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Voile traditionnelle et tourisme durable : en quête d’un idéal…

 

par Judith Puzzuoli

 

 

Si deux années d’études en tourisme durable auront eu pour effet de me rendre sceptique, voir hostile à toute forme de tourisme, il est un lieu et un domaine que mes désillusions n’auront pu atteindre : la mer, pour l’infini espace de liberté qu’elle nous offre, et la voile traditionnelle, pour cette (certaine) forme de tourisme « idéaliste » et pleine d’espoir qu’elle arrive à susciter, encore timidement mais sûrement dans un proche avenir…

Cet article entend présenter le marché de la voile traditionnelle et établir le lien qui le rattache avec la notion de durabilité et de tourisme durable. Quels sont les atouts de la voile traditionnelle pour cette forme de tourisme mais également quels sont les rôles que peut jouer la mise en place d’un tourisme durable et alternatif réfléchit pour le secteur de la voile traditionnelle.


Bref historique du marché de la voile traditionnelle

Le vocable « voilier traditionnel » est plus souvent reconnu par le grand public sous le terme générique de « vieux gréement ». Ce terme est apparu dans les années 90, lors des premières grandes manifestations de voiliers anciens en Bretagne. Les « vieux gréements » regroupent ainsi toute la flotte des voiliers dont le gréement (1) est ancien (que ce soit d’origine ou bien de réplique).

La variété du littoral français et la richesse des échanges ont donné naissance au fil des siècles à une richesse inouïe dans le domaine des bateaux de travail (plus de deux cents types de bateaux différents peuplaient l’ensemble des côtes françaises). Les embarcations de ce type occupaient jusque dans les années 1930 différentes fonctions comme la pêche, le cabotage (transport), le pilotage, et dans une moindre mesure la plaisance.

Malheureusement, ce véritable patrimoine maritime qui permettait de comprendre le passé des hommes disparaît après la Seconde Guerre mondiale : rentabilité oblige, l’arrivée du moteur dans les années 1920 range progressivement la voile au rayon des antiquités. Puis la découverte du polyester dans les années 1950 accentue le déclin de la construction traditionnelle en bois.

Il faudra attendre le début des années 1980 pour qu’une poignée de nostalgiques têtus et amoureux des bateaux anciens, convaincus de la valeur du patrimoine maritime français, réhabilitent la construction à l’ancienne. C’est en Bretagne, à Douarnenez, que le mouvement s’initie : une association locale commence à collecter les derniers bateaux traditionnels des côtes de France. La tâche est immense et urgente car les rares bateaux en bois qui demeurent existent pour la plupart à l’état d’épaves. Tout le long du littoral, d’autres associations participent à cet effort de restauration à travers la collecte de documents anciens visant à reconstruire à l’identique une ancienne unité. La revue Le Chasse-Marée, lancée en 1981, va permettre également de réveiller les consciences en élargissant le cercle des passionnés.

Viendra ensuite le temps des fêtes de la « renaissance ». Les rassemblements organisés des bateaux à gréement anciens concrétisent le travail de recherche sur le papier. Ils commencent avec Pors Beac’h en 1982, puis s’étendent à Douarnenez tous les deux ans pour aboutir à la formidable manifestation de Brest 92 : Mille bateaux venus de tous les horizons vont se retrouver dans le port de Brest puis celui de Douarnenez. Les Français se passionnent pour ces nouvelles constructions qui font appel à des savoir-faire ancestraux. Toutes ces constructions et remises en état participent à un véritable art de vivre, une manière ancestrale de naviguer. Á travers elles, ce sont l’authenticité et le charme de la tradition qui renaissent.

Ces bateaux ne sont pas sauvés pour autant après leur restauration : il faut penser aux hivernages et rassembler les énergies pour trouver les finances et les heures de travail nécessaires à leur bon entretien. Une question va se poser : quelle gestion pour ces bateaux ? L’une des réponses apportées va être d’ouvrir ces bateaux au public, en proposant des sorties en mer ou même des croisières pour les bateaux les plus grands.

