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Culture, mondialisation et tourisme en pays Maasaï, Kenya

 

 

par Xavier Péron

 

 

" De tout ce que j'ai appris, voici ce qui importe le plus, rien de ce qui existe ne t'appartient, et tout ce que tu prends, tu dois le partager. "
Dan Georges, chef Lakota

" Les Maasaï ne mangent pas les bêtes sauvages; c'est nous, les sauvages, qui les mangeons ! "
Un guide

 

Les Maasaï, qui ont façonné une culture originale, complexe, d'une rare humanité et en profonde harmonie avec les énergies de la terre, continuent de n'être connus que par des clichés volontairement entretenus. L'essentiel de leur culture réside pourtant dans tout le contraire de l'affichage superficiel, au coeur de la construction de l'Homme, par une initiation de plus de vingt années destinée à lui faire intégrer la véritable dialectique de l'Etre qui relie la douceur et la douleur, le nuage et l'éclair, l'équilibre et le chaos. Ce sont eux qui ont exigé de moi un rite de passage qui, au terme de vingt-trois ans, et après avoir traversé néant et silence, me permet désormais d'accéder à mon acceptation de moi-même. Et ce n'est pas rien! S'ils m'ont choisi pour cela, je dois maintenant le partager car, au-delà de leur reconnaissance, enfin, le monde à présent sans repère en aura plus que jamais besoin.

Chaque pore de ma peau absorbe la force du soleil et les souffles de vent qui me fouettent le visage tandis que j'ai posé ma tête sur la vitre baissée. A peine cinq kilomètres après avoir dépassé Kajiado, en direction des plaines ouvertes d'Isenya, nous filons, en laissant derrière nous des clôtures dont les poteaux s'alignent à perte de vue. C'est peu de dire qu'un véritable cataclysme a saccagé les pâturages qui, lorsqu'ils ont été épargnés, ne sont plus visibles qu'au travers de mailles électrifiées courant sur d'incroyables distances. Puits forés, citernes surélevées et pédiluves sont les nouveaux emblèmes de cette herbe devenue prisonnière. La sensation d'espace et de liberté, qui, autrefois, me grisait tant au guidon de mon cyclomoteur, se dilue désormais dans cette vision ininterrompue de ranchs à l'américaine. Plus loin, à la place de collines bleutées, ce sont des bâtisses grisâtres qui accrochent mes yeux, la terre est retournée, écorchée vive en de gros monticules de gravats noirâtres. Est-ce cela le progrès que l'on dit en marche ? En bordure, se succèdent sans compter des écriteaux " Plots for sale ", qui, mêlés à ceux indiquant une église sans fard de secte protestante, me donnent la nausée. " Le pays maasaï est devenu la "nouvelle frontière" du Kénya! " me crie Kenny. Je remonte la vitre. Il poursuit: " aujourd'hui, quand on veut un terrain pour entreprendre un business, on vient ici, il n'y a plus qu'à se servir. C'est le résultat voulu de l'introduction de la propriété privée... " Pesant silence. En effet, je n'en crois pas mes yeux. A gauche et à droite de la route rectiligne, se juxtaposent à l'infini de gigantesques fermes, où, à perte de vue, des champs d'un vert tendre s'animent de mille jets d'eau, en fait des plantations d'agrumes, de fruits de la passion et de thuyas destinés aux marchés de la capitale. Ainsi, la sécheresse sévit dans le district pour l'immense majorité des Maasaï à un point tel qu'elle nécessite l'aide internationale, et au même moment, on utilise le peu d'eau qui reste à grands frais pour irriguer les cultures des nouveaux propriétaires terriens venus de Nairobi et de l'Etranger!

