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Perdre sa vie à la gagner

L'idéologie du travail passée au crible...

 

 

par Franck Michel


L'article en format PDF

 

"Celui qui ne parle pas du capitalisme n'a pas le droit de parler du fascisme".
Max Horkheimer, 1939.

 

Le pénible labeur tout comme l'improbable civilisation des loisirs, celle-ci étant supposée atténuer les souffrances du monde du travail, cheminent de concert depuis les calendes grecques et inscrivent leur genèse dans le courant de la modernité-monde avant d'être happé aujourd'hui par le couple flux-flexibilité si caractéristique de la mondialisation. On le sait et on le voit, en ces temps de libéralisme éhonté sur fond de crise économique durable qui pourtant devrait éveiller les soupçons voire réveiller les amnésiques, le dur labeur des uns reste trop souvent du bon beurre pour les autres (cf. revue Mortibus, 2008).

Nos contemporains sont dévoués au travail perpétuel, parfois sous prétexte de sauvegarder une improbable liberté ; même le temps libre reprend à son compte le temps du labeur. Comment en sommes-nous arrivés là ? Revenons aux origines. Asservissant l'homme plutôt que de tenter de le libérer, le texte de la Genèse apporte à l'Occident et, malheureusement à une bonne partie du monde, sa conception on ne peut plus claire du labeur par le biais du péché, servi sur fond de culpabilité irréversible et perpétuelle : " Le sol est maudit à cause de toi. C'est par un travail pénible que tu tireras ta nourriture, tous les jours de ta vie ; il te produira des épines et des chardons, et tu mangeras l'herbe des champs. C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes à la terre " martèle la Genèse (III, 17-19). Voilà un décor planté depuis longtemps, à l'impact considérable sur toute l'humanité, ses effets liberticides continuant d'affecter le quotidien de millions de personnes sur les cinq continents. Avec l'essence des monothéismes, c'est tout un mode de vie - fondé sur la sédentarité, le travail, sans oublier la faute originelle et le jugement divin/dernier - qui s'impose. Un mode prétendument universel qui écarte autoritairement d'autres manières d'être et de penser, comme les diverses formes de nomadisme ou les philosophies plus proches de la nature. Nous courrons après le temps comme après l'argent sans que le bien-être n'y trouve son compte. Robert-Louis Stevenson, il y a cent cinquante ans, relevait déjà que " nous sommes dans une telle hâte de faire des choses, d'écrire, d'amasser de l'argent, de faire entendre un instant notre voix dans le dérisoire silence de l'éternité, que nous oublions une seule chose, dont ces choses ne sont que des parties, c'est-à-dire, vivre " (Stevenson, 1978 : 246). Cette course dans le vide fait également, de nos jours bien plus qu'à l'époque de Stevenson, partie de notre héritage culturel, qu'il soit gréco-romain ou judéo-chrétien. Il s'agit de se dépêcher de trouver le bonheur. Ou seulement d'en rêver. Ainsi en est-il de notre société consumériste au lourd fardeau historique. Ailleurs, il en va parfois tout autrement. L'antique sagesse chinoise a, par exemple, le temps avec elle, comme l'énonce Siun-Tseu : " Au lieu d'espérer et d'attendre le temps, ne vaut-il pas mieux utiliser son temps ? ". N'est-ce pas ici et maintenant qu'il faut agir et penser, penser pour mieux agir ? Penser pour moins dépenser? Et tenter d'oublier un présent passéiste en vue d'un futur bien imparfait, qui n'a de cesse d'entraver nos capacités de gesticulation et de déambulation…

La Genèse, toujours elle, nous dit Jean-Louis Sagot-Duvauroux, distingue à sa manière les traits de caractères de l'ethnie nomade : " On y lit la mise en scène des vertus dont se parent, dans toutes les sociétés agro-pastorales où la division du travail prend un caractère ethnique, ceux qui suivent les troupeaux, vertus qui sont vices pour les sédentaires : l'intelligence et la finesse qui font la fierté des bergers, eux dont l'esprit a le loisir de vagabonder, seront dénoncées par le cultivateur comme rouerie et fausseté ; la droiture et l'endurance qui font l'honneur des villageois sont pour le nomade la marque d'esprits lourds et bornés " (Sagot-Duvauroux, 1997 : 13). De dérives en bornages, le monde s'entoure de son propre mur du silence et de l'ordre : " Tout esprit borné veut des bornes " constatait avec lucidité Jean-Paul Sartre ! Puis Jean-Louis Sagot-Duvauroux de poursuivre : " la vieille matrice (le ventre d'Eve !) alimente toujours les haines et les peurs qui secouent les nations industrialisées. La propagande nazie, et plus généralement tout l'antisémitisme européen, puise comme machinalement dans la crainte atavique du sédentaire - l'aryen blond, droit, endurant, courageux, attaché au sol natal, etc. - face au juif errant, fourbe et sans patrie, image emblématique de l'étranger. Les aimables filouteries du patriarche Jacob sont mises par la Propaganda Staffel au débit des juifs d'Europe centrale, nation urbaine, germanophone, communauté de culture et d'industrie dont l'errance est aussi imaginaire qu'est douteuse l'origine proche-orientale. Sans compter que l'équilibre étant rompu depuis longtemps entre les représentations issues du monde nomade désormais réduit à presque rien et celles qui rassurent les sédentaires, ces derniers, c'est-à-dire presque toute l'humanité contemporaine, appelleront candidement filouterie ce qui dans un autre contexte serait salué comme un haut fait " (Sagot-Duvauroux, 1997 : 14). Dans l'imaginaire occidental, et de plus en plus mondial, l'errance relève du délit. Pour bien errer mieux vaut errer caché ! En ce sens l'errance paraît bien éloignée de la vacance. La première est aussi taboue voire interdite que la seconde indispensable et encouragée.

" Le temps c'est de l'argent " dit l'adage, et ce temps-là nous happe, nous échappe, nous mine et nous lamine. L'esprit du temps du labeur annonce toujours - réellement ou virtuellemment - un retour au fond de la mine, un temps de grisou, de grisaille, de grise mine. Entre le temps privé et le temps productif, c'est à nous qu'il appartient d'en faire la distinction, à nous qu'il revient de nous débrancher d'un temps productif perpétuel qui nous empêche de vivre et de dormir (les fameux " outils de communication " qui ébruitent en permanence notre quotidien au risque de nous " déranger " pour de bon et surtout de nous " déconnecter " de l'essentiel). C'est dans ce contexte que l'idée même de durée du travail perd tout sens puisque les médias contribuent autant à nous formater qu'à nous former ou informer. La dépendance s'installe alors en chacun d'entre nous sachant que la compétition et la concurrence gangrènent nos vies dédiées à la déesse de la consommation riche de ses biens qui nous ont tant de mal. C'est logiquement que le travail et le loisir fusionnent en un magma informe et contraignant dont le premier ressort grandi de l'épreuve ! On ne cesse - à la piscine, au lit, devant la télé, dans son jardin ou en vacances - de penser à son boulot et de compenser nos carences pour mieux " optimiser " nos compétences. On ne s'arrête plus de travailler, et même si l'on se rendait soudainement compte de l'usurpation du système, il serait difficile de cesser de trimer du jour au lendemain. Le labeur est ainsi solidement ancré dans la Genèse de nos mortelles civilisations.

