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Ecotourisme durable et paysages culturels au Brésil

Deux étudiantes de l'Université de Corse (Alexandra Villanova et Lisa Studer) reviennent respectivement sur leurs recherches menées dans le cadre d'études terminales en Master 2 Tourisme durable, sur l'évolution du tourisme rural dans l'Etat brésilien - riche de son patrimoine naturel et culturel - du Minas Gerais.
Entre récits de voyage et analyses touristiques, cette réflexion est ici présentée et résumée en deux parties distinctes.

 

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Vers un écotourisme durable

Le cas du Brésil (Minas Gerais)


par Alexandra Villanova

 

 

D'après les études réalisées par l'OMT (Organisation Mondiale du Tourisme), le tourisme est un des secteurs d'activité qui ne cesse de croître dans le monde, et qui est lié directement à l'environnement. La question de la durabilité est intéressante à évaluer sur un territoire, en relation avec les acteurs locaux, les touristes et les ressources naturelles. Afin de terminer notre cursus universitaire de Master II du Management du Tourisme Durable, nous nous sommes intéressées à découvrir un pays hors de France. Notre choix s'est tourné vers un pays où les paysages et la nature sont grandioses. Il s'agit du Brésil, le pays le plus grand d'Amérique du Sud, 15 fois la taille de l'Europe, qui se compose de vingt six états fédéraux. Grâce à l'échange culturel entre l'Université fédérale de Belo Horizonte (Etat du Minas Gerais) et l'Université de Corse, nous avons pu partir pendant six mois faire notre recherche de stage. Chacune de nous a su s'intégrer et parfaire ses connaissances dans le domaine du management touristique.

En route pour le Brésil…13 Avril 2009…
Après douze heures de vol, j'étais bien contente d'arriver sur le sol brésilien. Ce qui est incroyable c'est de se retrouver en quelques heures immergée dans un autre monde. Mon attention s'est tout de suite portée sur la langue qui est le portugais brésilien. Grâce à ma connaissance linguistique, j'ai pu communiquer en espagnol ce qui a facilité mon voyage.
A mon arrivée, j'ai découvert de nouveaux visages, de nouvelles odeurs et toute une architecture différente de celle que je connaissais. Ce qui m'a surpris le plus c'était la nature et son environnement. J'avais l'impression d'être dans un rêve mais pourtant c'était la réalité. Je me suis sentie comme Christophe Colomb lorsqu'il a découvert l'Amérique en 1492 !

Découverte du Minas Gerais

L'Etat du Minas Gerais représente un des Etats fédéraux emblématiques pour la période allant du XVIIème au XVIIIème siècle, lorsque les colonisateurs portugais sont arrivés pour s'emparer des richesses du territoire. Le nom de " Minas Gerais " signifie les Mines Générales, les Mines Communes. La région était réputée pour l'incroyable gisement de pierres précieuses, de diamant et d'or.
A l'heure actuelle, les événements du passé ont laissé des traces coloniales dans les villes qui sont devenues principalement historiques aujourd'hui. La plupart de ces villes ont été marquées par la présence des colons, des bandeirantes ou des tiradentes, des personnes qui se sont battues contre le pouvoir de la couronne portugaise. La découverte du Minas Gerais nous emmène dans des cités coloniales où le tourisme est de plus en plus présent, et permet d'apporter des ressources financières aux populations locales. La diversité culturelle et l'architecture d'époque fait de l'Etat fédéral un endroit précieux et attractif à découvrir. Contrairement à l'image que les Européens se font du Brésil, le Minas Gerais ne ressemble pas à Rio de Janeiro ni à São Paulo, les plus grandes métropoles où il y a aussi le plus de criminalité. Les " mineiros ", les habitants du Minas Gerais, sont des gens hospitaliers qui aiment recevoir les touristes et préserver leurs traditions locales ainsi que leur environnement naturel. Au cœur de la forêt tropicale, on trouve des aires protégées, des parcs naturels qui permettent de mettre en relation l'activité touristique avec l'environnement tout en protégeant les ressources, c'est ce qu'on appelle l'écotourisme.


Bref rappel des notions d'écotourisme

Le terme écotourisme apparait seulement dans les années 1980 avec la notion du développement durable. L'intention sera de créer un tourisme durable respectueux de l'environnement. La première définition est celle de l'Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) qui définit, en 1988, l'écotourisme comme un tourisme " satisfaisant aux besoins présents des touristes et des régions hôtes, tout en protégeant et en mettant en valeur les opportunités pour le futur. Il conduit à une gestion des ressources qui remplit les besoins économiques, sociaux et esthétiques tout en maintenant l'intégrité culturelle, les processus écologiques essentiels, la diversité biologique et les systèmes qui supportent la vie ".
La valeur de l'écotourisme associe au respect des espaces naturels celui des communautés locales qui y vivent. La définition de l'OMT permet de situer l'écotourisme sur un segment de marché du tourisme durable. Dans la même perspective que l'OMT, la société Internationale de l'Ecotourisme c'est-à-dire la TIES (The International Ecotourism Society) donne une autre définition en 1991. Pour cette société internationale, " l'écotourisme est un voyage responsable dans des environnements naturels où les ressources et le bien-être des populations sont préservés ". La définition de l'écotourisme faite par la TIES donne peu d'informations sur l'activité touristique pratiquée en pleine nature. L'idée de voyage responsable inclut le comportement des visiteurs sur les espaces naturels mais ne donnent pas d'indications précises. En d'autres termes, l'écotourisme est une forme de tourisme durable qui respecte l'environnement, qui valorise la biodiversité des espaces naturels et qui permet d'adopter un comportement éco responsable du voyageur. Aussi l'importance de l'écotourisme est de valoriser les communautés locales réceptrices de ce tourisme pour satisfaire leurs besoins. Il s'agit de focaliser à travers les populations locales une économie viable et en harmonie avec la nature. Cette économie du tourisme doit autant bénéficier aux populations locales qu'à la protection de la nature. Le but de la pratique de l'écotourisme est de pouvoir réduire le plus d'impacts négatifs sur les ressources naturelles que l'homme peut apporter.


