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La louve, le fennec et la girafe

Un conte venu d'Ailleurs...

 

 

par Bernard Lacombe

 

 

Dans le Grand Nord, une jeune louve blanche trouvait le temps bien long. La jeunesse a de ces effets : l'adolescence paraît ne jamais devoir finir. La monotonie du paysage la navrait : du blanc partout. L'air était toujours frisquet : la température manquait de chaleur, elle n'atteignait jamais zéro degré, ce qui convient bien aux plantigrades, mais pas aux loups, fussent-ils blancs. Elle vivait seule car elle s'était lassée de ses compagnons qui ressemblaient par trop à la neige quand ils fermaient les yeux et enfonçaient leur nez noir entre leurs pattes. Elle en avait eu assez de suivre la longue file familiale qu'ils formaient avec ses père et mère, oncles et tantes, cousins cousines, visibles l'un au suivant que par la petite tache noire sous la queue, à peine distinguée quand soufflait le blizzard et que les aiguilles de glace piquaient les yeux. Dans le Grand Nord tout est blanc : les bébés phoques, les oiseaux, les renards, les lièvres. Et même les icebergs qui partaient vers l'aventure, mettant le cap vers la pleine mer. En plongeant dans l'eau glacée, ils faisaient un gros bruit. Comme les phoques, ils trouvaient l'eau trop froide et soufflaient de surprise en remontant à la surface respirer.

Où allez-vous grands blocs de glace ? Je vais vers le sud, disait l'un. Voir du pays, répondait l'autre. Au bout du monde, clamaient les plus insolents. La louve les regardait s'éloigner cahin caha comme des pingouins. Maladroits, ils s'entrechoquaient, pressés qu'ils étaient d'atteindre l'horizon. Les courants et les vents les prenaient dès qu'ils avaient atteint le large et leur masse blanche se reflétait longtemps dans le ciel bleu. Elle voulait les suivre, mais trop souvent ils servaient d'île à des ours blancs qui ne sont pas trop regardant sur la viande et l'auraient dévorée sans remords et même avec un plaisir pervers.

Un jour, elle vit un esquif glisser sur l'eau. Elle regarda l'Inuit qui le conduisait et se dit que cet engin serait bien pratique pour son projet. Un projet qu'elle n'avait pas une seconde avant et qui se forma tout armé dans ses moindres détails dans sa tête lupine. Elle suivit en se cachant de l'homme des glaces (c'était simple : elle cachait son bout du nez dans la neige et fermait les yeux et le blanc la recouvrait de son manteau de neige). Quand il fut fatigué, l'Inuit rangea son kayak sur la glace, se fit un igloo et y rangea son petit barda puis s'enferma pour se reposer quelques heures dans la courte nuit laiteuse. La louve alors vola la pagaie et le kayak et s'enfonça vers le sud.

Elle rejoignit rapidement les icebergs et les accompagna durant des milles et des milles, nautiques naturellement, ce qui rallonge fort la distance de devoir en suivre les creux et les bosses. L'océan roulait ses longues lames surmontée d'une crête mousseuse. La louve se nourrissait de poissons imprudents qui venaient voir ce curieux Inuit ; elle les cueillait d'un preste coup de pelle de pagaie, les lançait en l'air et les gobait, ne les croquant que s'ils méritaient cet honneur par leur taille. Pour se désaltérer, elle suçait un morceau de ses accompagnateurs quand cela était nécessaire.

Les glaces fondaient, la température montait, un jour, elle fut seule avec sa soif au milieu de l'océan. Le kayak souffrit de la chaleur : il la prévint dans la langue kayak qu'elle comprenait à force d'avoir fréquenté l'esquif. De craquements des arceaux de bois et d'os en chuintements de peaux cousues et de fils de nerfs, la louve entendit que le kayak prenait l'eau et allait mourir. Il était heureux du voyage, mais le sien s'achevait. Etait-ce la fin du mien aussi ? se demanda la louve inquiète. C'est alors qu'elle vit une masse sombre entre les ondulations de la houle. Elle s'approcha mi ramant, mi nageant.

C'était un grand tronc d'arbre qui roulait sa masse à des milliers de milles marins des tropiques. La louve lui demanda ce qu'il faisait là. " Je suis un vaillant okoumé des forêts d'Afrique ", lui répondit l'arbre. Cet imbécile de Gulf Stream me balade de par le monde, il attend que les vers me bouffent, que les moules me noient de leur poids mort ! Il pleurait en parlant. La louve lui dit alors : " Je vais t'aider à te diriger, allons chez toi ". (Elle se disait qu'ensuite elle irait au bout du monde par d'autres chemins.) Elle dit adieu au kayak démantibulé qui sombra, heureux du voyage, heureux de devenir sous-marin.

Ils naviguèrent longtemps. La louve dirigeait le tronc en profitant des courants. Elle assommait les tortues marines trop curieuses, cueillait les poissons volants trop imprudents et croquait les oiseaux paresseux qui avaient confondu la robe de la louve avec de l'écume. Les pluies avaient empli d'eau pure les anfractuosités de l'arbre, et elles ne manquèrent jamais car c'était la saison des grands orages.

