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Le monde vu du haut, ou les aventures à travers le vaste monde d'Eddy Weetaltuk



par Thibault Martin

 

 

D'Ulysse à Youri Gagarine en passant par Marco Polo et autres Martin Frobisher, la culture et l'histoire occidentale sont rythmées par les mythes de découverte. Étymologiquement, la découverte renvoie à la fois à l'exploration et à l'avancement de la connaissance scientifique. À cet égard, il est remarquable que les grandes entreprises d'exploration aient été, à la fois, destinées à ouvrir de nouveaux mondes mais aussi à faire progresser la connaissance. On le sait, les grands voyageurs rapportaient des plantes, des minéraux, dressaient des cartes des cieux et des continents, tentaient de comprendre les forces de la nature en même temps qu'ils ouvraient des chemins qu'allaient ensuite emprunter les colonisateurs. Ces deux volets de cette même action reflètent ce projet occidental de réduction de l'univers à la mesure de l'homme, projet qui renvoie à l'injonction divine faite à Adam et Ève d'aller peupler la terre et dominer tous les animaux qui l'habitent.

Les narrations occidentales de la découverte présentent les " destinataires " de la découverte comme des sujets passifs. Mais qu'en est-il réellement, le monde ne peut-il être découvert que par les Occidentaux? Les membres des peuples autochtones si souvent objets de découvertes sont pourtant tout aussi avides que les Occidentaux de comprendre le monde des autres. L'ouvrage d'Eddy Weetaltuk qui vient d'être publié récemment est une illustration de cette capacité que les Autochtones ont aussi de découvrir. En fait, cet ouvrage d'Eddy Weetaltuk est une invitation à emprunter une Autre voie, et à regarder le monde occidental depuis le haut.

En 1974, Eddy Weetaltuk après avoir passé 15 ans dans l'armée canadienne retourne dans sa communauté de Kuujjuarapik et décide d'écrire le récit de ses " aventures à travers le vaste monde ". En quelques mois, il rédige un manuscrit de près de 200 pages qu'il fait parvenir au Musée de l'Homme (aujourd'hui le Musée des Civilisations) en demandant à ce qu'il soit publié. Malheureusement, sa demande resta lettre morte. Ce n'est que 30 ans plus tard que le manuscrit refera surface, et Eddy Weetaltuk reprendra son projet de publication avec l'objectif d'en faire, selon ses propres mots, " le premier best-seller inuit ". Il voulait ainsi démontrer aux jeunes Inuit que l'éducation est importante et que, grâce à elle, un Inuit peut devenir qui il veut et peut même connaître la célébrité, s'il le souhaite. C'est pourquoi il voulait que son livre soit publié dans plusieurs langues. C'est la version française qui est parue en premier, car un éditeur parisien a voulu relever le défi et a décidé de faire connaître le récit d'Eddy Weetaltuk au grand public.

Le manuscrit d'Eddy Weetaltuk est un document hors de l'ordinaire, d'abord parce que c'est l'histoire d'un des premiers Inuit canadiens qui soit allé à la guerre, mais aussi parce qu'il avait décidé par lui-même et sans être sollicité par un anthropologue d'écrire, aussi tôt qu'en 1974, un livre. C'est d'ailleurs sans doute parce que le texte n'a pas été écrit pour répondre à des questions anthropologiques ou dans le but de transmettre le savoir traditionnel qu'il est très différent des publications d'auteurs autochtones que nous sommes habitués à lire. En fait, il s'agit d'un texte unique qui dépasse largement le simple exercice autobiographique mais s'apparente plutôt à une œuvre littéraire. C'est le récit de la quête d'un homme qui veut se forger son propre destin et qui, une fois au bout de sa course, jette un regard introspectif autant sur lui-même que sur le monde qu'il a parcouru. C'est un regard sans concession mais qui n'est pas non plus un réquisitoire contre l'Occident. C'est plutôt le questionnement d'un homme qui cherche à donner un sens à la vie, à comprendre ce qu'il a vécu : les horreurs de la guerre, tout comme le bonheur que procure l'amour.