Question de la durabilité de l'écotourisme

Le terme " écotourisme " apparaît dans le sillage du développement durable, dans les années 1980. D'après le rapport de Brundtland de 1987, le développement durable se définit comme " le développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ". Dans le cadre du développement durable, l'écotourisme permet de créer un équilibre entre l'environnement et l'homme compris sur le long terme. Il représente l'activité qui valorise l'aspect social et culturel des communautés réceptrices mais également les relations avec le milieu naturel. Autrement dit, l'écotourisme offre la possibilité de faire de l'activité touristique une des principales sources de revenus des populations locales et assure une distribution des richesses sur le territoire en générant des emplois directs. De plus c'est une activité qui permet de réduire les impacts négatifs sur l'environnement et de le préserver. C'est dans cette perspective que l'on peut parler de durabilité dans le secteur de l'écotourisme. Un des intérêts de ce secteur aujourd'hui porteur est d'adopter une vision de développement durable face aux ressources naturelles et culturelles du territoire étudié pour pouvoir fonctionner durablement, à long terme et en respectant les environnements naturels et culturels.


Approche du territoire

Contexte géographique
Notre étude s'est focalisée sur une communauté rurale au Brésil dans l'Etat du Sud-Est du Minas Gerais, nommée Conceição d'Ibitipoca.
Le nom " Ibitipoca " est d'origine indienne, tupi-guarani qui signifie "roche qui explose " (ibi = roche, poca = qui explose). On peut rappeler que c'est précisément un endroit qui tonne beaucoup en montagne quand éclatent des orages. Les roches de cette région sont aussi de la matière quartzitique reconnue mondialement. Cette communauté rurale fait partie des plus anciennes communautés du Minas Gerais et elle se situe à 290 kilomètres de Rio de Janeiro, 360 kilomètres de la capitale de Belo Horizonte, et à 27 kilomètres de la commune principale de Lima Duarte. Elle se localise dans la région de la " Zona da Mata " c'est-à-dire dans la forêt tropicale (Mata Atlantica) et offre des paysages remarquables.
La région est aussi connue pour la " Serra da Mantiqueira " et sa biodiversité unique avec la présence du jaguar, du perroquet bleu, du colibri, d'aigle ou encore de fleurs comme les orchidées. La communauté rurale a l'avantage de se situer prés d'un parc naturel nommé " Parc Estadual de Ibitipoca ", à trois kilomètres du centre.

Etude réalisée
Nous avons travaillé sur la question de l'écotourisme au sein de la communauté, c'est-à-dire le rapport entre le tourisme et l'environnement. Le parc naturel d'Ibitipoca est la principale attraction de la communauté et attire chaque année de nombreux visiteurs surtout en période de vacances, de fin de semaine ou de jours fériés comme le Carnaval. Les guides locaux ont la fonction principale d'initier les visiteurs à une conscience écologique et aussi de les éduquer sur la façon de se comporter dans et avec la nature. Notre recherche s'est basée sur l'activité touristique pratiquée dans les milieux naturels. Il s'agit de pouvoir organiser et gérer les flux touristiques pour préserver les ressources naturelles. La communauté a aussi le rôle de promouvoir cet environnement, et la présence du tourisme doit apporter sur le territoire des bénéfices pour favoriser la conservation de l'environnement tout en favorisant le développement maîtrisé de l'économie locale. Il faut que l'écotourisme soit accepté comme un bienfait pour la communauté. Le tourisme doit être un enrichissement pour la communauté et les ressources naturelles doivent être préservées.
Peut-on réussir à planifier sur un territoire un écotourisme durable ?
Quels sont les défis à relever pour développer un écotourisme durable ?
En termes de durabilité, comment gérer l'écotourisme vis-à-vis des communautés locales et des espaces naturels ?
Pour définir la durabilité de l'éco tourisme il est préférable de s'intéresser à l'aspect économique des richesses transmises par cette activité ainsi qu'à l'aspect environnemental par rapport aux richesses naturelles du territoire.
L'écotourisme peut être durable lorsque celui-ci donne un apport durable à l'économie locale et donne un support durable à la conservation de l'environnement. Le tourisme peut représenter une pression importante sur l'environnement, c'est pour cela qu'il est important de pouvoir gérer les flux de la pression touristique et de mieux planifier le territoire pour développer un écotourisme réellement durable.

