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Retour en Inde

 

 

par Jacqueline Merville

 

 

Lorsque tu marches à l’automne dans les steppes camarguaises, entre les roselières bruissantes, à l’ombre des tamaris pleins d’oiseaux, sur la croûte blanche des vastes sansouïnes où l’empreinte des taureaux, des bêtes, fait des traces étoilées, brillantes, le silence naturel de ces lieux devient ta propre respiration. C’est un grand repos, une brise extatique paisible. Le tohu-bohu mental s’évapore sur ces pistes de sel, de vent, de lavande des mers. Mais c’est un repos ténu lorsqu’on a goutté celui des routes indiennes.
Là-bas, la brise paisible devient Souffle.
Est-ce la présence de ce que Krishnamurti appelait This Something ["ce quelque chose"]?
Tu vas repartir sur les routes de l’Inde, non en tant qu’étrangère s’éloignant de ses habitudes, méandres mentaux, langue natale, situation commune à tout voyageur. Il s’agira d’autre chose, un voyage qui tue le voyage tel qu’on le sait, qu’on l’imagine. Tu connaîtras encore ce sentiment océanique relaté par Romain Rolland dans ses lettres à Freud. Ce dernier le déclara sans universalité puisqu’il l’ignorait pour lui-même.
Tu iras avec eux, les pèlerins, villages entiers venus de loin, de très loin. Tu feras Giri Pradakshina, cette marche pieds nus dans la nuit autour d’une montagne sacrée avec des centaines d’autres, pharmaciens, banquiers, professeurs, paysans, saddhous, enfants. L’idée d’avoir un contour précis comme l’idée d’un lieu à soi à dévoiler, réveiller, agrandir, deviendront ombres désuètes, risibles. Tu seras parcelle anonyme du grand corps humain allant sur la route de personne.
En bus, trains, à pied, un même voyageur vers l’Un.
Personne sur la route. S’incliner, s’oublier.
La forme pensée de soi, là-bas, s’évapore. Le moi gommé, son désir même de s’effacer dans le Soi, gommé.

This Something est donné par ces terres. Il peut être repris par ces mêmes terres. Il ne nous est pas soumis.
Milliers de pèlerins assis à l’ombre des arbres, chantant à tue-tête les mantras, se prosternant. Humilité rayonnante, pas celle des mendiants de l’éternité, une autre, inconnue ici. Pèlerinage sur la voie lactée des routes invisibles, des routes qui nous appellent plus qu’on ne les choisit.
L’air lui-même porte This Something.
Cela vient, une visitation inattendue, soudainement, espace sans centre, ni dedans, ni dehors, vide d’images, de sensations et pourtant présente aux raffinements de chaque image, de chaque sensation. Penser retenu par aucun socle, aucun mot, aucun projet. Penser rien.
« C’était ici, cette immensité, hors du passé, du futur. C’était ici, sans même la connaissance du présent » disait Krishnamurti.

Tu te souviens d’avoir lu un beau livre de Jacques Dupin rendant hommage à Giacometti. Il écrivait : « …Nul besoin de l’Inde ni de la Chine, la proximité d’un arbre, d’un tabouret, lui suffit. Son pessimisme, sa vision tragique ne projettent dans l’absolu que l’expérience du vide et la barre d’un horizon inaccessible mais qu’il serait fou de renoncer à atteindre… »
Quoi existe en Inde et fait que l’horizon inaccessible est atteint si simplement ?

