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Accueil L'Autre Voie n°6


Au fil des pages

 

 

Sommaire des 23 comptes rendus

 

Toni Morrison, Un Don, Paris, Christian Bourgois, 2009, 192 p.
Mélanie Claude, Nicole LaViolette, Richard Poulin, ed., Prostitution et traite des êtres humains, Montréal, Ed. L’Interligne, 2009, 296 p.
Duong Thu Huong, Au Zénith, Paris, Ed. Sabine Wespieser, 2009, 788 p.
 
Catherine Coquery-Vidrovitch, Enjeux politiques de l'histoire coloniale, Marseille, Agone, 2009, 190 p.
Gérard Oberlé, Mémoires de Marc-Antoine Muret, Paris, Grasset, 2009, 278 p.
Jean-Paul Delfino, Samba triste, Paris, Métailié, 2007, 292 p.
Michael Palin, Le Tour du monde en 80 jours, Paris, Hoëbeke, 2009, 332 p.
Laurence Girard, ed., Aux Côtés des Bergers et des Loups… pour l'avenir de nos montagnes, Dieulefit, Association A pas de loup, 2007, 184 p.
Marie Sarlet et Altay Manço, Tourismes et diversités. Facteurs de développement ?, Paris, L'Harmattan, 2008, 146 p.
Patrick Deville, Equatoria, Paris, Le Seuil, 2009.
Olivier Lelièvre, Indonésie. Visions d'un voyageur entre mer et volcans, Paris, Transboréal, 2008, 130 p.
Pierre Hanot, Les clous du fakir, Paris, Fayard, coll. Noir, 2009, 200 p.
Yves Frey, ed., Ces Alsaciens venus d'ailleurs, Nancy, Ed. Place Stanislas, 2009, 190 p.
Stéphane Dovert, Le cannibale et les termites, Paris, Métailié, 2009, 240 p.
John Berger, De A à X, Paris, Ed. de l'Olivier, 2009, 207 p.
Hubert Mingarelli, La promesse, Paris, Le Seuil, 2009, 138 p.
Pierre Gras, ed., Voyage en Afrique urbaine, Paris, L'Harmattan, 2009, 160 p.
Jean-Claude Pirotte, Le Promenoir magique et autres poèmes 1953-2003, Paris, Ed. La Table ronde, 2009, 916 p.
Enki Bilal, Animal'z, Paris, Casterman, 2009.
Arild Molstad, Où partir avant qu'il ne soit trop tard?, Paris, La Découverte, 2009, 285 p.
Amin Maalouf, Le dérèglement du monde, Paris, Grasset, 2009, 314 p.
Bastien Vivès, Dans mes yeux, Paris, Casterman, 2009.
Charles Masson, Droit du sol, Paris, Casterman, 2009.


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Toni Morrison, Un Don, Paris, Christian Bourgois, 2009, 192 p.

Le Don chante la saga de quatre femmes aux destins meurtris, et interroge l'histoire de l'Amérique à travers la voix de Toni Morrison. La littérature afro-américaine n'a pas fini de faire des étincelles. Il y a des jeunes romanciers prometteurs, comme Percival Everett ou Colson Whitehead. Il y a Edwige Danticat, qui réinvente la sarabande de son Haïti natal. Il y a Alice Walker, la fée noire d'Atlanta. Il y a le puissant John Edgar Wideman, qui n'a pas son pareil pour restituer les voix courroucées des ghettos, dans le sillage de Ralph Ellison. Il y a Jamaica Kincaid qui, d'une plume incantatoire et furibarde, évoque les malheurs d'Antigua, l'île déguenillée des Caraïbes où elle a grandi - son dernier livre, Mr Potter, en 2004, rend hommage à un père maudit, constamment bafoué, qu'elle n'a quasiment pas connu. Et bien sûr, juchée sur son Nobel, il y a l'immense Toni Morrison.  De Tar Baby au Chant de Salomon et à Sula, ses romans chantent le blues et se déhanchent comme du free jazz. En dévoilant l'aliénation culturelle d'un peuple déraciné et humilié. En renouant avec le folklore du passé. En retraçant le parcours historique et spirituel des Noirs, sans jamais tomber dans les clichés manichéens. Dans Beloved, par exemple, elle dénonce les pathologies de l'enfermement minoritaire et, dans Paradise, elle fustige les folles errances d'une communauté black qui revendique son identité jusqu'à l'apartheid. « Je sais que je ne peux changer l'avenir, mais je peux changer le passé », dit Toni Morrison, cette exorciste qui rend aux Afro-Américains leur dignité perdue. Et qui les réconcilie avec leur mémoire, dans les rythmes d'une prose musicale flamboyante, sous le signe du réalisme magique et de la féminité reconquise. « Le destin du XXIe siècle sera modelé par la possibilité d'existence, ou par l'effondrement d'un monde que l'on peut partager. »  Toni Morrison maîtrise à merveille l'art de lancer les filets du récit pour capturer ses lecteurs. Même si les mailles en sont parfois apparentes, on s'y laisse prendre avec bonheur. Dixième roman du Prix Nobel 1993 traduit chez Christian Bourgois, Un Don est une construction hypnotique qui se déroule entre plusieurs personnages, Lina, Rebekka, Florens. A ces trois femmes blessées, la romancière ajoute une esclave rescapée d'un naufrage, Sorrow. Autour d'elles grouillent les ombres du passé. Des personnages qui dansent sur des volcans, des mots qui s'envolent en de frémissants lamentos, comme des gospels - la voix de l'Américaine est l'une des plus émouvantes qui soient. Comme toujours chez Toni Morrison, ces drames intimes, avec son rebondissement final, révèlent, à travers une narration complexe, des pans de l'histoire des Noirs américains. On y entend aussi un appel à la prise de conscience du désespoir et de la tristesse, de la destruction de la condition humaine.

Joël Isselé



Mélanie Claude, Nicole LaViolette, Richard Poulin, ed., Prostitution et traite des êtres humains. Enjeux nationaux et internationaux, Montréal, Ed. L'Interligne, 2009, 296 p.

Cet ouvrage collectif fait le point sur l'état de la prostitution et de la traite des êtres humains à la fois au Canada et plus largement dans le monde entier. Les aspects juridiques sont ici revus à l'aune des derniers faits d’actualité et de justice, face surtout à l'ampleur du fléau du trafic humain au cours de la dernière décennie, puis notamment à la suite de l'adoption de plusieurs conventions multilatérales ou régionales pour tenter d'enrayer l'hémorragie. Car le bilan est lourd : le marché planétaire de l'industrie du sexe semble se porter aussi bien que ses victimes se portent mal. En effet, l'exploitation de milliers de jeunes filles et de femmes à des fins sexuelles est étroitement liée à la fois au trafic des migrants et à l'essor de la criminalité internationale. Devant un tel constat, cette étude offre une synthèse bienvenue et arrive à point nommé pour combler un tabou, en tentant d'expliquer l'importance de la lutte contre l'oppression - sexuelle ou non - des femmes partout dans le monde. Au début du livre, Richard Poulin propose un état des lieux réactualisé, reconnaissant l'étendue de la marchandisation des corps : « La victoire du néolibéralisme dans les années 80 a permis une accélération de la soumission à la monétarisation des rapports sociaux et cette accélération s'est traduite par un essor considérable des industries du sexe ainsi que par leur légitimation accrue ; les femmes et les fillettes en paient un lourd tribut ». Et, dans la foulée, on ne peut, hélas, qu'être d'accord avec lui lorsqu'il écrit : « Elles sont parmi les grandes perdantes de la mondialisation néolibérale ». Ensuite, dans une contribution intéressante qui ouvre la première partie, Sigma Huda, ancienne rapporteuse de l'ONU sur la traite des êtres humains, insiste sur le lien direct qui existe entre la traite des personnes et l'univers de la prostitution, un lien de plus en plus évident de par le monde mais que d'aucuns - de biens mauvais « bien-pensants » gangrenés au libéralisme ambiant - voudraient encore nier, ou en tout cas sous-estimer. Les auteurs de la deuxième partie évoquent diverses enquêtes liées à la prostitution, à ses réseaux, à ses clients, à la vie de la rue ou des bas-fonds, à la violence généralisée, sans oublier les travaux sur le fléau du tourisme sexuel - médiatisé récemment en France par le biais de la sordide affaire Frédéric Mitterrand - ou encore les exemples de luttes menées par les sociétés civiles - généralement plus courageuses que leurs dirigeants en place - contre la traite des femmes au Cambodge et au Mexique. Dans la troisième et dernière partie, la parole est donnée aux ONG canadiennes qui proposent des pistes ou solutions dans le but d'oeuvrer en faveur de l'abolition de l'exploitation sexuelle des enfants et des femmes. Le dernier article, titré « Abolir la prostitution », vient rappeler l'orientation résolument abolitionniste de l'ensemble du livre. Bref, et en dépit d'une démarche exclusivement unilatérale (pro-abolitionniste), voici donc un ouvrage essentiel non seulement parce qu'il constitue un outil indispensable pour lutter contre la traite des êtres humains, mais surtout il est le premier livre en langue française sur les conventions internationales et régionales qui aujourd'hui encadrent juridiquement la traite à des fins de prostitution.
A lire aussi impérativement pour tous ceux qui se bercent d’illusions quant la teneur réelle de la misère du monde.

Franck Michel



Duong Thu Huong, Au Zénith, Paris, Ed. Sabine Wespieser, 2009, 788 p.