La perception du tourisme par les locaux
Les habitants de la communauté rurale de Conceição d'Ibitipoca s'appellent les " Ibitipoquenses ". Ils ont toujours vécus dans une situation difficile souvent misérable à l'époque du XIXe siècle quand les scientifiques et les chercheurs venaient sur le territoire pour explorer la biodiversité. Ils vivaient tous d'agriculture et faisaient du troc. Par exemple, ils troquaient le maïs contre le riz ou bien le fromage " queijo " contre les haricots " feijão ".
Généralement les hommes élevaient le bétail en montagne et s'occupaient de la production laitière des vaches dans leurs exploitations. Les femmes faisaient de la couture pour faire des couvertures ou bien des tapis. Ils n'existaient pas d'entreprises, tout était fait manuellement avec les machines à coudre. Tout comme aujourd'hui, elles préparaient la nourriture au " fogão " une espèce de four à bois. Cette population était principalement campagnarde.
Avec la présence du tourisme dans les années 1980 à 1990, la mentalité a beaucoup changé et certains habitants locaux se sont mis à travailler avec et pour le tourisme. Une des difficultés a été d'investir pour la population indigène sur le territoire. C'est pour cela que la grande partie des entrepreneurs sont des gens de l'extérieur qui ont acheté les terres pour construire des structures d'accueil.
Aujourd'hui la population est un mélange de culture entre les habitants anciens qui vivaient d'agriculture et les autres qui viennent d'autres Etats brésiliens avec une culture différente.
Les premiers touristes étaient des campeurs, et ils été accueillis simplement chez l'habitant ou bien faisaient du camping en montagne. Ce n'est que lors des premières constructions de " pousadas ", types d'hôtels, dans les années 1990, que les natifs ont commencé à vouloir s'investir dans le tourisme. Des années 1990 à 2000, la communauté rurale a connu un fort développement touristique et les autochtones ne savaient pas comment investir sans capital fixe.
Aujourd´hui, le touriste qui visite la communauté et la région possède un fort pouvoir d'achat et une situation sociale différente. Ce sont des familles et des couples qui aiment visiter la région. La demande est de plus en plus exigeante sur la qualité des services. Pour ce faire, les locaux et les entrepreneurs essayent d'investir de plus en plus dans le " développement durable " tout en créant des structures d'hébergements de luxe et économique: exemples de la piscine, du sauna ou de l'énergie solaire.
Autrefois, l'agriculture était un des seuls moyens pour survivre et à l'heure actuelle elle est entrain de disparaître par rapport au développement touristique.
Il y a très peu de producteurs locaux et encore moins de fermes rurales où les visiteurs peuvent acheter des produits de qualité. Sur le marché du tourisme, les acteurs locaux sont obligés d'importer des produits pour répondre à la demande. Dans le cas de la communauté de Conceição, il est difficile aujourd'hui de trouver des producteurs laitiers agricoles capables de vendre le produit dans leur ferme. Généralement le touriste achète dans une boutique un produit qui vient de la région mais pas directement au producteur. Dans nos témoignages recueillis, nous avons pu constater qu'il manque réellement dans cette communauté une solidarité entre tous les acteurs.
Aujourd'hui sous influence touristique, chacun des acteurs se fait de la concurrence. Auparavant il y avait moins d'habitants et les liens se créaient plus facilement. Le tourisme fait pression sur le territoire et la population locale est obligée de répondre à cette expansion touristique.
Le territoire possède une trentaine d'hébergements touristiques et aujourd'hui les terrains agricoles se vendent pour construire de nouveaux bâtiments ou résidences secondaires.
Le parc offre aussi un total de 40000 visiteurs à l'année avec une présence de seulement vingt guides locaux. Il représente la principale attraction touristique de la communauté rurale depuis trente ans.
L'écotourisme permet de pratiquer des activités en relation avec la nature et l'homme tout en protégeant les écosystèmes et en apportant des ressources financières aux populations locales. La question est de savoir si l'environnement naturel pourra supporter à l'avenir la charge de cette pression touristique.

Un modèle écotouristique
Les guides de la Serra d'Ibitipoca travaillent sur un circuit touristique qui s'appelle " Serra de Ibitipoca ". Ce circuit touristique à été créé dans les années 2000, puis mis véritablement en place dans les années 2006 à 2008, avec pour objectif d'explorer le tourisme rural, le potentiel écotouristique, historique et culturel de la région. Il y a sept communes qui participent à la distribution de ce circuit touristique dont celle de Lima Duarte avec la communauté rurale de Conceição d'Ibitipoca.
Chacune des communes offre une découverte de la nature remarquable avec des randonnées pédestres ou à cheval accompagnées de guides professionnels. Leur fonction est aussi d'intégrer le tourisme à l'environnement tout en veillant au bien-être des populations locales. Certaines communes ont du mal à considérer le tourisme comme principale source de revenu. Il reste encore un travail de sensibilisation à faire au sein des communautés réceptrices.
Dans l'élaboration de ce circuit écotouristique, la population joue un rôle fondamental pour promouvoir les richesses culturelles et naturelles des communes et de l'ensemble des communautés. Elle a un rôle de médiateur et elle permet de développer l'activité touristique. Son accueil est essentiel pour recevoir les visiteurs mais pour cela elle doit être en accord avec le projet de la commune qui développe ce circuit. La présence de touristes dans les communautés ne doit pas déstabiliser les acteurs locaux. Le tourisme doit être perçu comme un atout bénéfique pour la population.

Quel avenir pour la communauté ?
Nous avons retenu trois points importants pour traiter le développement local de la communauté.
Dans un premier temps, il s'agit d'une planification écotouristique du territoire sur le long terme par les habitants, les agents touristiques et les acteurs publics. La planification d'un territoire se fait principalement avec la participation de tous les acteurs précisément l'administration publique et la population locale. Le tourisme doit être l'activité qui encourage le territoire à préserver ses ressources naturelles et culturelles. La notion de conservation et préservation de l'environnement peut se faire durablement si celle-ci est en accord avec les acteurs du territoire, locaux et touristes compris.
Ensuite, il faut sensibiliser les habitants, les paysans et les entrepreneurs face au danger que peuvent représenter les multinationales telles que Saint-Gobain et sa monoculture d'eucalyptus. Cette monoculture d'eucalyptus entraîne des problèmes de pollution par rapport au charbon qui dégage du CO2 et qui pollue les espaces naturels.
A long terme le sol sera appauvri et il manquera d'eau. D'un point de vue économique cela aide les agriculteurs à gagner des bénéfices à long terme mais d'un point de vue environnemental cela détruit la faune et la flore puis les sols.
La région d'Ibitipoca est confrontée à ce problème de monoculture et celui des entrepreneurs privés qui rachètent les terres des anciennes exploitations agricoles pour en faire des structures d'hébergements touristiques de luxe.
Le rapport du privé au local permet de déterminer les relations sociales et économiques avec la communauté rurale de Conceição d'Ibitipoca.
Enfin, éduquer les locaux et les touristes à la préservation de l'environnement et professionnaliser le personnel qui travaille avec le tourisme. Cela permettrait de créer des emplois et de prendre conscience de l'importance de leur patrimoine naturel et culturel.