Terres aussi du néant, de la peur absolue, archaïque. La mort collective, la mort générale. L’Inde des grandes inondations, des tremblements de terre de haute magnitude, du grand tsunami de l’an 2004.
Le 26 décembre 2004 tu avais vu les murs d’eau pliant les arbres, broyant les villages, main liquide écrasant le rivage, tuant enfants, femmes, hommes, bêtes. Tu t’étais réfugiée sur un toit, n’avais imploré rien, personne. Vide, happée, stupeur archaïque, la mort dans l’épaisseur des eaux charriant voitures, morceaux de bois, ferrailles, détritus.
Tu avais dit à ton bien-aimé, ton âme morte sur cette terrasse cernée par l’océan. Tu avais perdu le lien avec This Something. Seule la présence des plantes et des arbres t’apaisait. Etais-tu au fond des eaux, près des corps gonflés des milliers et milliers de morts ? Tu entendais crier les mères qui avaient perdu leurs enfants.
Une avec les mortes, les morts, les survivants, comme tu avais été une avec les pèlerins. Le voyage ne trie pas, comme un fleuve il vous emporte dans ses courants, les plus tièdes comme les plus glacés.
Une terre vous accepte si vous acceptez son tout. On voyage aussi du côté des gouffres, la douleur, ce tambour incompréhensible.
Que faire avec les cent mille mantras devant l’invasion des eaux?
Que faire du sourire des Bienheureuses, des Bienheureux?
Voyager jusqu’à laisser mourir son âme même. La morte, l’âme. Ce néant.
« Il faut que l’âme meure également à toutes les activités divines que l’on attribue à la Nature divine, si elle veut arriver à l’Essentialité divine, où Dieu s’abstient de toute activité » disait Maître Eckhart.
Tu t’en souviens ce matin comme tu te souviens de l’éléphant dans le temple à Hampi. Quelques personnes le suivaient avec flammes et offrandes. Un tambour marquait les arrêts devant chaque sanctuaire puis le recommencement de la marche. Un homme très mince, drapé de l’habit orangé des moines errants, un orange tout à fait délavé, venait d’arriver par la porte du temple qui donne sur la montagne. Tout de suite tu avais entendu le martèlement léger de ses socques en bois sur les dalles du temple. Son visage était couvert de cendres. Il ne regardait rien, personne. Il avait quitté ses socques au milieu d’une allée, pieds nus il était entré dans chacun des sanctuaires, ne chantait pas. Nous l’avions attendu dans l’allée où ses socques étaient posées. Elles évoquaient les sculptures anciennes des pieds de Shiva. Dans le temple tout était devenu silencieux, l’éléphant ne bougeait plus, les tambours s’étaient tus. Lorsqu’il était sorti du dernier sanctuaire, il semblait transparent, sans le poids d’aucune chair. Il avait chaussé à nouveau les socques en bois. Il était passé devant nous, sans nous regarder, sans regarder qui et où que ce soit. Il s’en retournait vers la porte du temple qui s’ouvre sur la montagne, sur la nuit. C’est à ce moment-là que l’immense douceur brûlante était arrivée. Une chose venue des airs, du ciel. Une coulée de lumière vibrante effleura ta tête puis comme une cascade descendit dans tout ton corps. Une manière de coulée de feu musical pénétrait chacune de tes cellules, de tes nerfs. Puis ce liquide de feu s’était lentement rassemblé dans ta poitrine. Ton cœur buvait, brasier liquide, sève des flammes.
Le feu, Agni, dans les récits cosmogoniques, avait surgi des eaux qui recouvraient toute chose.
L’Inde de la volupté.
Ce bienheureux, ce silencieux, cet être sorti de l’espèce humaine, ni homme, ni femme, ne fait rien, il passe et les pluies incandescentes baignent les pèlerins, les promeneurs des temples. Cela advient sur les terres indiennes. Les pèlerins sont même corps lorsque coule le nectar, le lait divin, la soma.
On ne sait rien, mais on sait que cela existe, n’est pas un rêve, ni un état nécessitant des nuits et jours de jeûnes, de pénitences, de prières. C’est un état peut-être permanent, seulement empêché dans sa manifestation par le monde écroulé, abîmé, inabouti.
Ce sage faisait-il partie d’une autre assemblée, celle des gardiens de l’autre lieu ?
Un lieu sans mutilation, sans cri, sans blessure, un lieu secret qui n’appartient à aucune religion, à aucune croyance. C’est le lieu.
Ce cyclone de lumière reçu dans le temple d’Hampi était un recommencement, le recommencement des terres premières et indestructibles.

« Il est au dedans de toute chose, et de toute chose, Il est dehors » dit l’Isha Upanishad.

Qui suis-je ? ne cessera de se demander la voyageuse sur les terres indiennes.
Qui sent ? Qui pense ? Qui va mourir ? Qui se baigne dans la béatitude ?
Là-bas tout vrai voyageur participe à la folie mystique, cette urgence.

Tu penses à Vrindayan, ce poème d’Octavio Paz.
« Vertige informe
Qui sait pourquoi
Il (un saddhou) demeure sur la berge où l’on brûle les morts. »

Bientôt d’une manière égale tu écouteras le bavardage des vieilles femmes dans les temples, les strophes du Ramayana vociférées par des haut-parleurs, le hurlement des chiens jaunes errants, le silence. L’empreinte partout, dans le geste des femmes, dans l’ombre des banians. Profane et sacré unis, entiers, réels, comme visibles, appartenant aux bavardages, prières, aux vieilles chaussures entassées à la porte des maisons, des temples, aux nuages.
Le Silence gravé partout, si léger, si ardent, sur la route de personne.

 

Octobre 2008,
avant de partir à nouveau sur les terres indiennes.

 

L'auteure
Jacqueline Merville a notamment publié The Black Sunday, 26 décembre 2004 aux Editions des femmes, Petites factures divines à La main Courante.
Juste une fin du monde, Escampette éditions, vient de paraître.
Auteure et peintre, elle dirige aussi une collection de livres d’artistes. Elle vit la moitié du temps en Inde.
Voir son site www. jacquelinemerville.com