? Ne s'agit-il pas d'une certaine manière d'appliquer à la sphère des relations sociales, un comportement de consommateur optimisateur, autrement dit, qui vise à augmenter son univers de choix de contacts (leur quantité, leur intérêt et leur intensité potentielles) en minimisant le temps passé à leur identification, aux préalables et à la rencontre, et donc d'une certaine manière à satisfaire notre addiction actuelle à l'instantané, à l'immédiat, de s'affranchir du temps malgré les risques existentiels qui en découlent ?


A. De l'hospitalité antique aux réseaux sociaux d'hospitalité

" Un acte d'hospitalité ne peut-être que poétique "
Jacques Derrida (1)

Qu'est ce l'hospitalité aujourd'hui ? S'agit-il réellement d'une pratique révolue car impensable dans un monde guidé par l'obligatoire rentabilité de toute activité humaine et une marchandisation triomphant de tous les interstices restés libres ? Si l'hospitalité subsiste est-ce uniquement en des lieux coupés de ce " monde " où vivent des sociétés considérées comme en dehors de l'histoire parce que le " progrès " n'y a pas encore chassé l'amour de la poésie du geste hospitalier ? Ou dans des hospices à la charge de l'Etat, réunissant les indigents, fous et autres malades que nous refusons de voir ? Se référer au passé et à l'âge d'or antique permet de mieux éclairer la situation actuelle. Le succès rencontrés par les réseaux sociaux d'hospitalité dont la fréquentation explose depuis le début du 21ème siècle peuvent-ils s'appréhender comme une résurgence de l'antique hospitalité, en des formes plus ou moins remodelées par la postmodernité ?

1. La mort de l'hospitalité…

1.1 L'hospitalité comme forme essentielle de la socialisation

Vertu de l'homme sage chez Aristote ou obligation de tout citoyen chez Platon (c'est un devoir sacré que l'on rend autant par obéissance à la loi civile que par intérêt personnel pour se préserver des foudres de Zeus), qu'il s'agisse d'une disposition individuelle ou d'un devoir s'imposant à tous par la loi et la religion (Schérer, 1993), l'hospitalité était une pratique courante à l'Antiquité et constituait un véritable contrat qui engageait personnes, familles ou cités de lieux différents à se fournir mutuellement hébergement et assistance. Le voyageur, reçu, est inviolable et sacré. Il importe de s'en attirer les bonnes grâces même et surtout s'il s'agit d'un inconnu car alors nul ne connaît sa puissance et les dangers dont il peut être porteur. Et s'il s'agissait d'un envoyé de Dieu ou de Dieu lui-même, déguisé sous les traits d'un étranger (Jabès, 1991) ? Dès cette époque, l'hospitalité est loin de se réduire à la seule offre du gîte et du couvert, " la relation interpersonnelle instaurée implique une relation, un lien social, des valeurs de solidarité et de sociabilité " qui s'organisent en un système de réciprocité favorisant la cohésion sociale et limitant les risques de conflit (Montandon, 2004 : 7).

Le mot hospitalité (lat. : hospitalitas) provient d'hospitalis (relatif à l'hôte, hospitalier), qui est lui-même issu d'hospes (dont le Gaffiot donne comme traduction soit l'hôte qui donne l'hospitalité, soit l'hôte qui reçoit l'hospitalité ou encore le voyageur de passage). Pour Marie-Claire Grassi, toute cette famille de mots, de même qu'hostis (l'étranger, l'ennemi) a pour origine le verbe hostire qui signifie égaliser, mettre au même niveau. Elle en déduit que " l'hospitalité est geste de compensation, de mise à égalité, de protection, dans un monde où l'étranger n'a originellement pas de place " ; ce qui suppose nécessairement l'asymétrie de position des deux types d'hôtes : l'un est le maître des lieux, situé à l'intérieur alors que l'autre vient du dehors, forcément étranger, de passage. Ainsi, " l'hospitalité se présente comme un pont fragile et dangereux établi entre deux mondes : l'extérieur et l'intérieur, le dehors et le dedans. Tentative d'égalisation, de mise à niveau, son enjeu est le franchissement, l'abolition des espaces, la pénétration des territoires, l'admission " (Grassi, 2004 : 21).

Anne Gotman, dans le premier chapitre de son livre Le sens de l'hospitalité, retrace l'histoire de cette notion. C'est de 1206 que date la première apparition du mot dans la langue française. Il fait alors référence à " l'accueil des indigents, des voyageurs dans les couvents, les hospices et les hôpitaux " (Gotman, 2001 : 13). Au 16ème siècle, le mot réapparaît dans son contexte antique et désigne dès lors, soit l'accueil fondé sur la charité soit celui, antique, fondé sur les lois de réciprocité envers ses pairs. Avec Diderot et d'Alembert, l'hospitalité retrouve une dimension philosophique inspirée des anciens stoïciens qui s'affirmaient citoyens de l'univers : l'hospitalité est décrite comme l'extension des liens avec l'humanité et l'ensemble de tous les mortels. Petit à petit, en passant de la sphère religieuse à la sphère étatique et du sacré au droit, en se laïcisant, l'hospitalité n'est plus une obligation sociale et tend à décliner, surtout qu'avec le développement des établissements hôteliers et de l'industrie touristique, l'hospitalité devient en outre, commerce à partir du 18ème siècle. Nombreux sont les auteurs qui déplorent cette évolution et l'attribuent à la civilisation, au développement des moyens de transports et du nombre d'hébergements (2). Parallèlement, l'hospitalité privée a été remplacée par la mise en place d'institutions charitables financées par les Etats : hospices et hôpitaux destinés aux malades et aux indigents.

Même si on peut considérer que la transformation en droit de l'hospitalité représente en soi une avancée, cette évolution associée à la marchandisation de l'hébergement consacre la mort de l'hospitalité comme forme essentielle de socialisation, dans le sens où " elle substitue des mécanismes neutres du point de vue des liens sociaux aux rapports intersubjectifs engagés dans l'exercice de l'hospitalité " (Gotman, 2004 : 99).

1.2. De l'hospitalité comme " vertu interstitielle " à l'hospitalité inconditionnelle

Pour René Schérer, l'hospitalité ne subsiste plus que défigurée, comme vertu interstitielle, et cette quasi-disparition de l'hospitalité s'est faite au profit d'un droit non pas généreux mais soupçonneux (Schérer, 1993 :19). Aujourd'hui, l'hospitalité n'existe plus que comme " un luxe épisodique ", " une parure " que le ménage avec son égoïsme familial obligé, " porte de temps en temps, au cours d'une brève invitation, d'une réception, d'une fête entre amis, entre familiers " (Schérer, 1993 :14).

Pourtant, pour lui, elle est encore présente et pas seulement comme " survivance aux retentissements nostalgiques […] présente à l'état diffus, dispersée dans tous les recoins du langage et de tout ce qui structure notre modernité " (Schérer, 1993 : 14) (et l'auteur de citer l'hôtel, l'hôtesse, l'hôpital…) mais également dans " les confins, dans les marges ou les interstices " quelque part dans l'inconscience de nos sociétés contemporaines (car la logique raisonnée de celles-ci ne peut plus être qu'inhospitalière, qu'elles soient totalitaires ou libérales) (Schérer, 1993 : 16). Et de ces confins, l'hospitalité, en apparaissant souvent " là où on ne comptait plus sur elle ", travaille de l'intérieur la société de toute sa force corrosive. Car demande René Scherrer, " l'hospitalité, en fin de compte, n'est-elle pas une sensibilité particulière au prochain ? " (Schérer 1993 :21).

L'hospitalité engage assurément la relation à autrui et est, par là, totalement une question d'éthique. C'est bien ainsi que Derrida appréhende l'hospitalité, lui pour qui le livre de Lévinas Totalité et infini est " un immense traité de l'hospitalité qui permet de comprendre comment la notion d'hospitalité peut passer de recevoir quelqu'un à recevoir de quelqu'un et, plus largement, de saisir la véritable nature inconditionnelle de l'accueil " (Manzi, 2004).

Lors de ses séminaires tenus en 1996 sur le thème de l'hospitalité, Jacques Derrida introduit une distinction différente de celle qui sépare l'hospitalité charitable d'Etat de l'hospitalité antique à l'égard des pairs. Il distingue La loi de l'hospitalité des lois de l'hospitalité. Alors que les secondes s'exercent dans une logique d'acquittement et correspondent aux droits et devoirs " toujours conditionnés et conditionnels, tels que les définit la tradition gréco-latine, voire judéo-chrétienne, tout le droit et toute la philosophie du droit jusqu'à Kant et Hegel en particulier à travers la famille, la société civile et l'Etat " (Derrida, 1997 : 31), la première est illimitée, absolue et n'est soumise à aucune condition (3) : elle s'adresse " à l'autre absolu, inconnu, anonyme et que je lui donne lieu, que je le laisse venir, que je le laisse arriver, et avoir lieu dans le lieu que je lui offre, sans lui demander ni réciprocité (l'entrée dans un pacte), ni même son nom ". C'est une loi " sans impératif, sans ordre et sans devoir. Une loi sans loi en somme. Un appel qui mande sans commander " (Derrida, 1997 : 29 et 77).

Mais pour Derrida, ces deux expressions de l'hospitalité sont contradictoires, antinomiques tout en étant inséparables. Elles s'impliquent et s'excluent mutuellement et simultanément. La Loi absolue dresse un horizon idéal non seulement de l'hospitalité mais plus largement des rapports entre les hommes. Elle est au dessus des lois tout en étant hors-la loi. Elle est illégale et transgressive comme peut l'être l'éthique par rapport à la morale. Pourtant la Loi a besoin des lois, les requiert afin de ne pas être " abstraite, utopique, illusoire " mais potentiellement " effective, concrète, déterminée " alors que les lois " la nient, la menacent en tout cas, parfois la corrompent ou la pervertissent […] Car cette pervertibilité est essentielle, irréductible, nécessaire aussi. La perfectibilité des lois est à ce prix. Et donc leur historicité. Réciproquement, les lois conditionnelles cesseraient d'être des lois de l'hospitalité si elles n'étaient pas guidées, inspirées, aspirées, requises même, par la loi de l'hospitalité inconditionnelle " (Derrida, 1997 : 75).

Cette hospitalité disparue, n'existe-t-elle plus que sous sa forme absolue, utopique et rêvée et comme vertu interstitielle masquée, émergeant là où on l'attend le moins ? Ou alors n'est-elle finalement pas plus présente que jamais, mais en négatif, transparaissant à travers notre agressive inhospitalité à l'égard des étrangers dont nous refusons d'entendre l'appel silencieux et assourdissant ?