D'une poésie unique, l'univers de Duong Thu Huong est bouleversant. Son dernier roman, Au Zénith, est à la fois sa vengeance contre la bureaucratie du pays et un hommage au peuple vietnamien. Au Viêt Nam, les sourires radieux du libéralisme économique s'accompagnent souvent de larmes amères : même s'il a rompu avec le marxisme pur et dur des années de plomb, ce pays continue à tenir ses intellectuels sous haute surveillance, à museler les éditeurs, à pratiquer une censure souterraine.  Quelques réfractaires pourtant refusent cette comédie sournoise. C'est le cas de Duong Thu Huong, la tigresse de Hanoï. Née en 1947, mobilisée à 20 ans dans la résistance anti-américaine, elle s'est illustrée en organisant dans les rizières des spectacles itinérants pour les soldats Viêt-cong. Elle passa pour une patriote exemplaire, entra au Parti communiste et travailla comme scénariste dans les studios de l'État avant de choisir le camp de la rébellion, en 1985, pour dénoncer publiquement les atteintes à la démocratie.  Duong Thu Huong, désormais « ennemie du peuple », fut aussitôt mise à l'index mais son passé héroïque lui épargna la prison, jusqu'en avril 1991 : incarcérée sans procès, elle n'est autorisée à emporter dans sa cellule qu'un seul livre - un dictionnaire de français - et vécut huit mois de calvaire avant d'être libérée grâce à la pression internationale.  La suite, ce sont quinze années d'exil intérieur. Espionnée par la police, privée de passeport, interdite de publication dans un pays où son oeuvre circulait désormais sous le manteau, Duong Thu Huong fut chez elle condamnée au silence tandis que la presse occidentale saluait les multiples traductions de ses romans. En janvier 2006, lorsque Sabine Wespieser publia Terre des oublis, la dissidente fut invitée à Paris et décida de ne pas rentrer au Viêt Nam. « Je ne suis pas une réfugiée politique, dit-elle. Je reste ici pour travailler librement. »  Duong Thu Huong est devenue une implacable adversaire de la clique de cyniques qui, dit-elle, a pris le pouvoir. Pour elle l'arme des mots est, peut-être, on le devine en lisant Au Zénith, son extraordinaire nouveau roman, plus puissante avec le temps que toutes autres armes. Les mots sont, sûrement, l'arme de sa propre survie comme celle de la survie d'un peuple dont Duong Thu Huong fait le portrait subtil, rude et tendre.  Au début de l'histoire, le président, un vieillard reclus dans une maison en haut de la montagne, servi ou plutôt surveillé par des gardes, est réveillé en sursaut par des cris qui viennent de la vallée. « Père ! Père ! » - un enfant appelle. Un homme du village des bûcherons, dans la vallée, vient de mourir sous les yeux de son fils. Le président entend ses cris et la mémoire lui revient ; elle le travaille et elle le peine. Ainsi commence cette formidable immersion dans un demi-siècle d'histoire du Viêt Nam, un texte de près de huit cents pages qui s'écoule comme un fleuve errant où se croisent les destins particuliers de tout un peuple.  C'est l'histoire d'une révolution trahie, d'un président isolé par ceux qui ont fait de la guerre contre l'Amérique l'instrument de leur trahison, qui ont fait du président lui-même l'instrument qui la justifie. Mais ils ne sont que pantins et coquilles vides face à tous ces enfants du Viêt Nam dont l'humanité se dessine vivement, dans la fumée des explosions et la brume solaire des paysages.

Joël Isselé

 

Catherine Coquery-Vidrovitch, Enjeux politiques de l'histoire coloniale, Marseille, Agone, 2009, 190 p.

Cet ouvrage revient, avec intelligence et lucidité, sur l'héritage oublié de notre patrimoine historique "national", à savoir les questions plus ou moins taboues de l'esclavage et de la colonisation. La mode dominante fut récemment à la "repentance", une mode relayée sur le plan politique où nos clercs assermentés s'étonnent de constater que la culture française n'est pas seulement hexagonale... L'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, spécialiste du continent africain, focalise ici son propos sur les "enjeux politiques" de cette histoire coloniale qui souffre d'un manque de reconnaissance. Elle montre comment la "culture française" - que des esprits mal avisés tentent ces dernières années de rebaptiser "identité nationale" - est le fruit d'une alchimie féconde et cosmopolite dans laquelle se fonde des héritages et des mémoires forcément pluriels. Le "fait colonial" est partie prenante de cette histoire commune. Et l'auteure de préciser d'emblée que "l'identité nationale est un produit historique, c'est-à-dire une réalité construite par l'histoire et ancrée dans l'histoire". Si, relève Coquery-Vidrovitch, cette "identité nationale" est une réalité indéniable, "c'est aussi une donnée complexe et évolutive qui n'a rien à voir avec le concept inepte de 'Français de souche'". L'une des carences actuelles reste évidemment la compréhension, l'interprétation, l'enseignement et plus généralement le mode de transmission de cette "mémoire vive collective" aux nouvelles générations: comment (bien) parler de l'histoire de la colonisation française? Un certain franco-centrisme s'avère ici à la souce du mal. Comme le souligne magistralement l'auteure, cette histoire est comme gangrenée par lesdits spécialistes de "la politique coloniale française", et cela hier comme aujourd'hui: "Ces spécialistes ont l'illusion européo-centrée que l'histoire coloniale française peut s'écrire... sans les colonisés. Viendrait-il à l'idée d'étudier l'histoire des relations entre la France et les autres pays d'Europe sans connaître l'histoire et la culture des pays voisins? Nous sommes imbibés de culture européenne, nous ne savons à peu près rien de l'histoire du reste du monde". C'est évidemment sur ces mots qui disent les maux que le bât blesse. Ainsi, l'Afrique des Français reste avant tout la Françafrique. Au bout d'un siècle environ de présence coloniale en Afrique, les Français - historiens compris - n'ont que très rarement pris la peine de s'intéresser à la véritable histoire africaine. Du coup, le bilan est aujourd'hui accablant, "d'où le désastreux 'discours de Dakar' prononcé par le président Sarkozy en juillet 2007". Et l'auteure de poursuivre: "On pourra touours avancer les mêmes arguments: la cécité des politiques, le manque de moyens, la lourdeur des préjugés hérités de l"histoire, le poids des conservateurs dans la discipline, l'accablement des charges universitaires, la médiatisation du travail des autres plutôt que du sien... Bref 'tout sauf nous-mêmes'. Je ne résiste pas à reprendre cette exclamation de Gérard Noiriel, tant sa stupéfaction fait écho à la mienne: 'Comment pourrions-nous, dans ces conditions, éluder la question de notre propre responsabilité?'"(à lire également, G. Noiriel, Racisme, la responsabilité des élites, Textuel, 2007). Après l'évocation de la longue tradition nationale en matière d'historiographie, puis l'amnésie durable et les silences éloquents, Catherine Coquery-Vidrovitch s'attache à décrypter la confusion entre histoire et politique, à l'origine de tant de malentendus mais aussi d'instrumentalisations. Puis, il y a le débat entre mémoire et histoire, autre terrain glissant juché de controverses. Les mémoires sont affectives et extrêmement diverses. Elles sont aussi contrastées et souvent "traumatisées", comme on le voit régulièrement avec les "questions" des Noirs, des Beurs, ou encore des Pieds-noirs... L'auteure note que " 'réconcilier les mémoires' n'est pas une incantation politique, c'est un travail de savoir. Un proverbe africain le dit bien: 'Pour savoir où l'on va, il faut savoir d'où l'on vient'. Souvent mis en avant par les politiques, le 'devoir de mémoire' impose en amont un 'travail de mémoire', qui implique un 'travail d'intelligence'; l'historien doit analyser les mémoires en qualité de sources respectables, mais à remettre en contexte, comme n'importe quelle autre source. Si la mémoire relève de l'affectif et installe le souvenir dans le sacré, l'histoire, en revanche, est le façonnement d'un savoir visant à reconstituer le passé de la façon la plus rigoureuse possible". Cet ouvrage, qui devrait passer dans les mains de tous les historiens, notamment ceux qui s'intéressent à l'époque contemporaine, peut servir d'outil pour "démêler la place du passé colonial dans notre présent". Dans la France actuelle, les discriminations demeurent et les populations issues de la colonsations restent souvent perçues comme des "indigènes", tout simplement parce que cet indispensable "travail de mémoire" n'a pas été fait (ou en tout cas pas suffisamment). Dans la conclusion, Catherine Coquery-Vidrovitch constate que "l'attitude générale, dans la société française, ne se modifie que très lentement. La couleur continue de stigmatiser: être noir en France, c'est souffrir d' 'un handicap social objectif'. Désormais, l'universalité des droits humains n'est plus mise en doute en Occident. Mais universel pour qui? et pour quoi? L'universalisme à la française reste hostile à la différence. Il finit par s'incarner dans une figure représentant le groupe dominant: 'Le neutre est un homme blanc des classes moyennes supérieures'. La diaspora intellecuelle venue du Sud devrait, pour être acceptée, agir et réagir comme les 'indigènes français', ces 'souchiens' dont le jeu de mot impertinent mais drolatique de la porte-parole du Mouvement des indigènes de la République a tant choqué notre précédent ministre de l' 'Identité nationale'. L'histoire est un enjeu essentiel pour éviter cette dérive". La France, tout comme le reste du monde, ne pourront pas faire l'économie de repenser la notion d'universel - et d'altérité - à l'aune d'un monde devenu pluriel où l'interculturalité se déploie entre local et global, entre Nous et Eux, et "avec" les autres.

Franck Michel



Gérard Oberlé, Mémoires de Marc-Antoine Muret, Paris, Grasset, 2009, 278 p.