Conclusion

Entre savoirs et traditions, j'ai découvert un pays plein de richesses et de diversités culturelles. De la Corse au Brésil, tout semble être différent mais, pourtant, il existe de nombreuses similitudes.
Avec un accueil chaleureux des habitants, j'étais comme sur mon île de Beauté. Le Brésil a été une expérience humaine enrichissante. Je n'oublierai pas ces instants d'humanité, ces paysages magnifiques, cette communauté de Conceição d'Ibitipoca et sa population locale très attachante.
Ce que le voyageur vit et voit dans un pays lointain, il le garde dans son cœur et sa mémoire pour toute sa vie.

 

 

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De beaux paysages brésiliens en pleine mutation

 


par Lisa Studer

 

 

Cet article résulte d'un travail de recherche que j'ai effectué pendant quelques mois au sujet des paysages ruraux d'une petite commune brésilienne. La préservation de la qualité paysagère est un élément clé pour le développement touristique : de beaux paysages permettent à des territoires ruraux d'assurer leur pérennité grâce à l'accueil de touristes. Cette expérience m'a amené à confronter ma vision d'Européenne à celle des Brésiliens, car ce peuple sud-américain plein de chaleur humaine, est attiré par notre style de vie et la grande majorité n'arrive pas véritablement à discerner ce qu'est un paysage d'un point de vue esthétique. En effet, dans nos Etats occidentaux, la patrimonialisation, en réaction à la perte de nos identités et la quête de nos origines, est apparue il y a déjà un grand nombre d'années. Cela s'est suivi d'une législation parfois très stricte, drastique, qui consiste à protéger tout ce que l'on considère comme patrimoine commun, parmi lequel on compte le bâti ancien mais aussi le paysage, que l'on souhaite préserver de toute grande atteinte visuelle. Cependant, du côté brésilien, cette conception est encore loin d'être adoptée, ce qui m'a amenée à faire de nombreux constats et à m'interroger sur l'évolution de la société brésilienne.

La quête de beaux paysages dans les voyages

Lors de ses voyages, le touriste est toujours en quête de beaux paysages : cette " beauté " paysagère représente même un des premiers facteurs de choix de destination touristique. Dans le passé, ce sont les artistes, écrivains et scientifiques qui ont été à l'origine de l'invention du paysage : en portant un nouveau regard sur des lieux, ils ont suscité un intérêt grandissant pour ces paysages et ainsi fait démarrer le développement touristique de lieux inconnus, ou plutôt non reconnus jusqu'à là. Depuis le 20ème siècle, le touriste joue désormais ce même rôle. Les médias, d'abord la télévision et la presse, et aujourd'hui internet, ont diffusé des images de toutes les contrées du monde, même des plus lointaines. Au travers de ces médias, de nombreux paysages du monde sont identifiés et reconnus, du moins, de manière symbolique, par une majorité des citoyens du monde. Quiconque a déjà des images du lieu de vacances avant le départ et il est très rare, pour ne pas dire impossible, de partir à l'inconnu sans avoir aucune idée du type de paysages de la destination choisie. En général, le touriste choisit un lieu s'il considère qu'il offre de beaux paysages.
La carte postale est l'exemple type de cette recherche du " beau ". Actuellement, la carte postale dont l'existence est quasiment exclusivement liée à son usage touristique, est porteuse d'exotisme et de moments de loisirs. Elle propose rarement des paysages fonctionnels tels que ceux de l'urbain. Habituellement, elle offre des paysages stéréotypes d'une région, des paysages typiques et authentiques, comme par exemple ceux des champs de lavande en Provence. Par une image, elle prouve au destinataire le passage du touriste dans un lieu, et, souvent placée sur le bureau ou le frigo avec d'autres, ces paysages permettant de faire rêver aux vacances. Les nombreuses photos que le touriste prend au cours de ses vacances illustrent également cette quête du beau paysage. La plupart du temps, tout comme la carte postale, ces photos sont des paysages typiques. Il est bien rare que le touriste ait idée de ramener des photos " laides " de ses vacances. Déchets, usines, friches, supermarchés…ne seront jamais dans l'objectif du touriste, mis à part lorsque ces paysages font partie des représentations symboliques du lieu, telles que par exemple certaines villes industrielles du Nord de l'Europe mises en valeur par un " tourisme industriel ", ou encore des pays " sous-développées " où la pauvreté représente une image stéréotypée : il serait étonnant qu'un touriste ayant payé un raid en jeep dans les favelas de Rio de Janeiro n'en ramène pas de photos-souvenir. Tout ce qui sera considéré comme beau ou emblématique sera bon à photographier par le touriste.
Le choix de destination est largement influencé par les médias. Ils nous diffusent en permanence un grand flot d'images représentatives de différentes destinations qui incitent au voyage. La publicité touristique, aussi bien dans les magazines, à la télévision, ou sur internet, expose généralement de beaux paysages : ils sont " marchandisés " dans le but de promouvoir des destinations et d'inciter à la consommation de voyages. Ces dernières années sont particulièrement marquées par l'essor rapide de l'internet. Le tourisme exploite de plus en plus les nouvelles technologies, à la fois des sites internet mais aussi des programmes de plus en plus performants, devenant de vrais instruments de promotion touristique, qui permettent de donner une idée subjective des paysages de tout territoire. Nombreux sont les internautes qui diffusent des photos de lieux visités, " conquis ", qui incitent à venir voir soi-même. Ainsi, cette promotion peut se faire à l'insu de la destination, ce qui peut également représenter un danger potentiel pour des destinations non préparées à accueillir des touristes.