Face à ce constat, quelle place occupent les réseaux sociaux d'hospitalité, apparus au début du 21ème siècle ? S'agit-il de la simple manifestation de cette vertu interstitielle, jamais vraiment disparue mais toujours marginale, d'un mouvement naissant en direction de l'hospitalité inconditionnelle de Derrida ou plus prosaïquement de l'expression d'une nouvelle forme de consommation gratuite de loisir et de tourisme propre à la postmodernité ?

2. …ressuscitée grâce à la toile mondiale ?

Un guide touristique portant sur les réseaux d'hospitalité (4) en a recensé plus d'une trentaine dans le monde. Sur la base de ce recensement probablement non exhaustif, il apparaît que 60% d'entre eux, qualifiés dans la suite de réseaux communautaires, sont centrés sur une activité particulière commune à ses membres (les danseurs de Tango, les policiers, les enseignants, les homosexuels, les plus de 50 ans, les cyclistes…) et représentent près de 520 000 membres. L'adhésion à ces réseaux est payante, les frais variant entre 12 et 60 euros. Les 40% restant sont des réseaux généralistes regroupant 1 600 000 membres, la très grande majorité d'entre eux étant libre d'accès. A part Servas, le réseau d'hospitalité généraliste le plus ancien, créé en 1949, tous les autres réseaux généralistes ont été créé après 1995 et près de 80% des 13 recensés l'ont été depuis 2000. De manière inverse, 80% des réseaux communautaires ont été créé avant 1995 et seulement deux ont été créé depuis 2000. Ces évolutions croisées témoignent-il d'une ouverture à l'autre croissante au détriment d'un repli communautaire et d'une envie postmoderne de nouer des relations sociales avec des inconnus ?

Pour qu'un réseau présente un certain attrait, il faut nécessairement qu'il ait séduit un nombre important de membres, ce qui explique peut-être l'importante concentration du public intéressé au sein de quelques réseaux. En ce qui concerne les réseaux communautaires, les trois plus importants, qui sont aussi les trois plus anciens, représentent 96% du total des membres. La concentration est encore plus importante au sein des réseaux généralistes puisque Couchsurfing, le plus important par la taille, compte 1 100 000 membres, soit l'équivalent de 93% du total des membres de ces réseaux. Bien que ces réseaux soient ouverts à tous, et que des membres résidant dans le monde entier en fasse partie, la grande majorité est composée d'Occidentaux.

La plupart de ces réseaux fonctionnent de manière similaire. Après avoir adhéré en respectant les dispositions propres au réseau choisi (dispositions extrêmement variables, allant de la simple création de profil sur Internet en quelques minutes jusqu'à l'entretien sur ses motivations en passant par la cooptation), un membre peut ensuite solliciter (ou être sollicité par) les autres membres via un site Internet, ou un fichier imprimé envoyé par la poste. Le plus souvent, n'est exigée aucune obligation formelle d'accueillir soi-même (5) la personne reçue mais le fonctionnement social suppose néanmoins une contrepartie. Celle-ci peut-être immédiate comme différée mais ne doit pas être calculée, car elle ne doit pas ressembler de près ou de loin à un remboursement. Elle est immédiate lorsqu'elle prend la forme d'attentions de l'hôte reçu sous des formes diverses, dans la conversation (parler de ses voyages), ou à travers des gestes anodins et prévenant (passer le sel, faire la vaisselle, préparer à manger…). Elle est différée dans le temps lorsque l'accueillant rend visite à son tour à son hôte. Elle peut même être reportée sur une tierce personne selon le schéma proposé par Marcel Mauss, dans lequel " le don et le contre-don ne circulent pas entre a et b mais entre a, b et c : a donne à b qui rend à c. Le donateur (b) ne rend pas au donateur (a) mais à un tiers (c), ainsi s'enchaînent les dons à l'infini au lieu de revenir à leur point de départ " (Gotman, 2001 : 276). L'hospitalité peut même s'envisager plus largement comme un rendu correspondant à tous les bienfaits dont on a pu bénéficier au cours de notre vie.

Servas, le premier des réseaux a été créé en Europe en 1949, en réaction à la guerre et construit comme un vaste mouvement de pacifistes promouvant la réconciliation entre les peuples à travers le fait de se recevoir les uns les autres. Il s'agit d'une véritable association qui exige que ses membres partagent ses idéaux. Pour adhérer, il faut nécessairement rencontrer le coordonnateur régional de Servas pour un entretien approfondi. Ce réseau compte aujourd'hui 16 000 membres (1500 en France) dans une centaine de pays.

Ce n'est pas celui que nous avons retenu comme objet spécifique d'étude pour apporter des éléments de réponse à notre questionnement mais le réseau Couchsurfing (que l'on peut traduire littéralement par " surfer sur des canapés ") et ce, pour plusieurs raisons : en premier lieu, nous en faisons partie depuis près de deux ans, c'est donc celui dont nous connaissons le mieux le fonctionnement, ensuite, c'est aussi celui qui présente la progression la plus spectaculaire ; enfin, il a été l'objet d'un mémoire de master en sociologie en juin 2007, dont la traduction française vient de paraître sous le titre Intimate Tourism (Bialski, 2009). Présentons ce réseau en quelques lignes.

Imaginé en 1997 par son fondateur suite à une expérience d'hospitalité vécue au sein d'une famille égyptienne, le site Internet de Couchsurfing est lancé en 2004 avec pour devise : " le monde est plus petit que tu ne penses ". Le site permet de mettre en relation gratuitement ceux qui cherchent à être hébergés et ceux qui sont prêts à accueillir des voyageurs. Chaque membre se créé un profil sur le site Internet en se présentant de manière plus ou moins détaillée et en précisant son degré d'engagement, c'est-à-dire s'il est prêt à héberger un voyageur ou simplement à le guider dans la ville. En 2006, le réseau compte déjà 90 000 membres, rattrapant son concurrent Hospitality Club, créé en 2000, quand un problème informatique supprime toutes les données du système. Suite à la mobilisation de plusieurs milliers de membres, le fondateur décide de créer une version 2.0 en restructurant l'organisation et la gestion des bénévoles afin de donner plus de sens au projet : la devise est modifiée en " participer à la création d'un monde meilleur, canapé après canapé " à laquelle est ajoutée une profession de foi : " Coushsurfing a pour objectif de mettre en réseau les gens et les lieux de toute la planète, favoriser les échanges, élever la conscience collective, répandre la tolérance et faciliter l'intercompréhension entre les cultures. En tant que communauté, nous militons pour accomplir notre mission individuelle et collective, pour faire du monde un endroit meilleur, et nous croyons que surfer les canapés est un moyen d'atteindre cet idéal " (Hégron et Pagès, 2009 : 98-109).

Au 1er mai 2009, la communauté comprend 1 096 113 adhérents issus de 231 pays et de plus de 57 700 villes, a donné lieu à 1 081 530 expériences d'hébergement, à la création de 1 255 859 déclarations d'amitié et à 2 021 997 déclarations d'expérience positive. La croissance du nombre de membres est exponentielle, le nombre moyen d'adhésions hebdomadaires étant en forte augmentation (4800 en 2007 contre 12 176 sur les dix-huit premières semaines de 2009). D'après les statistiques du site, les hommes sont majoritaires avec 55% de membres. Ceux-ci proviennent plutôt des pays occidentaux : 50% pour l'Europe, 30% pour l'Amérique du Nord et 20% pour le reste du monde (sachant que beaucoup de membres des réseaux résidents dans les pays du Sud sont des expatriés). Les Etats-Unis comptent le plus grand nombre de Couchsurfers (24%), devant l'Allemagne (9%), la France (8%), le Canada (5%) et le Royaume Uni (5%). Paris, Londres, Berlin et Montréal sont les villes qui comprennent le plus de membres. Les adhérents sont plutôt jeunes : la moyenne d'âge est de 27 ans, 73% des membres ont moins de 30 ans, 18% entre 30 et 40 ans et seulement 9% ont plus de 40 ans.

Le réseau Couchsurfing est dirigé par une structure organisationnelle souple et nomade installée en ce moment au Costa Rica pour 6 mois et géré par plusieurs centaines des bénévoles répartis dans le monde entier selon une organisation géographique et hiérarchique.

Une attention particulière est portée aux questions de sécurité, qui sont essentielles en matière d'hospitalité et trois dispositifs de garantie, tous trois facultatifs, ont été imaginés. Enfin, en cas de problème, il est possible de saisir l'équipe de bénévoles, chargée de la gestion des conflits. Elle intervient automatiquement dès qu'un membre envisage de rédiger une référence négative, afin de l'aider à relativiser son expérience en commençant par lui proposer d'attendre quelques jours avant de la rédiger. De fait, il y a très peu de références négatives, les personnes préférant généralement n'en laisser aucune plutôt que de réduire les chances du membre dans ses futures recherches d'accueil. L'interprétation des références demande ainsi un savoir-faire particulier et il faut le plus souvent lire entre les lignes pour deviner les critiques susceptibles d'y être cachées. La plupart des conflits portent justement sur des contestations et des désaccords concernant la formulation des références laissées.

Du point de vue financier, en 2008, les revenus du réseau se sont élevés à 783 910 $, apportés à 99,5% par les dons volontaires des membres. Les dépenses se sont élevées à 645 655 $ avec comme postes principaux : les frais de location de lieux (19,5%), les salaires (18%), les frais de déplacement (14%) et la location des serveurs (12,5%)…

Un cadre général sur l'hospitalité étant posé, nous pouvons désormais tenter de comprendre ce qui se joue dans l'hospitalité en nous intéressant, en particulier, à cette nouvelle forme de tourisme induite par les réseaux sociaux d'hospitalité et en essayant de comprendre les motivations des participants. A l'appui de cette discussion, nous mobiliserons différentes sources d'information. La plupart des références ont déjà été citées dans cette première partie : l'important travail de la sociologue Anne Gotman sur l'hospitalité (nous utiliserons la partie qu'elle consacre à l'hospitalité privée de longue durée), la contribution philosophique d'Anne Dufourmantelle et de Jacques Derrida ou le livre sur l'hospitalité dirigé par Alain Montandon et le mémoire de master de la sociologue Paula Bialski sur Couchsurfing. Paula Bialski, pour laquelle la motivation principale des couchsurfeurs (6) est le développement personnel à travers la multiplication de relations d'hospitalité, s'est appuyée sur plusieurs enquêtes (7) : a) au niveau qualitatif, une vingtaine d'entretiens " ethnographiques " menés auprès des membres les plus impliqués au sein de la communauté, ceux qui s'étaient réunis à Montréal pour relancer le réseau à l'été 2006 ; b) au niveau quantitatif, un sondage en ligne sur le site de Couchsurfing portant sur " les amitiés Couchsurfing " auquel ont répondu 3000 personnes, les plus impliquées de l'aveu même de l'auteur qui en a dépouillé 500 seulement et c) une base de 56 000 profils rendus anonymes fournie par l'équipe dirigeante. Dans ses conclusions et tout au long de l'ouvrage, elle semble osciller entre la fascination pour ce réseau et ce qu'il apporte et une position plus critique sur le type de relations qui résultent de ce réseau. Peu convaincu par sa thèse principale, nous avons souhaité compléter son travail par quelques entretiens menés dans une ville moyenne française auprès de membres " de base " du réseau, alors que ceux qu'elle a interrogé étaient impliqués dans l'organisation et la direction du réseau. Nous les avons envisagés comme source complémentaire d'information et avons construit le plan d'entretien sur la base de notre questionnement mais également à partir des résultats obtenus par Anne Gotman dans ses travaux sur l'hospitalité privée.