Je remarque avec stupeur un énorme village de coupoles de bouse coincé le long de la route entre deux clôtures. Par dizaines, des femmes drapées dans des ilkarash (tissus traditionnels) bleus, blancs, rouges, sont à la file, transportant à bout de bras depuis le bord du bitume de petits tas de terre ocre qu'elles déposent à tour de rôle à l'arrière d'une charrette, dans une ronde sans fin. " C'est du fumier fait à partir de la bouse des milliers de vaches passées ici le mois dernier dans leur migration massive vers Nairobi, m'explique-t-il, ayant deviné mon interrogation. Ils sont devenus esclaves à la périphérie de la terre qu'il n'ont plus. Ils ne savent plus où aller, ils n'ont plus de vaches, plus rien. Ironie de l'histoire, pour survivre, ils fournissent à présent cet engrais à ceux qui leur ont pris leur terre. " Je repense à la prédiction de Mbatiany, leur dernier grand prophète d'avant l'arrivée des Blancs. Prédisant la venue d'un rhinocéros de fer monté par un homme étrangement rose, il en avait conclu: je vois, en cela, la fin de la terre et la fin de mes enfants. Les étrangers viendront en masse, détruiront mon peuple qu'ils garderont sous leur joug, malgré la bravoure indomptable de nos guerriers.

Pour les Maasaï, la terre ne peut être possédée de façon permanente, et encore moins subdivisée ni vendue. La terre ne leur appartient pas, elle est à Enkaï (Dieu), et ils ne sont là que par Sa seule Grâce.

Autres balafres dans les coulées d'herbages brûlés par le soleil, des hangars à autruches et des poulaillers bétonnés à grande échelle semblent concourir à celui qui enlaidira le plus et en un temps record la terre que les pasteurs ont mis des siècles à respecter dans sa biodiversité!

Kenny demande au chauffeur de prendre à droite une piste caillouteuse qui traverse la plaine d'Embolioi, dont la forte teneur en sel est connue pour renforcer la robustesse des vaches. Je la reconnais car je l'ai jadis prise si souvent à mobylette afin d'étudier l'impact de cette région en tant que ressource vitale pour la survie des troupeaux.

Une autre mauvaise surprise m'arrache un cri d'indignation. Sur plusieurs kilomètres, des serres géantes ultramodernes ont investi les lieux. Ou plutôt devrais-je prononcer le mot investissements, car, à l'évidence il en aura fallu, et des gros, pour financer un tel projet. Kenny me prend soudain la main qu'il caresse doucement, car il se doute de la destabilisation dans laquelle me plonge la découverte brutale de ce nouveau monde aux antipodes de ce que les Maasaï ont de plus précieux et de ce qu'ils m'ont transmis. Déterminé mais toujours aussi serein, il n'en continue pas moins de me résumer l'information à retenir: " c'est un milliardaire indien qui en est le propriétaire. Les fleurs qu'il produit dans ses serres sont exportées dans le monde entier. Si une vache se risque à venir paître à plusieurs kilomètres à la ronde, elle meurt sur le champ, c'est arrivé plusieurs fois au début. C'est à cause de l'Agrinet, le fertilisant qu'il utilise à haute dose pour que les fleurs poussent à une vitesse record. La nappe phréatique est déjà polluée, et de toutes façons dans quatre ans, il n'y aura plus d'eau du tout car les dix puits forés à grande profondeur sont en train d'achever de l'assécher. Les seuls Maasaï à y travailler sont "watchmen", mais par contre il a fait venir mille ouvriers spécialisés de la province agricole de "Western Kenya"... "

Enfin, je récupère un peu. Sans transition, plus normale que les tulipes chimiques, la végétation d'herbes jaunies et d'épineux a repris ses droits. Une autruche mâle au cou et aux cuisses écarlates, les yeux perchés à deux mètres au-dessus du sol, me nargue en me fixant. Elle semble s'interroger, en tant que tour d'observation de la savane, sur le sens à donner à tout cela. Mais le pire est encore à venir. Après à peine trois, quatre kilomètres de ronde sinueuse à travers ces broussailles clairsemées, ce n'est pas l'éclat du soleil au zénith qui me fait cligner les paupières mais la terre crevassée, profanée, dénudée d'où n'émerge plus rien. Sur des milliers d'hectares, c'est comme si le sol avait été massivement bombardé dans le seul but de le rendre stérile. Tous les dix mètres, un nouveau cratère ajoute sa boursouflure hideuse à ce tableau de poussière triste.