La reconversion des bateaux de travail en bateaux de plaisance n’a pas été évidente. Il a fallu pour cela aborder la relation « tourisme-patrimoine maritime ». La démarche consistait à préserver de la disparition ce qui composait ce patrimoine, à savoir le patrimoine construit mais aussi les traditions et les techniques, souvent orales. Les acteurs du secteur touristique ont rapidement perçu l’intérêt économique que présentait cette richesse culturelle et esthétique. Aujourd’hui sur les côtes françaises, une cinquantaine de bateaux traditionnels embarquent des passagers à la journée ou sous la forme de croisières.


Voiliers traditionnels et notion de durabilité

Dans le domaine de la voile, la notion de durabilité se traduit avant tout au niveau du respect de l’environnement, ces bateaux étant à priori moins polluants du point de vue de leur dépense énergétique et de leur mode de construction.

Avant tout, un voilier se déplace à la force du vent et des courants. À travers l’histoire, la navigation a toujours fait partie des modes de déplacement les plus écologiques et pratiques. Une surface de voile minime et un peu de vent suffisent à se déplacer ! Naviguer à la voile possède l’immense avantage de ne rien coûter en énergie et de ne créer aucune pollution. Evidemment, les voiliers traditionnels sont aujourd’hui pour la plupart équipés d’un moteur, l’utilisation de ce dernier étant toutefois limitée, ne servant généralement que pour entrer et sortir des ports.

« Les bateaux naissent dans la forêt » (2) : traditionnellement, le bois de construction provenait des forêts les plus proches, parfois hélas au détriment de certaines régions. Ceci dit, le bois possède l’avantage d’être robuste et biodégradable. Sur une coque en bois, tout est changeable, on peut donc réparer ces bateaux à l’infini : « Le bateau est pareil à un être vivant : comme lui, il naît, vit et meurt : mais le bois, le lin et le chanvre dont il est fait sont éternels, pour peu que l’homme y veille… » (3). Aujourd’hui, malheureusement, les chantiers font massivement appel aux bois d’importation. Combien de forêts d’acajou et de teck détruites pour le plaisir de la voile ? La sonnette d’alarme est désormais tirée, et guidés par l’ONF, les chantiers se tournent à nouveau vers des essences locales oubliées, d’aussi bonne qualité.

Le renouveau du patrimoine maritime ces dernières années a permis de générer d’autres aspects positifs en terme de développement durable. Il a permis de donner un nouveau souffle, voire même de ressusciter certains métiers anciens : charpentiers, gréeurs, voiliers, selliers. On a ainsi assisté à la réouverture de plusieurs chantiers navals. Ces derniers servent également d’outil de réinsertion pour des jeunes en difficulté qui trouvent là une formation et un futur métier. Cet attrait pour le patrimoine maritime a donc été créateur d’emplois, tout en permettant de maintenir et/ou de revaloriser des métiers anciens, permettant ainsi de perpétuer des savoir-faire ancestraux qui auraient pu disparaître si rien n’avait été fait.

Enfin, la notion de durabilité se traduit à un niveau plus « philosophique » : les voiliers traditionnels transmettent les valeurs d’un art de vivre que ne véhiculent plus les autres bateaux. Historiquement, ces voiliers ont précédé l’arrivée du pétrole (avènement du moteur, du plastique et dérivés) et de la pollution. Or, de par leur mode de déplacement et leurs activités initiales, les voiliers sont liés à la Nature et à ses Lois dont ils dépendent. La pêche industrielle intensive, la société de consommation et l’ère de la vitesse ont donc radicalement éloigné les voiliers de leur esprit d’origine et des valeurs qu’ils véhiculaient. Le renouveau de la voile traditionnelle correspond donc à un regain d’intérêt pour ces valeurs essentielles et éthiques délaissées durant plusieurs décennies…


Le voilier traditionnel possède les atouts d’un tourisme durable et alternatif

Le développement durable est étroitement lié au respect de la nature. Or, on sait que le tourisme de plaisance dépend du milieu qui l’accueille : la Mer. Autrement dit, maintenir bien vivant ce milieu, c’est maintenir son activité. Si les acteurs de la voile traditionnelle n’ont pas ce souci de préservation, c’est l’existence même de leur activité qui sera remise en cause d’ici quelques années.
Alors, en quoi voyager à bord d’un voilier traditionnel ressemble-t-il à une forme durable et alternative de tourisme ? Disons que le voyage en voilier traditionnel se trouve au carrefour de trois formes « durables et alternatives» de tourisme : le tourisme lent, le tourisme culturel, l’écotourisme.