Et ce fut un jour une longue ligne brunâtre à l'horizon. La louve dirigea le tronc courant d'un bord à l'autre pour l'orienter. L'okoumé ne se tenait plus d'impatience : " Ça sent la terre d'Afrique ! ", criait-il en roulant sa masse dans l'eau salée, et la louve devait sauter pour ne pas se tremper. Effectivement, c'était l'Afrique, mais pas celle des pluies et des éternelles forêts mais celle des ciels toujours bleus et du désert non moins éternel. C'est ainsi qu'ils abordèrent une plage de sable roux sur laquelle la louve sauta alors que l'okoumé y enfouissait sa masse, trop heureux d'être là et content de mourir chez lui, même s'il était né un peu plus au sud. Leurs adieux furent brefs car le tronc s'endormit aussitôt et la louve s'avança dans le Sahara.

Elle marchait depuis quelque temps quand elle entendit un petit rire. Elle avait beau tourner la tête tout autour, elle ne voyait rien, elle était étonnée de ne rien voir, elle qui était habituée à voir sans être vue. Finalement, elle vit la lumière sur le sable bouger : une petite chose, comme un tout petit renard, dressa la tête. Il était couleur de dune, seuls ses yeux et son nez faisaient trois petites taches noires sur le sable, il avait de grandes oreilles. " Qui es-tu ? " lui demanda-t-il. " Je suis une louve du Grand Nord ", répondit-elle. " Pourquoi es-tu toute blanche ? " " Pour me confondre avec la neige ". La réponse était si absurde qu'elle-même éclata de rire. " Et toi ? " " Moi, je suis un fennec. Touareg de haute lignée, renard du désert et clerc du Livre. J'ai la robe rousse pour me confondre avec le sable. Je pense que si j'allais chez toi, c'est toi qui me verrais et moi qui te rechercherais ". La justesse du raisonnement étonna la louve qui se prit d'amitié pour ce petit bout d'animal dont elle n'aurait fait qu'une bouchée si elle l'avait trouvée gambadant dans ses neiges éternelles.

" Je suis sûr que tu as soif, dit le fennec, viens je vais t'amener à une source ". Et ils marchèrent ainsi quelques heures, ce qui au regard de l'éternité est bien peu, chose dont dû convenir la louve à son nouvel ami dont la sagesse semblait être inépuisable, et dont le verbe était fort disposé à la partager. Le soir venu, dans la nuit froide, il l'invita chez elle où ils déjeunèrent frugalement d'un petit tas de sauterelles, d'un lézard et d'un serpent dont la louve ne voulut pas. C'est ton fétiche ?!, constata plus qu'il n'interrogea, le fennec. " Moi, dit-il pour répondre à l'interrogation qu'il lut dans ses yeux, je n'ai pas de totem, je mange de tout ". Toute la nuit ils parlèrent. La louve parla de son rêve d'aller au bout du monde, le fennec lui, n'avait pas de rêve de ce genre, mais aller explorer le monde, pour un philosophe tel que lui, ne manquait pas de charme. Plurielle est l'humanité, multiple est l'univers, ils en convinrent, demain, ils partiraient vers le sud.

Dès qu'ils furent réveillés, ils prirent la route et atteignirent le grand fleuve Sénégal en quelques jours. Le gibier abondait, la louve se nourrissait facilement : gazelles et lièvres la regardaient étonnés, quand aux troupeaux des hommes, peu habitués aux incivilités des loups, ils ne se méfiaient nullement. Il lui était facile de s'en saisir. Le fennec accompagnait son amie à la table et en dessert dévorait puces et tiques dont le goût d'insecte le ravissait.

Ils atteignirent ainsi les immenses savanes herbeuses, avec leurs grands arbres : baobabs ventrus, caïlcédrats aux contreforts de cathédrales, rôniers élancés. Et dans les bas-fonds humides, l'enchevêtrement végétal des lianes, palmiers, nim… C'est là qu'ils rencontrèrent une girafe. Elle broutait les pattes écartées quand le fennec la salua. Une grande arrachée d'herbe dans les dents, elle regardait la petite chose insolente qui la toisait. C'était un animal bien petit pour un chacal ! Par ses grandes oreilles, ce n'était pas non plus un écureuil des sables ! Et d'une queue plus touffue qu'un lièvre, dont elle avait l'insolence du regard… Devant l'interrogation muette, la petite chose lui dit : " Je suis un fennec. Bien le bonjour madame la girafe ". " Monsieur, corrigea-t-elle, Monsieur la girafe, monsieur le minuscule à quatre pattes ". " Monsieur la girafe ", reprit le petit à quatre pattes qui ne se vexa pas pour autant. (Décidément, le fennec devait être apparenté au lièvre, se dit la girafe : il ne se démonte pas facilement, en a l'intelligence ; en aurait-il l'astuce ? Elle décida de se méfier.) Le petit être roux siffla et la louve les rejoignit. La girafe méfiante se redressa, prenant son assise pour envoyer une ruade de ses sabots sur la nouvelle venue habillée tout de blanc comme un colonial, mais sans casque colonial… ce n'était pas un colonial. Blanche comme une Addjia revenue de La Mecque, enturbannée et vêtue de voiles immaculés ! se dit la girafe. La louve vint et quand la confiance fut établie, elle raconta son désir d'aller à l'autre bout du monde.