Ce viol de la nature me laisse sans voix jusqu'à ce que je n'en puisse plus de retenir mon dégoût, à la vue d'un monticule de caillasse blanche et de terre noire qui nous barre à présent le chemin. Je claque la portière et me mets en tête de l'escalader, l'air bougon. Le soleil qui me fait face m'éblouit. Comme un automate, ayant porté la main droite à mon front pour faire visière, je vois, au sommet de cette taupinière géante, se détacher à contre-jour les parures caractéristiques de femmes maasaï ainsi que leurs crânes lisses sur lesquels se reflètent les rayons lumineux. J'ai du mal à placer un pied devant l'autre. Le soleil brûle. Arrivé au sommet, je m'aperçois qu'elles sont plusieurs centaines sur un périmètre inférieur à cent mètres carrés, et qu'elles manient des pioches. Je me penche pour ramasser l'un de ces cailloux blancs qu'elles prennent tant de peine à extraire de leur gangue. " C'est du gypse! ", me glisse Kenny qui m'a suivi de près. " Tous ces riches pâturages d'Embolioi ont été rachetés à vil prix pour être transformés en carrières d'extraction de cette roche sédimentaire qui sert à faire le ciment. Ces femmes font partie de ces familles maasaï qui ont tout perdu. Elles travaillent ici pour un Euro par jour, au mépris de notre religion qui nous l'interdit, " poursuit-il sur un ton excédé.

En effet, voilà leur relation unique à la Terre-Mère qui faisait leur grandeur en train de partir en fumée au nom d'une exploitation concertée, planifiée qu'ils n'ont pas choisie, me dis-je, déconfit: " en attribuant aux Maasaï la garde des vaches du monde, Enkaï narok, leur Dieu noir du ciel, a scellé une alliance sacrée avec eux, qui s'engagent en contrepartie à respecter toutes formes vivantes, à ne pas se nourrir de gibier ni de poisson, et à ne pas éventrer la surface de la terre !!! "

A moins de dix kilomètres de ce lieu de cauchemar, Kenny s'est empressé de m'emmener voir ce que le pays maasaï est en train de perdre ou a déjà perdu. Devant nous s'étale, majestueux, un vallon dominé par une végétation d'acacias seyal à l'écorce jaune pâle et d'arbres à fièvre aux troncs ocre. Tandis que je marche sur les hauteurs, la grande variété des herbes et des plantes, dix, peut-être douze, s'ajoute au fait que, même si elles ne sont plus vertes depuis longtemps, elles me paraissent encore tout à fait saines et nutritives, comme l'attestent les chenilles que je dérange à chaque pas. Des tisserins gendarmes s'en donnent à coeur joie, tout à la construction de leurs nids en suspension, normalement signe annonciateur des pluies ! Dans un dédale d'épineux, Kenny me pointe avec un rire d'enfant, des girafes maasaï au pelage parsemé de taches étoilées, se déplaçant lentement, de leur démarche à l'amble. " Cette terre est demeurée vivante et riche, me précise-t-il aussitôt, comme l'était auparavant tout le pays maasaï, parce que nous avons su la conserver intacte; nous connaissions les limites, et dès les premières alertes de surexploitation d'un endroit, nous en changions. Et puis, les animaux sauvages, même les ongulés qui paissent la même herbe que nos vaches, étaient bien plus que tolérés, ils faisaient partie de notre vie... Maintenant qu'on force les Maasaï à devenir propriétaires de leur terre, on les pousse à ne plus respecter d'autres lois que celles du marché. Leurs troupeaux sont confinés, piétinent le sol, tuent la diversité et finissent par mourir. "

 