Une improbable " civilisation du loisir ", calibrée et cadencée par le travail, émerge au fil des siècles à mesure que le dur labeur parvient à se fondre dans les moeurs sous prétexte d'améliorer le quotidien des contemporains du moment. Une articulation harmonieuse entre le travail et le loisir n'a pas encore été trouvée dans notre société où le boulot, sacralisé, reste une vertu dont il est délicat de se départir. Prenons l'exemple du couple actif-passif tel que pensé par notre société, le cas d'un chômeur en fin de droit ou d'un RMIste d'un côté et d'un employé lambda au salaire moyen de l'autre :
- Employé / argent / pas de temps libre /envie de loisirs : il pourrait financièrement profiter de son temps libre, mais il manque de temps…
- Chômeur / pas d'argent / beaucoup de temps libre / envie de loisirs : il pourrait profiter de son temps libre puisqu'il a du temps, mais il manque de moyens financiers…

Au final, ces deux individus, le sans emploi comme le travailleur, sont dans l'incapacité de jouir de la vie en toute liberté, car soit leur temps soit leur argent est compté. Ce constat, de part et d'autre, n'est pourtant pas une fatalité ! La lutte sera à coup sûr acharnée et longue car il ne faut pas se nourrir d'illusions, ainsi que le précisait déjà Bertrand Russel en 1919 : " L'idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches " (Russell, 2002 : 20). Le voyage comme loisir s'est déjà rapproché du travail : dans l'ancienne langue anglaise, le terme career - carrière - désignait le " chemin " ou la " rue ", un terme dont le sens sera réadapté lorsqu'il s'appliquera au domaine du travail et signifiera alors " le chemin de la vie ".

Un chemin de dur labeur qui passe, avant tout, par la carrière et le boulot, pour le malheur des uns et le bonheur des autres. Les job-trotters actuels ne font aussi que reprendre leur job : le terme job signifiait autrefois " poids " ou " lourd ", et par extension indiquait un " ouvrage destiné à être transporté ". Ce n'est plus l'œuvre qui circule au service de la société, c'est l'individu qui de nos jours se déplace pour décrocher un emploi ou pour servir tout simplement telle ou telle entreprise. Avec la modernité puis la mondialisation, le fantôme de Marx rôde toujours : c'est l'économie qui doit se mettre au service des hommes, et non l'inverse.

Dans un texte joliment intitulé " La vie sans principes ", écrit en 1854 (publié en 1863), Henri D. Thoreau relevait ce qui est encore - en 2008 - d'une brûlante actualité : " Si, par amour des bois, un homme s'y promène pendant la moitié de la journée, il risque fort de passer pour un fainéant. Si, au contraire, il emploie toutes ses journées à spéculer, à raser les bois et à rendre la terre chauve avant son heure, on le tiendra en haute estime, on verra en lui un homme industrieux et entreprenant. Est-ce donc qu'une ville ne porte d'intérêt à ses forêts que pour les faire abattre ? ". Et sur le travail et son inévitable aliénation : " Il n'est pas d'individu plus fatalement malavisé que celui qui consume la plus grande partie de sa vie à la gagner " (Thoreau, 1994 : 128, 132). Le loisir supposant le travail, le mythe de la société des loisirs fond comme neige au soleil. D'autant plus que la société des loisirs enferme l'individu dans sa condition de consommateur, créant de fait un vide social. Cette société utopique renforce, du seul fait que l'on croit qu'elle peut exister, les inégalités face au travail, et n'apporte aucune réponse aux véritables questions de société ! Hormis le gouvernement, le patronat, les publicitaires et les voyagistes, qui pense encore - sérieusement - que les loisirs forment la citoyenneté, que le voyage forme la jeunesse ? Quelques naïfs peut-être.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, Bertrand Russell avait anticipé sur le sens du travail et sa juste place en société. Malheureusement, il n'aura pas été écouté. Comme l'émancipation du travail reste à accomplir, et que le combat reste entier, sa pensée n'a guère vieillie : " Si le salarié ordinaire travaillait quatre heures par jour, il y aurait assez de tout pour tout le monde, et pas de chômage. Cette idée choque les nantis parce qu'ils sont convaincus que les pauvres ne sauraient utiliser autant de loisir ". Plus loin, il poursuit sur ce thème : " On dira que, bien qu'il soit agréable d'avoir un peu de loisir, s'ils ne devaient que travailler quatre heures par jour, les gens ne sauraient pas comment remplir leurs journées. Si cela est vrai dans le monde actuel, notre civilisation est bien en faute ; à une époque antérieure, ce n'aurait pas été le cas. Autrefois les gens étaient capables d'une gaieté et d'un esprit ludique qui ont été plus ou moins inhibés par le culte de l'efficacité " (Russell, 2002 : 22, 30). Aujourd'hui, en France, c'est bien sur ces mêmes bases que réside le débat si houleux autour des 35 heures. Avant-gardiste sur cette question, Bertrand Russell prônait dès 1919 la journée de 4 heures de travail : " Je veux dire qu'en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu'il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. Dans un tel système social, il est indispensable que l'éducation soit poussée beaucoup plus loin qu'elle ne l'est actuellement pour la plupart des gens, et qu'elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l'individu d'occuper ses loisirs intelligemment ". Des propositions que nous pouvons prendre telles quelles pour aujourd'hui. Pour demain. Il s'agit également de définir une oisiveté active qui permette d'échapper à la lobotomie ambiante imposée tant par le sport ou la musique dans leurs tendances uniformisées et contrôlées que par les médias, le cinéma et bien sûr la télévision : " Sans la classe oisive, l'humanité ne serait jamais sortie de la barbarie " (Russell, 2002 : 32-34). La société du spectacle gère l'espace-temps du loisir, en veillant au bon conditionnement des citoyens sous contrôle. Bref, cet Eloge de l'oisiveté résonne bien tristement aujourd'hui, l'auteur concluant son essai par ces mots : " La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l'aisance et de la sécurité, non d'une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l'aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n'y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment ". Nul besoin de préciser notre entêtement à persévérer, depuis tellement longtemps déjà, dans ce sens… Jusqu'à quand ?


Le temps de vivre

Le temps du travail n'est pas encore compté mais sa gestion devient on ne peut plus précaire tout comme le travail lui-même. La flexibilité, si louée par les libéraux, est d'ailleurs au travail ce que le mouvement est au voyage : une évidence. Le temps n'appartient plus ni à Dieu ni au Travail, mais tout simplement à Soi. On travaille aujourd'hui moins longtemps par jour qu'on ne regarde par exemple la télévision, du moins dans certaines contrées où les luttes sociales sont gravées dans la mémoire collective. Avant, à cause du travail, on était fatigué voire éreinté tandis que maintenant on est stressé. Pour l'Occident, l'âge d'or paraît derrière, et on glorifie le passé ; pour l'Asie, l'âge d'or paraît devant, et on ne jure que par le présent sinon le futur… Et si la solution idéelle - et idéale - se trouvait quelque part au centre, sorte de Voie du milieu, ici et maintenant ? Par l'intermédiaire du poète persan Omar Khayam, qui relativise ici l'impact de son passage éphémère sur terre, l'Orient ouvre un vaste chantier à méditer: " J'ai deux soucis de moins, le jour qui vient de passer et le jour qui va venir " ! Effectivement, nous préoccuper du monde en nous occupant d'abord du présent s'avère déjà une noble mais lourde tâche.

A la fin du XIXe siècle, l'anarchiste russe Kropotkine estime que quatre à cinq heures de travail par jour, effectuées exclusivement par des adultes âgés de 20 et 45 ans (maximum 50 ans), suffiront à assurer la vie matérielle - sinon le bien-être - de tous les habitants. Le reste du temps devrait être consacré aux besoins scientifiques et artistiques… En 1880, Paul Lafargue se prononce pour un maximum de trois heures par jour pour retrouver la joie de vivre dans un monde autre : " Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel empire… Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une révolution virile ? " (Lafargue, 1978 : 149). De nos jours, ce texte sonne étrangement à nos oreilles, et la dernière phrase interrogative ne semble pas encore avoir trouvée de réponse…

Dans la vie, en voyage comme au boulot, on ne peut tirer plus vite que son ombre et rien ne sert de mettre la charrue avant les boeufs. Ainsi, on ne peut pas être flexible avant d'être compétent. Pour exercer une profession convenablement, il importe de donner au travail - et au travailleur, de l'ouvrier au cadre, du médecin, de l'ajusteur ou de l'enseignant - un espace précis de "production", et surtout du temps, pour apprendre, se former, se perfectionner, et aussi pour créer et pour s'adapter. Pour ne pas confondre efficacité véritable et précipitation hasardeuse. Pour opter en faveur d'une souplesse intelligente plutôt qu'une rigidité de l'ordre libéral des mobilités à tout prix... Comme l'écrit Christophe Ramaux, critique raisonné de la "flexicurité": "On ne travaille pas comme on croque un sandwich. Bref, l'emploi exige, par construction, une certaine durée". Pour cet économiste, concentré sur l'utopie du travail flexible, "le discours sur le travail mobile dénature le travail lui-même" (Ramaux, 2007; Ouv. Coll., 2008).