Talentueux conteur d'histoires, Gérard Oberlé signe Mémoires de Marc-Antoine Muret, un roman paillard et érudit sur une figure attachante et négligée de la Renaissance . Fils d'un juriste, Muret débute en province - Poitiers, Bordeaux -, une brillante carrière de professeur. Parmi ses élèves figure Michel de Montaigne, au collège de Guyenne. Il arrive ensuite à Paris, au collège de Boncourt, et il contribue de 1551 à 1553 à révéler les textes anciens à Rémi Belleau ou Étienne Jodelle.  Accusé de sodomie, il est contraint de s'exiler en Italie, à Venise, où il fréquente l'éditeur Paul Manuce, à Padoue et à Ferrare. Rattaché à l'université de Rome à partir de 1563, il s'efforce d'y maintenir l'enseignement du grec et pratique l'explication comparative des auteurs grecs et romains. Il y enseigne aussi le droit, et il est l'orateur officiel des rois de France auprès des papes.  Muret est d'abord un philologue, qui a laissé des éditions de Catulle, d'Horace, de Térence, de Tibulle, et des commentaires de textes philosophiques - de Platon, de Cicéron. Ce savant consulté de tous les points de l'Europe est fait citoyen romain et finit sa vie dans les ordres, sans cesser d'enseigner. « Toute ma vie, j'ai chéri la liberté, les livres, la musique, la table, le vin et les beaux lurons (...) Mon lot de délices et de peines n'est que la récompense ou la rançon de mes convictions et de mes penchants », écrit Muret / Oberlé.  Il fallait toute la truculence et la sensibilité de Gérard Oberlé pour ressusciter cette figure importante mais oubliée de la Renaissance. Se souvenir des autres c'est parler de soi, prendre le chemin de la biographie et la recomposer en mémoire collective. Il y a une permanence dans l'écriture de l'Alsacien-Mosellan Oberlé. Après Retour à Zornhof et Itinéraire spiriteux, on perçoit dans Mémoires de Marc-Antoine Muret cette même façon de parler d'autrui pour parler de soi, et pour parler du monde.  Quatre siècle plus tard, mélangeant sa passion pour le monde latin et le pointillé des époques de la vie de celui qui fut surtout un hédoniste, Gérard Oberlé fait revenir à la lumière la vie de ce grand humaniste que fut Muret. Éclats de vie, rencontres viriles et études studieuses, lignes de fuites et d'écriture...  Car Gérard Oberlé n'en finira jamais de faire l'éloge de la liberté, d'exploiter les ressources du monde gréco-latin dans l'idée de se confronter aussi aux errements de notre époque. La présence des poètes, des écrivains - Horace, Cattule, Ciceron, Du Bellay, Ronsard - dans cet univers de la Renaissance que recréé l'auteur, souligne tout l'estimable, toute la beauté, toute la cruauté qu'il y a dans l'aventure humaine.  La plume brillante et érudite d'Oberlé dessine le climat de l'époque : guerres de religion, disputes esthétiques, célébrations des puissants (naissances, morts royales, épithalames). Et c'est la langue qui fait la manière et la matière de l'homme, une écriture ouvragée comme en cachette, pesée, tournée et retournée sur le métier - et dans son scriptorium du Morvan -, et qui pourtant sourd de la page comme une conversation, comme un parler d'hier qu'on entend aujourd'hui sans écart ni distance, d'une incroyable richesse, et qui se présente avec la modeste ambition de dire les choses, qui entre en nous comme une évidence de littérature.  Le lecteur, quant à lui, aura compris que le livre qu'il tient entre ses mains est un grand livre. Ne serait-ce que par la dimension d'un personnage qui parvient à nous faire percevoir un peu du mouvement de l'Histoire.

Joël Isselé

 

Jean-Paul Delfino, Samba triste, Paris, Métailié, 2007, 292 p.

Ce récit de Samba triste, au demeurant plus douloureux que festif, nous plonge dans l'histoire contemporaine du Brésil. Il est empli de saudade, de souvenirs indigestes et de rappels à l'ordre de l'époque de la dictature. L'histoire retrace notamment une partie de la vie de Lucina, de son exil, de ses cauchemards, de ses espoirs aussi. Le paysage urbain de Rio est passé au peigne fin tout comme le sable des plages, si belles et idylliques au soleil, puis si terribles vu d'un cachot tenu par les sbires de la junte au pouvoir dans les années 1960 et 1970... Lucina ira de Rio à Marseille come une survivante s'accroche à la rive: désespérée mais sauvée. Ne manquant jamais de courage, en dépit des pressions et bien sûr de l'horreur des tortures endurées, elle fait le pari de revenir d'autant plus qu'on lui promet un meilleure avenir. Mais les rues de Rio au début des seventies appartiennent d'un côté aux pivetes, ces jeunes desoeuvrés en quête de sens et de sous, et de l'autre aux infâmes Escadrons de la mort, sorte de milices d'extrême droite au service du pouvoir fort en place. Là où pour Lucina l'histoire se complique tragiquement, réveillant du même coup les fantômes d'un passé encore à vif, c'est qu'un dénommé Paulinho, premier amour véritable de Lucina-la-militante s'est transformé en monstre le temps de son absence du pays. Et même davantrage, puisque le Paulinho en question n'est autre que le responsable des Escadrons de la mort. La passion amoureuse se double d'une passion pour la liberté, et lorsque Lucina - devenue "reporter" dans les bas-fonds des bidonvilles, et surtout auprès des pivetes et d'un curé des pauvres, partisan de la théologie de la libération - s'éprend d'un Thomas au destin prometteur, Paulinho, jaloux comme un fou et malgré tout ce qui désormais sépare les ancients amants, revient à la charge en assassinant de sang-froid non seulement Thomas mais également l'heureux destin d'un réel bonheur partagé de celle qu'il a et sait définitivement (ou presque) perdue... Jean-Paul Delfino nous promène dans les rues de Rio, dans le tramway de Santa Teresa comme dans la favela de la Rocinha, le tout dans une atmosphère malsaine où la violence côtoie la survie, les meurtres organisés tout comme les ultimes actes de résistance contre la dictature. Un récit d'amour impossible sur fond d'intrigues politiques et psychologiques où l'on sent la fin lamentable de la dictature des généraux au Brésil. Finalement, comme on le ressent à plusieurs reprises dans le récit, c'est avec la mort - une certaine manière de penser et de l'appréhender - que la libération des femmes et des hommes en lutte semble la plus proche. Une lecture palpitante pour se replonger dans la torpeur et le climat oppressant d'une ville de Rio sous la coupe des miliatires tantôt tortionnaires tantôt affairistes corrompus. Le Brésil mettra du temps à se relever de cette épreuve, mais il y parviendra, comme nous pouvons le constater ces dernières années (et pas seulement avec l'obtention des JO!). D'ailleurs Lula fait une belle apparition vers la fin de l'ouvrage, lorsque au début des années 1980, en bon syndicaliste qu'il fut, il commenca une longue bataille, finalement victorieuse, sous les couleurs du Parti des travailleurs. Et, à sa (belle) manière, le roman de Delfino nous apporte des clés pour mieux comprendre la route périlleuse - "ordre & progrès? - qui mènera pourtant, inexorablement, à la genèse d'un Brésil authentiquement démocratique et moderne. En dépit de tout un lourd passé.

Franck Michel



Michael Palin, Le Tour du monde en 80 jours, Paris, Hoëbeke, 2009, 332 p.

L'ex-Monty Python, Michael Palin relève, en 1988, le défi lancé par la BBC : refaire en 80 jours, et avec les mêmes moyens de transports, le voyage de Phileas Fogg. A l'arrivée une série télé et ce livre aussi passionnant que truculent : Le Tour du monde en 80 jours.  S'il est aujourd'hui un mot banal, usé, et pour ainsi dire dévoyé, c'est bien le mot voyage. Jusqu'à ces dernières décennies, il pouvait encore signifier une entreprise aventureuse, qu'on la nomme expédition, exploration, équipée, chevauchée, méharée, périple, odyssée ou, mieux encore, invention du monde, au sens qu'on donnait jadis à ce mot pour dire : le parcourir, le connaître et l'inventorier. Mais aller de nos jours vers un monde qui vient lui-même à nous et jusque chez nous par l'entreprise des journaux, de la radio et des images de nos écrans, cela a-t-il encore un sens ?  A cette question, agaçante certes, mais inévitable, Michael Palin répond - avec humour - à travers ce Tour du monde en 80 jours : oui, le voyage a toujours un sens, surtout si au retour il implique d'être conté, raconté, écrit, décrit, bref d'être réinventé en posant sur les lieux visités, les êtres rencontrés le regard neuf ou renouvelé de notre temps.  En plus d'écrire des sketches ou des comédies, l'excentrique bègue d'Un Poisson nommé Wanda a toujours adoré les voyages. Quand la série télévisée tirée de Monty Python s'est arrêtée, il accepte sans hésiter les propositions de la BBC, d'abord de présenter des documentaires sur les voyages dans les trains les plus célèbres du monde, puis d'être le présentateur-reporter d'un Tour du monde en 80 jours, réalisé en 1988 dans les mêmes conditions que celles du roman de Jules Verne - un de ses auteurs cultes - avec en guise de Passe-Partout, une équipe télé de cinq personnes.  Le documentaire diffusé dans le monde entier est complété par ce journal de bord - enfin traduit mais aussi actualisé - dans lequel Michael Palin donne non seulement un tas d'informations, mais aussi un récit subjectif au quotidien de ses rencontres, de ses impressions.  « Le sel d'un voyage, c'est l'expérience personnelle. Elle est faite à chaque fois de petits détails et de rencontres avec des gens de toute sorte. Le vrai voyage se moque du temps - ce qui est un paradoxe dans ce tour du monde qui est apparemment une course contre la montre - et s'enchante des traversées les plus baroques ou les plus insolites : aussi bien des égouts de Venise que de l'ex-maison close de l'Orient-Express ou de ces trajets interminables dans les trains indiens. Dans ces moments-là, je ne suis pas trop mauvais car je sais écouter, j'adore apprendre et, même quand je suis filmé, je déteste cabotiner devant la caméra. Aujourd'hui, notre obsession de la vitesse rend le vrai voyage plus difficile », nous disait-il lors du dernier festival Étonnants voyageurs à Saint-Malo.  Après ce périple, Palin a écrit des livres (non traduits en France) sur les pôles (Nord et Sud), le Pacifique, les pérégrinations d'Hemingway, le Sahara, l'Himalaya, l'Europe de l'Est. Histoire sans doute, tel un météorologiste, de prendre la température de ce monde mouvant.