Le tourisme lent est un tourisme « relax », qui s’adapte à la configuration des lieux. Il rend possible une expérience marquante et un ressourcement qui ne s'offrent pas au passage, en coup de vent. Enfin, c’est un tourisme qui se veut constructif : « Le tourisme de l'avenir sensibilise les touristes à la nature et à la culture. Il favorise le vécu, et prend au sérieux un rôle éducatif. Un tel tourisme s'adresse aux cinq sens: des coups d'œil esthétiques, des bons repas, des sons originaux, de nouvelles sensations, des odeurs inédites » (5).
Faire de la voile (sans moteur évidemment !), c’est savoir apprécier et accepter de vivre à un autre rythme que celui auquel nous a habitué la société ces dernières décennies. Loin du « toujours plus vite », de la course effrénée après le temps qui passe et que l’on souhaite rattraper à tout prix, la voile remet l’homme à sa juste place : à l’écoute du rythme de la nature, c’est à dire le rythme du vent, des courants, de la pluie…. En Mer, ce n’est plus l’homme qui impose sa seule volonté, mais les éléments de la Nature. La notion de temps disparaît et alors, le marin et son embarcation se retrouvent de plain-pied dans le présent. Il prend pleinement conscience de ce qui l’entoure et accepte ce que les éléments « décident » sur le moment. Aux passagers novices anxieux de l’heure d’arrivée au port, le marin répondra invariablement : « Sur un bateau, on sait quand on part mais on ne sait jamais quand on arrive ! ».
A bord d’un voilier traditionnel, les passagers ont l’opportunité de participer à toutes les manœuvres. Sur ces voiliers, tout se fait à la main : pas de pilote automatique ou de winch électrique ! Les manœuvres se font à la force des bras et avec l’appréciation d’un « vrai » marin. A travers ces voyages, c’est toute la navigation traditionnelle et ses gestes anciens qui se perpétuent. Le voyageur- navigateur apprécie ainsi toute l’authenticité de cette forme de navigation qui a bien failli disparaître avec l’apparition de la voile moderne !
Les marins qui font vivre ces bateaux sont très souvent des amoureux de la mer et des passionnés de ce milieu à l’équilibre fragile. Avec eux, les occasions sont multiples d’observer, en silence, la mer, la faune et flore et d’éveiller ainsi la conscience des passagers à la fragilité des écosystèmes. Les escales se font souvent dans des baies préservées et des sites culturels. À terre, un accueil tout particulier est toujours réservé aux voiliers anciens.
En mer, les couleurs sont constamment changeantes, les levers et couchers de soleil uniques. Le vent et les embruns fouettent parfois le visage, apportant les doux parfums de la côte. À bord, les repas sont souvent élaborés avec des produits locaux pour faire découvrir la région ou bien la pêche du jour. L’odeur du bois et son toucher chaleureux, les drisses qui endurcissent les mains… La voile traditionnelle est un monde de sensations et de découvertes illimitées, car sans cesse renouvelées.
Ces voiliers autonomes et nomades sont faits pour voyager loin et par tous les temps. Quelques approvisionnements en eau et en nourriture suffisent pour partir et aller là où on le souhaite. Mais si les conditions météos en ont décidé autrement, c’est tout le programme qui se trouve changé. Le voilier et son équipage s’adaptent alors et accostent ou mouillent là le vent et les courants l’ont bien voulu.

Le tourisme culturel suppose de trouver un juste équilibre entre la conservation patrimoniale et la fréquentation. Il passe par une politique d’aménagement et de gestion adaptée, une limitation de la fréquentation et une dimension éducative.
Le tourisme culturel ne concerne pas seulement le patrimoine bâti mais également le patrimoine culturel immatériel telles que les traditions et expressions orales, les pratiques sociales, rituels et événements festifs, les savoir-faire traditionnels artisanaux. Le tourisme à bord de voiliers traditionnels est de plain-pied dans cette forme de tourisme en contribuant à maintenir bien vivant le patrimoine maritime : les constructions, les savoir-faire et les techniques, les métiers du bois. C’est toute une part de l’histoire maritime qui se perpétue ainsi. Les manifestations maritimes contribuent également fortement à valoriser l’image de ces voiliers et attirent à chaque édition toujours plus de touristes, de curieux et de passionnés.