La diversité des perceptions du paysage

Puisque le " beau " paysage est un critère important de choix de destination, de nombreux territoires ont pris conscience de la nécessité de préserver leurs paysages : c'est devenu un enjeu majeur car il représente une plus-value pour se distinguer des autres destinations touristiques. Cependant, cela soulève un réel problème : chacun voit le paysage différemment. En effet, le paysage est une portion d'espace, mais c'est le regard qui se porte dessus qui transforme cet espace en paysage. Comme l'évoque Augustin Berque: " Notre regard ne se porte pas seulement sur le paysage ; dans une certaine mesure, il est le paysage ". Le paysage correspond à un regard personnel porté sur un espace, engendrant une grande multiplicité de regards selon l'observateur, habitant ou touriste, géographe ou agriculteur, écologiste ou aménageur… De plus, même si c'est la vue qui prime sur la perception du paysage, il ne faut pas oublier les autres sens, particulièrement l'ouïe et l'odorat, aussi très importants : une part de la perception du paysage est formée de ce que l'on entend et ce que l'on sent.
Il est alors difficile de juger de l'esthétisme d'un paysage car il possède un caractère assez subjectif. On peut distinguer trois types de regards sur le paysage :
- le regard esthétique qui est le plus souvent celui de personnes extérieures, tels que touristes ou artistes. Ceux-ci sont spectateurs devant le paysage : ils l'observent pour le seul plaisir des yeux, et il devient même source d'inspiration pour les artistes.
- le regard scientifique, qui permet de déterminer les éléments constitutifs du paysage : ses caractères physiques, biologiques et les transformations des activités humaines. Il renvoie à la spécialité de l'observateur : géographe, écologiste, aménageur, paysagiste… Néanmoins, tous rationalisent le paysage : il représente un objet de travail.
- le regard intime, qui est porté par le familier du lieu. Il existe un lien étroit entre l'homme et le paysage, puisqu'il fait partie du milieu de vie : cette perception présente un caractère affectif. C'est ce lien identitaire qui a mené à la reconnaissance progressive de l'importance de la préservation des paysages dans les préoccupations sociales.

Ainsi, le paysage est perçu en fonction des représentations de chacun, celles-ci étant largement influencées par la culture et l'expérience de l'observateur. Selon l'origine géographique du touriste, il ne percevra pas le paysage de la même manière : un touriste européen faisant face à un paysage tropical pour la première fois sera bien plus affecté par la différence au premier contact avec ce milieu, tout comme un touriste d'une région tropicale face à une montagne enneigée. Mais ce constat est tout autant valable pour un Marseillais ou un Brestois se rendant en vacances dans leurs régions respectives. Par ailleurs, un voyageur expérimenté ayant parcouru le monde percevra les différents paysages de manière plus ordinaire. Même s'il est incontestable que certains paysages soient plus esthétiques que d'autres, les perceptions seront toujours influencées, en plus de notre propre sensibilité personnelle, par l'éducation, le vécu et l'acquis culturel.

D'après Alain Corbin, " les systèmes d'appréciation constitutifs du paysage sont en permanente évolution. Un espace considéré comme beau à certains moments peut paraître laid à tel autre ". En effet, les perceptions du paysage évoluent parallèlement avec l'évolution de la société : chaque époque a développé sa propre perception des paysages. Toutefois, ces changements ne suivent pas forcement les changements dans les réalités. Par exemple, jusqu'au début du 18ème siècle, la ville représentait l'ordre et la sécurité alors que la campagne représentait le danger. De nos jours, ce rapport s'est inversé, alors que la ville fut déjà inquiétante bien avant le 20ème siècle. Il en est de même pour le milieu de la montagne, très longtemps perçu comme menaçant, voire " apocalyptique ", qui est ensuite devenu sublime dès lors qu'il fut redécouvert et valorisé pour les besoins de la santé et ensuite des loisirs.


L'authenticité portée par les paysages ruraux

Les paysages ruraux sont recherchés plus particulièrement par le citadin en quête d'authenticité. Ce désir est émanant face à la société moderne : l'authenticité représente une idéalisation du passé traditionnel. Le touriste est souvent intéressé à vérifier sur place les idées qu'il a acquis antérieurement au sujet d'un espace donné : de ce fait, il n'est pas rare qu'il ne sache même pas découvrir le monde réel qu'il a sous ses yeux, d'où le reproche courant de " touriste ", au sens péjoratif, ne voyant pas la réalité du lieu visité. Au contraire, le villégiateur se distingue du touriste, car il préfère s'arrêter dans un lieu plutôt que parcourir de grandes distances, afin de s'imprégner davantage de ce lieu et de vivre en profondeur les réalités locales. Sa recherche d'authenticité est plus grande que celle du touriste : s'il ne vit pas le monde réel, il sera déçu. Ainsi, cette quête d'authenticité dans l'espace rural peut renvoyer à la fois à des valeurs naturelles : un espace sain, paisible, lieu de ressourcement ; à des valeurs culturelles : un espace où l'on peut rechercher une vie sociale avec un peuple plus " primitif " et plus " humain " ; ainsi qu'à des valeurs historiques : un espace symbolique, lieu de vestiges et de traces de l'ancien.