Le mythe du travail a la vie dure en Occident et nos dirigeants politiques contribuent brillamment à perdurer le mythe même si beaucoup, y compris parmi eux, n'y croient plus guère. Le travail a effectivement vécu, son âge d'or est derrière et non pas devant nous. Le taylorisme, le fordisme et le stakhanovisme sont des mots qui appartiennent au siècle passé, l'aurions-nous oublié ? Il y a soixante-dix ans, Les Temps modernes du visionnaire Chaplin invitaient déjà à repenser une certaine idée du travail et du progrès. Combien de victimes, de déclassés, de licenciés, de chômeurs, de précarisés, de sous-payés, de délocalisés, avant qu'on se mette " au travail " pour trouver une véritable alternative au labeur, au boulot, à l'effort au seul profit des forts ? Le boulot est trop souvent sale. Notamment celui pour lequel il a fallu inventer le loisir, histoire de mieux " vendre " l'idée du travail servile à vie ? Le vide des vacances organisées - vacance de la libre pensée - est là pour combler malencontreusement le travailleur, et le persuader de reprendre le boulot et remettre ses chaînes (invisibles) dès le retour des congés (encore) payés... Viviane Forrester ouvre son essai sur l'horreur d'une économie mondialisée par la question centrale du travail dont la principale tache serait justement d'entreprendre sa propre démythification : " Nous vivons au sein d'un leurre magistral, d'un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Des millions de destins sont ravagés, anéantis par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré : le travail " (Forrester, 1996 : 9). La mondialisation modèle une planète où règne l'éphémère, l'artificiel, le superficiel, et bien sûr la précarité, la paupérisation, sans occulter l'incontournable flexibilité, gage d'une plus forte dépendance pour les " intéressés ", à la fois cernés et concernés. La mondialisation possède sa propre philosophie, celle de l'urgence et du non sens, inscrite dans la loi du plus fort : le zapping. Une autre mondialisation n'aura de sens que si au préalable on parvient dans un temps imparti à dérouter la mondialisation malheureuse, en mettant sur l'établi du forçat la question du travail.

Nul doute que la transformation historique des rythmes sociaux ait considérablement modifié la perception et la réalité du travail. Et au travail. Réduction et flexibilité offrent dorénavant des voies nouvelles aux salariés, tantôt des issues tantôt des impasses pour sortir de l'idéologie d'une société dominée par le travail. Il s'agit ici de ne pas se leurrer ! L'offre de bénéficier de plus de temps libre ne signifie pas que ce précieux temps " libéré " du dur labeur profite effectivement aux travailleurs et autres employés. Il serait aussi démagogique qu'erroné d'annoncer la fin du travail tout comme d'ailleurs son remplacement par des activités de loisir - le travail comme le loisir prennent avant tout du temps ! - à l'heure où le modèle du travail conserve une aura démesurée au sein des aréopages économiques et politiques qui gouvernent nos (en)vies. Hier comme aujourd'hui, à l'instar de la croissance ou du développement, ces deux croyances modernes aux dégâts faramineux, le travail est un mythe qui fonctionne ! Nombreux sont ceux qui considèrent qu'il reste le principal support à l'intégration ; cette " intégration " qui a bien du mal à se faire sans une terrible " désintégration " préalable. La " table rase " produit du labeur et les nouveaux " ground zero " qui menacent sont autant de promesses de reconstructions et d'emplois. Le travail ne risque pas de disparaître de sitôt de notre existence malmenée, par contre il ne cesse de se transformer sous nos yeux fatigués et devant notre terrible impuissance. En outre, si le passage aux 35 heures a été incontestablement une avancée sociale et si beaucoup de personnes salariées ont bénéficié un temps de cette loi et ainsi découvert de nouveaux modes de vie et de loisirs, d'autres - les plus pauvres, parmi lesquels les salariés peu qualifiés, les travailleurs exploités et les chômeurs, sans oublier les sans papiers embauchés en bonne et due forme… - estiment sur plus d'un point que la qualité du (et au) travail s'est profondément dégradée et que le temps libre n'a pas tenu les promesses qu'on attendait de lui. C'est le moins qu'on puisse dire à l'heure où cette loi est piétinée et où l'on jette un peu vite le bébé avec l'eau du bain !

L'idéologie du travail est plus que jamais indissociable - voire tributaire - de la conjoncture internationale. Comme le souligne le sociologue allemand Ulrich Beck, le 11 septembre 2001 a, pour la première fois depuis cinquante ans, " ouvert les yeux de l'opinion publique " sur le caractère global des nouvelles tragédies en cours et à venir : " La paix et la sécurité de l'Occident ne sont plus compatibles avec l'existence de foyers de conflits dans d'autres régions du monde, ni avec leurs causes profondes " (Beck, 2003 : 530). Il faut donc innover… Ainsi, pour assurer l'ordre et le contrôle du monde, les Etats-Unis remettent au goût du jour l'odieuse idée d'empire, et pour conjurer la menace terroriste, réelle ou imaginaire, les Nord-Américains ne proposent rien d'autre que de propager sur tous les espaces habitables de la terre l'American way of life et le consumérisme délirant qui l'accompagne : " L'idée sous-jacente semble être qu'il est nécessaire de transformer tous les êtres humains en Américains pour que les Américains puissent vivre en toute sécurité dans un monde sans frontières " (Beck, 2003 : 531). Fort heureusement, on n'y est pas encore !

La table rase n'est depuis belle lurette plus de mise : " Si le présent et l'avenir dépendent du passé, c'est dire qu'ils existent déjà dans le passé " nous conte la tradition himalayenne (voilà de quoi difficilement contenter les Tibétains en ce moment…). Le temps se fixe en calendrier comme pour mieux se défixer la fête venue, et plus précisément lorsque l'heure du débordement a sonné. La fête du… travail ? La fête aussi est l'autre face (et farce) du travail. La fête c'est le débordement sous contrôle qui autorise de faire " relâche " de la vie laborieuse. Le temps des fêtes fait partie de l'organisation du travail, il rythme même la cadence de ce dernier, un tempo qui ne connaît ni pause ni repos. Les fêtes existent et sont souvent organisées dans le but de servir le travail, participant ainsi à l'aliénation de l'homme sous prétexte de le divertir. Le divertissement est d'ailleurs une rentable industrie... Par ailleurs, l'envie de faire la fête et de s'éclater augmente avec la perte de repères et celle d'utopies plausibles. L'absence de projet et d'avenir stimule au contraire le besoin de fêtes. La fête est ainsi l'occasion de remettre les pendules à l'heure, en particulier de redonner du temps au temps. Et du temps rien que pour le bon temps. Un temps humain qui, s'il souhaite progresser dans la connaissance et la considération, exige patience et lenteur. A ce titre, la philosophie taoïste vient contrer notre souci de modernité souvent excessive en nous rappelant le bon sens de l'harmonie : " La sérénité et le calme sont le propre de la nature de l'homme ; le temps et la mesure sont les régulateurs de ses activités. Qui connaît la nature humaine se préserve sans jamais se violenter ; qui connaît les régulateurs des activités humaines agit sans jamais se fourvoyer ". De quoi méditer à l'ombre des JO parfaitement affairés et régimentées de Pékin !