B. Pratiques de l'hospitalité : un tourisme aux contours redéfinis

Pour Anne Gotman, " l'hospitalité peut être définie comme ce qui permet à des individus et des familles de lieux différents de se faire société, de se loger et de se rendre des services mutuellement et réciproquement. Cela signifie que l'hospitalité implique des pratiques de sociabilité, des aides et des services qui facilitent l'accès aux ressources locales, et l'engagement de liens allant au-delà de l'interaction immédiate, seuls à même d'assurer la réciprocité. L'hospitalité suppose aussi et peut-être surtout un dispositif, un cadre, un protocole qui garantit l'arrivée, la rencontre, le séjour et le départ de l'hôte " (Gotman, 2001 : 3). Nous allons constater que cette définition correspond bien aux pratiques d'hospitalité mises en œuvre au sein du réseau Couchsurfing qui agit comme dispositif, comme cadre non contraignant permettant leur mise en œuvre. La première question que pose l'hospitalité est celle de la place qui est accordée à l'autre et cette question si elle est éminemment éthique, est aussi, au sens propre, la question de l'espace qui est accordé à l'accueilli et du temps qui lui est consacré. Nous nous intéresserons à ce qui se joue à travers la relation d'hospitalité, d'abord au sein du domicile de l'hébergeant, l'interprétant d'un point de vue philosophique à l'aide de Derrida, puis à partir des pratiques touristiques des personnes accueillies.

1. Donner lieu au lieu

" Lorsque nous entrons dans un lieu inconnu, l'émotion ressentie est presque toujours celle d'une indéfinissable inquiétude "
Anne Dufourmantelle (8)

Une hôte dont c'était la première expérience avec Couchsurfing m'a avoué qu'au moment d'appuyer sur ma sonnette, elle fut saisie pendant quelques secondes par l'étrangeté de la situation, (sonner chez un inconnu) et par l'inquiétude, et tentée de prendre ses jambes à son cou. Mais lorsque la porte s'ouvrit dans un geste d'accueil, ressentant alors l'impression d'être attendue, mon hôte fut très vite rassurée et encouragée à franchir le seuil, barrière hautement symbolique, qui sépare le dedans du dehors, la sphère de l'intime de l'espace public.

" Quiconque est invité à entrer chez autrui marquera une hésitation, aussi infime soit-elle, pour franchir le seuil de la maison. La barrière entre celui qui est chez lui, même depuis peu, et le nouveau venu est invisible mais efficace " confirme Anne Gotman qui consacre un chapitre de son livre Le sens de l'hospitalité à l'asymétrie de la relation qui se noue entre le maître de maison et son hôte. Que l'hospitalité se fasse suite à une invitation du maître de maison ou que ce soit l'hôte qui la sollicite, c'est toujours le maître de maison qui rend possible ou pas la relation d'hospitalité et qui fixe les règles qui vont régir celle-ci et sa durée.

Le maître de maison dispose des mêmes prérogatives dans le dispositif offert par Couchsurfing : même si c'est toujours l'hôte qui est à l'initiative de la demande, celui qui est sollicité reste libre de refuser et de fixer ses conditions quand il répond à la demande (" oui, mais je ne serais pas disponible car j'ai beaucoup de travail en ce moment " ; " oui, mais seulement pour une nuit " ; " d'accord mais venez avec votre sac de couchage "…). Certains rédigent ces conditions directement sur leur profil pour éviter de les répéter à chaque réponse. Par exemple, Anne précise sur sa page de ne pas attendre qu'elle aille chercher ses hôtes à la gare et qu'elle ne cuisine pas quand Claire fixe la durée maximale à trois nuits et demande que l'hôte amène son propre sac de couchage. Le maître de maison détermine également l'heure et le lieu du rendez-vous, la durée du séjour.

Il existe deux types de règles, les premières régissent les relations entre le maître de maison et son hôte et les secondes, le système domestique (horaires à respecter, organisation des tâches domestiques, tolérance au bruit, à la cigarette, etc.). Evidemment ces deux systèmes de règles s'influencent mutuellement car la relation entre le maître de maison et ses hôtes dépend de la participation matérielle (provisions) et relationnelle de ceux-ci au système domestique qui peut être " rigide, fermé aux 'étrangers', inhospitalier par essence " (Gotman, 2001 : 173). Il sera plus ou moins rigide selon le nombre de personnes du ménage, la présence d'enfants, leur âge…

L'hôte qui doit respecter les règles domestiques peut être dans l'embarras si celles-ci ne sont pas présentées explicitement, car il doit alors les deviner, ce qui n'est pas aisé pour lui, surtout s'il est issu d'une culture très différente de celle de son accueillant. Avec des règles implicites et parfois imprévisibles, le maître de maison maintient l'hôte dans une relation de dépendance en l'obligeant à être attentif en permanence. Face au pouvoir du maître de maison, " l'hôte parfait est celui qui ne montre même pas qu'il s'adapte et fait oublier au maître de maison que celui-ci est en train de lui imposer une règle ! " alors que l'hôte problématique est celui à qui il faut rappeler la règle (Gotman, 2001 : 100).

Mais les exigences contemporaines d'authenticité et d'égalité reformulent ces règles et dans les sociétés plus égalitaires d'aujourd'hui, l'asymétrie tend à disparaître. L'étranger s'introduit plus facilement dans le système domestique, participe aux taches ménagères, fait la cuisine, la vaisselle. Pour Anne Gotman, c'est justement " lorsque le maître de maison est le moins actif, quand il ne prend aucune initiative et se contente d'être là, disponible, de ''recevoir'' l'autre, que la vraie rencontre a lieu et que l'hospitalité est à son maximum " (Gotman, 2001 :105). On constate que les membres du réseau qui ont vécu une longue expérience de colocation dans leur vie sont plus à même d'adopter une telle attitude faite de simplicité et de disponibilité non intrusive : " c'est des colocs d'un jour, affirme Mylène en parlant de ses couchsurfeurs, le fait d'avoir eu des colocs, on est naturel, on est habitué à côtoyer des gens 24 heures sur 24 sans pour autant partager leur intimité ". Mais cette attitude de simplicité propre à la colocation peut dériver dans l'individualisme et s'accompagner d'une moindre implication, parfois mal perçue par l'hôte qui se sent moins bien accueilli. Valentin qui a voyagé 15 jours en Espagne uniquement avec Couchsurfing témoigne : " parfois, on arrive, on a l'impression d'être en trop. Deux fois, sur les 15 jours, une fois, il y avait les filles qui faisaient leur truc sur leur ordi et on n'ose pas déranger quoi. J'étais en Espagne, c'était une colocation, alors ça allait, bon les deux filles elles s'occupaient de leur truc, bon après, il y avait l'autre colocataire qui était bien sympa, qu'on a bougé un peu ensemble et montré la ville ".

Les entretiens que nous avons menés confirment l'existence de règles, les règles domestiques mais aussi les règles générales, les lois de l'hospitalité comme le fait, pour ce qui est de l'invité, d'être respectueux des règles domestiques ou encore d'apporter à son hôte un présent, le plus souvent en rapport avec la nourriture : une bouteille de vin (9) ou d'alcool, une spécialité d'un autre pays (10)… alors que le maître de maison prépare les lieux, un repas et va éventuellement chercher son hôte à la gare… Le contenu précis de ce dernier modèle est très personnel et dépend des hôtes. Ainsi, préparer le lieu peut se traduire de multiples façons qui varient du véritable accueil hôtelier (faire le ménage, ranger, préparer les lits avec des draps propres, mettre des serviettes de bain…) à un rapide rangement du canapé encombré d'affaires au moment où l'hôte sonne à la porte.

Le partage des repas, et plus particulièrement du premier d'entre eux, est important symboliquement car le fait de consommer ensemble de la nourriture et des boissons " marque la naissance de la communauté " (Gotman, 2001 : 95). A tel point que ne pas partager la nourriture et le repas, premier degré de l'échange, n'est pas compris par les hôtes : " manger ensemble, c'est déjà bien, il y en a, t'y vas, tu vas te faire les courses et puis chacun mange de son côté ou presque, pas tout à fait mais pratiquement quoi, on allait faire les courses, nous on achète ça, toi achète-toi ce que tu veux manger ", affirme Valentin.

En ce qui concerne les règles domestiques, aucun des membres interviewés n'a l'habitude de les présenter de manière explicite à l'arrivée de ses hôtes. C'est bien à l'invité de les deviner en observant le comportement du maître de maison ou de poser des questions : " moi, je n'ai jamais eu besoin de reprendre quelqu'un sur une règle en particulier, voilà, nous on agit comme on agit la plupart du temps, ben les gens, ils nous observent et après, ils font comme nous, quand on entre, on enlève nos chaussures et après, les gens, ils font pareil " dit Alain. Pour Claire, les invités doivent faire la vaisselle : " ce qui est implicite aussi, c'est que dans la mesure où moi, j'ai préparé à manger même si c'est quelque chose de très simple, c'est vrai, qu'en général, c'est les invités qui font la vaisselle. Je trouve ça sympa, en fait ".

Il arrive aussi que le maître de maison prenne conscience de ses propres règles à force d'expériences répétées d'accueil. Dans ce cas, généralement, il modifie son profil afin de les intégrer à l'exemple d'Anne à propos du fait de cuisiner ou pas : " au début, c'était parfois un petit peu hésitant quand ils arrivaient et c'est pour cela que j'ai mis que je ne cuisinais pas mais qu'ils pouvaient cuisiner ; depuis, que j'ai mis cela, en général, ils se proposent pour faire à manger ".