L’écotourisme est une forme de voyage responsable qui cherche à réduire l’empreinte écologique du voyageur. Le voyage à bord de voiliers traditionnels se situe tout à fait dans cette optique: le nombre de passagers à bord est restreint (une dizaine en moyenne avec l’équipage), les lieux visités se font souvent « hors des sentiers battus » (loin des ports et mouillages surpeuplés). Le contexte de la mer veut aussi que ce sont des voyages en immersion dans le milieu naturel (aucun bruit ne vient perturber l’élément si ce n’est le bruit des vagues dans l’étrave ou le vent dans les voiles). Les croisières proposées privilégient la découverte des milieux et certaines structures proposent des activités à thème autour de l’environnement. Des voiliers comme Fleur de Lampaul ou Jeune Ariane ont véritablement mis la découverte de la nature au cœur de leurs prestations. Les nombreuses sorties proposées sont ainsi très souvent orientées vers la découverte et la connaissance du milieu marin, de sa faune et de sa flore. Citons par exemple, un agent de la LPO invité à bord, afin d’aller observer les espèces d’oiseaux migrateurs aux abords des marais salants de Guérande.

Si le tourisme à bord de voiliers traditionnels est bien au carrefour de ces trois formes de tourisme durable et alternatif, il ne s’agit surtout pas de catégoriser cette forme de tourisme. C’est un type de voyage qui revêt de multiples facettes, et il ne peut entrer dans une classification en particulier ni s’attacher à un terme limité bien défini. Laissons-lui donc sa liberté !


Entre tradition et pérennité, l’importance de tisser un lien entre le passé, le présent et le futur

Les bateaux anciens ont des atouts indéniables : ce sont des monuments historiques vivants qui, tout en constituant une attraction pour le public, génèrent des ressources pour les régions qui les accueillent. Pourtant, le patrimoine maritime souffre toujours d’une image réductrice et passéiste associée aux « vieux gréements », alimentée par l’imagerie folklorique que véhicule souvent le grand public.

Les voiliers traditionnels ont un lien inhérent au patrimoine maritime. Leur histoire prend racine dans le passé mais s’enracine aussi dans le présent grâce à tous ceux qui les maintiennent bien vivant. Ces bateaux sont irremplaçables pour transmettre les compétences nautiques traditionnelles : ils sont une excellente « école de vie » où se transmettent à la fois leur histoire et leur « âme », les différents savoir-faire et les techniques de navigation à l’ancienne. Cette transmission d’héritage existe bel et bien et démontre la permanence du lien qui s’établit déjà avec aujourd’hui et demain…

Concernant le développement touristique de ces voiliers, on pourrait se focaliser uniquement sur la valorisation du patrimoine maritime existant. Pour autant, ce serait une erreur de n’en faire que des musées flottants, dans une optique de conservation tournée exclusivement vers un passé révolu. S’il est essentiel d’ancrer ces bateaux dans leur histoire, afin de mieux connaître et comprendre la richesse du patrimoine maritime français – lequel est une véritable mine encyclopédique ! – il est important de ne pas s’en tenir là. Il convient non seulement de mettre en avant ce patrimoine et sa valeur historique, mais de lui donner également une autre dynamique. En effet, ces voiliers reconstruits à l’identique et/ou remis en état d’origine participent à un véritable art de vivre. Ces bateaux de caractère méritent de pouvoir accoster dans des ports propres et aménagés, de naviguer dans des sites protégés: « Ceux qui ont « porté » ces nouveaux bateaux ont engendré presque malgré eux une nouvelle manière d’entrevoir le paysage marin (6) ». Ainsi, c’est maintenant l’environnement qui doit désormais être pris en compte.

C’est ici qu’intervient la notion de développement durable car cette dernière apporte d’autres pistes à la pérennisation de ces voiliers, par le fait même que ce développement s’oriente vers le futur. Le défi consistera donc à HARMONISER les différentes stratégies des intervenants du secteur « voile traditionnelle », afin de parvenir à un fructueux partenariat ayant pour pôle un même développement durable. Ce mariage de raison consistera à faire cohabiter préservation du patrimoine, valorisation touristique et préservation de l’environnement.