On n'arrête pas le temps qui passe. Acceptons que tout est fugitif et la vie n'en sera que plus belle, et en plus on évitera d'être malheureux. C'est bien connu, l'Occidental n'arrive point à s'ancrer dans le présent, il lui faut sans cesse se projeter dans le passé ou dans l'avenir, si ce n'est dans la lune ou sur mars. " Le seul avenir est notre fin " disait Pascal dans ses Pensées, lui qui justement estimait que tout le malheur des hommes provenait du fait que " nous ne nous tenons jamais au présent ". Bref, le présent manque de " charme ". On n'a pas besoin de revenir à lui puisqu'il est là, à côté de nous, et Vladimir Jankélévitch de nous rappeler qu'il est " l'actualité et la banalité quotidiennes ", rien apparemment de très excitant et pourtant… L'expérience du réel se loge tout entière dans le présent et combien est grande, à celui qui sait le goûter, le plaisir de s'y frotter ! Pour ce faire, il convient d'avoir et de défendre une optique positive de la vie et de ce qui la rend vivante et attractive. Ce qui implique de quitter un peu l'obsession de l'Idéal pour réintégrer le monde du Réel. Ne vaut-il pas mieux vivre un petit bonheur bien réel plutôt que rêver un grand bonheur idéal au destin au mieux incertain ? Que valent nos rêves s'ils n'ont pas d'espoirs, même modestes, de se voir un jour réalisés ?

C'est plus la vie qui (nous) passe sous nos yeux que le temps qui passe. Dans la vie - qui n'est pas vraiment un long fleuve tranquille - comme au cinéma, les images défilent de plus en plus rapidement: "Vivre vite" n'est plus simplement une injonction mais aussi un euphémisme, une invitation morbide à la "fureur de vivre", à ses risques et périls d'ailleurs (stress, dépressions, troubles psychologiques, insomnies, etc.). Bernard Schéou rappelle la perte de ce précieux temps, rare et donc cher, qui défile devant nos contemporains impuissants, voire asservis au nouvel esprit du temps, et toujours astreints à devoir aller plus vite: d'Alain à Baudrillard, en passant par Morand puis Morin, tous ont fustigé avec raison le culte effréné de la vitesse. L'homme se voit contraint de vivre toujours plus vite, il se voit également imposé de travailler plus... Pour Schéou, "la responsabilité du capitalisme est incontestable: productivisme et consumérisme, à savoir les deux faces complémentaires du système capitaliste, qui supposent que le bonheur réside dans l'accumulation quantitative des biens, exigent de travailler toujours plus et toujours plus vite. C'est un fait que la vitesse est inscrite au coeur même du système capitaliste: les taux de profit dépendent de la vitesse de circulation de l'argent dans l'économie", et l'auteur ensuite de faire à juste titre l'éloge de la lenteur, chez soi ou ailleurs, au travail ou en voyage (Schéou, 2007 : 19). Vivre lentement c'est pour beaucoup revivre, c'est quitter la cadence de l'atelier de travail, c'est surtout se réinscrire dans une harmonie plus sensorielle que normative à une échelle véritablement humaine...

La grande difficulté pour un Occident réglé comme une horloge suisse consiste à se détacher du calendrier, et même à imaginer qu'on ait pu vivre un jour sans agenda, sans cette auto dictature du planning qui nous interdit d'improviser. La prise de temps, c'est découvrir un monde sans contraintes. La clé en est la déprise. C'est " folâtrer aussi longtemps que vous voulez sur le bord de la route ", et si dans cette situation, " vous n'êtes pas heureux, c'est que vous n'avez pas bonne conscience ". Et R.-L. Stevenson de poursuivre : " C'est un peu comme si le règne millénaire du Messie était arrivé à son terme, quand nous jetterons nos montres et nos pendules par-dessus le toit de nos maisons et quand nous oublierons le temps et les saisons. Ne pas considérer les heures pour une vie entière c'est, allais-je dire, vivre pour toujours. Vous n'avez pas idée, si vous ne l'avez pas essayé, combien est interminable une journée d'été, que vous ne mesurez que par la faim et qui ne se termine pour vous que lorsque vous avez sommeil ". Puis, évoquant un village sans pendules, l'écrivain-marcheur observe que " si les gens savaient avec quelle lenteur le Temps avançait dans ce village, et quelles brassées d'heures d'oisiveté il donnait, par-dessus le marché, à ses habitants avisés, je crois qu'il y aurait une fuite précipitée hors de Londres, Liverpool, Paris, et de toute une série de grandes villes, où les pendules perdent la tête, et font dérouler les heures plus vite les unes que les autres, comme si elles étaient toutes engagées dans un pari. Et tous ces pèlerins insensés emporteraient chacun leur propre misère, sous forme d'une montre dans leur poche ! On doit noter qu'il n'y avait ni pendules ni montres aux jours tant vantées ayant précédé le déluge. Il en résulte naturellement qu'il n'y avait pas de rendez-vous et que l'on n'avait pas encore imaginé la ponctualité " (Stevenson, 1978 : 243-244). La marche du monde a besoin de temps et donc de lenteur. Mais la lenteur souffre du fait de ne pas être moderne : la mode s'arrime au culte de la vitesse et orchestre les rituels de la performance. La vitesse évoque le haut du podium comme les paillettes du système. C'est Virilio qui nous explique que " si le temps est de l'argent, alors la vitesse est du pouvoir " ; c'est en effet la vitesse qui permet de gagner les compétitions et les guerres, et donc de s'imposer à tous ceux qui veulent conquérir une part même infime du Pouvoir, du plus minable au plus prestigieux. Autrement dit, presque tout le monde - à l'exception des quelques marginaux de plus en plus rares - va se jeter à corps perdu dans cette course folle où la simple jouissance de la vie n'est plus que la dernière des priorités… Un exemple est donné par le courrier qui ne va jamais assez vite, au point que certains ne cessent de songer à privatiser La Poste plutôt qu'à réapprendre le bon usage du temps et à constater l'utilité du service public, même si l'excès de lenteur en irrite plus d'un : " Chronopost ", c'est la lettre éclair, c'est aussi la rencontre linguistique entre " Chronos " (le temps) et la Poste (le courrier) ! Mais le courrier qui prendrait son temps n'a guère sa place dans notre civilisation de l'urgence et du non-lieu. Non, il s'agit ici d'une lettre qui n'a pas de temps sinon celui d'arriver au plus vite chez son destinataire, lui-même sujet plus ou moins contraint au " bougisme "… Dommage que nos contemporains semblent tellement indifférents à la mise en garde du philosophe Alain, prononcée il y a plus d'un demi siècle : " Je crois bien que la principale erreur de notre temps, c'est de rechercher en toute chose la vitesse. Non seulement la vitesse use les machines et consomme de l'énergie bien plus qu'elle ne multiplie les produits, ce qui fait qu'elle nous appauvrit, mais aussi elle abrutit les gens, qui seront bientôt conduits, par ce train des affaires, à la stupidité diligente des abeilles ". L'essai du bonheur ne se transforme qu'en mettant en pièces le culte de la vitesse. Vivre revient donc à commencer par ralentir la cadence, et après on verra… Le temps, parce qu'il est rare, est un bien précieux. Et tellement convoité qu'il devient très cher. La sagesse, elle, ne peut faire l'économie du temps. Elle est un bien encore plus précieux.

Les gens performants inquiètent de par leurs gesticulations sans fin : trop souvent, la performance s'oppose à la compétence. La première tombe fréquemment dans la précipitation là où la seconde s'offre le recul nécessaire à toute réflexion mûrie. La performance est aussi éphémère que la compétence est durable. L'instant est la substance du temps mais sa juste appréciation s'inscrit fatalement dans la durée. On peut ainsi s'interroger de savoir si la performance de tel coureur cycliste est oui ou non due au dopage… Le succès au bout est parfois le fruit d'un étrange travail en cours. La performance est le vernis, la vitrine et le faste, mais tout le reste manque à l'appel ! Hic et nunc, le " tout, tout de suite ", a également ses errements, notamment l'impatience et l'absence de sagesse qui découlent de l'urgence même d'obtenir et de présenter des " résultats ". La recherche obstinée de la part des entreprises d'un rendement toujours plus élevé conduit inexorablement ces dernières à favoriser - et ce jusqu'à l'épuisement et à l'écœurement - la très en vogue " culture des résultats ". La méritocratie est bel et bien en route. Même le situationnisme peut ainsi mener, sans le savoir et bien sûr sans le vouloir, à la promotion d'une société fondée sur la rentabilité immédiate… Inopportunément, le temps libre devient plus un besoin qu'un désir, un devoir qu'un droit. De ce fait, le temps libre n'est plus que l'appendice du temps de travail. A quand des camps de loisirs au rythme des camps de travail ? La conquête de la mobilité a accéléré le temps qui défile autant qu'elle a rompu les distances qui séparent les continents. Non pas un mouvement de libération, mais bien une libération du mouvement, au demeurant fort contraignante !