L'autre bout du monde ? Mais c'est la ville ! Car, dit la petite voix mâle perchée sur son long cou, quoi de plus opposé à la brousse que la ville ? Allons à Dakar ! D'autorité, ils prirent tous trois un taxi-brousse qu'ils payèrent en monnaie de singe qu'un babouin leur avait donnée contre des intérêts exorbitants qu'ils acceptèrent et oublièrent tout aussitôt. Après de multiples pannes, crevaisons, dérapages incontrôlés qui faisaient perdre des bagages et obligeaient à revenir sur ses pas pour les recueillir, les trois amis arrivèrent enfin à Dakar.

Quel monde ! Quelle cohue ! Des haut-parleurs braillaient des réclames pour des pagnes de toute qualité, des klaxons résonnaient par toute la ville. Nos trois amis apeurés se tenaient par la main, tentant de traverser aux feux, pour eux toujours rouges puisqu'ils n'étaient que de faibles piétons. Un petit saï-saï de rat de ville les vit et comprit tout le profit qu'il pourrait faire à cornaquer ces trois broussards mal dégrossis dans la grande ville, la capitale de l'Afrique Occidentale, et donc du monde.

Il les promenait dans les hauts lieux de la ville : Sandaga, avec son crépitement ininterrompu des machines à coudre et à broder, le marché Kermel ruisselant de victuailles, le Teranga et son grand hôtel, la Place de l'Indépendance enchâssée dans ses grands immeubles (celui des allumettes les impressionna particulièrement), la plage de Soumbédioune et ses longues et fines pirogues multicolores. Il voulut les emmener voir l'île de Gorée, ce qui effraya bien la girafe qui sentait le bateau bouger dangereusement mais laissa le fennec de marbre car il tenait serré contre lui les Saintes Paroles écrites sur un éclat de peau dans un petit étui de cuir protecteur. Quant à la louve, elle n'avait pas peur, elle connaissait la mer d'ici au pôle nord. Le rat, lui, attendait l'occasion de les dépouiller de leurs sous. C'est lui qui payait tout pour les mettre en confiance et, quand il voulut se faire payer le repas avant de les détrousser, il s'aperçut que ses hôtes n'avaient pas d'argent. Pas même des travellers check en bois ? Non, rien. Rien que des paroles. Il voulut s'éclipser mais la girafe passant sa tête au-dessus du mur de la rue le récupéra par le pantalon et le livra au restaurateur pendant que le fennec expliquait aux clients l'énorme arnaque dont ils étaient la victime. La venue de la police rendit sa liberté au trio qui, fatigué de tout, du bruit, de la poussière, de la ville et de ses lourdes odeurs alla dormir au Point E, sur la plage, bercé par le ressac des vagues alors que le centre IFAN restait illuminé et que la côte se dessinait par les multiples réverbères qui longeaient la rive à la queue leu leu, tournant le dos à la mer et regardant la route que seuls empruntaient quelques taxis en maraude qui roulaient à tombeau ouvert.

Non, pensait la louve dans la nuit chaude, alors que le fennec s'était blotti au plus chaud de la girafe en recherchant sa tiédeur, non, ce n'était pas ici le bout du monde. Même si c'était le contraire de son monde à elle : chaleur, bruit, odeurs…, ce n'était pas le bout du monde.

Au matin, elle s'en ouvrit au fennec qui en parla à la girafe qui en décida derechef de rentrer dans son Sénégal Oriental, avec ses buissons épineux bien savoureux, ses herbes sèches comme des coups de trique, son sable qui craquait bien sous la dent… Elle, la girafe mâle, avait été à son avis au bout du monde et maintenant qu'elle avait bien vérifié qu'il n'y avait rien à y voir, elle pouvait rentrer chez elle. Elle voyait que pour ses deux compagnons penchés sur une mappemonde le voyage était à peine commencé, alors, dans le jour naissant, elle fit ses adieux et prit son pied la route et de son amble infatigable prit la route de l'est, vers Thiès, Tambacounda et tous les villages qu'égrènent les hommes le long des routes. Elle se fit très discrète et rentra sans encombre à la maison.

L'année se terminait, une aube nouvelle s'annonçait. La louve et le fennec prirent la route à leur tour. Mais ils ne dirent à personne où ils avaient décidé d'aller. Un jour, l'odeur des neiges manquerait à la première, et le second se languirait de celle des ergs brûlés… mais pour se nourrir, de telles nostalgies demandent du temps et de l'espace, où s'épuisent les rêves.