Sur une route étroite à flanc de précipice, nous avons entamé notre vertigineuse descente de l'escarpement de Limuru qui relie le plateau de Nairobi et ce que les Maasaï appellent inkabori, les basses terres de la région maasaï du sud-est où nous étions. Les lacets tracés dans ce mur abrupt sont un observatoire idéal de la topographie des terres pastorales. Droit devant, émergeant d'une écume vaporeuse à plus de trois mille mètres, se dresse un autre rempart de pierre, l'escarpement de Mau, dont nous franchirons tout à l'heure la frange occidentale pour atteindre shumata, les hautes terres maasaï qui, entre deux et trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sont riches d'une incroyable variété de plateaux successifs, de massifs non volcaniques d'origine précambrienne et enfin de volcans.

Entre les deux murs, tout au fond que je scrute quasiment à la verticale, avec la sensation d'être dans un avion, la vallée du Rift, le célèbre fossé tectonique qui coupe en deux le Plateau est-africain et court de la Mer Rouge au Lac Malawi, s'est empourprée grâce à la magie des premiers rayons du soleil ascendant. Spectacle irréel, la route que nous emprunterons d'ici une petite heure, tracée droit à travers la steppe, scintille, minuscule, dans le soleil levant, entre les cônes brillants des volcans Longonot et Suswa qui ressemblent, vu d'ici, à deux maquettes-jouets parfaitement dessinées. L'univers pastoral campe à nouveau le décor.

Pas pour longtemps. Dans notre lente remontée vers le plateau de Narok, c'est comme si toute vie s'était retirée, même les oiseaux se sont tus, et je songe au Printemps silencieux de Rachel Carson. Je jette un regard circulaire et, du plus loin que je puisse voir, un océan de terre labourée a recouvert toute trace de savane. Plus un brin d'herbe à l'horizon, plus un arbre non plus. La seule végétation qui s'offre à mon regard est celle du bord de la route, et encore est-elle rousse et flétrie, comme si le feu y était passé. La terre cassée, vidée de sa richesse en plantes, en herbes, en fleurs et en insectes, a été retournée pour vivre ses derniers instants au seul profit d'une poignée de politiciens sans scrupule. Je n'en suis pas surpris pour l'avoir étudié autrefois. Mais le voir aujourd'hui, à l'échelle de toute une région que vous avez connue si belle avec ses herbes bien vertes et ses arbres en fleurs, crée un choc. Le blé, pour du pain blanc industriel sans vie, et l'orge, pour de la bière destinée à endormir toute révolte, s'apprêtent à prendre le relais et à épuiser ces vastes étendues en moins de quatre ans. Car la couche de terre, ici, comme dans toutes les zones de savane est-africaines, est peu profonde et extrêmement fragile. Mais, qu'à cela ne tienne ! Une fois lavée, une fois partie, les acteurs du drame partiront eux aussi jouer ailleurs d'autres représentations du même type avec les mêmes effets mortifères. Et la nature dans tout cela ? Si elle doit un jour recouvrer sa santé originelle, et j'en doute, ce ne sera pas avant un demi-siècle. " C'est sûrement la première fois depuis deux millions d'années que cette terre n'est plus habitée du tout ! " m'écrié-je en étant ailleurs.