L'interrogation capitale qu'il importe de se poser quotidiennement est : pourquoi perdre sa vie à la gagner ? Le bricolage du quotidien rejoint la banalisation de la précarité dans le constat de l'évolution sociale dans les pays du Nord dits (encore pour un temps) riches. Le retour à une temporalité vécue n'est pas une mince affaire : " Et la première règle en éducation, depuis Rousseau, difficile à soutenir notamment devant les financeurs, c'est de savoir perdre du temps, non pas glander, mais accepter de laisser le temps au temps " (Goguel d'Allondans, 2003 : 52). Nos sociétés végètent dans une fausse urgence de tous les instants (combien de portables sonnent ainsi pour " rien " sinon de la futilité ou par peur du silence ?), à mille lieues de l'idée qu'on est en droit d'attendre d'une civilisation humaine. D'ailleurs, Urgences n'est plus seulement une série télévisée, c'est devenu un mode de vie adapté au stress de nos contemporains domestiqués par un temps qui se déroule à toute allure devant leurs yeux effarés. L'urgence n'a que des priorités, l'attente n'étant plus qu'un luxe improbable. Le lent est forcément absent de la liste… d'attente. Sans occulter le fait que l'urgence tue la pensée qui a besoin de temps, tout comme la vitesse tue l'automobiliste trop pressé de rattraper le temps " perdu ". Quels critères permettent donc d'affirmer qu'un temps alloué (loué à l'heure ?) soit considéré comme perdu ? In fine, la fin ne justifie pas les moyens et c'est toujours le temps qui rattrape l'humain ; l'inverse n'est qu'une énième manifestation de la mégalomanie intrinsèque à l'homme.

L'écrivain nomade, Michel Jourdan, illustre à sa manière l'importance du recours à l'Asie perçu comme secours possible pour un Occident désorienté, tout comme celle d'une décroissance qui viendrait au chevet d'une civilisation techno-industrielle et judéo-chrétienne à bout de souffle et d'idées mais toujours avide de records scientifiques et de compétition économique : " La maison sur la montagne " est alors le lieu de ces autres possibles, l'espace vierge du champ à labourer en faveur d'un habitat poétique, à échelle humaine, où le vivre ne rimerait plus avec le survivre, où l'on se mettrait à table pour changer, échanger et déranger, mais jamais avec le souci d'être rentable. " Savoir habiter sa maison, c'est savoir habiter la terre " écrit Michel Jourdan. Et l'auteur d'explorer quelques pistes pour nos contemporains " toujours plus " sommés de consommer, assommés de dettes et de stress : " Se mettre hors jeu d'une société compétitive, ne rien produire ni acheter d'inutile à la vie, se retirer du circuit, pour assumer sa vie et en tirer sa joie, est une désobéissance civile peut-être plus importante que de ne pas payer ses impôts " (Jourdan, 2007). Pour vivre heureux, vivons cachés ; excellente idée, assurément, mais pas n'importe comment et n'importe où !


Le travail pour survivre

Dans un ouvrage au titre explicite, Cachez ce pauvre que je ne saurais voir, Jean-Louis Bruzelier et Guy Haudebourg (2001) analysent l'évolution du statut du pauvre, de la situation du laissé-pour-compte et de l'exclu dans notre société. S'appuyant sur les archives départementales et communales, les auteurs analysent le traitement réservé par la République aux mendiants et aux vagabonds. Entre assistance et répression, les pauvres sont tenus à se " bonifier ". Un décret impérial du 5 juillet 1808 stipule que " la mendicité sera interdite dans tout l'empire ", rien que ça ! Si en deux siècles des avancées majeures ont été notables, telles l'abrogation en 1994 de l'article du Code pénal criminalisant le vagabondage ou la création du Revenu Minimum d'insertion (RMI) en 1988, elles restent cependant insuffisantes pour enrayer la pauvreté, aujourd'hui à nouveau croissante dans toute l'Europe. Les politiques néo-libérales en cours entravent profondément les modestes progrès laborieusement enregistrés jusque-là… D'ailleurs deux cents ans après ce décret - fin avril 2008 - la ville italienne d'Assise, celle de Saint François, patron des ordres mendiants - a décidé d'interdire la mendicité : bref, cachez ce saint que je saurais voir…

La rupture se situe à plusieurs niveaux : la principale cassure (fracture sociale ?) réside entre, d'un côté les sédentaires insérés et employés, et de l'autre, les nomades précarisés sans emplois ; une autre rupture qui tend de nos jours tristement à se banaliser concerne la distinction progressive entre d'une part les travailleurs précaires, partiels, clandestins et autres, exploités et surtout de plus en plus exclus de la société - tout en travaillant - par un système économique sans vergogne, et de l'autre les travailleurs intégrés au Système, protégés, devenant - pour ou contre leur gré - les tenants du système politico-économique actuel. Entre ces deux mondes, le fossé ne cesse de se creuser… Bref, la rédemption par le travail est en grande partie à la fois un mythe et un leurre. Une idéologie et une (fausse) croyance minutieusement entretenues par les pouvoirs en place. Déjà, une circulaire du ministère de l'Intérieur datant de 1812 était à ce titre particulièrement éloquente, il fallait alors que le mendiant " soit conduit à reprendre l'habitude du travail " (cité in Bruzelier, Haudebourg, 2001).

Si le Vieux Continent s'enlise dans la fin des illusions et s'oriente vers un déclin annoncé, opérons un détour par l'antique pensée de l'Empire du Milieu. Il y a 2500 ans à l'autre bout de la planète, Confucius - qui passa pourtant sa vie à redorer le blason de l'Etat et à légitimer l'ordre social et paternel - formulait déjà de très actuels conseils : " Ne vous souciez pas d'être sans emploi ; souciez-vous plutôt d'être digne d'un emploi. Ne vous souciez pas de n'être pas remarqué ; cherchez plutôt à faire quelque chose de remarquable ", et au sujet de la pauvreté, son constat était sans ambiguïtés : " Le luxe entraîne l'arrogance, la frugalité entraîne la rusticité. Plutôt être rustaud qu'arrogant " (Confucius, 1987 : 26 et 43). Si la Chine a bien changé depuis, cette pensée toute sinueuse pourrait toutefois inspirer bon nombre de nos gouvernants asservis de certitudes erronées mais rassurantes. Dans La servitude volontaire, Alain Testart souligne que le travail est et reste le principal vecteur d'intégration dans nos sociétés occidentales fondées sur l'idée de rentabilité à tout prix. D'ailleurs, lorsqu'il vient à manquer, notre désormais " société du risque " rend le sacro-saint labeur responsable et " fauteur " de troubles sociaux. Il devient même un vecteur d'exclusion de tous ceux que n'inclut pas le monde turbulent mais incontournable du travail (Testart, 2004). Partisan de " l'agir politique par le non-agir ", Philippe Godard se prononce de son côté clairement Contre le travail - titre de son ouvrage - et considère que le temps est mûr pour aller se battre afin d'accorder le libre accès de tous aux trop " maigres richesses ", en prônant précisément l'abolition du travail. Une authentique voie autonomade qu'il convient de creuser sans attendre. Une telle mesure radicale - et seulement elle - est selon Godard l'unique réponse qui fait aujourd'hui sens, si l'on souhaite réellement préserver à la fois l'homme, l'environnement et la liberté (Godard, 2005). Cela n'est certes pas envisageable en faisant " l'économie " d'une révolution des mentalités et de fortes ruptures dans l'édifice bétonné de la pensée dominante actuelle ! Décentrage philosophique et inversion économique devraient ainsi conduire à minimiser les besoins de nos contemporains et à promouvoir de nouvelles formes de dépouillements librement consentis qui tendraient vers une écocitoyenneté active.