" Mon nom est Weetaltuk. Eddy Weetaltuk. Mon identifiant esquimau est E9-422. " Ainsi débute le récit d'un homme qui va parcourir le monde pour échapper à sa condition de colonisé et pour être libre d'aller à la rencontre des autres cultures, tout comme le font les " Blancs ". Il est intéressant de noter que le désir d'entreprendre cette quête lui est venu d'une manière qui contredit l'image que l'on a de la rencontre entre les Occidentaux et les peuples traditionnels. Nous avons longtemps pensé que les " découvrés " étaient impressionnés par la supériorité technologique et l'audace de leurs découvreurs et que cette confrontation culturelle leur faisait prendre conscience de leur état de " sous-développement ". Cette vision nous vient des récits des explorateurs eux-mêmes mais si l'on en croit Eddy Weetaltuk il se pourrait bien que l'impression que les découvreurs laissent aux indigènes est moins forte et infériorisant que ceux-ci aiment à le croire. Cet extrait du récit d'Eddy, qui d'ailleurs marque le point de départ de son désir d'aventures révèle par son traitement humoristique - puisqu'il reprend en quelque sorte les préjugés que nous avons de cette rencontre - que les émotions que suscite la rencontre sont d'un tout autre registre que celui d'un sentiment d'infériorité face à la grandeur du " Blanc " :

" L'arrivée du docteur constitue un épisode de mon enfance que je n'oublierai jamais. Ce fut mon premier contact avec le monde extérieur dont je supposais l'existence, loin des territoires de chasse cris et inuit, mais dont je ne pouvais me faire la moindre idée. Le docteur arriva dans un de ces vieux hydravions dont je n'avais encore jamais entendu parler et qui apportait de temps en temps le courrier aux villages et aux campements nordiques. Quand l'avion s'approcha, j'étais avec ma mère et bébé Ann qu'elle transportait sur son dos. Nous marchions dans les sentiers autour du campement lorsque nous avons entendu un grondement sourd provenant du ciel. Tous les deux avons regardé en direction du bruit et avons aperçu, volant au-dessus de nos têtes, un énorme oiseau noir avec des ailes rouges. Ma mère me dit, apeurée :
- C'est le Diable. Attention, il va nous enlever… Terrorisé, je couru me cacher dans les buissons. Ma mère éclata de rire. C'était une plaisanterie :
- N'aie pas peur, c'est juste une farce. C'est un avion qui atterrit sur la rivière. Viens, allons voir cette bruyante machine. Rassure-toi, il n'y a rien d'épeurant là-dedans.
[...]
Je commençais à réaliser que le monde était plus grand que Strutton Islands. C'était vraiment quelque chose de constater que des gens d'ailleurs venaient nous visiter. J'étais également impressionné de constater qu'ils avaient pris le risque de voyager dans cette étrange machine dans le seul but de venir chez nous. Nous devions être très importants à leurs yeux. J'étais fier mais également un peu envieux car j'aurais voulu moi aussi monter dans cet hydravion et visiter d'autres contrées "
(pp. 42-43).

Afin de réaliser son projet de découverte du monde Eddy Weetaltuk va devoir cacher son identité, car à cette époque, les Inuit n'étaient pas uniquement réduits à l'état de numéro; leur liberté de mouvement était elle aussi limitée. Eddy Weetaltuk s'inventera un nouveau nom, se procurera de faux papiers d'identité, troquera son matricule d'Inuit pour un matricule de l'armée canadienne, et cachera pendant près de vingt ans ses origines Inuit. Cette vie " empruntée " fut pour Eddy le prix à payer pour être libre. Mais cette liberté aura aussi été lourde de conséquences, Eddy ne pourra revoir son père avant qu'il ne meurt, ne pourra épouser l'Amour de sa vie. Mais surtout, il aura le sentiment, en vivant comme un Blanc, de trahir ses origines. Lorsqu'il réalisera qu'il était en train de se perdre lui-même, Eddy Weetaltuk décidera de retourner parmi les siens où il entreprendra un nouveau voyage, un voyage qui le conduira à remonter le court de sa propre vie. Bien que porteur d'un message philosophique, le texte n'est pas ardu, au contraire, il est léger, plein d'humour, les personnages y sont intenses, attachants et dépeints avec une telle finesse qu'on a l'impression qu'on pourrait les reconnaître si on les rencontrait. Ce texte est une véritable œuvre de création littéraire. En fait, le style est celui d'un roman et non pas celui d'un essai ou d'une autobiographie. Sa lecture est captivante, et l'auteur mixe avec brio humour, érotisme, situations dramatiques, cocasses ou provocantes. Nombreux sont ceux qui l'on lu qui disent l'avoir dévoré d'un seul trait.