En traversant la ville de Narok, chef-lieu du second district maasaï, dont l'entrée est signalée par d'énormes silos à grains, je comprends pourquoi je ne l'ai jamais aimée. Triste et sans âme, recouverte en permanence d'une épaisse couche de poussière grise, elle me fait penser à une carrière d'extraction du calcaire. Le ciment produit a au moins servi à édifier des banques à la chaîne pour mettre à l'abri l'argent sale des semeurs de mort. C'est une métaphore, mais les banques, elles, qui ont poussé comme des champignons de part et d'autre de la grand-rue, ne le sont pas. Sur le pont qui enjambe le petit cours d'eau de Narok, je me souviens que douze ans en arrière, ce filet d'eau était devenu d'une heure à l'autre un torrent de boue, emportant tout sur son passage, et faisant une trentaine de morts. J'étais arrivé sur les lieux plusieurs jours après le drame, et j'avais eu beaucoup de peine à reconnaître l'endroit dévasté. J'avais interviewé plusieurs personnes et fait mon enquête. Un orage avait éclaté, mais, surtout, dix minutes plus tard, un grondement sourd, comme un tremblement de terre, s'était fait entendre en provenance des collines en amont du bourg. L'explication était déjà liée à ce que nous venons de voir. Les Maasaï, expulsés de leurs pâturages à cause des champs de blé, n'avaient plus nulle part où aller. Ils avaient donc opté pour aller là où les tracteurs ne peuvent pas labourer, à flanc de collines boisées. Les pluies qui, en temps normal, auraient été absorbées par les arbres, ont au contraire lessivé la terre devenue aussi dure que la pierre par le piétinement répété d'un trop-plein d'animaux, changeant la rivière d'ordinaire si calme en un torrent déchaîné...

Deux heures ont passé. La lumière est vive. Des zèbres et des gnous semblent tenir conseil sous un bouquet d'acacias-parasols. Nous venons de franchir les grilles de la célèbre réserve de Maasaï-Mara, l'un des sanctuaires de faune sauvage qui font la renommée du Kénya dans le monde. Nous devons faire vite, car Kenny a donné rendez-vous au Fig-Tree, à un jeune Maasaï qui vient spécialement de loin, à pied, pour nous parler des lions. Je scrute les herbes, elles sont beaucoup trop hautes, mais c'est déjà mieux que le quasi- désert qui nous hante depuis Narok. Antilopes et gazelles semblent en tout cas s'en satisfaire, elles qui sont venues en nombre s'y réfugier. Là aussi, les Maasaï et leurs vaches ont été sommées de quitter les lieux, pour satisfaire à la conception rigide de la conservation imaginée un jour par un certain Bernhard Grzimek. Selon ses propres mots: " un Parc national doit permettre de conserver la pureté primordiale du monde sauvage. Aucune population, même indigène, ne peut y résider. " Je ne résiste pas à l'envie de partager avec mes amis ce que m'avait dit un jour Takuna, mon frère adoptif: les Européens viennent nous faire la leçon parce qu'ils n'ont pas réussi à conserver la faune chez eux alors que là où nous habitons, il y a la plus grande densité d'animaux sauvages d'Afrique. C'est nous les vrais gardiens de la faune.

Les politiques de conservation mises en place massivement dans les années quarante ont pu faire croire un temps à un sursaut de générosité et de clairvoyance de la vieille Europe vis-à-vis du monde animal menacé d'extinction. Le but n'était autre pourtant que de mettre un terme à l'activité prédatrice des chasseurs européens, tout en désignant un autre coupable, les Maasaï. Boucs émissaires parfaits, tandis que leur religion leur interdit pourtant la chasse, ils sont décrits à l'époque comme des "sauvages en quête de trophées", alors que les sauvages, ce sont bien sûr les Blancs qui, durant les premières décennies de leur installation au Kénya, iront impunément de carnage en carnage. Il était également de bon ton pour les célébrités du monde entier, décrites comme de "grands amoureux de la nature", de faire un "safari" (mot swahili qui veut dire "voyage", mais qui, pour les Blancs de la première moitié du vingtième siècle signifiait "partie de chasse") au Kénya. Le Président américain Théodore Roosevelt, accompagné de son fils, y mena par exemple une expédition au terme de laquelle il tua pas moins de cinq mille animaux, provenant de soixante-dix espèces différentes, dont neuf rhinocéros blancs.