Lorsque la durée d'accueil est limitée à un ou deux jours, il y a peu de risques de conflit entre les protagonistes de la relation d'hospitalité (11). Si quelque chose choque le maître de maison (12) il aura tendance à patienter plutôt que de le dire. Quand l'accueil dure, les risques se multiplient et dans ce cas, c'est le partage des dépenses de nourriture qui constitue le premier sujet potentiellement conflictuel. Jean : " C'est toi qui fixes les règles quand tu es accueillant, donc un moment si tu es coincé financièrement, ben tu as le droit de le dire… Moi j'ai eu des gens qui ne vont pas forcément faire les courses d'eux-mêmes, la plupart font la démarche mais j'ai quand même des couchsurfers qui sont venus et qui ne font pas la démarche de faire les courses ".

Si un système composé d'un certain nombre de règles plus ou moins souples, est nécessaire tant pour permettre la mise en contact initiale que pour garantir " la coexistence de l'ordinaire et l'extraordinaire " (Gotman, 2001 : 175) pendant l'accueil, une trop grande codification des comportements fait perdre à l'hospitalité " sa dimension première de mouvement vers l'autre, de lien social à l'état naissant impliquant un sacrifice ". (Gotman, 2001 : 46). Pour qu'il y ait rencontre, il faut passer outre les codes et s'éprouver dans la relation d'hospitalité, dans la relation à autrui, aller au-delà de soi.

" Le partage de l'intimité avec l'hôte ouvre donc directement sur la question de confiance : ce que l'on confie à l'autre - de sa vie, de ses biens, de soi - et ce que l'autre en fera " (Gotman, 2001 : 131-139). Confier ses clefs est la meilleure expression de la confiance. C'est un geste dont la portée va bien au-delà des risques matériels encourus qui restent minimes car il est très peu probable d'être victime de vols. Donner ses clefs, c'est affirmer : " tu es chez toi, tu es libre d'aller et venir comme bon te semble, y compris en mon absence ". C'est donner un accès complet à l'intimité que représente son domicile en acceptant de ne pas contrôler par sa présence ce qui en sera fait. Gênés par cette proposition, certains accueillis préfèrent les refuser. Ce n'est jamais un geste immédiat et systématique chez les couchsurfeurs interwiewés, il dépend avant tout de la relation qui a commencé à se nouer avec la personne (13). Pour Valentin, " c'est un des derniers niveaux d'ouverture, d'hospitalité ".

Ce geste reste le symbole le plus ancien et le plus fort de l'hospitalité. Aujourd'hui encore, dans les villages d'Afrique de l'Ouest, la tradition est que les étrangers qui souhaitent séjourner dans le village se présentent devant le chef du village qui leur souhaitera la bienvenue et leur remettra symboliquement les clefs du village afin de signifier qu'ils sont les bienvenus. En ces temps d'individualisme égologique, faire confiance inconditionnellement est une attitude rare et exceptionnelle qui tranche radicalement avec la méfiance et la défiance devenues quasi-naturelles. Confier ses clefs, n'est ce pas également d'une certaine manière refuser la propriété absolue du lieu ?

2. Au-delà du lieu

Si dans son séminaire sur l'hospitalité, Jacques Derrida insiste autant sur la question du lieu, ce n'est pas seulement parce l'hospitalité ne peut être offerte qu'en un lieu donné, à un moment donné, c'est bien plutôt parce que " l'hospitalité donne comme impensé, dans sa " nuit ", ce rapport difficile, ambivalent au lieu " (Dufourmantelle, 1997 : 60). Jacques Derrida nous invite à reconnaître que nous sommes d'abord et toujours l'hôte d'un lieu et qu'avant d'accueillir autrui, nous sommes accueilli par le lieu. Reconnaître notre dette vis-à-vis du lieu qui nous accueille, n'est ce pas d'une certaine manière gommer l'asymétrie de la relation d'hospitalité ? " Comme si le lieu dont il était question dans l'hospitalité était un lieu qui n'appartenait originellement ni à l'hôte ni à l'invité mais au geste par lequel l'un donne accueil à l'autre " (Dufourmantelle, 1997 : 60).

Ce que nous entendons par aller au-delà du lieu, c'est inverser la relation de propriété que nous entretenons avec lui. Nous appartenons tous au lieu et n'en étant pas propriétaire, nous ne pouvons l'offrir mais simplement " fabriquer du temps " ensemble, qui en hébreu a le même sens que le verbe inviter. Parce qu'il n'est pas possible de produire du temps seul, " il faut qu'il y ait de l'autre, une effraction de l'autre originelle ? L'avenir est donné comme étant ce qui nous vient de l'autre " (Dufourmantelle, 1997 : 74). L'hospitalité devient alors un geste, le geste de l'accueil, la production de temps ensemble.

Si le geste de donner l'accueil, traduction de l'hospitalité, découle d'une certaine humilité vis-à-vis du lieu, peut être que l'expérience de la privation de la maison favorise cette humilité et que seul celui qui l'a rencontrée peut véritablement offrir l'hospitalité ? (Dufourmantelle, 1997 : 56). Les membres de Couchsurfing sont sans doute rares à avoir connu l'expérience de la rue mais remplissent souvent successivement les deux rôles, accueillir et être accueilli. En quoi avoir été accueilli change la manière d'accueillir et réciproquement ? Pour Valentin, c'est vrai d'abord d'un point de vue pratique : " Oui, quand je suis parti, donc je n'avais pas d'expérience d'accueil et j'ai été accueilli et cela m'a permis de voir ce qui était agréable quand on était accueilli et j'essaye de reproduire ce qui est agréable. C'est qu'on passe du temps avec nous, qu'on nous explique bien ce qu'il y a à faire parce que quand on arrive, on est un peu paumé, quoi ".

Paula Bialski cherche à comprendre comment les relations d'hospitalité, nées à travers le réseau Couchsurfing, aboutissent aussi facilement à une intimité mutuelle tellement particulière à cette forme de voyage, que l'auteur désigne cette dernière par l'expression de " tourisme intimiste " et qualifie ses adeptes de " touristes intimistes ". Pour elle, l'intimité (14) provient à la fois de la proximité physique qui découle de la coexistence au sein du domicile et du fait que celui-ci est le lieu le plus intime qui soit (les deux autres facteurs amenant à l'intimité que Paula Bialski a identifiés sont le fait que les contacts ont lieu en situation de mobilité de l'un des deux protagonistes et la communauté de valeurs qui les réunit). C'est un espace particulièrement chargé de sens, d'émotion et d'énergie par ceux qui y vivent (même ceux qui y ont vécu et y sont passés, ont pu y laisser des traces invisibles), et cette charge peut être ressentie par ceux qui s'y trouvent et favoriser l'intimité entre un visiteur et son hôte.

Si le domicile, fortement imprégné par la personnalité de l'accueillant, peut aider l'intimité naissante, il en est de même dans une moindre mesure des lieux hors du domicile qui sont marqués par l'accueillant, soit parce qu'il les apprécie particulièrement, soit parce qu'il les fréquente régulièrement. La visite de ces lieux par l'invité, avec son hôte ou même seul, peut renforcer cette intimité naissante. C'est bien à travers l'accueillant comme médiateur que le visiteur a accès à un espace, des pratiques et des personnes : pour le visiteur, le territoire de l'hôte devient un espace " touristique " et sa vie quotidienne un " produit touristique ".

3. La vie quotidienne de l'hôte comme produit touristique

Comment le maître de maison influence-t-il son hôte dans sa découverte touristique des environs ? Il existe plusieurs cas de figure.
Quand le touriste ne s'arrête qu'une nuit parce que cela correspond à une étape sur son trajet, le temps d'échange est forcément réduit à la soirée et prendra le plus souvent la forme d'un repas, éventuellement suivi d'une sortie, selon les disponibilités de l'accueillant et l'envie du touriste. Le visiteur éclair n'a pas nécessairement recours à couchsurfing uniquement pour économiser le coût d'une chambre d'hôtel. Il n'est pas contradictoire d'avoir des contraintes organisationnelles de voyage et de préférer passer la soirée avec un couchsurfeur plutôt que de dormir seul dans une chambre d'hôtel.

Parmi ceux qui restent plus longtemps, certains souhaitent découvrir les environs, visiter la ville…et d'autres préfèrent tout simplement passer tout leur temps avec leur hôte. Le choix des activités, le temps passé ensemble, tout résulte d'un équilibre mobile entre les possibilités et les envies de chacun, de la relation qui se noue, si bien que les lieux visités sont le plus souvent un mélange d'attractions touristiques et d'endroits personnels habituellement fréquentés par l'accueillant, qui deviennent eux aussi par son intermédiaire et exceptionnellement des lieux touristiques. Même s'il n'a pas la possibilité d'accompagner ses invités lors de leurs visites, l'influence de l'accueillant n'est jamais négligeable sur les activités pratiqués et les lieux visités car c'est lui qui va conseiller son invité en fonction de ses préférences et de ce qu'il devine des goûts de son invité. Ainsi Valentin en visite à Grenade n'est pas seulement allé voir l'Alhambra mais également la vue sur l'Alhambra depuis la colline d'en face sur les indications de ses hôtes : " et le soir, elles m'ont montré les petits bars à tapas, les trucs que si t'es seul même si tu vas dans un bar à tapas, sans Couchsurfing, tu t'embêtes, quoi, mon prochain voyage, ce sera que Couchsurfing ". Claire est à Venise, même si celle qui l'héberge n'a pas le temps de l'accompagner, elle lui transmet ses petits conseils : " elle disait qu'il y avait une église, je ne sais plus laquelle c'est, elle disait que tu peux monter au clocher et que tu as vraiment une vue très sympa de la ville et puis, des idées de restos, tiens à midi tu pourrais aller manger là, oui ".

Et le visiteur ne visitera plus un espace touristique avec ses parcours obligés vers lesquels il aurait été poussé par l'industrie et l'institution touristiques locales (guides, offices du tourisme, panneaux signalétiques, hôtels, voyagistes…) mais il aura accès au territoire de son hôte dans toutes ses dimensions (les lieux qu'ils fréquente, les activités qu'il y pratique et les amis qu'il y rencontre) et vivra une expérience unique " qu'il n'aurait pas pu goûter, s'il n'avait eu cette relation intense avec son hôte " (Bialski, 2009 : 50). Lorsque l'hôte propose une activité ou une visite, il peut arriver que le visiteur se sente obligé d'accepter, étant redevable à l'hôte de son accueil alors qu'il préférerait découvrir seul les lieux ou faire autre chose. Si Mylène, partie passer le week-end à Toulouse, est heureuse de pouvoir bénéficier des conseils de son hôte (" tout ce qui est bon plan, lieux à voir, c'est carrément mieux quand c'est dit par un local que quand c'est à l'office de tourisme. Là en l'occurrence, il est venu avec moi et il est passé par des petites rues que j'avais jamais vues dans Toulouse, quoi, ses petites rues préférées, quoi "), ses sentiments varient entre la volonté de rester maître de sa visite, la peur de déranger son hôte et le souhait de profiter de sa connaissance des lieux : " c'est une approche différente du lieu où tu vas, je pense, après faire les activités avec lui, moi, j'ai pas envie que la personne chez qui je vais modifie son programme pour moi quand même, j'ai envie d'être libre mais en même temps si elle me propose d'aller quelque part avec elle, c'est encore mieux mais j'ai pas envie de l'obliger en fait ". Les accueillants ne connaissent pas toujours la ville, qu'ils en soient originaire ou pas. Claire à Rome, hébergée par un Romain se présentant sur son profil comme un bon guide de sa ville, est amusée : " il avait écrit, moi, je connais très très bien ma ville et je mets un point d'honneur à la faire visiter, machin et tout ça, bon, c'était pas vraiment vrai, il ne connaissait pas grand-chose, c'était très superficiel, ce qu'il savait, c'était vraiment, genre les gros clichés qu'on a dans un guide qui doit faire trois pages, parce que, donc c'est vrai que le profil peut être trompeur dans tous les sens ".