Pour aborder un futur pérenne pour ces voiliers, il convient en premier lieu de valoriser mieux encore leur principal atout : la préservation et la transmission du patrimoine maritime français. C’est aujourd’hui ce qui constitue la meilleure « image de marque » du marché de la voile traditionnelle, image dont il convient d’entretenir le rayonnement par le biais des « vitrines » que sont les diverses manifestations maritimes. Cette approche est déjà en soi une forme de tourisme durable.

Une autre dimension du tourisme durable mérite également d’être développée davantage : le respect et la préservation de l’environnement. Le milieu maritime est aujourd’hui menacé par diverses pollutions engendrées par les activités humaines (transports maritimes, activités industrielles et agricoles, etc.). Le secteur de la voile traditionnelle ne peut donc ignorer cette préoccupation. De par sa façon de naviguer, c’est une activité de plaisance à priori moins « agressive » à l’égard du milieu naturel, mais il n’en demeure pas moins qu’elle génère d’autres formes de pollution (notamment au niveau de l’entretien, des produits utilisés à bord, des gestes quotidiens, de l’usage de l’eau, etc.).

Tout l’enjeu de demain consistera donc à rester cohérent dans les mesures de sauvegarde à adopter, la difficulté étant de rendre compatibles toutes les bonnes volontés : volonté de préserver le patrimoine maritime, volonté de préserver l’environnement et volonté d’introduire la durabilité dans tous les secteurs concernés. Cela suppose entre autres qu’il faut trouver un juste milieu, sans jamais tomber dans une sorte de querelle entre passéistes et modernistes. Pérennité ne rime pas forcément avec modernité et durabilité ne signifie pas pour autant s’émanciper vis-à-vis des traditions ou connaissances du passé… Tout bien considéré, la nécessité de valoriser le patrimoine maritime n’est pas contradictoire avec celle de préserver l’environnement, les deux pouvant très bien se conjuguer.


Perspectives du tourisme durable pour le marché de la voile traditionnelle

La mise en place d’un tourisme durable et alternatif dans le secteur de la voile traditionnelle peut véritablement lui être bénéfique car cette orientation répond aux préoccupations et à la demande de clientèles variées qui souhaitent désormais des séjours et des activités de qualité, alliant authenticité et découverte, dans des sites préservés et inaccessibles depuis la terre.

Le réseau Econav (7) est sur le point de démocratiser une nouvelle façon de naviguer : « l’éconavigation ». Allier l’écologie à la navigation est sans aucun doute un défi de taille, vu les nombreux obstacles aussi bien techniques qu’humains (velléité ou indifférence de certains usagers de la Mer pour les préoccupations environnementales, etc). Ce réseau est récent, mais il est ambitieux. Il touche déjà un grand nombre de professionnels, d’usagers, d’acteurs du monde maritime, d’élus, de citoyens, et il est voué à prendre de l’envergure dans les années à venir car la navigation de demain ne peut-être qu’écologique.

Les voiliers traditionnels en bois sont déjà au cœur des conférences du réseau Econav car ils possèdent de nombreux atouts pour l’éconavigation de par leurs caractéristiques naturelles. Ces atouts sont à valoriser, et si ces voiliers ont encore des progrès à faire pour devenir plus « verts », ils peuvent déjà donner l’exemple et servir de modèles pour l’éconavigation. Ils ont véritablement un rôle à jouer dans le monde de la plaisance, un rôle d’ambassadeurs, en qualité de représentants d’un héritage culturel bien vivant, mais aussi en tant que modèles de gestion écologique et durable pour l’ensemble de la filière.

C’est aussi une voix qui s’élève contre les bateaux en polyester dont on connaît la pollution qu’ils génèrent dès leur création, et les problèmes auxquels il faut faire face aujourd’hui, devant ces milliers de bateaux en fin de vie dont on ne sait quoi faire !

Il revient au secteur de la voile traditionnelle de mettre ce rôle d’ambassadeur en avant, aidé par les différents réseaux et associations de protection et de valorisation de l’environnement et du patrimoine. Cette utilité nouvelle servira l’image du marché de la voile traditionnelle et entraînera des retombées économiques positives.

On peut se demander alors si le nouveau rôle qui pourrait être attribué au secteur de la voile traditionnelle n’est pas la meilleure façon de servir son image et son marketing. L’image véhiculée par ce biais peut effectivement aider le secteur à mieux rentabiliser sa saison, ne serait-ce qu’en touchant un plus grand nombre de personnes sensibles à l’environnement. Elle n’est cependant pas une solution miracle pour échapper aux difficultés économiques du secteur.