Le parking du lodge est vide, le son de l'eau me fait du bien, j'aperçois l'une des berges, couverte de papyrus, de la rivière Talek. Le soleil tape fort, et j'irais bien me mettre à l'ombre de ce figuier géant, là-bas, qui, par l'effet d'optique de ses racines aériennes, semble avoir été posé sur le sol. C'est l'un des arbres sacrés des Maasaï. C'est aujourd'hui devenu un nom sacré, par lodge interposé, pour les nouveaux amoureux de la nature que sont les touristes en quête de paradis perdu. C'est drôle, et je n'y avais jamais prêté attention avant, mais les lodges, tout comme les églises catholiques chez nous, ont été pour la plupart construits sur les sites sacrés des Maasaï et en portent le nom. Par exemple, Fig-Tree ici, Keekorok ("arbres noirs"), un peu plus loin, un lodge édifié au coeur d'une forêt d'acacias qui était le site sacré pour l'initiation des jeunes gens de toute la région.

Perdu dans mes pensées, je n'ai pas entendu l'ami de Kenny arriver; en fait, il est sorti à pas de loup, comme les Maasaï savent si bien le faire, du hall d'accueil, luxueuse hutte en bois précieux et chaume, pour venir à notre rencontre. Simplement vêtu d'un short et d'un polo de couleur claire, économe de ses paroles, ce qui frappe en premier, c'est son crâne, fraîchement rasé. Je propose que nous allions nous asseoir sous le figuier plus en accord avec son récit, j'en suis sûr, que le cadre aseptisé de l'intérieur du lodge. Tous en conviennent. Kenny s'éclipse et revient avec un thermos de thé. Après les présentations d'usage au cours desquelles nous apprenons son nom -il s'appelle Kileyo-, il se lance dans un long monologue, à peine ponctué par nos exclamations de dépit:
" j'ai interrompu l'école quelques mois pour être morane, et je viens d'être rasé à l'eunoto (cérémonie qui clôture l'initiation des jeunes Maasaï), et j'avais le projet de reprendre l'école. Mais, mon père a été attaqué le mois dernier par un lion, et il est entre la vie et la mort. Je vais devoir le remplacer et prendre en charge toute ma famille, plutôt que de faire des études. Il est illusoire d'attendre de la part des autorités une quelconque compensation. Jusqu'à présent, tous ceux qui sont dans le même cas, et il y en a beaucoup, ont dû attendre entre cinq et dix ans pour obtenir l'équivalent de cent-cinquante Euros... De nos jours, si un Maasaï tue un lion, les hélicoptères sont là avant que la bête n'ait eu le temps de refroidir. Il doit payer une amende colossale et est mis sous les verrous pour au minimum huit années. Mais si un lion tue un Maasaï, la famille du défunt doit se contenter de promesses, durant autant d'années... Je vous en conjure, faites-le savoir au monde entier, que les Maasaï ont moins de considération que les bêtes sauvages!... "