Pour ce faire, il faut commencer par remettre en cause à la fois la " Mégamachine " (Latouche) et le " Grand Système " (Balandier), sans oublier de repenser entièrement le " développement ". En effet, interroger celui-ci est " crucial et essentiel, car si ce concept s'avère nuisible, on prend la mesure de l'absurdité et même de la gravité de ne pas le remettre en question " (Durand, 2008: 165). Malgré l'urgence de la situation, la décroissance ne s'imposera pas facilement, ni dans les esprits domestiqués, et encore moins lorsque l'on constate le besoin maladif de surconsommer de la part de nos contemporains. Pour assumer ses intimes pulsions migratoires, il importe avant tout de prendre le temps qu'il faut, ce qui est très difficile à notre époque régie par la religion du travail. Plus que jamais la paresse a mauvaise presse, ce qui est dommage pour les humains et dommageable pour les sociétés. C'est trop aisément qu'on observe que la paresse - et même le repos (sauf celui du guerrier, ce qui en dit long sur " l'Etat " de notre civilisation) - n'est pas encore devenue une vertu fondamentale de notre société peu portée sur l'hédonisme. Une société schizophrène dans un décor de mondialisation heureuse où la paresse est un mal et l'oisiveté une maladie… Dans ce contexte, le temps du loisir ne cesse d'être calqué sur celui du labeur, et la " vacance " tant attendue après les mois passés " à la chaîne " revêt le même fond, il n'y a que l'emballage qui diffère (le maillot de bain contre le bleu de travail, ou la robe de soirée contre le tailleur BCBG !) : " Dans la société moderne, le travail est au cœur des moments de repos. Le travailleur, lorsqu'il se transforme une fois rentré chez lui en consommateur de loisirs aliénés, ne fait que se reconstituer pour aborder la phase de travail suivante " (Godard, 2005 : 54). Il va sans dire que le couple infernal Economie-Travail charpente à sa guise la vie - ou plutôt son absence ou ce qu'il en reste - de celui asservi corps et âme par le boulot. Le voyage, en tant que composante essentielle du loisir, n'échappe pas à cette règle cynique, et de nos jours plus que jamais, la société essaie de nous guider sur des sentiers touristiques balisés le long desquels le visiteur - marcheur désorienté - se sent réduit à l'état de simple usager de séjours organisés.

A l'usine ou dans la rue, au bureau ou sur la route, la misère du monde s'affiche au grand jour. L'idéologie de la croissance à n'importe quel prix et le dogme du travail comme réponses à tout vacillent sur leurs fondations aussi douteuses que fragiles, voire scabreuses et mensongères. Dans son excellent film-documentaire Attention ! Danger travail, Pierre Carles dénonce à sa manière le diktat du boulot qui gangrène notre société et, plus largement, notre liberté de penser. Des chômeurs racontent en détail pourquoi ils ont un jour décidé de ne plus retourner au travail. C'est avant tout le refus des règles de la guerre économique qui motivent ces actifs " sans emploi qui n'en demandent pas pour autant ". Pour eux, comme pour beaucoup d'autres personnes ayant recouvert une part de leur liberté perdue, l'épanouissement dans la vie ne passe plus du tout par le monde officiel du travail. Le temps c'est un peu l'argent des pauvres puisqu'ils " possèdent " ce précieux bien que les habituels " possédants " ne parviennent pas à conquérir, ni par les armes ni par les âmes ni par l'argent. A force de courir derrière le profit et la gloire, on ne peut qu'avoir sans jamais être. Prendre le temps c'est faire le choix d'exister au risque d'être dépossédé de tous ces biens initiles qui nous entourent, nous encombrent, nous envahissent. A bien choisir, si l'on parvient à échapper à la misère sordide et à simplement survivre tant bien que mal, ne vaut-il pas mieux avoir du temps que de l'argent ? Sachant qu'il est devenu bien rare le temps où l'on obtient à la fois le beurre et l'argent du beurre.

De la sorte, le travail en vue de survivre accorde un peu plus de place au temps pour vivre. Pour soi et avec les autres. Hélas, cela fait belle lurette que l'argent a remplacé l'intelligence et le travail en continu risque de faire disparaître le loisir à temps partiel, alors pour survivre et garder le moral, il ne reste qu'une seule voie véritable : sourire et résister, autrement dit, choisir sa vie et faire les choses avec sérieux sans jamais se prendre au sérieux… La fin du travail c'est peut-être le début de la sagesse.


De l'oisiveté et des loisirs

Le XVIe siècle a vu naître l'idée de pause dans le labeur, un embryon du loisir d'aujourd'hui. Dans L'Utopie, parue en 1516, Thomas More évoque déjà le droit au loisir ou le devoir du travail, même s'il déplore les travailleurs qui besognent " comme des bêtes de somme ". A peine plus tard, en 1532-1533, Rabelais édicte la règle de Gargantua : " Fais ce que veux ", un précepte qui sera placé au fronton de l'Abbaye de Thélème et qui fera la promotion du travail volontaire effectuée selon ses propres besoins et désirs. Une révolution avant la lettre que les idées révolutionnaires puis socialistes vont repenser et idéologiser dans les siècles suivants.

De la paresse à l'oisiveté, et du temps libre à la libération du temps, les frontières restent parfois rigides. Dans l'avant-propos du Droit à la paresse, Paul Lafargue note : " La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci " (Lafargue, 1978 : 119). Le loisir naîtra de la volonté d'arracher un instant le travailleur à sa machine, de le laisser souffler, respirer, se ressourcer. Avant qu'un nouveau choix ne vienne s'offrir à lui : soit prendre le large soit reprendre le boulot, c'est selon… " La vraie vie est ailleurs " suggérait Arthur Rimbaud, et " Vivre, c'est naître lentement " estimait un demi siècle plus tard Antoine de Saint-Exupéry, suggérant une représentation quasi orientale de l'existence. Cependant en Asie, être zen ou seulement adepte d'une bonne sieste n'est pas toujours un comportement approprié, notamment au Japon, en Corée du Sud ou dans cette Chine capitalo-communiste tant convoitée aujourd'hui... Dans nombre d'usines chinoises, modernes camps de travail où seul compte le rendement (pardon la productivité!, vooyez le film documentaire, 2008), les employés n'ont pas le droit de rire entre eux, de pisser à heure voulue, ou plus simplement de prendre une pause digne de ce nom... Les seuls droits sont ceux de trimer et de se taire. Et seule éclaircie au tableau: cette situation ne pourra durer éternellement... Dans les prisons japonaises, comme en d'autres, l'oisiveté est interdite et le travail obligatoire, et gare aux contrevenants ! Deux chercheurs sud-coréens, spécialistes du clonage humain, exposent, non sans fantaisie, la teneur de leur secret : " L'abnégation dans la pauvreté est parfois plus efficace que la paresse. (…) Notre philosophie est simple : pas de samedi, pas de dimanche, pas de vacances. Seulement travailler " (cité in Courrier International, 4-10 mars 2004). Tout un programme, mais voilà qui a au moins le mérite d'être clair ! En Chine encore, nouveau-venu-prédateur dans le club très marchand de l'OMC, le laogaï - camp de travail assez proche du camp de concentration - a rentabilisé le travail carcéral à grande échelle. L'écriteau à l'entrée du camp nazi d'Auschwitz résumait finalement déjà toute cette " philosophie " du labeur : " le travail rend libre (Arbeit macht frei) ". Un slogan qui, au demeurant, a fort bien survécu au délire de mort des Nazis, et qui résonne avec le " combat " de leur chef suprême, Adolf Hitler, expliqué dans son odieux Mein Kampf... Compte tenu de la conjoncture économique actuelle, tout est possible, y compris le pire, en dépit des rappels constants (mais de circonstance) au " plus jamais ça ". Ces appels, aussi nombreux car sans doute assez désespérés, ne pèsent pas bien lourds face à l'appétit des multinationales et à la volonté de puissance des nouveaux empires en gestation...