Pour Paula Bialski, le tourisme intimiste que génère couchsurfing est un type de tourisme où la personne rencontrée est plus importante que le lieu visité et la relation est privilégiée à la découverte de lieux remarquables du tourisme de masse. Elle s'appuie sur deux témoignages issus des entretiens qu'elle a menés à Montréal en 2006, celui de Michael : " qu'est ce qu'il y a de mieux : visiter Saint-Paul et le Vatican ou apprendre à faire des pâtes dans une famille italienne ? Hum. Laisse-moi réfléchir à ça deux minutes. Pour certains, visiter la Cité du Vatican devrait être plus impressionnant. Oui bien sûr, mais tu sais quoi ? Tu ne peux pas payer pour apprendre à faire des pâtes avec une famille italienne ; se réveiller et prendre le petit-déjeuner avec eux et voir comment ils vivent et ce qu'ils mangent. Quand je pense à l'Italie, je pense maintenant à eux et à leur façon de vivre leur vie. Je pense à la façon dont cela renvoie à l'image de la culture italienne ; je ne pense pas à l'architecture " (p. 128), et celui de Nick : " Je veux voir mais je veux aussi ressentir. Aller à travers le monde, sur les six continents, c'est pour moi ressentir les mêmes vibrations. Je veux voir ce que les gens font, ce qu'ils mangent pour le dîner, ce qu'il y a sur la table et de quelle façon elle est dressée. Je veux savoir de quoi ils parlent quand ils sont assis ensemble, quand ils discutent ou quand ils se promènent dans la rue. Je suppose que j'aimerais savoir ce que les gens pensent dans leur tête. Cela a-t-il un sens ? " (p. 46). N'y a-t-il pas un petit côté voyeuriste dans cette volonté d'ausculter la manière de vivre des habitants de la planète ? Pour y répondre, il faudrait savoir ce qui motive réellement Nick ? S'agit-il d'une simple curiosité ? D'un intérêt ethnologique pour ses semblables ? Ou simplement d'échapper à l'ennui ?


C. A la recherche d'une expérience plus intense de l'altérité : partager l'essence de l'hôte ?

" Les confins apprennent et permettent de penser l'altérité et la différence "
Martin de La Soudière (15)

Chez Pierre Klossowski, dans les Lois de l'hospitalité, " le maître de céans n'ayant de souci plus urgent que celui de faire rayonner sa joie sur n'importe qui, au soir, viendra manger à sa table et se reposer sous son toit des fatigues de la route, attend avec anxiété sur le seuil de sa maison l'étranger qu'il verra poindre à l'horizon comme un libérateur ". Le maître des lieux Octave à travers l'accueil hospitalier est à la recherche d'une relation essentielle avec ses hôtes dans le sens où il vise la fusion de leurs essences : " sa relation avec toi qui vient d'entrer n'était plus qu'une relation de soi à soi-même " (Klossowski, 1965 :110). De quoi cherche-t-il à se libérer à travers l'accueil de l'étranger ? A échapper à lui-même grâce à l'intrusion de l'hôte qui lui offre la possibilité de bousculer son système domestique et de s'oublier, de se perdre ? Est-ce une quête utopique d'absolu ?

Les motivations d'Octave sont-elles partagées par la communauté des couchsurfers ? Ou ceux-ci sont-ils simplement à la recherche d'un hébergement pas cher ? En d'autres termes la relation hospitalière est elle instrumentale ou essentielle ?

1. L'hospitalité des couchsurfeurs, relation instrumentale ou essentielle ?

Nous nous interrogerons dans cette partie sur les motivations des adeptes du couchsurfing. Si Paula Bialski, met l'accent sur le développement personnel comme motivation première rejetant dans l'ombre toute autre motivation (78% des personnes qu'elle a enquêtées considèrent le développement personnel comme très ou extrêmement important et la motivation première des membres du réseau, qui arrive en tête avec 56% est " le développement personnel, apprendre sur vous-même et sur le monde qui vous entoure " alors que seulement 14% de l'échantillon enquêté a répondu " voir les lieux intéressants du monde "), les entretiens que nous avons menés mettent en évidence une réalité plus nuancée.

De ceux-ci, outre le désir de rencontre avec les locaux, deux motivations ressortent : trouver un hébergement bon marché afin de pouvoir voyager plus longtemps ou plus loin mais aussi voyager sans être un touriste. Ces motivations ne sont pas contradictoires entre elles et peuvent se combiner selon les cas. Cette différence, s'explique par la formulation de la question posée par l'auteur. De type fermé, elle ne porte pas sur les motivations des couchsurfeurs à voyager en ayant recours au réseau couchsurfing mais simplement à voyager.

1.1. Des motivations asymétriques

Qu'est ce qui fait que vous recevez une demande d'hébergement ? Est-ce réellement pour venir partager votre intimité que ceux qui vous contactent, envisagent de faire des centaines de kilomètres ? Ou n'est-ce pas plutôt parce qu'ils ont à passer un entretien dans la ville où vous vivez ou qu'ils se rendent dans le sud de l'Europe en vacances et que votre lieu de résidence constitue une étape idéale sur leur itinéraire. Peut-être avez-vous été choisi pour votre bonne tête, pour la mine réjouie de vos derniers invités sur la photo que vous avez ajoutée à votre profil, ou pour vos nombreuses références positives. Mais ce également être parce vous proposez une grande chambre indépendante ou que les neuf autres personnes, contactées en même temps que vous par celui qui vous sollicite, ont refusé. Il n'y a jamais lieu de se sentir flatté d'avoir été choisi tant les motivations des membres à la recherche d'un hébergement sont multiples et éloignées de ce que vous êtes en tant qu'être.

La motivation des accueillants est bien différente et convenons avec, Anne Gotman, qu'elle est bien d'établir une relation avec l'hôte sans laquelle l'hospitalité n'est plus qu'un rapport marchand ou instrumental (Gotman, 2001 : 267-269). L'asymétrie évoquée dans la partie précédente est d'abord une asymétrie de position et donc de motivation : le maître de maison accueille par plaisir alors que l'hôte est dans le besoin d'un hébergement. Toute l'ambiguïté de la relation hospitalière est là : selon la perspective portée sur la relation, elle soit " gratuite " soit instrumentale.

La différence dans les règles de sélection des hôtes selon que nos interviewés sont accueillants ou accueillis témoigne bien de cette asymétrie des motivations.

Claire refuse de sélectionner ceux qu'elle accueille en fonction des affinités car ce qui lui plaît justement, c'est de voir des gens différents de ceux qu'elle a l'habitude de côtoyer et ce, pas seulement du point de vue culturel mais aussi de l'âge : " les gens que j'ai accueillis, ils ont tous 20-22-25 et à la limite, j'aurai l'impression qu'on a rien en commun, ben justement, c'est ça qui est rigolo parce que c'est vrai que voilà, j'ai pas deux fois l'âge mais beaucoup plus qu'eux et on trouve quand même plein de choses à dire, on s'amuse quand même bien ". Mais quand elle recherche un hébergement, sa préférence va au plus de trente ans : " c'est le contraire de quand j'accueille, quand j'accueille, j'aime bien avoir des jeunes et des gens avec qui on a pas grand-chose apparemment en commun mais par contre, j'irai difficilement, chez quelqu'un de 25 ans en fait, j'irai difficilement, chez quelqu'un aussi qui adore, euh, voilà faire la fête toute la nuit… alors c'est vrai que là, je fais une sélection par l'âge, en me disant qu'après trente ans… ". Au contraire, comme voyageur, Valentin cherchera à être accueilli par les moins de trente ans : " pour avoir des affinités au niveau de l'âge, rire sur les mêmes trucs parce que si je prends des 40-50 ans, on va parler philosophie au repas, quoi " et retiendra des critères complètement différents pour choisir ceux qu'il acceptera d'accueillir : " je regarde la photo, s'il a des références négatives et depuis quand le profil a été créé ".

On le constate, les refus d'hébergement ne dépendent pas seulement de la disponibilité ou de l'envie de la personne sollicitée mais de la projection que fera, celui qui est sollicité, de son futur hôte, au vu de son profil, par rapport à ses propres attentes personnelles. En tant qu'accueillant, Jean, contrairement à Claire, accepte plus facilement d'héberger des personnes avec lesquelles il se sent des affinités : " Et il y a des gens où effectivement, j'aurai tendance à dire non, cela m'est arrivé pas parce que je n'étais pas dispo mais parce que, par rapport à ce que je lis et ce que je vois du profil, je ne sens pas d'accroche " et est très réticent à accueillir pour une seule nuit : " il y a ce frein dès une nuit ou là si des gens te disent, j'arrive telle date et je repars le lendemain, je cherche un couch pour une nuit, je laisse tomber parce que pour moi, c'est vraiment les gens qui prennent le principe de 'c'est l'hôtel quoi'… Ils arrivent à 9h le soir, le lendemain matin, ils repartent à dix heures, tu les vois pas, c'est quand même des contraintes, moi je fais un lit, je lave les draps à chaque fois ". Anne préfère éviter les plus jeunes : " ils vont être moins matures et cela va être moins intéressant la discussion ".

1.2. " j'irai dormir chez toi et cela ne me coûte pas un rond "

Si toutes les personnes interrogées conviennent qu'une bonne partie de ceux qui voyagent en utilisant couchsurfing le font pour profiter d'un hébergement gratuit, deux attitudes ressortent face à ce constat. Certains, qui considèrent ce comportement comme contraire à la philosophie du réseau couchsurfing (16), tentent de repérer ceux qui voyagent en priorité pour ces raisons afin de refuser de les accueillir. C'est le cas de Jean qui, on l'a vu, refuse d'héberger ceux qui ne viennent que pour une nuit à moins qu'ils ne puissent lui fournir une raison valable à ses yeux.