Le texte d'Eddy Weetaltuk est, à bien des égards, novateur. D'abord, parce qu'il offre une interprétation inuit de l'histoire et porte un regard non-occidental sur la modernité. Eddy Weetaltuk se questionne sur la démocratie et la liberté, deux valeurs qu'il a adoptées mais dont le prix à payer, la guerre, lui semble inhumain. Dans l'extrait suivant il relate sa " découverte " de la guerre :

" J'avais treize ans en 1945, lorsque la Seconde Guerre mondiale prit fin, et j'étais encore au pensionnat à Fort George. [Les Oblats] nous faisaient prier pour que la guerre achève et pour que les Allemands soient défaits. J'étais surpris parce qu'habituellement ils prêchaient l'amour et le pardon et qu'ils nous enseignaient à aimer notre prochain, mais cette fois les bons pères ne semblaient pas prêts à pardonner aux Allemands. C'était la première fois que je voyais les Frères souhaiter du mal à quelqu'un. C'est là que je compris que la guerre transformait les gens. [Un jour] les Oblats de la mission entrèrent dans le dortoir des garçons en criant : - Hitler est mort ! Mussolini est vaincu ! Ils nous firent danser pour célébrer la mort d'Hitler. [...] Après cette journée, nous avons beaucoup parlé de la guerre. [...] Nos conversations étaient aussi alimentées par la guerre qui continuait à sévir entre le Japon et les États-Unis. Nous prenions partie pour les Américains et priions pour que Dieu leur vienne en aide et qu'ils réussissent à détruire l'ennemi. Nos vœux furent exaucés lorsque les Américains ont lancé une bombe atomique de vingt-deux mégatonnes sur Hiroshima et une autre sur Nagasaki. Encore une fois, nous avons célébré le carnage. Des centaines de milliers d'innocents avaient été tués et nous étions tous excités et tellement fiers. Je n'étais qu'un enfant à l'époque mais j'étais étonné qu'un pays puisse avoir autant de sentiments haineux à l'endroit d'un autre peuple, comme si les habitants de ce pays n'étaient pas de vrais humains. Ce sentiment devint plus fort dans mon esprit lorsque je vis une photo de l'empereur japonais et de son armée. Je me suis rendu compte que les Japonais avaient des traits semblables à ceux des Inuit. Il y avait des gens qui vivaient très loin de nous mais qui nous ressemblaient, c'était une véritable révélation. Je me demandais si ces gens pensaient comme nous, s'ils priaient le même Dieu, s'ils parlaient notre langue ou s'ils avaient connaissance de notre existence ".

En fait, c'est pour découvrir les autres qu'Eddy Weetaltuk va parcourir le monde. Tel un explorateur, ou un anthropologue, partout où il va, Eddy Weetaltuk observe et décrit ce qu'il voit; tout y passe de la taille des arbres, à la couleur du ciel en passant par le physique des habitants, la sonorité des langues, les façons de vivre, la religion, les légendes :

" Une fois débarqués, nous avons immédiatement pris le train. Je me trouvais en Europe pour la première fois et j'avais hâte d'en apprendre plus sur ce continent mythique. Lorsque le train démarra, je me mis à regarder les maisons, elles étaient tassées les unes contre les autres. Une fois sortis de la ville, le ciel était d'un gris triste. À un moment, notre train stoppa sur un pont et je pus observer une rue sur toute sa longueur. Je vis qu'elle était pavée. Il n'y avait pratiquement pas de voitures mais, par contre, énormément de bicyclettes. Je n'en avais jamais vu autant. Ces gens à bicyclettes qui attendaient que le feu passe au vert, étaient manifestement des travailleurs, hommes et femmes. J'étais désolé de les voir dans un environnement si gris, forcés de pédaler matin et soir pour se rendre au travail, beau temps, mauvais temps. Avant d'entrer en Allemagne, nous avons traversé les Pays-Bas et j'aperçus des moulins à vents, comme ceux des tableaux des grands peintres européens. Lorsque j'étais à l'école à Fort George, des reproductions de ces toiles étaient imprimées sur nos cahiers. Je me trouvais chanceux de voir de mes propres yeux ces fameux moulins qui avaient inspirés tant d'artistes. Je me disais que je devrais écrire à mon frère David, qui avait peiné à remplir ces cahiers de formules mathématiques et de verbes irréguliers, pour lui dire que j'avais eu la chance de voir d'authentiques moulins ".