Une autre perspective du secteur consiste à promouvoir la location comme alternative durable : Il existe aujourd’hui en France, 1 million de bateaux de plaisance. Ce chiffre est en constante progression même s’il tend à être freiné du fait que les ports et mouillages de nos côtes commencent à être purement et simplement saturés ! Cet engouement pour la plaisance a des effets pervers : l’extension des ports de plaisance conduit à la construction de digues qui peuvent être de véritables agressions dans le paysage, au risque de surcroît de détruire ou de modifier des écosystèmes. Des sites superbes ont ainsi été défigurés malgré la mobilisation d’associations de défense de la loi de 1986 (8).

A l’évidence on ne pourra pas toujours étendre les ports et rogner sur les espaces naturels, normalement protégés. À un moment donné, la raison et le bon sens devront reprendre le dessus : souhaite-t-on vraiment agrandir les ports pour accueillir des bateaux polluants à moteur et en polyester qui ne servent que 6 jours par an? La logique du parking à bateaux telle qu’elle se développe est à remettre en cause complètement.

Ne vaut-il pas mieux changer les mentalités d’un consumérisme à outrance?
Plutôt que d’acheter son propre bateau, ne peut-on pas développer le principe de la copropriété ou de la location ? La France est une exception : il n’y a pratiquement pas d’offres de location avec skipper et couchettes. Il semble évident que le rapport qualité/prix/entretien/utilisation joue en la faveur des voiliers traditionnels, par rapport à des bateaux de location classique, et a fortiori par rapport à la propriété classique :
- la possibilité de choisir à chaque fois un bateau différent, une zone de navigation différente,
- l’évitement de tracas tels un état des lieux, une franchise d'assurance, des courses à faire, la cuisine à préparer ou encore un groupe à constituer,
- la qualité d’un équipage (un accueil et un service plus familial et authentique qu’un skipper « classique » qui enchaîne clients après clients et n’a pas toujours le sens du contact),
- la mise à profit de l’expérience de l’équipage (bateau, manœuvres, zone de navigation) qui permet d'aller plus loin que si l’on fait les choses par soi-même.

C’est sans compter les avantages pour la planète : un bateau collectif est davantage utilisé, demande moins (par personne) d'énergie à le fabriquer, possède un impact moindre sur le littoral si l’on considère l’encombrement des parkings à bateaux qui ne servent à rien. Enfin, il fonctionne mieux car il est davantage au point que les bateaux qui ne naviguent jamais.

Les voiliers traditionnels ont donc une opportunité à saisir en ouvrant leurs prestations à des particuliers désireux de pratiquer et d’apprendre la voile. De plus, la location d’un voilier traditionnel quelques jours par an reviendrait bien moins cher à un particulier que s’il s’agissait de payer et d’entretenir son propre bateau. Il prendrait ainsi les avantages sans les inconvénients !

Enfin, les voiliers traditionnels peuvent devenir des plateformes pour l’environnement : Toujours dans cette optique environnementale, un voilier peut servir d’outil de sensibilisation à l’environnement, à l’image de Fleur de Lampaul. Evidemment, il ne s’agit pas d’inciter tous les voiliers à poursuivre le même objectif, mais de leur faire prendre conscience qu’ils ont eux-mêmes une image très positive à faire valoir. Et si demain, d’autres voiliers prenaient un engagement plus fort en faisant de l’environnement leur cœur de cible ? Les tendances du marché montrent qu’il y a de belles opportunités de développement dans cette voie.

Le marché de la voile traditionnel doit donc saisir les opportunités de se développer par l’intermédiaire d’un tourisme durable et alternatif engagé et connu du grand public. Le voilier est un outil malléable, avec lequel on peut créer à l’infini, tant l’éventail des activités est large, tant le milieu dans lequel il s’intègre est propice aux rencontres et aux découvertes… Il faut donc sortir des sentiers battus et innover pour le tourisme de demain. De plus, il convient de faire la différence avec le secteur des croisières, et de proposer une prestation irréprochable. Faire le choix de la durabilité nécessite un engagement personnel et des investissements, ces derniers restant supportables pour peu que l’on aille à l’essentiel en terme de consommation énergétique.