Joël Isselé

 

Laurence Girard, ed., Aux Côtés des Bergers et des Loups… pour l'avenir de nos montagnes, Dieulefit, Association A pas de loup, 2007, 184 p.

A pas de loup est d'abord le nom d'une association de protection de la nature et d'écovolontariat en France et à l'étranger, une association qui oeuvre également en faveur d'un tourisme respectueux de l'environnement et des mondes ruraux et montagnards. Cet ouvrage a été édité en partenariat avec Nature et Découverte et la fondation pour une terre humaine. L'ouvrage, dirigé par Laurence Girard, donne surtout la parole aux bénévoles, stagiaires et autres écovolontaires qui retracent ici leurs expériences, leurs itinéraires, leurs errances actives qui ne sont pas sans rappeler les rites d'initiation d'autrefois mais cette fois-ci opérés par le biais de la nature et de l'écologie, voire d'une heureuse décroissance raisonnable. Aux Côtés des Bergers et des Loups… pour l'avenir de nos montagnes est préfacé à la fois par Allain Bougrain Dubourg, Président de la LPO et par Jean-Louis Gueydon, Président de la Fondation Terre Humaine. De son côté, A pas de loup, des volontaires pour la nature, en tant qu'association drômoise de loi 1901 à but non lucratif, propose des chantiers et missions d'écovolontariat à toute personne de 17 à 77 ans, sans compétence particulière. Depuis dix ans, cette association propose une alternative originale au sempiternel conflit "Loup-Pastoralisme". Entre 1999 et 2006, 117 volontaires de tous âges et de tous horizons ont assisté, bénévolement, 19 éleveurs-bergers dans les estives pour assurer une omniprésence humaine auprès des troupeaux. Aucune attaque sur les troupeaux ainsi protégés ! Ces 3192 jours d'écovolontariat ont contribué à faire évoluer la cohabitation entre éleveurs et écologistes pour une meilleure acceptation du loup et une valorisation du milieu pastoral, dans un contexte économique difficile. C'est le bilan de cette expérience que révèle ce livre porteur d'espoir. Laurence Girard, auteure principale et directrice-fondatrice de l'association, avec l'aide de ses écovolontaires qui témoignent ici de leurs parcours, nous emmènent - elle comme eux - dans un passionnant voyage au-delà du conflit entre loups et éleveurs, grâce à une analyse documentée de la problématique d'une part, et à des témoignages sur l'élevage ovin et sur le loup d'autre part, dans l'espoir que cet animal ne soit plus injustement diabolisé dans notre société. Un livre très utile à tous ceux qui parcourent et vivent la montagne en France mais aussi dans le reste de l'Europe.

Franck Michel



Marie Sarlet et Altay Manço, Tourismes et diversités. Facteurs de développement ?, Paris, L'Harmattan, 2008, 146 p.

Paru dans une collection intitulée « Compétences Interculturelles », cet ouvrage collectif interroge les liens entre tourisme, diversité culturelle et développement. Livre intéressant à plus d’un titre – à commencer par celui de voir des psychologues investir le champ des études touristiques toujours dominé en France par les géographes – l’un des enjeux consiste ici à envisager le secteur touristique comme une opportunité d’insertion professionnelle pour les populations issues de l’immigration et présentes sur le sol européen. Le livre se découpe en quatre parties bien distinctes : la première traite, sous forme de longue introduction, des perspectives d’un véritable tourisme alternatif qui pourrait constituer un pôle d’innovation et de valorisation des migrants, en particulier dans le champs encore largement en friche de l’interculturalité. La deuxième partie présente les activités de tourisme solidaire en Afrique de « Gododo », entreprise qui tente précisément de mettre en pratique les talents et compétences interculturelles en Belgique, en Grèce et bien-sûr en Afrique. La troisième partie, de loin la plus importante, propose une étude de cas en focalisant la réflexion sur les liens touristico-culturels – mais aussi économiques voire politiques – entre Turquie et Europe. L’analyse porte notamment sur les retours « touristiques » des communautés immigrées turques installées en Europe, retours temporaires, saisonniers et vacanciers qui sont analysés par le biais des sites touristiques turcs et des agences immobilières turques. Cette recherche spécifique, fine et originale, titrée « Turquie, où se croisent les chemins », ouvre de nouvelles pistes pour de meilleures relations et intégrations mutuelles entre Turcs et Européens, mais aussi entre diverses nationalités de touristes visitant la Turquie, le travail présent n’oubliant pas ici de traiter de la situation des travailleurs migrants dans l’industrie du tourisme en Turquie. Dans la quatrième et dernière partie, qui s’apparente en fait à la conclusion, il est montré l’importance de la responsabilité collective dès lors que l’on envisage de réellement voyager autrement, ainsi que les opportunités dont recèle le triangle tourisme-diversité-développement durable. Au final, un livre à suggérer pour tous ceux qui se destinent à réfléchir à la mise en place d’alternatives au tourisme de masse, et à repenser le voyage à l’aune d’une lecture interculturelle, à la fois salutaire et de plus en plus urgente…

Franck Michel



Patrick Deville, Equatoria, Paris, Le Seuil, 2009.

Dans Equatoria, Patrick Deville se balade autour de l'équateur, sur les traces de l'explorateur Pierre de Brazza, offrant un siècle d'histoire africaine à travers quelques belles rencontres.  Equatoria n'est ni un reportage ni un livre de voyage. Ne ressemble pas à un document de chaîne de télévision, ni à un ouvrage scientifique sur les explorateurs, quoi qu'on y rencontre des spécialistes de la question. Patrick Deville regarde ailleurs, en un centre qui est le sien. Il ne raconte pas, bien que ce soit un conteur plein d'humour et d'auto-ironie. Il compose, il rythme un texte qui fait surgir des tableaux aux scènes multiples, aux angles changeants, accrochant à chaque mot l'attention.  Et bien qu'il sillonne le monde, Deville, qui dirige la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs à Saint-Nazaire, refuse d'être classé parmi les auteurs de voyage. Il n'a pas l'allure du routard qui pose une épingle sur le planisphère chaque fois qu'il rentre et se vante de n'avoir logé que dans des hôtels à cinq euros. Il choisit les hôtels bon marché. Il va frugal et léger. Question de moyens, pas d'idéologie.  Dans Pura Vida (Seuil, 2004), il parcourait l'Amérique latine, reliant le passé des luttes révolutionnaires à son présent de bourlingueur, à la suite de William Walker. Cet alliage de trivialités quotidiennes, de lectures et de rencontres, il le poursuit avec La Tentation des armes à feu (Seuil, 2006). Et en traversant, aujourd'hui, l'Afrique, sur le cordon de l'équateur, y suivant à la trace Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905). Le parcours de l'explorateur croise ceux de David Livingstone et de Henry Stanley.  Au Gabon, Albert Schweitzer joue du piano à pédales d'orgue sur la rive de l'Ogooué. Deville, qui aime croiser les destinées, met le bon docteur en regard de Louis-Ferdinand Céline, autre « Africain », ou de Pierre Loti. Mais son fil rouge, c'est Brazza qui le tire : le voyageur suit fidèlement le cours torturé des chemins de l'explorateur. Ce qui le mène au Gabon, à Sao Tomé et Principe, en Angola, en Algérie et enfin au Congo.  Après Pura Vida, en Amérique centrale, c'est le deuxième livre d'un projet de tour du monde d'Ouest en Est avec le même narrateur - le troisième mènera Patrick Deville en Asie, du Siam au Viet Nâm et abordera le procès des Khmers rouges : « La période qui m'intéresse part de la deuxième révolution industrielle et de ce moment où l'Europe a été convaincue que ses valeurs étaient définitivement universelles, qu'il suffisait d'attendre un peu et que toute la planète allait devenir européenne. De là, je vais jusqu'à aujourd'hui, l'après-Guerre froide », dit-il.  L'explorateur est au centre d'un récit tout en digressions et en allers et retours dans le temps et l'espace. Et celle des mouvements qui ont agité le continent africain depuis plus d'un siècle. Peut-on arrêter le temps ? C'est au fond la grande question que se pose Deville, pour qui le temps constitue la matière même du roman, bien plus que l'espace. D'où ces incessants allers et retours entre le présent et le passé, le proche ou le lointain : un voyage aussi qui fait de la déambulation un exercice spirituel, et donne accès à une vision intérieure.

Joël Isselé

 

Olivier Lelièvre, Indonésie. Visions d'un voyageur entre mer et volcans, Paris, Transboréal, 2008, 130 p.