Quelques semaines plus tard... Un ciel de tempête jette son acier sur les hautes herbes, il fait quasiment nuit et pourtant, il est moins de trois heures de l'après-midi. Partout où nous allons, les drôles de bêtes, les têtes surmontées d'une crinière de longs poils et reposant sur des cous inexistants, se suivent à la file comme des âmes en peine. Des gnous ! D'allure préhistorique avec un dos très incliné et des pattes grêles, le pelage gris parsemé de rayures verticales, ils semblent s'être approprié les lieux, donnant l'impression de régner désormais sans partage sur les 1671 km2 de plaines de Maasaï-Mara. " Ils sont plus d'un million, épuisés, ils viennent tout juste d'arriver du Serengeti avec deux mois de retard ", me lance John ole Rakwa, un membre de Koyiaki, le group-ranch qui jouxte la réserve nationale. Nous l'avons pris avec nous à bord pour faire le tour du propriétaire en quelque sorte et qu'il nous livre ses impressions sur les conflits d'intérêt qui existent entre les activités pastorales des Maasaï et la politique de conservation appliquée au sein de Maasaï-Mara. Les vans des touristes sont encore peu nombreux, il est trop tôt. " Je n'ai rien contre le tourisme, reprend-il, même si je sais que nos vaches sont la seule activité durable que nous pouvons exercer. Mais, voyez-vous, le tourisme serait une excellente chose si par ce biais on s'intéressait réellement à notre culture et on la respectait. C'est comme les films que vous faites ! C'est bien s'ils changent l'oeil de l'Européen, ça oui ! Mais, prenez ces équipes anglaises de la BBC qui vivent ici toute l'année pour filmer quoi ? Ce qu'ils appellent je crois les Cinq chats ! (il s'agit d'une célèbre émission en Angleterre intitulée " The big cat's week ")... " Je me dandine sur le siège du milieu, car il parle trop vite et je ne comprends pas tout, mais la caméra est à l'écoute , je ne peux donc le faire répéter sans arrêt. John s'est soudain arrêté de parler pour nous indiquer sur notre droite une sorte de corridor qui se termine en dos-d'âne avant de plonger dans la rivière Talek. " Voilà, c'est par là que nous rentrons la nuit avec nos vaches ! " dit-il sans la moindre crainte.
- En ce moment ? lui demande Kenny.
- Pas encore, parce que les pluies ont l'air de vouloir venir, mais s'il ne pleut pas d'ici une quinzaine, c'est sûr, nous n'aurons pas le choix que d'aller la nuit dans la réserve. Dès qu'il y a une sécheresse de notre côté, on y va. "
- De quelle heure à quelle heure ?
- A sept heures le soir, on rentre en douce dans la réserve, et avant six heures du matin, on doit avoir retraversé la rivière, c'est pour éviter les touristes qui sortent le matin voir la faune. A ce moment-là, c'est impératif, tous nos animaux doivent être rentrés au group-ranch pour se reposer.
- Comment te sens-tu par rapport à ce jeu de cache-cache ?
- Tu vois, il y a un équilibre dans notre écosystème, il faudrait expliquer ça aux touristes, et cet équilibre, les pasteurs y contribuent depuis toujours. Quand il pleut, tiens, tu vois là-bas!, le parc est plein d'étangs et l'herbe pousse, or la faune qui broute n'aime pas du tout les hautes herbes, donc, ce qu'ils font, à chaque saison des pluies, ils sortent du parc et envahissent nos group-ranches où l'herbe est rase, et alors, en un rien de temps, ils créent le surpâturage.
- Et après, ils rentrent à la maison ? poursuit Kenny avec ironie.
- C'est exactement ce qu'ils font après nous avoir volé toute notre herbe ! Les zèbres, les gnous, les buffles, etc, traversent la frontière, nous prennent tout, et on les laisse faire. Mais quand c'est nous qui faisons le chemin inverse, parce que nous n'avons plus un brin d'herbe, on nous harcèle et on est arrêté.
- Ah! ces animaux ne sont pas des voisins très civilisés, ils devraient vraiment... fait Kenny en mimant le dédain.
- Oui, ne devraient-ils pas plutôt dire: maintenant, gentlemen, c'est à notre tour de vous rendre la politesse, venez dans le parc quand vous voulez !? "

John et Kenny sont pris d'un fou rire qui me fait du bien face à tant d'incompréhension. L'humour maasaï finit toujours par vaincre.

Au bout d'une heure, nous retraversons nous aussi la fameuse frontière afin de ramener John sur la place du bourg de Talek où nous l'avions pris tout à l'heure. En chemin nous croisons sur deux kilomètres au moins des groupes de pseudo-moranes (guerriers initiatiques), postés à l'entrée de pseudo-villages, le long de la piste menant à la réserve. John nous fait part de son dégoût de la situation: " c'est tout le contraire de notre culture que de poser ainsi pour des photos, regardez ces jeunes gens, ils sont supposés être en cours d'initiation pour devenir des hommes et servir au mieux notre communauté. Au lieu de cela, ils ne sont plus qu'après de l'argent facile. Et encore, ce sont les chauffeurs des touristes qui font la loi, et eux ne touchent que ce que ces intermédiaires veulent bien leur donner, c'est-à-dire pas grand-chose... "