Les paysages de Funilândia

La commune de Funilândia, dans l'Etat du Minas Gerais, est située en plein cœur du Brésil : j'ai eu l'occasion d'y passer quelques mois pour étudier les paysages. La particularité du Minas Gerais est sa richesse en minéraux, d'où l'origine du nom de Minas Gerais, " mines générales ". C'est la région historique de la conquête de l'or et des diamants. Aujourd'hui les minéraux sont encore largement exploités. Mais l'Etat du Minas Gerais est également caractérisé par une prédominance de l'activité agricole : l'Etat est en quelque sorte un berceau brésilien des productions agricoles.
Bien que la commune de Funilândia ne soit située qu'à 80 km de Belo Horizonte, la troisième métropole brésilienne qui compte plus de 5 millions d'habitants, c'est un territoire peu peuplé et assez enclavé. Cela qui peut s'expliquer par son histoire récente. Les premiers habitants, une trentaine seulement, s'installèrent à la fin du 18ème siècle, sur une très large propriété agricole comprenant tout le territoire de la commune. Au cours du 19ème et du 20ème siècle, le territoire se peupla progressivement de colons et d'anciens esclaves venus pour exploiter la terre. L'actuel centre de Funilândia, seulement formé de quelques maisons au milieu 20ème siècle, s'est développé plus rapidement durant les cinquante dernières années. Aujourd'hui, cette petite commune vallonnée offre des paysages ruraux traditionnels mais elle demeure toujours isolée : il existe seulement une route goudronnée qui mène au centre urbain, et les différents hameaux ruraux sont reliés par des pistes de terre ou en graviers, rarement en bon état. De nombreuses fermes sont dispersées : l'agriculture est l'activité principale, surtout l'élevage bovin, et les cultures, dont entre autres, canne à sucre, maïs, et haricot. Les terres non exploitées sont couvertes de cerrado, un type de savane propre au Brésil.
Les espaces ruraux de France et du Minas Gerais au Brésil ne sont vraiment pas comparables, puisque le niveau de développement du Brésil est très différent de celui de l'Europe. L'histoire relativement récente du pays, par une lente colonisation depuis 1500 est une des raisons principales, les populations indigènes, très peu nombreuses et nomades, n'ayant pas développé le pays selon le modèle actuel. Le territoire de Funilândia, s'apparenterait plus aux régions rurales enclavées telles que le Massif central ou la Corse, disposant d'une faible occupation humaine. De plus, l'agriculture familiale, encore majoritaire au Brésil, paraît encore très traditionnelle comparé à la France : les techniques agricoles utilisées peuvent nous rappeler le passé de nos campagnes. Le plus faible niveau de développement n'est plus la seule explication : la main d'œuvre demeure actuellement encore bien moins coûteuse que l'achat de machines, d'où la traite du lait manuelle, peu de tracteurs, des récoltes effectués manuellement, et des déplacements encore très courant à cheval, en charrette, à vélo ou à pied pour les employés agricoles les plus pauvres… Cependant, son climat tropical en fait un territoire largement différent, car cela implique d'autres pratiques agricoles et d'autres types de cultures. Ainsi, du fait de ma culture européenne, étudier le paysage s'est avéré être un travail complexe. D'un point de vue personnel, ce paysage riche en couleurs avec une végétation et une faune tropicale revêt d'un grand exotisme et d'une grande authenticité rurale. Néanmoins, les Brésiliens et surtout les habitant du Minas sont parfaitement habitués à ce paysage rural. En analysant la perception que la population avait de ses paysages, cela m'a permis de découvrir de nombreuses facettes de la société brésilienne, pas toujours positives.


Des paysages vivants : un patrimoine culturel

Les paysages ruraux sont en constante évolution et disposent d'une dynamique qui s'inscrit aussi bien dans le temps que dans l'espace. Ces espaces résultent d'une construction, il est " la défiguration nécessaire de la nature par l'homme social " (Q. Marin). Les paysages sont comparables à un livre relatant une longue histoire, celle des hommes ayant vécu sur cette terre, et qui l'ont transformée au cours du temps afin de satisfaire à leurs besoins. Ils témoignent de l'évolution de la société, et sont l'expression des volontés des hommes : ces nécessaires transformations actuelles résultant principalement de l'urbanisation croissante, l'agriculture intensive et les moyens de communication. De ce fait, les paysages constituent un patrimoine encore plus culturel que naturel.
Chaque territoire a une évolution historique bien spécifique : en Europe, les paysages reflètent la superposition de différentes couches de l'histoire, qui, pour simplifier, va de l'époque gréco-romaine jusqu'à nos jours. Au Brésil, au contraire, les paysages ne sont pas chargés de cette longue histoire : on y observe surtout les traces des " bandeirantes ", les chercheurs d'or du 16ème siècle, jusqu'au présent : les paysages semblent donc plus préservés, et offrent de grands espaces naturels. La notion de paysage au Brésil est liée aux voyageurs européens qui parcoururent le pays à partir du 16ème siècle, recherchant à connaître son peuple et la nature de son territoire. Leurs impressions sur le pays ont été relatées dans la littérature, dans l'art et dans des cartographies, lesquels très importants dans la création des images de ce nouveau monde, initialement destiné aux Européens, et plus tard, aux Brésiliens eux-mêmes. Le Brésil sera vu comme un lieu exotique et des indigènes. De ce fait, l'image du pays fut divisée entre une vague construction symbolique et la précision des dessins des navigateurs. Au 19ème siècle, l'idée du paradis apparut à travers des visions de forêts fréquentées par des hommes et représentées par les artistes romantiques. Néanmoins, cette vision romantique du territoire brésilien, même si elle est à l'origine de l'intérêt accru pour ces vastes terres sud-américaines, est en grand décalage avec le Brésil actuel, un Brésil en développement croissant, qui s'oriente vers notre modèle occidental.


Des paysages ruraux en mutation

Après quelques mois d'immersion au cœur de ce petit monde rural brésilien, j'ai pu faire le constat frappant d'un monde à deux vitesses : d'un côté les villes en pleine explosion de modernité, autour desquelles se développent de nombreuses favelas miséreuses, et en opposition, une campagne presque délaissée, car les valeurs rurales sont dévalorisées, voire rejetées par la population. La campagne est un monde rude, où les revenus sont difficiles à gagner, et où l'identité rurale se perd au profit de l'attrait pour la modernité urbaine. Les paysages sont visiblement marqués par cette évolution de la société : la croissance économique passe avant tout et les paysages sont en train de se transformer, rarement de manière raisonnée.
Ainsi, on assiste au Brésil à une logique de développement allant dans notre continuité, comme dans de nombreux autres pays du monde.