Fin connaisseur des cultures et peuples indonésiens, Olivier Lelièvre a vécu et partagé la vie quotidienne des Kenyah de Kalimantan (partie indonésienne de Bornéo) et arpenté nombre de recoins - connus ou méconnus - d'un archipel à l'échelle d'un sous-continent et à la diversité ethnique, linguistique et géographique absolument stupéfiante. Il nous livre ici un beau-livre en forme de panorama global où l'image et le texte se croisent, se parlent, témoignent surtout, comme dans le théâtre d'ombres javanais ou balinais, par allusion et avec émotion. En parlant de lui, Olivier parle en fait surtout des autres, de celles et ceux qu'il a rencontrés en route, en forêt ou en mer. Tour à tour et au fil des pages, il évoque l'île si centrale et musulmane de Java avec son appendice Madura, puis nous conte ses périples dans ces grandes îles que sont Sumatra et Bornéo, trop souvent habituées aux tragédies, avant de se diriger vers l'île divine hindouïste de Bali et celle en forme de pieuvre qu'est Sulawesi. Son tableau illustré et mâtiné de saine nostalgie se termine par l'Indonésie orientale, des petites îles de la Sonde jusqu'à la lointaine Papouasie Occidentale, dont les habitants d'origine (les Papous) s'interrogent sans se faire d'illusion sur leur possible autonomie... De la même manière qu'il ne fait jamais le choix d'un exotisme facile pour ses photos, l'auteur reste toujours humble, ouvert et curieux, dans son texte, sans jamais céder à la simplicité ou aux effets de mode si fréquents dans l'écriture du voyage "vécu". Il montre la beauté d'un monde et n'oublie pas de parler de la réalité des populations, de leurs souffrances mais aussi de leurs espoirs. Bref, il nous offre ses "visions d'un voyageur" bien avisé, un périple entre cette mer et ces volcans qu'il a tant parcourus depuis trois décennies. Mais, et c'est certainement la cerise sur le gâteau de ce beau-livre qui mérite son nom, il nous invite à voyager - avec ce fameux "regard éloigné" si cher à feu Lévi-Strauss - au coeur de la diversité culturelle indonésienne, dont la richesse est ici magnifiée avec éloquence. Tous les tropiques ne sont décidément pas tristes, mais pour combien de temps encore?

Franck Michel

 

Pierre Hanot, Les clous du fakir, Paris, Fayard, coll. Noir, 2009, 200 p.

Avec Les clous du fakir, Pierre Hanot raconte l'odyssée d'un homme, père et musicien, qui cherche à venger sa fille assassinée par une secte (une nouvelle inédite de Pierre Hanot est également parue dans un numéro estival de Siné hebdo). Le Mosellan est officiellement entré en littérature au début des années 2000 vers l'âge de cinquante ans, mais on le soupçonne d'avoir toujours été voyeur, trafiquant de personnages, chiffonnier de la psyché - toutes activités interlopes qui définissent l'écrivain, mais aussi le musicien.  Après avoir vécu d'expédients pendants plusieurs années, Pierre Hanot arrête le professorat, travaille comme maçon ou poseur de vitres pour pouvoir se consacrer à la musique. Avec son groupe, il enregistre cinq albums - un sixième est en chantier. En 2002, il publie donc Rock'n'taules (éd. Le Bord de l'eau), véritable carnet de voyage en milieu carcéral autant que précieux témoignage. Son deuxième ouvrage, Les Hommes sont des icebergs, marque une entrée plus franche dans la fiction. Et en 2007, Serial loser (Mare nostrum) se pose comme un petit livre nerveux à la tonalité irrévérencieuse. Autant de gestes qui préparent ce nouveau roman en forme de coup de poing, de tripe tressée, sur fond d'immense solitude.  Peu de polars ont pris, sociologiquement, ethnographiquement, le rock comme sujet (la liste est courte et disponible) ; mais beaucoup ont tenté d'en reproduire l'essence, polluante, explosive, et l'attitude, rapide, énergique, jusqu'au boutiste. Hanot est de ceux-là. En lisant Les clous du fakir, on croit entendre The Stooges, Captain Beefheart, The Doors ou Boris Vian.  « Un disque, un livre, c'est une caisse de résonance. Dès le début, il fallait que je prenne le « Je », même si ce livre n'est pas de l'autofiction. Il y a, bien entendu, des fragments de ma propre existence, le personnage central est musicien, vit des situations que j'ai pu connaître... Mais lorsque je commence un livre, je n'ai pas de plan de vol préétabli. Certains thèmes sont présents dans ma tête, je ne fais que les développer », dit-il. Tout commence dans la « bonne humeur » sur fond de sexe, drogue et rock'n'roll. Las ! Tout passe, tout casse. Rien de tel qu'un coup de sang pour vous remettre en selle. La mort violente de sa fille, et voilà un musicien fou de douleur, livré à lui-même, tout entier, à la vengeance et à la haine. Et le polar de se trouer de flash-back, qui dévoilent peu à peu sa vie, de père de famille - intermittent dans tous les sens du terme -, mais aussi de bourlingue sur la route, de bastons d'après-concert, de groupies vite envoyées.  On s'en serait douté, le genre n'a ici qu'une fonction de révélateur. Chassez le naturel, il revient au galop. Ce roman sera donc un livre hanté. Par les illusions perdues, par la peur de vieillir, la perte de l'autre mais aussi le sentiment de culpabilité qui va avec. Les clous du fakir renoue avec la tradition dure à cuire du roman noir énervé, avec parfois un côté BD, ne lésinant pas sur l'hémoglobine, le suspense et ces retournements de situation.  Avec cette urgence dans l'écriture, cette « patte » de génial artisan qui donnent une trompeuse impression de facilité. Ses coups de griffe ont du style, ses lamentos saignent comme des couteaux de givre. Véhémence, morsure et outrance : Pierre Hanot est un enlumineur d'âmes douloureuses, un orpailleur en quête de grâce, n'écrivant qu'au bord de l'effritement et de la dislocation intérieure.  Son écriture se suffit à elle-même, n'a pas besoin d'électricité, d'amplis et de haut-parleurs. Il amplifie, va à l'essentiel, se donne en pâture en haussant le ton. Et rejoint par là même l'esprit du rock'n'roll.

Joël Isselé

 

Yves Frey, ed., Ces Alsaciens venus d'ailleurs, Nancy, Ed. Place Stanislas, 2009, 190 p.

Cet ouvrage collectif, dirigé par l'historien Yves Frey, vient rappeler que l'Alsace est un kaléidoscope d'immigrations multiples et variées. Il y a quelque chose dans l'air. Au moment où le gouvernement entame un débat opportuniste sur l'identité nationale paraît cet important ouvrage, préfacé par Gérard Noiriel, sur la mosaïque alsacienne.
Petit rappel : la France est, au départ, un pays d'immigration, le plus grand en Europe, avec 22% des Français qui ont un grand-parent étranger. Côté Alsace, d'où tant de gens sont partis et où tant sont venus, la région compte aujourd'hui 174 000 étrangers, soit 10 % de sa population. Les Turcs arrivent en tête suivis des Allemands, des Marocains et des Algériens. En 2005, l'Acsé (Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances) lance un programme d'études sur l'histoire et la mémoire de l'immigration en région. Une sorte de rétrospective de l'apport des étrangers à l'histoire de France. Emmenée par l'historien Yves Frey, une équipe du Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (Cresat) de l'Université de Haute-Alsace est choisie pour la partie alsacienne. C'est cette histoire que propose de découvrir des contributeurs qui, outre Yves Frey - Karine Dietrich-Chénel, Franck Michel, Aggée Célestin Lomo Myazhiom, Marie-Claire Vitoux et Gilles Wolfs - comptent parmi les meilleurs spécialistes de l'histoire régionale, de l'histoire sociale et culturelle de l'immigration. " Même, si longtemps sous-estimée, l'immigration est constitutive de l'Alsace, car la région est un lieu de passage frontalier, qui s'est développé très tôt sur le plan économique ", rappelle Yves Frey. Ces enjeux transfrontaliers conditionnent, ici plus qu'ailleurs, des ruptures bien différentes de celles qui structurent l'histoire des flux migratoires intra-européens des Polonais, des Italiens, des Espagnols, des Portugais (les données n'ont pas été totalement ici rassemblées et analysées sur ces deux migrations), ou l'immigration dans les autres régions françaises. A travers plusieurs générations, c'est un certain nombre de conjonctures, de périodes charnières qui s'imposent et que l'on retrouve dans Ces Alsaciens venus d'ailleurs.
C'est en 1851 que les principales nationalités étrangères présentes en France ont été recensées pour la première fois. A la fin du XIXe siècle sont collectées les premières données sur les naturalisés mais l'Alsace est allemande. Jusqu'en 1871, l'immigration est de proximité, allemande (essentiellement badoise) et suisse. Les Italiens commencent à arriver vers 1890. Au sortir de la Première Guerre mondiale, alors que les troupes coloniales occupent la Rhénanie, émerge outre-Rhin une haine raciale " la Honte noire ", diffusée et attisée par les ligues et les nationalistes allemands. Arrive à cette période une immigration plus lointaine composée de Polonais et de Tchèques. Après 1945, l'Alsace est "vidée" de ses étrangers. A la fin des années quarante, une nouvelle période s'ouvre, caractérisée par l'augmentation constante des flux migratoires des Suds - Algériens, Marocains puis Turcs -, liée à la reprise de l'activité industrielle et minière. Au tournant des années 70, avec le regroupement familial et l'arrêt de l'immigration, une étape est franchie. La sédentarisation, l'investissement progressif de la vie publique - à travers la participation associative et politique ou l'implication dans des manifestations culturelles de plus en plus nombreuses - et la fin programmée des activités minières entraînent des bouleversements sociaux touchant directement les immigrés et leurs enfants. A partir des années 2000, les politiques migratoires se font plus restrictives et sécuritaires. Au fil de ces pages, on découvre un véritable creuset alsacien de l'histoire des immigrations avec ses particularismes. Rien à voir avec Marseille, Lyon, Bordeaux ou encore Toulouse. En Alsace, la présence en nombre des militaires a aussi prédominé, avant que les flux massifs des travailleurs de l'après-guerre n'imposent une figure du " travailleur immigré ". " L'Alsace a vécu pendant longtemps sans intégrer dans son histoire l'immigration et ses apports, alors même que la société alsacienne est le résultat de brassage de populations qui remontent aux Danubiens, d'ailleurs existe-t-il des Alsaciens de souche ? ", questionne Yves Frey.
La région Alsace s'est longtemps raccrochée à une histoire mythologique fantasmée plus que réelle (histoires à la Hansi, maisons à colombages ornées de géraniums, une sociabilité villageoise organisée par les notables). Autant de raisons qui expliquent que l'immigration fut vécue comme une intrusion ruinant l'identité alsacienne. " Nous sommes un ramassis congloméré d'influences, d'invasions, de croisements.(...). Notre identité caméléonesque prend toutes les couleurs et les formes possibles, pour mieux s'adapter aux réalités. On apprend en comparant, et la comparaison amène à la curiosité et au questionnement ", dit Tomi Ungerer.
Aujourd'hui, dans notre monde globalisé, d'autres facteurs parlent : le vieillissement s'accélère et la France aura besoin de l'immigration pour pouvoir payer les futures retraites. Au-delà des chiffres, ce livre est à la fois un support de savoir, un récit d'histoires pour une meilleure connaissance du passé et un lieu de rencontres avec la diversité. Il rappelle aussi que l'Alsace a traversé les siècles, et une histoire mouvementée, en maintenant son identité de région plurielle. Tous les habitants de l'Alsace, citoyens à part égale formant, comme les livres d'une bibliothèque, le fond commun.