Dès lors que la relation ne se limite pas à cet aspect instrumental, d'autres acceptent volontiers, cet état de fait parce qu'ils y trouvent leur compte. Claire apprécie de recevoir des visiteurs même pour une nuit : " oui, c'est utilitaire…moi, cela ne me dérange pas de les héberger juste pour une nuit dans la mesure où on passe une chouette soirée, où on discute de pleins de choses, moi, je travaille le jeudi, le vendredi, je les accueille le jeudi soir et c'est comme si j'avais passé une super soirée, c'était même un peu dépaysant alors que je suis juste restée chez moi entre deux journées de boulot ".

1.3. Voyager sans être un touriste

Une autre raison que l'on peut qualifier d'instrumentale, déjà évoquée précédemment est de pouvoir visiter les lieux traversés sans être un touriste, c'est-à-dire, nous dit Alain, d'avoir ou de donner " l'impression d'être du coin ". Il ajoute : " le fait d'être avec quelqu'un du coin, on ne se sent pas touristes en fait, on a l'impression de passer de l'autre côté de la barrière entre les locaux et les touriste… on passe d'un côté à l'autre ". Etre un touriste reste connoté négativement. " Etre un touriste égal, pour moi, se faire berner ", affirme Mylène qui attend de son hôte qu'il lui indique les bons plans : " avoir les bons plans, les bons plans de quelqu'un qui habite dans la ville qui connaît et qui est prêt à te dire va là et pas là ".

1.4. S'enrichir au contact des locaux

Jean explique que dans le tourisme organisé classique, il est difficile de faire la connaissance de locaux : " tu lies pas forcément connaissance avec des locaux, c'est un peu formaté, tu as tes horaires, tu vas bouffer à tel endroit… au mieux, tu vas croiser quelqu'un dans une boutique et je me vois mal interpeller quelqu'un dans la rue en disant, tiens, je viens chez toi bouffer ce soir ". C'est justement ce que permet couchsurfing et qui motive Claire dans son recours au réseau : " j'ai voyagé toute seule et cela ne me dérange pas du tout de voyager toute seule mais par contre, les soirées toutes seules sont horribles parce que j'ai pas envie d'aller dans un café et de parler aux gens parce que c'est pas si facile que ça, et donc moi, la raison pour laquelle, j'ai choisi de voyager avec ce mode d'hébergement, c'est que, voilà, on me proposait de m'animer le soir, que les soirées soient sympathiques aussi et que je puisse partager... A Rome après, j'étais dans une auberge de jeunesse et on parle pas, on parle très peu en fait dans une auberge,ce que j'ai vu moi, des auberges de jeunesse, il n'y a pas autant de discussions, c'est pas pareil ".

Pour Salomé et Diane, couchsurfeuses originaires du Québec, présentes lors d'un de mes entretiens, l'intérêt de cette forme de voyage est aussi d'être immergé dans la culture locale : " c'est un choc des cultures qui sont différentes partout et dans tout, dans ce que tu manges, dans la manière d'être accueilli, dans la manière de verbaliser… Tu vas te promener avec la personne, tu vois que c'est vraiment différent, la manière de vivre, la manière d'évoluer, les accents. C'est drôle à dire sauf que les accents reflètent vraiment la personnalité de la place où tu vas ". Mais selon Salomé, l'intérêt va bien au-delà de cette immersion, du simple fait de pouvoir bénéficier des conseils des locaux, ou d'avoir de la compagnie le soir : " avec couchsurfing, tu rencontres justement des gens de l'endroit que tu visites, ils vont te donner plein de trucs, et en plus de dire toutes les choses qui sont pas dans les guides comme les petites places, les choses agréables, tout ça, tu t'attaches à un lieu étant donné que tu as eu des liens affectifs avec quelqu'un. Il y a des endroits, on est resté juste une nuit puis on s'est tellement entendu avec la personne qu'on a un super bon souvenir de la ville même si la ville n'était pas nécessairement la plus attrayante parce qu'on a tellement eu du plaisir à être là avec la personne. Il y a d'autres endroits, on s'est tellement moins entendu avec la personne, même si la ville était super, qu'on a des un peu moins bons souvenirs. Cela donne un contact vraiment différent avec la ville parce que tu ne viens pas juste voir les choses, les monuments ".

Des personnes interrogées, ce sont les seules à avoir évoqué ce lien affectif comme particularité de ce tourisme que Paula Bialski qualifie pour cette raison, de " tourisme intimiste ". Ce sont aussi les seules de l'échantillon à avoir autant voyagé par ce biais et dans autant de pays.

Nous constatons donc que les motivations, en plus d'être asymétriques, sont multiples et un autre moyen de se rendre compte de la diversité des motivations est d'étudier les réponses à la question " pourquoi vous êtes vous inscrits dans le réseau couchsurfing " : Anne, qui n'a fait qu'accueillir pour le moment, aime recevoir pour " se divertir " et occuper ses soirées, Jean trouve " génial de pouvoir communiquer avec des gens du monde entier… de pouvoir tisser et créer des liens pour après aller chez ces gens là ou les accueillir ", Claire et Valentin ont trouvé chacun dans Couchsurfing l'occasion de ne pas être seul à destination quand ils voyagent seuls. Et Mylène s'est inscrite avant tout pour rencontrer des personnes ouvertes dans la ville où elle venait de déménager et s'enrichir de leur fréquentation. Ces raisons ne sont variables qu'en apparence car elles procèdent toutes plus ou moins de la même logique : il s'agit d'une certaine manière de lutter contre un manque (quantitatif ou qualitatif) de relations sociales.

Nous pouvons conclure de cette partie que les motivations sont diverses et que le partage de l'intimité, l'apparition d'un lien affectif est loin d'être systématique ou même recherché tout le temps et avec tout le monde mais bien plutôt la résultante d'une combinaison de facteurs qu'il serait sans doute vain de vouloir contrôler. Admettre que le point de départ est utilitaire, de part et d'autre, n'empêche pas la possibilité d'une véritable rencontre, au contraire. Mais examinons plus en détail la position de Paula Bialski dans la partie suivante.

2. La recherche de relations intimistes

Rappelons que pour Paula Bialski, la motivation première des couchsurfeur est le développement personnel et qu'elle considère que le meilleur moyen d'atteindre cet objectif de développement personnel est de se lier d'amitié avec des membres du réseau de tous les continents et que " c'est la quête du développement personnel qui induit les relations entre les personnes et non l'inverse " (p. 69). Selon elle, le déclin actuel de l'intensité relationnelle entre les personnes expliquerait le désir de devenir proche et intime d'une grande diversité de personnes pour progresser dans sa vie.

2.1. Eprouver l'altérité, s'éprouver…

La relation d'hospitalité est un jeu qui confronte deux protagonistes, deux identités différentes qui interagissent mutuellement en fonction de ce que chacun lit de l'autre. La relation d'hospitalité est l'équilibre qui résulte de cette recomposition permanente des identités, chacun ayant la possibilité de " rester soi-même ou de s'aligner sur l'autre (ou ce qu'on croit qu'il est) " (Gotman, 2001 : 235). Cette confrontation des identités met en évidence les différences, génère une interrogation sur l'autre, sur soi-même, sur ma légitimité à être ce que je suis. Elle m'éprouve, me transforme intérieurement, me permet de me connaître, de me découvrir. L'hospitalité est un voyage immobile qui favorise " la mobilité psychique, relationnelle, culturelle et sociale " (Gotman, 2001 : 285) et augmente la capacité relationnelle et ce d'autant plus que j'accepte de m'abandonner dans la relation, de m'oublier, pour mieux me retrouver ensuite mais différent, modifié. Pour Manzi et Toudoire-Surlapierre, " l'hospitalité donnée à l'étranger, ou reçue par lui, peut engendrer des changements irréversibles pour l'identité même des individus qui s'y sont engagés " (Manzi et Toudoire-Surlapierre, 2004).

Si toutes les personnes que nous avons interrogées, reconnaissent un enrichissement lié à la pratique de l'hospitalité, ils récusent le terme de changement ou de transformation à part Valentin qui avoue : " je pense que cela m'a modifié, cela m'aide à travailler ma positive attitude ". Par contre si Claire a adhéré au réseau, c'est parce qu'elle possédait déjà en elle les valeurs d'ouverture promues par le réseau d'hospitalité. Elle ne se considère par comme différente aujourd'hui. Jean a toujours été très sociable et ne l'est pas plus aujourd'hui. Mylène qui a toujours vécu en colocation, considère que " ce n'est pas le changement de ma vie que d'accueillir une personne " mais reconnaît que sa vie est complètement différente aujourd'hui, non pas du fait de ses expériences d'hospitalité mais de l'ouverture de son cercle d'amis à des personnes membres du réseau localement. Ce ne sont donc pas aux relations intenses et courtes découlant de la pratique de l'hospitalité mais aux relations suivies entretenues avec des membres locaux du réseau qu'elle attribue sa vie actuelle plus riche.

Que le développement personnel soit ou non une conséquence heureuse de la multiplication de relations intimistes avec des membres du réseau, d'ici ou d'ailleurs, essayons de préciser ce qui se joue dans ces relations.

2.2. Chercher l'intime…

Paula Bialski adopte un ton étonnamment exalté pour décrire son expérience personnelle du réseau, elle semble avoir vécu une véritable révélation. Ces expériences expliquent-elles son enthousiasme pour le réseau couchsurfing (17) : " un nouveau type de relations, courtes, profondément intenses et émouvantes, avec un arrière-fond de découverte personnelle. C'était de l'échange à l'état pur. Sans que la chose soit prévisible, le voyageur et moi-même apprenions et découvrions durant ces journées […] La spontanéité faisait toujours partie de l'interrelation avec mes ''surfers'', […] Mes expériences d'hôte étaient exaltantes, parfois étranges, et toujours fortes sur le plan affectif " (Bialski, 2009 : 22-23).

Certains couchsurfeurs interviewés par Paula Bialski affirment rechercher activement " des contacts éloignés pour compenser l'insatisfaction des amitiés nouées sur place " (p. 65). C'est notamment le cas de Johan : " je pense que j'ai entretenu des relations plus significatives avec les couchsurfeurs qu'avec des gens que je connaissais depuis des années.[…] quand bien même nous avons passé toutes ces années ensemble entre amis, buvant ensemble, ou faisant d'autres choses, ils sont toujours statiques, toujours au même endroit, même dans leur tête " (p. 63). Aujourd'hui, les contacts seraient plus fluides et plus éphémères et porteraient sur une aire relationnelle s'étendant à la planète entière, multipliant les possibilités de contact et permettant à l'homme de sélectionner ses relations en fonction de ses besoins.