Mais contrairement à bien des récits d'explorateurs qui comparent pour juger, Eddy Weetaltuk ne porte pas de jugement de valeurs, n'établit pas de hiérarchie entre les sociétés, et ne confond pas non plus pauvreté et misère, tel que ce commentaire qu'il fait en visitant un village coréen l'indique : " ils n'avaient pas grand chose, leur vie ressemblait un peu à la notre et malgré leur peu de possessions ils étaient heureux. "
En fait, le récit de sa découverte des autres est fondamentalement différente des travaux anthropologiques ou récits de voyages classiques car Eddy Weetaltuk ne veut pas établir de distance critique, comme le fait le scientifique afin de poser un regard analytique. Sa démarche s'apparente plutôt à une quête. C'est le récit d'un homme qui cherche la liberté, la liberté de penser, la liberté de mouvement, la liberté de regarder le monde par lui-même. Cette quête philosophique le pousse naturellement vers l'Autre, non pas pour le juger mais pour se retrouver lui-même.

Ainsi, bien qu'Eddy Weetaltuk soit né dans un régime colonial aliénant, l'histoire qu'il raconte est celle d'un homme à la poursuite de ses rêves, et non pas celle d'une victime. Toute sa vie il s'est senti responsable de ses actes. De son point de vue, le colonialisme avait créé des conditions et imposé des règles particulières mais celles-ci, quelles que fussent leurs iniquités, ne l'ont pas empêché de demeurer égal et libre, non pas au sens légal (puisque les Inuit étaient des citoyens de deuxième classe) mais au sens philosophique. Eddy Weetaltuk pensait qu'il était important de raconter aux jeunes Inuit son histoire afin qu'ils aient accès à un récit qui sorte du cadre traditionnel des travaux anthropologiques qui, selon lui, mettent trop l'accent sur le processus de victimisation des Inuit. Il voulait ainsi dire aux jeunes qu'il était possible d'avoir une vie et d'en être l'auteur et l'acteur principal et non pas la victime.

Toutefois, la réflexion d'Eddy Weetaltuk est loin de se limiter à la question des Inuit et de leurs rapports avec les Eurocanadiens. Ce qui l'intéresse c'est l'homme dans son univers tout entier, qu'il soit au Nord, au Sud, en famille, au champ de bataille ou bien en prison. Lui, qui parlait cinq langues et avait ainsi acquis cette capacité unique d'appréhender le monde à travers différents prismes se posait de nombreuses questions sur la nature humaine et sur la valeur des idéaux à prétention universelle. À cet égard, le jugement qu'il porte sur la société occidentale, sur les Inuit, sur la guerre et sur lui-même est loin d'être naïf ou candide, comme en atteste la manière dont il a choisi de témoigner, en ne se présentant pas en héros ou en accusateur mais en exposant, comme pour les exorciser, ses faiblesses et sa détresse. En somme, la lecture du récit d'Eddy Weetaltuk constitue, pour nous lecteurs occidentaux, une expérience unique, parce qu'il nous fait prendre conscience que, par delà la dichotomie qui oppose le " Blanc " et l' " Autochtone ", nous avons en commun un monde que nous construisons ensemble, pour le meilleur et pour le pire.

En 1974, Eddy Weetaltuk, savait qu'il avait écrit un texte important, malheureusement personne dans le monde anthropologique et littéraire n'y a cru. En ce sens, Eddy Weetaltuk partagea le sort de bien des écrivains en avance sur leur temps, mais j'en suis convaincu, la postérité saura lui rendre hommage. Eddy Weetaltuk est décédé le 2 mars 2005, quelques jours seulement après que la version finale, aujourd'hui publiée par Carnets Nord, fut terminée.

Pour plus d'informations, on peut contacter Thibault Martin qui a contribué à la finalisation et publication du livre: thibault.martin@uqo.ca



L'auteur

Anthropologue, Thibault Martin est professeur à l'Université du Québec en Outaouais.