Joël Isselé

 

Stéphane Dovert, Le cannibale et les termites, Paris, Métailié, 2009, 240 p.

Avec cet ouvrage à la fois drôle, utile et instructif, salutaire même, Stéphane Dovert, spécialiste de l'Asie du Sud-Est et notamment de cette partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée qu'est la Papouasie Occidentale, revient sur quelques certitudes occidentales lors des pérégrinations estivales et touristiques en des lieux où l'altérité radicale fait office de produit marketing de l'exotisme marchand. Ce livre qui analyse - dans une fiction tellement proche de la réalité - les comportements d'un groupe de touristes enlevé par un groupe de Papous séparatistes nous conte également bien des choses sur la vie "réelle" et la lutte pour la survie des autochtones confrontés aux affres de la mondialisation et de l'indonésianisation plus ou moins forcée. Si de la mésaventaure naît généralement l'aventure, de la rencontre entre différentes cultures découle aussi une étrange alchimie dont ce livre rend admirablement compte. Au programme du périple littéraire, un florilège de représentations et de perception de l'autre, de l'ailleurs, de la mère-Nature et bien sûr de la sauvagerie, mais aussi de l'Occident toujours dominateur et de l'Orient pas si sage... Les personnages-touristes jetés ici au coeur de l'action ont tous des parcours différents à l'image de notre société éclatée mais ils se retouvent "ensemble" pour un voyage organisé chez les Papous. Dépaysement et frissons garantis. Durant trois mois, les touristes français sont pris en otages par des indépendantistes papous et apprennent bon gré et surtout mal gré sinon à revivre tout au moins à vivre autrement. A se connaître et se reconnaître aussi. L'aventure extrême au coin de la forêt... où l'on voit que les Occidentaux ne sont pas à l'aise avec la fameuse nature que nous devons tous tant sauver. Chocs en cascade, clichés à gogo, énervements évidents au fil des jours et du cauchemar. Entre voyeurisme et découverte, entre mépris et respect, entre aussi répulsion et fascination, regards et perceptions évoluent en fonction des vécus et des expériences de chacun des protagonistes présents dans la jungle. Des visiteurs, même kidnappés, se dévoilent sous un jour nouveau et les Papous se découvrent autrement que sous la vision de la nudité, le livre se dévore d'abord comme un récit autour des relations humaines en perpétuelle gestation. Au final, des tristes tropiques aux possibles paradis tropicaux, la rencontre s'avérera même pensable. Possible? Voire... Un livre indispensable si l'on souhaite comprendre un peu mieux l'univers des lointains Papous et encore plus l'essence de l'exotisme touristique de nos contemporains en quête du Grand Ailleurs. Et surtout d'eux-mêmes.

Franck Michel

 

John Berger, De A à X, Paris, Ed. de l'Olivier, 2009, 207 p.

La lucidité, la politique, la poésie sont indissociables chez John Berger. Ce qui en fait un écrivain rare, singulier et particulièrement important. Longtemps, John Berger fut réduit à une lettre. La septième de l'alphabet, suivie d'un point énigmatique. De quoi s'agissait-il ? Du titre d'un roman traduit en 1978 chez feu Maspero, et rapidement tombé dans les oubliettes. Naufragé, comme son éditeur. Et quasiment introuvable en librairie. Mais néanmoins assez mythique, puisque c'était avec ce livre-là que l'auteur de King avait décroché le fameux Booker Prize, en novembre 1972, avant de mettre la clé sous le paillasson britannique, et de choisir la France comme terre d'accueil. Installé depuis trente ans à Quincy, un hameau haut-savoyard, John Berger écrit des romans de résistance.
Pas des pamphlets politiques ni des livres à thèse, mais des récits qui s'attaquent aux drames d'aujourd'hui - pauvreté, exil, violence - en réinventant l'art de raconter. Accusé d'avoir organisé un réseau terroriste, Xavier, le héros invisible de De A à X, ouvrage paru aux éditions de l'Olivier au printemps 2009, purge une peine à vie dans la cellule N° 73. Son amoureuse Aïda qui ne peut le rencontrer parce qu'ils ne sont pas mariés, lui écrit des lettres qu'il conserve sur une étagère bricolée. Egalement à signaler, son dernier ouvrage, La Tenda rouge de Bologne (Quidam éditeur), est un court texte composé de fragments agrémentés de dessins de Paul Davis. C'est avant tout un hommage que John Berger rend à l'un de ses oncles, venu habiter chez ses parents quand il était petit garçon.

Joël Isselé

 

Hubert Mingarelli, La promesse, Paris, Le Seuil, 2009, 138 p.

Styliste impeccable, Hubert Mingarelli forge une parole réparatrice.  Ses personnages, toujours perplexes et fragiles, regardent le monde en face et en affrontent la noirceur. Comme eux, Hubert Mingarelli a traversé le monde avant de trouver refuge dans sa maison près de Grenoble, entre les sommets enneigés et un lac où il lui arrive encore de faire du bateau.  L'écrivain assemble les mots. Depuis vingt ans, il vit dans une vallée alpine face au massif des Écrins. Il est né en 1956 à Mont-Saint-Martin en Moselle, et on lui attribue volontiers un passé de beatnik, de clochard céleste, le voyage comme seule échappatoire. Engagé dans la marine nationale à l'âge de dix-sept ans, Mingarelli travaille ensuite comme pompiste, livreur puis maçon. « Aujourd'hui, dit-il, je fabrique des histoires. » Où il réussit à capturer, à enserrer par une écriture épurée à force de bagarres, les séismes de l'univers. La fulgurance des destins, la cruauté et la beauté de la nature, la dérobade des sens. Sa plume s'était offerte à un large public avec La beauté des loutres (2002) puis Quatre soldats (prix Médicis en 2003). Suivirent d'autres livres dont Hommes sans mère et Marcher sur la rivière.  Il revient avec La promesse. Les territoires de la mémoire y sont explorés par Fedia, un marin qui dérive sur un lac à bord d'un bateau léger. Il y est question d'une amitié entre deux matelots, Fedia et Vassili, de rêves partagés, d'envies d'absolu et d'une promesse. Mais une question y survient : que faire de soi, de la trahison, de l'abandon. La force du récit est dans sa capacité à aller au détail qui, ici, touche au plus profond. « Dans mes livres, ce qui m'intéresse, ce sont les gens et les histoires », dit-il. Des solitudes croisées.  La chair du temps, les vérités d'un jour (d'une vie), l'état du ciel, la couleur d'un instant, tout ce qui est là, sous nos yeux et que nous ne voyons pas, Hubert Mingarelli le saisit. Fedia est d'une race d'hommes à part, fiers et mélancoliques, doués de l'innocence enjouée des enfants et de la sagesse millénaire des déshérités.

Joël Isselé

 

Pierre Gras, ed., Voyage en Afrique urbaine, Paris, L'Harmattan, 2009, 160 p.