L'intérêt de Couchsurfing est donc de satisfaire immédiatement les besoins personnels de l'individu et Paula Bialski refuse de considérer que le temps est nécessaire à l'apparition d'une véritable intimité grâce au contexte de mobilité : " aujourd'hui, les liens d'amitié ne sont pas dépendants de la durée des contacts entre deux personnes, mais dépendent du degré d'intimité atteint lors de ces contacts. Le touriste intimiste, nomade par définition, peut avoir avec une autre personne, en très peu de temps, un niveau d'intimité élevé " (p. 90). Pour autant, elle convient que ce ne sont pas des amis au sens traditionnel, tout en étant plus que des connaissances.

D'ailleurs, d'après les personnes que nous avons interrogées, les contacts ne se poursuivent pas. Bien qu'Anne ait accueilli une quarantaine de couchsurfeurs, elle n'a plus de contact du tout avec eux. Elle reçoit simplement une newsletter de deux de ses hôtes qui voyagent depuis quatre ans. Jean n'a poursuivi la relation qu'avec un de ses hôtes, véliplanchiste comme lui. Claire reconnaît être très mauvaise en relation longue distance : " c'est pas facile quand même de trouver des choses à dire, on a pas tant de choses que ça à se dire, quand même, en dehors du fait que ça peut être la continuation du voyage, tiens, je t'avais dit que j'allais faire ça et ben, j'ai fait ça, c'était bien… après c'est tout, qu'est ce que tu veux raconter de plus ". Pour Valentin, c'est la distance qui explique l'absence de relations suivies : " pas de grosses amitiés, parce qu'ils sont loin, cela bouge, je ne vais pas aller en Allemagne tous les week-ends ".

Contrairement à Paula Bialski, nous pensons que l'intimité demande du temps et des efforts même si la situation de mobilité peut effectivement accélérer le phénomène. Car si la confiance et la sincérité peuvent être naturelles et rapides, ce n'est pas le cas de l'intimité. La rencontre est-elle réellement possible suite à une relation d'hospitalité de quelques heures ?

Paula Bialski distingue trois phases dans le déroulement de la relation d'hospitalité à travers Couchsurfing. D'abord la phase d'introduction pendant laquelle les protagonistes se rencontrent dans un endroit public (gare, lieu de rendez-vous) ou sur le pas de la porte, se serrent la main ou s'embrassent puis font connaissance. Elle est suivie de la phase d'introspection au cours de laquelle chacun donne un petit aperçu de sa propre vie, des vies de leurs proches, de son histoire personnelle, de ses expériences voire de ses problèmes : c'est le stade la confidence qui amène ensuite à la confiance. Enfin la dernière phase est la phase d'intégration, moment de la séparation et de la décision d'intégrer l'autre ou pas dans son réseau d'amitié. Cette dernière phase dépend de la précédente : sans introspection, la phase d'intégration ne se produirait pas. Selon les données de Paula Bialski, la moitié des couchsurfeurs restent en relation avec la moitié de leurs hôtes ou visiteurs. L'intégration dépend de l'introspection. Sans introspection, pas d'intégration.

Les relations étonnamment fortes présentées par Paula Bialski ont-elles donné lieu à de véritables relations d'amitié contrairement à ce qui ressort de nos entretiens ? Et celles-ci sont elles suivies ? Ou alors est-ce justement leur brièveté qui en fait l'intensité ? La durée aurait-elle raison de cette fabuleuse entente et intimité ?

2.3. …appartenir à une communauté…

Nous avons utilisé à plusieurs reprises, le terme de communauté pour désigner les couchsurfeurs pris dans leur ensemble. S'agit-il réellement d'une communauté ? D'après Paula Bialski, les membres de Couchsurfing ont le sentiment de partager les mêmes valeurs et de faire partie d'une communauté. Danah ne lui dit-elle pas que " Couchsurfing est une communauté. Des gens qui sont sur la même longueur d'onde, des gens qui ont peut-être les mêmes options politiques, les mêmes visions du monde, les mêmes conceptions de l'amitié, de la confiance et du voyage " (Bialski 2009 : 12).

Ce sentiment de proximité a pour conséquence d'éloigner ceux qui ne partagent pas les mêmes valeurs, pour Ulla, " la communication est plus facile avec des couchsurfeurs parce que nous avons quelque chose en commun, un certain état d'esprit, qui nous unit, et qui n'existe pas chez les gens que j'ai l'habitude de fréquenter " (p. 52).

Il est difficile de croire que si le réseau rapproche ses membres les uns des autres malgré la distance géographique, il les éloigne, dans le même temps, du reste des hommes et notamment des voisins. Serait-ce un effet de la fragmentation identitaire postmoderne de l'homme ? Il semble plus probable que la meilleure aptitude à la sociabilité qui résulte de la pratique de l'hospitalité se traduise par une plus grande facilité à être sociable au quotidien à moins que ce ne soient ceux qui étaient déjà sociables qui aient eu envie de faire partie du réseau Couchsurfing ?

Cette communauté de valeurs des membres du réseau est confirmée par les résultats des 2893 premières réponses au sondage en ligne mené par Paula Bialski. En effet, on constate une " relative homogénéité des couchsurfeurs quant à leur philosophie personnelle et leur approche de l'existence " : 90% sont ouverts à de nouvelles relations, 71% peuvent devenir ami(e) s avec certaines personnes de manière instantanée et 66% ne trouvent pas gênant de partage leurs pensées intimes avec des personnes intéressantes (p. 78).

Les membres du réseau avec lesquels nous nous sommes entretenus conviennent de l'existence de valeurs positives communes aux membres du réseau comme la confiance, l'ouverture, le partage, le goût du voyage (Anne : " Tu fais confiance aux gens et ils te font confiance. Et tu ne t'inquiètes pas " ou Jean : " tu sens une relation de confiance et je trouve que c'est rare de nos jours ") mais aussi l'adaptabilité aux lieux et aux conditions (Jean : " une simplicité dans le mode de vie, ils s'adaptent facilement ", Mylène : " pour moi, c'est ça la définition de Couchsurfing être ouvert, être respectueux tout en respectant l'intimité, avoir l'intelligence de voir ce qu'il faire ou pas faire, ne pas aller trop loin ", Valentin : " le goût du voyage et puis d'apprendre, valeur un peu roots, vouloir partir sans savoir chez qui on va tomber ").

Mais ils récusent tous l'idée de faire plus facilement confiance aux membres du réseau qu'à d'autres. La confiance dépend de la relation qui va se nouer avec elle pas de son appartenance à un réseau, quel qu'il soit.

2.4. et collectionner les amis…

Des trois catégories d'amitié d'Aristote (respectivement fondées sur l'utilité, le plaisir et le bien ou la vertu civique), pour Paula Bialski, c'est justement la dernière qui caractérise les amitiés nées de Couchsurfing : " le touriste intimiste crée des amitiés extrêmement fugaces, mais en revanche aussi vertueuses, honnêtes et bâties sur une confiance mutuelle que l'amitié civique aristotélicienne " (p. 75). Pourtant, si la motivation première des couchsurfeurs est leur développement personnel, ne s'agit-il pas d'une motivation égocentrée ? Et si l'on suit Paula Bialski quand elle affirme que " c'est la quantité des expériences qui conditionne directement l'ampleur du développement personnel " (p. 77), on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit bien plutôt d'amitiés fondées sur l'utilité que sur le bien. Paula Bialski en convient elle-même à partir de l'exemple d'Anita, une adepte du tri d'amis en fonction de ce qu'ils lui apportent (il faut que les nouvelles rencontres lui apprennent quelque chose et si ce n'est pas le cas, elle n'a aucun regret d'aller chercher ailleurs afin de rencontrer des personnes qui répondront à ses besoins) et reconnaît que cette approche, " dure, froide et incroyablement utilitariste est néanmoins courante " (p. 77).

Elle compare même le réseau Couchsurfing à un supermarché d'offre d'hébergements qui permet " au membre de naviguer dans le monde des surfers pour trouver le meilleur ami possible, le meilleur endroit où séjourner, le Parisien le plus passionnant, etc. " (p. 119) et reconnaît que les couchsurfeurs adoptent bien un comportement d'optimisation des contacts intimes. Comment le comprendre ? Que l'objectif est de maximiser son utilité (avoir le plus possible de contacts intimes riches) tout en minimisant les contraintes (" s'affranchir d'un engagement de longue durée ").

Gênée par ce constat, elle excuse cette attitude en précisant que " la 'futilité' n'est pas présente dans l'échange couchsurfing, car nous avons constaté que les amitiés sont profondes, remplies d'aventure et intenses et elles changent même la vie, dans une certaine mesure. Les gens cherchent le poids, la profondeur et l'intensité relationnelle " (p. 120). Que fait pourtant Anita, si ce n'est de " jeter " les amis qui ne l'intéressent plus parce qu'elle en trouvé de plus étonnants, de plus cultivés ou de plus drôles ?

Ce n'est pas parce que " l'aspect utilitaire est fondé sur une préoccupation existentielle, voire même spirituelle, où le lien amical apparaît comme un besoin de bénéfice personnel au-delà de l'échange strict " que cela fait disparaître le fait qu'il s'agit d'amitiés fondées sur l'utilité que sur le bien parce qu'elles sont mises en œuvre pour un bénéfice personnel et non pas pour faire " le bien ".

Comme dans tous les réseaux sociaux, il peut y avoir un décalage non négligeable entre l'image publique, du moins l'image qui est présentée aux autres membres à travers les profils, qui mettra plutôt en valeur son auteur et l'accent sur des valeurs positives comme l'ouverture, l'accueil afin de susciter des demandes et des acceptations, alors que la personne peut-être très sélective dans ses acceptations, peut-être plus encore, une fois qu'elle a suffisamment d'amis et de références et qu'elle est devenue une notable localement. A moins que l'obligation de tenir sa place n'oblige à accepter toutes les demandes ?

Que penser des profils qui indiquent plusieurs centaines d'amis et qui affichent fièrement les statistiques à propos des couchsurfeurs accueillis (leur nombre, le nombre de nuitées, leur répartition par pays…) Est-ce réellement le bien qui les motive ou la volonté d'être le premier sur le podium, d'être celui qui a accueilli le plus de monde pendant le plus de nuitées ? Ne sont-ils pas pris dans un engrenage quantitatif de découverte et de recherche de nouveautés permanentes ? Où est l'unicité et la magie de la relation hospitalière dans cette course effrénée ? Et à partir du moment où les relations ne se poursuivent pas, s'agit-il autre chose que de collectionner des souvenirs ?


D. Hospitalité, tourisme ou post-tourisme ?

" L'hôte qui surgit et qui traumatise "
Jacques Derrida (18)

Finalement, comment qualifier les pratiques d'hospitalité ? Tourisme ou post-tourisme ? Comment les situer par rapport à la post-modernité ?