Un marché tout-puissant n'est pas compatible avec l'esprit de la démocratie: Karl Polanyi, dans son livre La Grande Transformation publié en 1944, avait déjà relevé que pour des raisons davantage liées à la déstructuration culturelle des sociétés qu'à des facteurs économiques, certaines de ces sociétés allaient sombrer dans le totalitarisme... Enzo Traverso note la ressemblance entre le camp d'Auschwitz, cette usine de mort, avec une gigantesque entreprise, d'ailleurs les photos aériennes prises du camp par les Américains font réellement croire qu'il s'agit d'une usine... A l'intérieur de cet énorme camp-usine, standardisation et travail à la chaîne sont le lot quotidien des survivants, d'abord condamnés au labeur rationalisé puis à l'extermination programmée. L'auteur souligne que "si le capitalisme ne débouchait pas inéluctablement sur la domination totalitaire, il en constituait néanmoins une prémisse indispensable" (voir également la célèbre citation de Max Horkheimer placée en exergue au présent article)... Enzo Traverso rappelle ici à bon escient le danger qui provient de cette "rationalité irrationnelle" où tous les besoins de l'humanité se voient machinalement transformés en marchandises: "de l'information à la culture, de l'eau à l'alimentation jusqu'à l'organisation de la santé. Le capitalisme n'a certes pas inventé le sida, mais il a organisa sa propagation, en soumettant à un impératif marchand la production et la distribution des médicaments qui permettent de le combattre" (Traverso, 2005; Ouv. Coll., 2008).

Heureusement, si l'on peut dire, les loisirs abrutissants viennent détourner notre attention de l'hypothèse la plus totalitaire! Roger Sue s'interroge toutefois de savoir si, en tant qu'activité de consommation, le loisir ne serait pas également une source d'aliénation : " La civilisation du loisir est aussi une civilisation du gadget. La pression publicitaire, la faible part de créativité et d'investissement personnel favorisent cette gadgétisation des loisirs. La consommation des loisirs tourne à l'aliénation quand la part de réalisation et d'épanouissement personnel devient accessoire, quand le temps de loisir se réduit à une accumulation d'objets qui parfois ne sont jamais utilisés, quand le plaisir provient plus de l'acquisition que de l'utilisation effective de l'objet ou de l'équipement de loisir " (Sue, 1988 : 79-80). On est loin de la civilisation du loisir qui est censée libérer l'homme. A peine a-t-il quitté la machine de travail que celle-ci revient au galop, certes sous une autre forme peu naturelle, occuper son temps dit libre. Le loisir est hélas au moins autant une consommation de marchandises qu'un temps libre pour le repos, la découverte ou la détente. C'est ainsi. L'être humain possède un besoin intrinsèque de consommer au point d'en oublier parfois de vivre. L'aliénation est donc une évidence mais il convient de ne pas exagérer ou simplifier ses effets. Quatre exemples de " biens " illustrent la relativité des " choses " : l'automobile, la télévision, le téléphone portable et l'Internet. Ces quatre sources d'aliénation souvent redoutables sont aussi, pour ceux qui savent en user avec intelligence et modération, de véritables sources de liberté, de découverte, de loisir. Le principe de consommation dépend surtout de celui qui s'y adonne et comment il s'y adonne. Le système orwellien n'est pourtant rien sans les individus qui acceptent de gré ou de force de le nourrir, de l'entretenir, de le développer. L'aliéné, le dépendant ou le soumis à la consommation est aussi responsable de sa propre déchéance. Personne ne le force à user et encore moins à abuser de ces " produits ". Cela dit, ces dernières décennies ont bien montré que la servitude volontaire avait encore de beaux jours devant elle : dans le secteur du loisir, la consommation marchande a beaucoup plus progressé que le temps libre en dépit des mises en garde et des modes passagères promouvant une prise de conscience alternative. L'idéologie productiviste et le mythe de la croissance, le tout sur fond de libéralisme ravageur, ne font que ralentir sinon obturer l'indispensable besoin de concevoir un nouveau mode de vie radicalement différent. Un mode adapté à la vie humaine et non aux courbes de croissance, aux cas particuliers et non au CAC 40…

Loisir et travail forment un couple infernal qui à la fois se ressemble et s'assemble ! Le loisir est l'autre nom pour l'école buissonnière, et donc l'école de la vie sinon l'école tout court. Etudier et s'éduquer n'ont rien à voir avec le travail tout en aidant plus ou moins concrètement à en trouver. L'épanouissement passe par l'enseignement plutôt que par le travail. Friedman a bien montré " l'émiettement du travail " et dans quelles proportions le labeur - surtout s'il est aliénant et répétitif - affecte la personnalité de chacun. Le loisir, précise Roger Sue, devait " permettre à l'homme de se retrouver lui-même et d'exprimer des virtualités réprimées dans la vie de travail. Tout ce que le travail interdisait à l'homme, le loisir devait le lui permettre. Ce que le travailleur ne trouvait pas dans son travail, ses loisirs le lui procureraient " (Sue, 1988 : 27). Vœux pieux ou rêves éphémères, toujours est-il qu'on a bien dû déchanter ces dernières décennies au regard de la direction dans laquelle nous menait la dite civilisation des loisirs, sans même évoquer la " démocratisation " du tourisme. Le travail n'a cessé d'influencer le loisir. On s'amuse beaucoup trop comme on bosse ! Et puis le loisir c'est bien plus les pieds devant la télé que les yeux dans un bouquin. Autrement dit, les acteurs du temps libre se transforment plus souvent en oisifs, en couch potatoes adeptes de La Ferme célébrités, plutôt qu'en activistes de l'instant présent prônant un virulent " Ferme ta téloche de merde " et encourageant les derniers résistants au tout-cathodique à se plonger dans le récit de L'Odyssée ou du Petit Prince… Les ultimes cris de révolte dans notre société sur-connectée transiteront encore par l'écrit, dernier refuge pour les mécontents…

L'adepte des loisirs est plus souvent passif qu'actif, il joue plus collectif que personnel, il est plus moutonnier que mouton noir. Beaucoup profitent de leur temps libre pour… exercer un autre métier, travailler plus ou se former pour gagner plus. C'est d'époque diront certains!. L'ancienne formule des années 1980, " toujours plus ", stratégiquement remise au goût du jour, n'a pas encore dit son dernier mot… Vertige des illusions et désillusions perdues. L'imagination a finalement fait défaut tant pour le pouvoir que pour les loisirs, et la société de consommation si scrupuleusement analysée par Baudrillard a tissé sa toile comme pour mieux guider ses adeptes - membres gourmands, obsédés et obstinés - d'un prêt à jouir consommateur (con sommé et maté, et qu'on somme de mater…). Le loisir s'est trop fourvoyé et même noyé dans la marchandisation. La consommation à outrance représente l'ultime avatar d'une liberté inaccessible, un peu rapidement déclarée individuelle et sans borne. De fait, le loisir se dilue ainsi dans l'argent-roi et le loisir comme acte créatif ou d'émancipation n'est plus qu'un vague souvenir pour quelques nostalgiques déconnectés des nouvelles réalités du monde. Et de ses affaires à faire. Les règles de ce monde en cours sont régies par la mondialisation et ses partisans. Du coup, rien ne ressemble plus au loisir que le travail, et réciproquement. L'homme surmoderne n'est plus qu'un être en permanence au travail, le tout en lui faisant croire exactement le contraire, c'est-à-dire que son temps de labeur se noie avec délectation dans la société de loisir qu'il vénère tant… Et ça marche ! Nombreux sont les humains aujourd'hui exténués au travail et cependant persuadés de n'accumuler que de nouvelles formes de loisir… La boucle est bouclée, le loisir sort vainqueur par KO du duel l'opposant au labeur en empruntant à son compte tout l'arsenal du travail pour mieux savourer sa victoire. La flexibilité, cerise sur le gâteau de la marchandisation du monde, se joue du temps libre et du temps de travail, parvenant sans grandes difficultés à mobiliser bras et cerveaux dans la confusion la plus totale et pourtant parfaitement entretenue. Marx est mort sans avoir pu voir ça, ni même l'imaginer…

La domestication des êtres humains est allée tellement loin qu'un bon humain est un humain déshumanisé… Un monde sans loisirs est un monde sans joie et sans paix, même si le prix de cette jouissance ne profite qu'à certains privilégiés, hier comme aujourd'hui. Bertrand Russell le racontait à sa façon : " Les Athéniens qui possédaient des esclaves, par exemple, employèrent une partie de leurs loisirs à apporter à la civilisation une contribution permanente, ce qui aurait été impossible sous un régime économique équitable. Le loisir est indispensable à la civilisation, et, jadis, le loisir d'un petit nombre n'était possible que grâce au labeur du grand nombre. Mais ce labeur avait de la valeur, non parce que le travail est une bonne chose, mais parce que le loisir est une bonne chose " (Russell, 2002 : 16). Rien n'a vraiment changé avec le temps, sauf que l'usurpation et l'illusion ont gagné du terrain. De nos jours, le malheur des pays nantis consiste pour ses " actifs " à gérer un système productiviste récurrent qui souvent n'offre qu'une alternative dont le choix entre les deux possibilités n'est pas forcément évident :
1. Le travailleur, l'employé, l'entrepreneur, le dit " gagnant " : il a de l'argent mais pas de temps à consacrer à ses loisirs ;
2. Le chômeur, l'oisif, l'errant, le dit " perdant " : il a du temps mais pas d'argent nécessaire pour ses loisirs.