Nous irons les filmer au retour de Talek, mais seulement après être revenus à l'entrée principale de Maasaï-Mara, car c'est bientôt l'heure des touristes, et j'ai une question très simple à leur poser ! En effet, lorsque nous arrivons à la Main Gate, vans, 4x4, mini-bus, limousines, s'y pressent déjà, pare-chocs contre pare-chocs, tandis qu'une nuée de femmes maasaï, les mains chargées de faux bijoux -mais vendus comme des vrais- se sont abattues sur les touristes ayant eu l'imprudence de sortir de voiture pour se dégourdir les jambes. J'en profite pour tenter de m'immiscer et poser ma question... à un couple du troisième âge qui a réussi non sans mal à s'extirper d'un van court sur roues et bondé. A leur accent, je sais d'emblée qu'ils sont Québécois.

" Que pensez-vous des Maasaï ? " demandé-je sur un ton faussement détaché à l'homme qui porte un magnifique chapeau colonial. " C'est un très beau peuple, ils ont su rester primitifs. En fait, ils n'ont pas changé depuis des milliers d'années... " Son épouse s'empresse de rajouter: " ils n'ont pas d'électricité, pas de cabinets de toilettes, c'est tout à fait fascinant. Ils me rappellent un film superbe sur l'Afrique que j'ai vu il y a longtemps avec Meryl Streep ???
- Out of Africa, lui soufflé-je, attristé. Je la tenais, ma réponse, c'est bien ce que je pensais, le mythe leur suffit, noble sauvage, monde sauvage, nature inviolée, etc. Tout concorde. C'est beau l'ignorance, mais malheureusement ça tue ! me dis-je. Si au moins ce film ouvre un peu les consciences et arrive à montrer qu'une nature sauvage sans l'Homme, ça n'existe pas, j'aurai gagné quelque chose, vraiment. J'ai envie de leur crier que ce sont les Maasaï qui ont façonné cette nature dont on leur fait croire qu'elle est demeurée vierge de toute activité humaine depuis la nuit des temps. Dogmes, mensonges...

Kashu, notre chauffeur, m'appelle pour remonter, la lumière baisse, le ciel rougit. Il a ôté le toit, le cadreur y a placé sa caméra, on fait un premier passage au ralenti devant un groupe de faux moranes assis sous une paillote, ils nous regardent fixement, l'air hébété. Demi-tour, nouvelle prise de vue, ils se fâchent, nous barrent la piste, font de grands gestes. Le véhicule est immobilisé, le ton monte, ils nous sermonnent: vous n'avez pas le droit, il faut payer !... En les voyant de plus près, je réalise qu'ils sont les caricatures des vrais moranes, dans leur accoutrement, avec des tissus imprimés en nylon de supermarché même pas teints, visages et jambes peinturlurés à l'excès d'un faux ocre criard, mais aussi dans leur attitude agressive peu en accord avec la maîtrise de soi requise lorsque l'on est morane. Kenny n'est pas long à y remettre bon ordre. Je demeure silencieux, j'en ai eu assez pour la journée...

Le temps n'est-il pas venu de revenir à une intelligence écologique qui sache relier le réel et l'imaginaire ? Car un appel à une insurrection des consciences ne vaudra que si nous parvenons de toute urgence à réenchanter le monde.

 

L'auteur
Xavier Péron est écrivain et anthropologue politique Il a enseigné, en tant que Maître de Conférences, à Paris I et à l'Université de l'Océan Indien (Ile de La Réunion).
Cet article est en grande partie composé d'extraits de son dernier ouvrage intitulé Maasaï, Peuple d'Espoir, Paris, janvier 2008, Ed. du Monde Global.
Voir aussi son autobiographie: Je suis un Maasaï, Paris, 2007, Ed. Arthaud.
Il est l'auteur de deux films documentaires: Maasaïitis, avec Cédric Klapisch, Canal+, 1991; Maasaï, Terre interdite, avec Kristin Sellefyan, Dev-Tv, TSR, Arte, 2006.
Site: www.xavierperon.com