Difficile à définir exactement, la postmodernité est bien plus une perspective générale, qu'un modèle théorique précis. De Lyotard à Lipovetsky, les différents auteurs ayant contribué à la réflexion sur la postmodernité ont le plus souvent travaillé avec des orientations et des cadres explicatifs différents. Nous pouvons néanmoins nous entendre sur quelques caractéristiques définissant la postmodernité, présentées ici en vrac :

- la prépondérance du présent et de l'instant, de l'immédiat, le sentiment de puissance généré par l'illusion d'ubiquité, l'affranchissement face au temps qui nous placent en position d'insécurité ontologique et génèrent une crise de l'identité, crise qui se traduit par la fragmentation identitaire, la perte de sens de la continuité temporelle et du sens à donner à sa vie, la recherche permanente de la nouveauté, de l'intensité, de l'excitation pour elles-mêmes.

- la fin de la distinction entre culture populaire et culture élitiste, entre apparence et réalité et la tendance à l'esthétisation de la vie quotidienne.

- l'abandon des ambitions universelles en faveur d'un modèle multiple, fragmenté, multilocal où chaque individu constitue un tout.

En ce sens, les couchsurfeurs décrits par Paula Bialski sont bien plus postmodernes que ceux que nous avons interrogés dans une petite ville française de province : en situation fréquente de mobilité, ou en volonté de l'être à travers les voyageurs accueillis, cherchant à s'extraire de la pesanteur du temps et du lieu où ils vivent à travers ces expériences émotionnelles intenses, elles-mêmes détachées du temps et de l'espace, en recherche de développement personnel à travers des " post-amitiés ", des amis " à bénéfice instantané " (Bialski, 2009 : 23), mais également, le fait qu'ils transposent un comportement de consommateur optimisateur à la sphère des relations sociales, autrement dit, en visant à augmenter leur univers de choix de contacts (leur quantité, leur intérêt et leur intensité potentielles) en minimisant le temps passé à leur identification, aux préalables et à la rencontre, et donc d'une certaine manière à satisfaire l'addiction postmoderne à l'instantané et à l'immédiat (19), et la demande compulsive d'intimité. Est également postmoderne, le fait de transformer en " produit touristique " des lieux ordinaires, personnels, les intérieurs des couchsurfeurs.

Comme l'affirme, Paula Bialski, " le Couchsurfing vend de l'échange culturel, des 'rapports profonds et significatifs' " (p. 127). Il s'agit donc bien de consommation même si cette vente ne donne pas lieu à un échange monétaire. Elle donne lieu à un échange d'un autre ordre parce qu'on attend de son invité qu'il soit présent, qu'il anime la soirée, voire qu'il fasse à manger et la vaisselle ; dans tous les cas, qu'il remplisse un vide. Et sans doute que les rapports même instantanés, même courts, peuvent être profonds et significatifs, marquants mais s'agit-il pour autant d'amitiés ? N'est ce pas une illusion d'amitié ? Le couchsurfeur est-il le consommateur d'illusion qu'évoque Guy Debord (1992 : 44) ? Convenons que ces " post-amitiés " peuvent se transformer dans le temps en de véritables amitiés mais peu résisteraient à des années de fréquentation et c'est heureux !

L'hospitalité à travers les réseaux sociaux comme Couchsurfing est une hospitalité " gratuite " mais combien de temps le restera-t-elle avant de n'être qu'une extension de l'offre touristique marchande ? Quand vous êtes à la recherche d'un accueil, il arrive déjà que certains membres sollicités vous envoient vers des hébergements clandestins payants (probablement moyennant commission) tandis que d'autres font payer à partir de la deuxième nuit. Combien de temps faudra-t-il attendre avant de voir apparaître des circuits organisés chez l'habitant et commercialisés dans les agences ?

Cette hospitalité, décrite par Paula Bialski, est peut-être une illustration parfaite de la postmodernité, mais elle est à cent lieues de l'hospitalité subversive que nous appelons de nos vœux : une hospitalité, qui, parce que gratuite, menace l'obligation de rentabilité propre au fonctionnement " rationnel " de l'homme et de son monde et perturbe, depuis les marges, l'ordre du monde ; une hospitalité envisagée comme pratique dérangeante ou dérangée, qui " résiste pourtant, comme la folie, à toutes les raisons, à commencer par la raison d'Etat. " (Schérer, 1993 : 8) ; une hospitalité qui exprime la préférence pour la rencontre et la relation humaine à toute valeur économique que pourrait représenter la nuit d'hébergement si elle était monnayée ; une hospitalité axée sur le partage du temps, qui permette au visiteur de prendre connaissance du lieu à travers la prise de conscience que nous sommes ensemble, accueillant et accueilli, toujours les hôtes du lieu ; une hospitalité qui ne soit ni une accumulation de souvenirs et " d'amis " ni une course vers le toujours plus, une hospitalité qui transforme peu à peu ceux qui s'y adonnent, les engageant vers la Loi de l'hospitalité inconditionnelle, les poussant à remettre en cause " la quiétude des lois de l'hospitalité ", les conduisant vers le " hors lieu " à partir duquel l'étranger nous adresse son pressant appel (Dufourmantelle, 1997 : 64-72).

Pour cela, il faudrait retrouver la pratique gratuite de l'hospitalité, gratuite parce que sans motif particulier si ce n'est d'accepter simplement qui se rend présent, sans attente particulière, sans s'interroger sur les raisons qui l'ont amené à vous interpeller, afin d'éprouver véritablement l'altérité en accueillant " l'hôte qui surgit et qui traumatise ".

 

Notes

1. Jacques Derrida cité chez (Dufourmantelle 1997 : 10)

2. Diderot et d'Alembert " nous ne connaissons plus ce beau lien de l'hospitalité ", le Grand Larousse de 1873 l'attribue à la progression du commerce qui remplace l'ancienne vertu : " l'hospitalité devenue payante est réservée à qui en a les moyens… ", pour Gaubert, dans un ouvrage de 1909, l'hospitalité décroît en lien direct avec le développement de la civilisation et de la richesse (Gotman 2001 : 27-29).

3. Comme chez Emerson ou chez Thoreau, où l'hospitalité absolue est sincère, qualité propre au " héros ", elle doit être donnée par amour et non pas par charité ou par ostentation (Bessone 2004).

4. Bien que l'auteur se défende dans son introduction de réduire l'hospitalité à sa seule dimension financière, il a malencontreusement intitulé, ce guide publié en février 2009, " Voyager presque gratuit ", probablement avec pour arrière-pensée d'en faire un succès éditorial.

5. Un des réseaux généralistes d'hospitalité attribue à chacun de ses membres une balance mettant en parallèle le nombre d'accueil et le nombre de demandes à être accueilli afin d'encourager à l'équilibre. Ce type de méthode qui individualise le comportement, (chacun doit présenter une balance relativement équilibrée) se fait au détriment des valeurs de solidarité qui relient les membres de ces réseaux. Il est possible d'accueillir à certains moments de sa vie et pas à d'autres…Certains voyagent et pas d'autres…

6. Nous désignerons ainsi les membres du réseau couchsurfing.

7. Bien qu'elle consacre une section à la méthodologie principalement consacrée à sa position ambiguë d'enquêtrice proche de l'équipe dirigeante et semblant fière de l'être, rien n'y est dit sur les conditions de production des trois sources de données évoquées ni sur les traitements menés.

8. (Dufourmantelle 1997 : 30).

9. Claire : " ils amènent en général une bouteille de vin, c'est vraiment la norme d'amener une bouteille de vin, c'est vrai que cela va bien avec le fait qu'on fasse à manger ".

10. Mylène : " mais tout le temps, ils ont ramené un petit quelque chose, genre les lituaniens, ils ont ramené un livre de recettes, la canadienne, elle avait une bouteille de rhum au fond du sac, les anglais, ils nous ont ramené un poivron rouge, ils étaient végétariens ".

11. Anne : " parce que c'est court, tu n'as pas le temps de t'ennuyer ou d'être irrité de certaines choses ".

12. Deux exemples relevés par Jean, ne pas se laver : Je ne suis pas un grand fan de la propreté mais j'ai quand même des règles d'hygiène personnelles. Si les gens n'ont pas les règles d'hygiène, cela me gêne un peu… " ou ne pas ouvrir les volets le matin : " J'ai des petites manies à moi...La thaïlandaise qui n'ouvrait pas ses volets, ça c'est ma culture à moi, tu te lèves, tu ouvres les volets… ".

13. A propos des clés, les témoignages de Claire : " je m'imaginais mal la mettre dehors à 6H et elle était venue ici, voilà, enfin bon, on avait parlé beaucoup et je la connaissais bien donc, je lui ai laissé les clés non, je ne la connaissais pas avant, je me suis dit c'est quelqu'un de bien mais je crois que dans la mesure du possible, j'essaie de ne pas avoir à donner les clés, je crois que c'est beaucoup plus simple… Par contre, partout où je suis allé, sauf à un endroit parce qu'il y avait toujours quelqu'un, j'avais toujours les clé. ", de Mylène : " je m'étais dit la règle, à 8 heure du matin, je l'avais prévenu par mail, à 8h du matin, je pars bosser, dehors, je te laisse pas tout seul dans l'appart, ç'avait pas l'air de le gêner et puis en fait, il est arrivé un soir et puis, le feeling est bien passé et puis je me suis dit, je ne le mets pas dehors demain matin à 8H. " ou de Valentin : " Les clés, ouais, je pense que pour donner les clés, je demanderai une pièce d'identité, je note le nom et je donnerai les clés parce que donner les clés comme ça même si vérifié ou quoi, je demanderai une pièce d'identité pour les clés. Ben après, j'ai des CD, des tas de trucs, si je sens pas la personne, je file pas mes clés ".

14. Pour Paula Bialski, les relations intimistes sont des " relations basées sur une confiance mutuelle, franche et significative pour l'une ou les deux parties ".

15. (La Soudière 2000 : 11) cité chez (Grassi 2004 : 27).

16. Ce comportement est effectivement dénoncé sur le site et dans les forums. Ceux qui ont recours à l'hospitalité uniquement pour voyager gratuitement sont désignés en anglais par le terme de freeloaders et un réseau d'hospitalité, globalfreeloaders porte ce nom.

17. A moins que ce ne soit l'inverse ?

18. Jacques Derrida cité chez (Dufourmantelle 1997 :76).

19. Sur la relation entre tourisme et culte de la vitesse et de l'urgence, voir (Schéou 2007).

 

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L'auteur

Bernard Schéou est Maître de conférences à l'Université de Perpignan. Il vient de publier Du tourisme durable au tourisme équitable. Quelle éthique pour le tourisme de demain ?, Ed. De Boeck, Bruxelles, 2009.