Deux issues (solutions ?) pour répondre à cette situation engagée dans une délicate impasse :
1. La première, irréaliste : le " perdant " profite de l'argent du " gagnant " pour le dépenser et il peut ainsi se consacrer pleinement aux loisirs. Beaucoup, parmi les " gagnants ", n'apprécieront pas cette solution… On s'en doute !
2. La seconde, réaliste : le " gagnant " cède son travail, temporairement ou non, au " perdant " ; grâce au partage du travail, tout le monde - par alternance - travaille et s'adonne aux loisirs de son choix, et tout le monde peut ainsi vivre décemment, sans luxe et sans misère.

Une antidote contre la pauvreté, le chômage, l'ennui, l'usure… Pourquoi ne pas y a voir pensé plus tôt ? C'est que certains - conception philosophique judéo-chrétienne du monde oblige - n'ont pas du tout envie de partager quoi que ce soit : la propriété c'est sacré (c'est bien en cela qu'elle symbolise aussi le vol !), on ne touche pas aux privilèges, travail ou loisir… C'est en définitive une révolution des mœurs à laquelle il faudrait assister, inviter et inciter. Un pari aléatoire et risqué pour l'avenir tant la dépendance envers le système actuel est forte. Faut-il du coup désespérer de la civilisation des loisirs ? On peut le craindre, c'est sûr, mais quelques pistes montrent également les progrès indéniables réalisés depuis quelques décennies : si le travail a fortement influencé les loisirs, l'influence des loisirs sur le travail est aussi notable et un retour de manivelle en quelque sorte bien plus bénéfique pour l'amélioration des conditions de vie, de loisir et de travail pour tous. Avec l'augmentation du nombre de chômeurs, la pérennisation de la précarité, une population de plus en plus âgée, etc., il est grand temps de repenser notre mode de vie sur un autre mode que celui du travail. Qui y songe vraiment ? Faire de la politique c'est aussi oser… Remodeler nos manières d'envisager le travail comme le loisir est un " travail " de longue haleine dans lequel la patience et le courage ne sont pas les moindres des vertus. La lutte continue comme on dit (un peu vite souvent...)!

Dans le récent film documentaire It's a free world (Ken Loach, 2007), on assiste à une traversée au cœur du salariat et de l'univers sombre du travail, avec ses exploités et ses exploiteurs. Le cinéaste y décrypte l'esclavage moderne si facilement accepté de tous ou presque, à une époque où la crainte de la précarité justifie selon certains toutes les privations, tous les reniements, tous les excès. Aristote approuvait et donc légitimait " naturellement " l'esclavage de la même façon que de nos jours la majorité de nos contemporains conçoit le salariat comme une évidence incontournable, une fatalité selon laquelle pas d'argent du beurre sans dur labeur...

Et vivre autrement ? Pour éviter de sombrer (ou disparaître, pour les prophètes de malheur), il faudra rapidement revenir aux sources mais pas à la bougie, réinventer de nouvelles manières de vivre, par exemple en réinsufflant le besoin de tranquillité et de sérénité si vital pour notre quotidien. Préférer la paix de l'apaisement à l'appel constant à la surconsommation: " Small is beautiful " (dixit Schumacher en 1973) résumait le cri d'une époque. De nos jours " Slow is smart " pourrait le remplacer... Le bonheur ne s'achète pas, il se " travaille " au corps, loin, très loin de l'établi tout comme de l'establishment, du maître ou du contremaître, de tous les patrons de la terre qui lui font tant de mal...

Dans l'introduction de son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations (1967), Raoul Vaneigem écrivait que " l'homme de la survie, c'est l'homme émietté dans les mécanismes du pouvoir hiérarchisé, dans une combinaison d'interférences, dans un chaos de techniques oppressives qui n'attend pour s'ordonner que la patiente programmation des penseurs programmés ". Quarante ans après ce livre-culte de mai 68, Vaneigem remet le couvert de la saine contestation en publiant au printemps 2008 un nouvel ouvrage dans lequel rôde toujours avec bonheur l'esprit du situationnisme. L'auteur y dénonce l'éternel culte de la marchandise en insistant sur le fait que toute personne trop conformée aux seuls critères de réussite et d'échec a déjà, consciemment ou non, renoncé à vivre. Notre époque pourtant a selon lui définitivement tourné le dos aux valeurs patriarcales, et par la force des choses - et le désordre du monde - l'écologie politique avance à grands pas. Si, en 1967, Vaneigem écrivait que " survivre nous a jusqu'à présent empêchés de vivre ", il réitère ce constat en 2008, tout en misant sur l'avenir, à commencer par des retrouvailles avec la nature et la fin de la servitude volontaire, il est vrai de nos jours particulièrement banalisée sous les feux des fausses promesses d'un libre-échange globalisé. Le bout du tunnel rimera demain avec la primauté de la vie sur le travail, la lente mais inévitable sortie de l'économisme et donc de la société de consommation et de spectacle que ces dernières décennies, finalement peu " glorieuses ", nous avaient tant habituées au risque de nous lobotomiser devant nos écrans TV ou PC… Dans Entre le deuil du monde et la joie de vivre (2008), Raoul Vaneigem constate que désormais le travail exerçait un " double effet de nuisance par son absurdité et sa raréfaction ", une situation trop souvent subie et acceptée par nos contemporains soit par désespoir soit par fatalisme. Avec d'autres, les situationnistes sont là pour nous rappeler au combat pour les idées de liberté, et Vaneigem précise que l'habitude de se courber n'a jamais empêché - au contraire - l'être humain de se redresser.

Vivre debout pour ne pas - ne plus - survivre à genoux.
A l'heure où l'Europe vient de fêter/célébrer ce qui reste de l'héritage de 1968, il importe de conserver l'essentiel de ses apports, de ne pas crier avec les " retournés " et de ne pas instrumentaliser ce qui convient à nos nouveaux philosophes du jour. Dans son film mythique au titre-programme, Le fond de l'air est rouge, Chris Marker (2008, nouvelle version) précise en épilogue que " l'histoire a toujours plus d'imagination que nous ". Et l'histoire, c'est bien connu, elle a le temps avec elle. L'actualité - avec d'un côté la grave récession économique à l'échelle mondiale et de l'autre l'élection d'Obama à la présidence des Etats-Unis - est encore en train de nous le (dé)montrer...



Bibliographie

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Note: ce texte reprend en partie certains extraits initialement parus dans mes essais, aujourd'hui épuisés, Voyage au bout de la route (2004) et Autonomadie (2005).
Ces deux ouvrages, réunis en un seul volume, complétés et réactualisés, viennent de (re)paraître au printemps 2009 aux Presses de l'Université Laval (Québec) sous le titre: Routes. Eloge de l'autonomadie. Pour compléter cette réflexion, lire le très passionnant et récent numéro de la revue Mortibus, l'une des rares revues résolument critiques envers le capitalisme et l'idéologie du travail qu'il véhicule: Mortibus, « Gagner sa vie a-t-il un sens ? » (dossier), n°8-9, automne 2008, 375 p.