L'essor des grandes villes

On assiste à une expansion rapide des villes, où gratte-ciels et favelas poussent à l'infini : elles symbolisent la croissance et la modernité. Rio de Janeiro illustre bien cet essor urbain. La ville est bien connue pour la beauté de ses plages et de ses paysages, mais elle l'est aussi pour ses dangereuses favelas, et c'est une réalité, il y en a partout à perte de vue. Elles ont fait la renommé de Rio car parmi les plus dangereuses du pays, et sont tellement médiatisées qu'une des "attractions" touristiques est le tour organisé en jeep dans la favela. Une attraction certes étrange, sorte de "zoo humain", mais qui a acquis un grand succès. D'un point de vue esthétique, ces immenses étendues de petites maisons de briques, parfois multicolores, présentent un certain charme comparé aux champs de gratte-ciels en construction. Cependant, ces favelas sont la preuve d'une société brésilienne à deux vitesses, les riches d'un côté, les pauvres dans les favelas, formant de vraies villes dans la grande ville, avec leur propre organisation, et bien sûr avec beaucoup d'armes, de drogues et de misère humaine. Même si elles ne sont pas toujours autant dangereuses, cette misère est partout, même jusque dans les petites villes de l'intérieur rural du Minas Gerais. Il est vrai que la pauvreté est un problème de société touchant le monde entier, mais ces nombreuses favelas ajoutent un peu trop de tristesse dans le paysage des villes brésiliennes.


La campagne en péril

La campagne, sous-développée en termes d'infrastructures, est de plus en plus touchée par la modification des techniques agricoles, au détriment du cerrado, la savane en train d'être dévastée. Cette végétation était auparavant présente sur toutes les terres non exploitées sur une grande partie du centre du Brésil. Elle est d'une grande richesse écologique, caractérisée par une terre souvent très rouge, des arbres bas aux branches distordues et une riche faune tropicale avec notamment toucans, tatous, macaques, et surtout des insectes : un vrai paradis pour les termites et fourmis, mais aussi des phasmes, et des papillons géants. Cependant, ce biome est mondialement reconnu en danger d'extinction, classé parmi les " biodiversity hotspots " du fait de sa dévastation au profit de l'agriculture. Dans le passé, les hommes l'utilisaient pour se fournir les matériaux de base pour la construction et l'artisanat, ses fruits étaient cueillis, et le milieu fournissait des plantes médicinales. Mais progressivement, ce lien étroit entre l'homme et le cerrado a disparu. On constate une vraie perte de l'attache culturelle, puisque aujourd'hui ce milieu ne présente aucune utilité et aucun esthétisme pour la majorité des habitants.
Dans ces campagnes, on assiste à un impressionnant développement de la monoculture provocant un désastre écologique : eucalyptus, soja, canne à sucre, ou encore élevage bovin intensif… La monoculture de l'eucalyptus se développe progressivement sur l'ensemble du territoire brésilien, notamment dans l'ensemble du Minas Gerais et va encore continuer à s'étendre dans les années à venir. Certains états ont choisi d'orienter leur stratégie économique vers la production de bois d'eucalyptus, utilisé pour la construction et la fabrication de cellulose. A Funilândia, le développement de cette monoculture est déjà discernable, à la fois sur de grandes parcelles, mais aussi sur des terrains d'agriculteurs qui plantent en espérant obtenir de futures rentes. D'un point de vue économique, cela est plutôt bénéfique pour l'économie locale, surtout en ce qui concerne les petits producteurs familiaux, puisque cela peut leur permettre d'améliorer leur faible niveau de vie. Mais cela engendre également de nombreuses conséquences désastreuses, avant tout environnementales: la transformation des paysages, les plantations d'eucalyptus créant des paysages d'une très grande monotonie ; la dégradation d'écosystèmes et une large diminution de la biodiversité, l'eucalyptus formant des forêts presque vides de vie ; l'assèchement des sols, la consommation quotidienne en eau d'un arbre étant en moyenne de 20-30 litres ; ainsi que l'appauvrissement des sols par le videment des nutriments, provoquant la mort de la terre superficielle. Si ces espaces ne sont pas gérés correctement, ils seront par la suite probablement délaissés, et impacteront considérablement les paysages ruraux dans l'avenir.
La monoculture d'eucalyptus, tout comme les autres types de monocultures en expansion, qui d'ailleurs sont souvent soutenues par de grandes multinationales, représentent un bon exemple de la croissance économique brésilienne. Pas un seul territoire n'y échappe, l'exploitation du bois étant une des solutions de développement choisie par le pays : la dévastation environnementale et la dégradation des paysages au profit du développement économique représentent une " nécessité " de la société moderne.


Le rejet des valeurs traditionnelles

Les valeurs traditionnelles des espaces ruraux sont dévalorisées et leurs peuples sont rabaissés par le monde urbain. Funilândia a même acquis un surnom donné par des urbains extérieurs : " a terra dos Indios ", la terre des Indiens, terme péjoratif soulevant le caractère " primitif " de ses habitants. Les jeunes d'aujourd'hui sont de plus en plus attirés par la société de consommation de la ville.
Un exemple de la tradition agricole de ce territoire, voué à disparaître, est une des deux fermes familiales les plus anciennes, vieille de plus d'un siècle, et habitée par un vieil agriculteur très attaché à sa terre. Il vit avec peu de confort moderne, mis à part l'indispensable réfrigérateur, et sans surprise, également la télé. Cette ferme possède un aspect de mythique, elle donne une grande leçon de vie et pourrait constituer un vrai écomusée : tout y est pensé ingénieusement et tout est produit traditionnellement, permettant de vivre très correctement : élevages de porcs et de bœufs, fruits et légumes variés, champs de canne a sucre et de maïs, miel, tabac... Le vieil homme, heureux d'avoir vécu toute sa vie dans cette ferme, dit vouloir y mourir. Cependant, c'est justement cette attache aux racines qui est en train de se perdre, ce qui paraît d'ailleurs compréhensible : la jeunesse actuelle n'a plus envie de se fatiguer au labeur, comme l'a vécu la génération précédente. La dévalorisation de l'activité agricole trouve une de ses sources dans l'éducation : en effet, l'éducation dispensée dans les écoles correspond à la société urbaine, d'où le rejet des valeurs agricoles. La modernité de la société de consommation attire beaucoup plus les jeunes, alors qu'un enseignement plus spécifique sur les questions de ruralité et sur les difficultés de l'activité agricole pourrait correspondre mieux à cette jeunesse, qui déjà souvent, réside et travaille dans les fermes familiales. Les traditions sont toutefois valorisées lors des fêtes traditionnelles locales, où les habitants reprennent l'allure de cowboys et deviennent fervents admirateurs du rodéo: ces fêtes réveillent leur identité rurale, et la population y est très attachée.