Cet ouvrage collectif, préfacé par Claude Jamati et dirigé par Pierre Gras - également responsable de la belle collection "Carnets de Ville" qui accueille ce volume - propose de porter un regard pluriel sur les mutations en cours dans les Afriques urbaines. Au sommaire, nous trouverons la question de la modernité - par le biais notamment de l'utilisation des nouveaux outils de communication - ainsi que les problèmes de gestion de l'eau - ce nouvel or bleu - ou encore les promesses d'un tourisme réellement durable à l'échelle d'un continent encore assez peu mentionné sur les routes actuelles du tourisme international. Seront également abordées les enjeux urbains, qu'il s'agisse du foncier, de la communication ou de l'architecture, dans des cités comme Addis-Abeba, Lagos, Abidjan, N'Djamena, Nouakchott, Ouagadougou, Kinshasa, Dakar, ou encore dans les villes sud-africaines - où durant l'été 2010 l'actualité, espérons-le, ne sera pas uniquement footballistique - telles que Durban et Johannesburg. Les différents auteurs se sont attelés ici à présenter une Afrique urbaine, vivante et ouverte sur l'avenir, loin des clichés qui enterrent régulièrement tout dynamisme émanent de ce continent trop longtemps privé de destin, et parfois méprisé au point de le renvoyer aux oubliettes de l'histoire. Si l'Afrique reste en partie toujours assez "mal partie", pour reprendre le propos déjà ancien d'un Dumond, son urbanisation est aujourd'hui extrêment rapide - ce qui n'est pas sans conséquences, à la fois positives et négatives - et son développement au coeur d'enjeux géopolitiques et, comme d'accoutumée, économiques. Si la Françafrique perd effectivement du terrain depuis quelques années - comment le regretter? - de nouveaux maîtres n'en sont pas moins inquiétants, à commencer par les rivaux étasuniens et chinois qui prennent le continent noir pour un terrain d'expérimentation d'un nouvel équilibre géopolitique en gestation. Mais que font les Africains au milieu des intérêts que se partagent les deux (nouveaux) Grands si ce n'est qu'ils sont tout de même "stationnés" sur leurs terres? L'Afrique n'est pas un Far West à exploiter ni un Orient à découvrir, mais un territoire où va demain - aujourd'hui? - se jouer la bataille de la mondialisation. Rude bataille en perspective. Et l'urbanisation rapide, avec ces risques et ces périls, parfois très éloignée de tout développement durable, est certainement la première manifestation pérenne de cette ingérence de l'économie-monde au coeur des réalités locales. A la fin de son introduction, Pierre Gras, maître d'oeuvre de ce volume, résume parfaitement la teneur de l'ouvrage et la volonté commune des auteurs ici réunis: "Moderne, l'Afrique urbaine? Pourquoi pas? A condition que cette modernité teintée d'humanisme et d'urbanité que nous appelons de nos voeux soit d'abord celle des Africains eux-mêmes". Nous ne pouvons qu'être d'accord avec cet objectif. Espérons maintenant qu'il soit atteint à plus ou moins long terme. Au final, un livre à lire pour comprendre une Afrique qui bouge. Forcément. Intensément.

Franck Michel

 

Jean-Claude Pirotte, Le Promenoir magique et autres poèmes 1953-2003, Paris, Ed. La Table ronde, 2009, 916 p.

Poète, romancier et peintre, Jean-Claude Pirotte construit une oeuvre arrachée de haute lutte au silence et à l'opacité du monde.  L'homme de Namur, où il est né en 1939, appartient à la famille des discrets, tous ces poètes qu'il salue à longueur de livres en invocation feutrée : Henri Calet, André Dhôtel, Paul de Roux. Mais compose une oeuvre très prisée - plusieurs romans ou chroniques de même veine charmeuse ont suivi la confession grise de La Pluie à Rethel et le roman d'apprentissage d'Un Eté dans la combe.  Depuis plus de quarante ans, Pirotte taille dans la langue française une oeuvre absolument singulière - impossible d'en résumer la trame, difficile de saisir l'originalité de sa langue. Autant passer par les images - il est aussi peintre de talent - pour rendre compte d'un univers créé sans souci du temps et des modes, sans désir d'obscurité non plus.  Aucune pose chez cet indomptable, qui trace dans la langue un chemin qui n'appartient qu'à lui. Les hommes, les animaux, les choses, les sentiments même y cohabitent, acteurs d'une danse des morts et des vivants hallucinée. « On reste apprenti toute sa vie », dit-il. La détresse, le doute et l'humilité en bandoulière, car l'oeuvre sans faille n'est plus possible. Seule est encore concevable une oeuvre en quelque sorte blessée, qui cherche sans jamais y parvenir à refermer sa blessure.  Terrien et vagabond sans attache, mystique et tourmenté, tendre et tonitruant, ascétique et rabelaisien, poète des éclosions et des agonies, l'auteur de Fond de cale sollicite de la poésie ce « quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage » que lui assigna Diderot. De Sarah, feuille morte à Le Promenoir magique et autres poèmes 1953-2003, dernier livre en date, c'est un univers autonome et cohérent qui se construit - pour aborder l'écriture du Belge, il faut renoncer aux critères habituels. Pirotte les bouscule à sa manière apparemment tranquille.  Et peut-être faut-il lire à haute voix cette prose aux longues coulées rythmées par les mots rabotés. Une poétique bel et bien ici s'esquisse livre après livre : l'exigence de la justesse du ton, la volonté d'une oeuvre chargée des marques de son temps et riche des signes de la poésie. Pour Jean-Claude Pirotte comme pour Philippe Jaccottet, le poème est un mot de passe pour les pauvres, les solitaires, qui vivent en vêtements de tous les jours.

Joël Isselé

 

Enki Bilal, Animal'z, Paris, Casterman, 2009.

Enki Bilal fait l'unanimité dans l'univers de la BD, autant auprès de ses pairs, qui reconnaissent la force de son oeuvre, qu'auprès du public, qui attend chaque nouvelle sortie avec ferveur. C'est encore le cas avec Animal'z.  Star incontestée du neuvième art, le bédéaste vient de publier Animal'z, une vision futuriste inquiétante sur fond de dérèglement climatique brutal et généralisé où la recherche d'eau douce potable devient la préoccupation première - la catastrophe écologique, la solidarité homme/animal, l'hybridation sont au centre de ce nouvel album.  Et bien entendu le propos est plus large : à travers l'environnement, c'est de notre rapport à la nature qu'il s'agit. Nous la maltraitons, quand le seul avenir possible est dans un retour à une complicité avec notre environnement - « Il va falloir négocier avec la nature tout entière », s'exclame un des personnages du livre. C'est peut-être encore possible pour les survivants du « Coup de sang », le cataclysme climatique brutal et global qui a ravagé la Terre et fait chavirer jusqu'à ses repères géographiques (le Mont-Blanc côtoie l'Himalaya sous les étoiles du ciel austral et la Méditerranée, en partie prise par les glaces, a des contours inédits).  Les personnages de Bilal luttent contre une menace omniprésente - qu'elle se manifeste par la contamination qui s'étend ou les catastrophes naturelles. La survie de l'humanité  Le dessinateur originaire de l'ex-Yougoslavie met ici en scène un groupe de personnages restreint, dont les destins se croisent et que l'on quitte avant la fin de leur quête. Une histoire post-apocalyptique, dans et sur l'eau, qui évoque rien moins que la survie de l'humanité. Comme de juste avec Bilal, il y a plusieurs niveaux de lecture ou d'interprétation à cette prenante fable écologique et poétique.  Sous ses crayons, on croise aussi des « duellistes nihilistes », des paysages vides, des navires brutalement expressionnistes, des filles aux gestes souples ; et toujours une sorte de fascination formelle pour les figures de l'ambiguïté, les ombres et les lumières mouvantes d'un monde à venir. Depuis la sortie de ses films - Bunker Palace Hotel en 1989, l'atypique Tykho Moon en 1997 sans oublier Immortel ad vitam, en 2004 - et le cycle du Monstre, l'univers graphique de Bilal a beaucoup changé. L'artiste avait depuis longtemps abandonné l'encre de Chine pour finaliser son trait, et était passé à l'acrylique pour ses derniers albums. Il est revenu aux techniques de base de l'art graphique, au dessin pur. Pas de peinture. Crayon noir gras, un peu de pastel, et du blanc pour rehausser.  Aux côtés des Philippe Druillet et Florence Cestac, Enki Bilal fait ainsi partie de ceux qui ont profondément renouvelé la BD, et favorisé l'éclosion d'une nouvelle génération d'auteurs. Et si ses histoires de politique-fiction tendent à être visionnaires, ce n'est pas le fait du hasard : l'homme a des vues et des idées assez en avance sur notre époque opaque, qui n'a plus rien d'épique.

Joël Isselé



Arild Molstad, Où partir avant qu'il ne soit trop tard?, Paris, La Découverte, 2009, 285 p.

Avec cet ouvrage, au titre certes mal choisi, nous abordons ici - et avec plaisir - une réflexion nourrie sur l'univers du voyage très rafraîchissante qui nous arrive tout droit du froid. L'auteur, écrivain et photojournaliste norvégien, est un acteur familier des questions du tourisme durable, nous propose - ainsi que l'indique le sous-titre de l'essai - un état des lieux du tourisme international à l'heure des comptes. Des décomptes surtout: un "compte à rebours pour un tourisme responsable", salutaire et bienvenu, propice à réchauffer un peu les travaux par trop académiques des chercheurs-universitaires hexagonaux. Bref, c'est également un propos global de la veine de la disneylandisation de la planète mais avec une Sylvie Brunel plus populaire et sans le père fouettard de Besson caché dans la voiture... Ce livre, riche d'exemples foisonnants à travers le monde, nous transporte au coeur des dilemmes touristiques actuels: des terrains de golf qui remplacent les déserts, des hôtels-clubs surmodernes construits au milieu de villages encore traditionnels il y a peu, des quêtes d'exotisme ou d'authentique qui risquent d'instrumentaliser ou de folkloriser des peuples entiers, etc. L'état du monde nous incite en effet à se demander s'il n'est pas déjà trop tard pour partir quelque part. Des fjords de la Norvège - chers à l'auteur - aux lointaines îles de Cuba ou de Bali, en passant par les sanctuaires naturels du Kenya et du Costa Rica, les eaux montantes de Venise et la Croatie figée dans l'histoire, l'essai se concentre sur les effets et autres méfaits du tourisme auprès des populations locales, que ces dernières souhaitent d'ailleurs ou non la présence de visiteurs. Et Arild Molstad s'interroge avant tout sur la manière - si cela reste encore possible - de voyager autour du monde sans altérer les beautés qu'on a tellement envie de voir, photographier, partager, et de plus en plus préserver, conserver. Muséifier? Voire... C'est surtout "voir" et "avoir" avant qu'il ne soit trop tard qui intéresse une industrie touristique qui fait trop souvent commerce du voyeurisme. Est-il encore envisageable de sauvegarder ces patrimoines, qu'ils soient mondiaux ou locaux, alors que tout nous pousse à croire que le tourisme de masse - mais quel tourisme n'est pas de masse? - est fortement responsable des destructions en cours. Comment continuer à voyager sans participer à la dégradation de la planète? Paradoxe auquel l'auteur répond en expliquant, arguments à l'appui, que la seule issue viable reste dans l'immédiat de "faire au mieux", à savoir préserver et valoriser les sociétés et cultures autochtones, en respectant autant que possible les habitants des lieux visités. Rien n'est trop tard selon Molstad, mais comme c'est très mal parti, il va falloir faire vite. Très vite. Et à la fois vite et bien. Lourde tâche assurément pour nos contemporains dont la majorité, à l'heure des vacances tant attendues, rêvent de hamacs entre deux cocotiers bien plus que de nouveaux efforts à concéder... Dans la conclusion, l'auteur se demande s'il faut... "partir ou ne pas partir?", puis de donner quelques conseils bienvenus pour tenter de limiter les dégâts lors de nos voyages inévitablement consuméristes, tout en précisant le caractère formateur et l'esprit d'ouverture que le voyage - certes plus que le tourisme - exerce sur la vie des personnes encore autorisées ou capables financièrement à se déplacer librement pendant leurs congés... Car, qu'on le veuille ou non, lorsque que sonne la trêve, le tourisme offre un panel de rêves, des meilleurs aux pires. A tout-va et tous les prix. C'est là sans doute qu'il faut (bien) agir: bonnifier - humaniser? - le tourisme international. Mais cela est-il raisonnablement possible sans verser dans la démagogie? Ce livre propose une approche critique et intelligente, il est particulièrement utile pour comprendre les enjeux ce notre univers touristique actuel, et il devrait interpeller tous ceux qui se destinent à travailler dans le tourisme ou à partir faire le tour du monde. Pour mieux décrypter les mystères de nos mobilités, parfois anxiogènes, souvent libératrices. Et donc de commencer à voyager autrement.

Franck Michel

 

Amin Maalouf, Le dérèglement du monde, Paris, Grasset, 2009, 314 p.

Alors que l'OTAN réunionne en avril 2009 à Strasbourg, ses membres - les autres aussi - seraient bien avisés de lire Le dérèglement du monde, nouvel et brillant essai d'Amin Maalouf.  Dignité et densité, franchise et panache, rigueur et souveraineté : Le dérèglement du monde est un essai où Amin Maalouf voit juste, entre le constat de « l'épuisement simultané de toutes nos civilisations » et la quête de nouvelle(s) voie(s). Porté par le flux des désillusions (l'affirmation identitaire notamment), par le rejet de toute pensée du renoncement et de toutes les formes du ressentiment ou de l'amertume - mais sans rien oublier de ce qui fut -, l'auteur du remarquable Les identités meurtrières et de Léon l'africain propose un ensemble de réflexions qui cristallisent une série de vérités parfois évidentes, et parfois salvatrices, quant à ce qu'il en est véritablement du réel, de l'être, de la relation Orient-Occident et de l'état du monde.  L'écrivain et essayiste français d'origine libanaise - prix Goncourt en 1993 pour Le rocher de Tanios - rappelle ainsi, contre un préjugé répandu, que dans le monde musulman c'est la politique qui instrumentalise la religion. Il montre que c'est le sentiment d'humiliation qui motive la rancoeur dans la population de ces pays comme dans sa diaspora en Occident ; que celle-ci aspire avant tout à acquérir plus de reconnaissance, plus de dignité. Du côté de l'Occident, le problème vient non des valeurs proclamées mais de ce que celles-ci sont rarement mises en oeuvre dans les relations avec les autres, lesdites valeurs apparaissant alors comme le masque de l'égoïste quête de pouvoir et de richesses.  « Je crois, dit-il, que l'humanité a évolué vers une grande interdépendance et nous avons atteint un stade où il y a beaucoup de problèmes qui ne peuvent être résolus que par l'humanité entière. Les perturbations climatiques, l'épuisement des ressources naturelles, les épidémies... Or, nous sommes dans un état d'esprit qui ne nous permet pas véritablement de régler cela. Je pense que l'évolution morale et mentale de l'humanité n'a pas suivi l'évolution matérielle. »  Amin Maalouf, dont l'oeuvre jette une gigantesque passerelle entre Orient et Occident, comme si les frontières soudain s'effaçaient, que la rencontre des cultures et des imaginaires ne soit plus un affrontement mais un enrichissement. Mais à la lecture du Dérèglement du monde, de l'analyse terrifiante qui s'y inscrit - telle l'indifférence face à l'anéantissement des Mandéens (ou Sabéens), une communauté gnostique implantée en Irak depuis le IIIe siècle -, on finit par sérieusement désespérer du genre humain...  Et si ce livre n'apporte pas de solutions concrètes, il donne à comprendre et laisse entrevoir, dans ses toutes dernières pages, quelques espoirs. Amin Maalouf y fait la démonstration simple de la nécessité vitale qu'il y a à élaborer une vision adulte de nos appartenances, de nos différences et du destin de la planète. Cette prise de conscience n'est pas un choix, c'est un fait - il s'agit donc, sous peine de tout détruire, de le vivre avec sagesse. Une morale de la hauteur et une approche de l'existence qui l'honorent et communiquent à ce livre - mais aussi à son oeuvre même - son aura d'essentielle singularité.

Joël Isselé

 

Bastien Vivès, Dans mes yeux, Paris, Casterman, 2009.

Dessinateur doué et inventif, Bastien Vivès publie Dans mes yeux toujours dans cette veine intime - et du vécu romancé -, après avoir obtenu le Prix Essentiel Révélation au dernier festival d'Angoulême pour son magnifique Le goût du chlore. Six albums au compteur, deux prix d'importance - Angoulême donc, et le Grand Prix international de la bande dessinée de Genève, en 2008 -, un univers à part : à 25 ans, Bastien Vivès s'impose comme l'étoile montante de la BD.  La vocation de Bastien Vivès s'est manifestée très vite, et il est allé crescendo : il publie son premier livre Poungi la racaille (Ed. Danger public) alors qu'il termine sa formation à l'école des Gobelins - où il étudie le cinéma d'animation. Suivent Elle(s), Hollywood Jan (avec Michel Santaville) mais il se fait remarquer avec Le goût du chlore.  Engouement amplement justifié pour la maîtrise et la fluidité de ce récit qui se déroule tout entier dans l'eau chlorée d'une piscine, même s'il est un peu excessif face à un propos peut-être un peu ténu. La rencontre (sans lendemain ?) entre un garçon et une fille à peine entrés dans l'âge adulte, lui un peu gauche et timide, elle sportive et plus mûre, éveille des émotions chez lui, et peut-être aussi chez elle. Le dessin en tout cas le suggère.  Le dessin, justement, une ligne claire minimaliste mise en couleurs pastel à l'ordinateur, est plus lisse que l'eau fendue par les crawleurs, mais convient parfaitement au dépouillement du récit, souvent muet. Un choix stylistique semblable est utilisé pour Dans mes yeux (Kstr/Casterman). Cette nouvelle chronique sentimentale de Vivès ose plusieurs innovations : le crayon de couleur comme outil unique, l'absence de cases, et le gommage narratif du personnage masculin : l'auteur et le lecteur. Il s'agit toujours d'une fille qui rencontre un garçon alors qu'elle prépare un examen. Leur histoire est racontée en "caméra subjective", donc du point de vue masculin. On ne voit qu'elle, on n'entend qu'elle. Et encore une fois, le lecteur est captivé (capturé ?) par ce récit savoureux à notations autobiographiques sur la naissance de l'amour. Un vrai bijou.

Joël Isselé

 

Charles Masson, Droit du sol, Paris, Casterman, 2009.

Après avoir été médecin à Lyon, Charles Masson est parti exercer à la Réunion et à Mayotte. Il revient en Métropole pour présenter Droit du sol, une bande dessinée qu'il a entièrement scénarisée et dessinée, sur la situation extrême des clandestins.  « Depuis tout petit, je suis sensibilisé à l'injustice, et des clandestins, on en voit partout. J'en voyais lorsque je travaillais à la Croix-Rousse à Lyon et j'en vois logiquement depuis que je travaille à la Réunion depuis 2002. Mais le summum, c'est indiscutablement Mayotte. Je suis assez sensibilisé car lors de mon remplacement annuel de deux mois là-bas, je suis seul en place : je pense que 50 à 80 % de la population est formée de clandestins », dit-il.  Avec son second roman graphique Droit du sol (Casterman / Écritures), Masson s'intéresse à la condition d'hommes, de femmes et d'enfants venus des Comores sur un kwassa, une frêle embarcation de pêcheur, en quête d'une vie meilleure. Les faits et les observations qu'il expose d'une plume au noir sensible disent et questionnent le sentiment même de l'exil, de l'existence.  C'est le témoignage qui importe pour Masson, pas un changement de carrière - il partage son temps entre médecine et BD -, même si son dessin noir et blanc est d'une force et d'une expression qui peuvent en remontrer à bien des auteurs établis. Entre exploitation et dénonciation, son Droit du sol a croisé une nouvelle classe sociale perdue sur des confettis d'Europe où un clandestin est un homme invisible qui ne compte pas, qui n'existe pas.

Joël Isselé