Le paysage, facteur d'identité culturelle

Le paysage en tant qu'espace, fait partie du milieu de vie de ses habitants : il représente ainsi un facteur d'identité culturelle, puisque ils y créent des attaches, le plus souvent de manière inconsciente. Le paysage fait partie du quotidien des habitants, ils ont acquis d'importants repères paysagers assimilés au cours d'un long processus. Cette identification est à la fois individuelle et collective. D'ailleurs, la convention européenne du paysage reconnait cette valeur identitaire du paysage, son but étant de " reconnaître juridiquement le paysage en tant que composante essentielle du cadre de vie des populations, expression de la diversité de leur patrimoine commun culturel et naturel, et fondement de leur identité ". En France, la loi de 1906 sur la protection des sites reconnaissait déjà le lien social entre l'homme et le paysage, et en donnant une valeur de patrimoine national au paysage : c'est une question de " racines " et de patriotisme. Mais, dans le cas du Brésil, la législation paysagère ne porte pas la même importance à l'identité : le paysage est reconnu comme patrimoine naturel à préserver, mais peu comme patrimoine culturel fondateur de l'identité.


Quels paysages brésiliens pour le tourisme de demain ?

Certes, la législation environnementale existe au Brésil, mais cette loi est encore très peu appliquée, et trop souvent contournée : elle s'avère donc peu efficace pour assurer une protection raisonnée de l'environnement. Pour les politiques locales, qui de plus, sont souvent sujettes à la corruption, la priorité est de rattraper le grand " retard " de développement. Les infrastructures de base sont manquantes : les routes de terre doivent être entretenues, les réseaux d'égouts sont encore à construire car les rivières jouent encore très souvent ce rôle, les écoles sont à agrandir… Les peuples de ces territoires ruraux se confrontent à de grandes difficultés puisque les temps de l'agriculture familiale, l'activité dominante, sont durs : ils sont d'une certaine manière les oubliés de cette société en pleine mutation vers la modernité occidentale.
Pourtant quelques initiatives ressortent, afin de sauvegarder les traditions et les valeurs rurales. Les urbains des grandes villes, dont le style de vie égale parfois celui des Occidentaux, sont déjà à la recherche de cette authenticité rurale perdue par leur vie citadine : on peut observer le développement de produits touristiques dans certains milieux ruraux situés à proximité des grandes villes : ferme-auberges, valorisation de l'artisanat, restaurants traditionnels, ventes directes de produits agricoles… Cela permet d'aider ces populations rurales en leur assurant des revenus. Toutefois, vue l'immensité des espaces ruraux au Brésil, ces initiatives ne bénéficient qu'à une infime partie des campagnes en difficulté : elles semblent insuffisantes face à l'explosion économique de ce pays-continent de presque 200 millions d'habitants.
En constatant les transformations qui ont lieu dans tout le pays, notamment celles relatives à la monoculture, un fonctionnaire municipal travaillant pour le développement durable m'a répondu : " Comment pouvez-vous, vous les Occidentaux, nous donner des conseils alors que vous avez fait les mêmes erreurs pour réussir à atteindre votre haut niveau de développement ? " Que leur reprocher alors, si le modèle visé par tous, voir imposé mondialement, est notre modèle occidental ? Dans cette logique, il faut bien entendu les laisser vivre comme ils le désirent puisque cela est leur choix : c'est leur liberté. Mais quels seront alors les paysages brésiliens de demain? Eucalyptus, soja, élevage intensif, dégradation des terres, perte des écosystèmes originels…sans oublier non plus que c'est dans cette belle nation qu'a lieu une grande partie de l'immense dévastation du poumon de la Terre, à une cadence très élevée…Le cas de l'Amazonie est certainement encore plus sérieux que celui des campagnes.
Difficile de les blâmer, si pour une majorité des brésiliens les paysages ne représentent pas un patrimoine à préserver tel que c'est le cas en Europe. Notre perception occidentale de l'environnement et des paysages nous incite à les gérer d'une manière raisonnée. Cependant, cette approche n'est encore pas celle des Brésiliens. Si notre rôle n'est pas de dicter leurs activités, on a tout de même la possibilité de les sensibiliser, et de les aider à confronter leurs difficultés, ce qui représenterait déjà une grande avancée. Mais il semble que les personnes s'en préoccupant sont trop peu nombreuses : rares sont les actions concrètes qui viennent après les constats, mêmes alarmants, d'autant plus que cela n'irait pas non plus dans l'intérêt des grandes multinationales implantées dans le pays. Le futur nous dira à quoi ressembleront les paysages brésiliens de demain, mais, d'un point de vue européen, les perspectives ne semblent pas toutes roses. D'un point de vue personnel, elles semblent peut-être même un peu lugubres…



Remarque

Ces deux articles, respectivement d'Alexandra Villanova et de Lisa Studer, résument leur travail de recherche - et de terrain de 5 mois passés au Brésil - mené dans le cadre d'un mémoire de Master 2 en tourisme durable, Université de Corse, automne 2009.