Limites de cette approche

Le choix de s’orienter vers un tourisme durable et alternatif correspond à une orientation récente du tourisme et à la volonté de la société de tendre vers un développement durable. Ce choix n’est pas exempt de défauts et de contradictions. Il n’est certainement pas non plus l’unique alternative possible.

Les installations « durables » sont-elles compatibles avec un voilier ancien ?
Certains passionnés de voile traditionnelle souhaitent que les anciens voiliers soient reconstruits à l’identique. Ils ont en effet le souci de préserver l’héritage maritime flottant. Pour cette raison, ils se montrent critiques vis-à-vis des installations liées aux énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes, etc.) qui selon eux défigurent les voiliers. D’autres envisagent les voiliers traditionnels comme les symboles d’une navigation écologique. Les adapter à ce qui se fait de nouveau en terme de durabilité leur permet de s’ancrer véritablement dans le futur. Entre désir d’authenticité et développement durable, il faut donc trouver une juste mesure. Un voilier traditionnel doit-il rester conforme à ses origines historiques ou doit-il évoluer avec son temps en étant tourné vers des installations, certes différentes de celles d’origine, mais plus respectueuses de l’environnement ? Le juste milieu serait de faire en sorte que ces installations ne défigurent pas visuellement l’esthétique de ces voiliers.
N’oublions pas non plus que ces anciens voiliers de travail sont devenus des voiliers de plaisance. Qui dit plaisance, sous-entend plaisir… Mais chacun à sa propre notion de plaisir ! On remarque ainsi que deux « écoles de pensée » se côtoient :
- La première allie le plaisir au confort : ce n’est pas parce que le voilier est ancien que l’on doit manquer à bord des commodités habituelles (Albarquel, Etoile Marine Croisière).
- La deuxième allie le plaisir à l’authenticité : un voilier traditionnel n’est pas un hôtel de luxe et la vie à bord, sans pour autant être aussi rustique qu’autrefois, se doit d’être simple. Les voyages proposés s’adressent à ceux qui sont là pour profiter d’une navigation à l’ancienne (Lola of Skagen, Jeune Ariane).
Au final, chacune attire une clientèle différente et c’est très bien ainsi, car ne dit-on pas que « tous les goûts sont dans la nature » ?

La navigation à l’ancienne, une activité suffisante en soi ?
Il est clair que la plupart des personnes qui embarquent sur ces voiliers viennent avant tout pour naviguer autrement, vivre une expérience inédite et voir de beaux paysages. Les passagers ne choisissent pas ce type de séjours ou d’activités par militantisme écologique. Découvrir la voile traditionnelle est déjà une activité unique et inoubliable en soi, et l’on peut se demander si ajouter une dimension « durable » à la navigation au travers d’activités axées vers l’environnement n’est pas « en trop ». Il tient à chacun d’en juger, toujours est-il que ces sorties et croisières, aussi intenses soient-elles, peuvent être l’opportunité de transmettre un message en faveur de l’environnement, à défaut de vouloir éduquer à tout prix.

Le développement durable va-t-il tuer notre dernier espace de liberté : la Mer ?
La mise en place progressive de l’éconavigation  entraîne nécessairement des mises aux normes et des nouveaux règlements. En somme, des contraintes supplémentaires aux usagers de la mer! On peut se demander si toute cette nouvelle réglementation ne vole pas un peu de liberté à tous ceux qui aiment profiter de la mer librement ? La Mer, que l’on qualifie souvent de dernier espace de liberté pour les Hommes… Mais comme le dit si justement Victor Hugo, « la mer est un espace de rigueur et de liberté ». Pour cette raison, on peut être libre sans pour autant faire n’importe quoi. Ce qui peut ressembler à une contrainte aujourd’hui, semblera naturel dans quelque temps. De même, avons-nous le choix de prendre une orientation différente ? Le développement durable est, semble-t-il, une voie que l’on ne peut éviter si l’on souhaite encore demain pouvoir profiter des espaces naturels. Alors, autant montrer l’exemple et se mettre au pas dès aujourd’hui !

Un tourisme durable et alternatif dans le secteur de la voile traditionnelle ne saurait exister sans la volonté commune du monde maritime
Le secteur de la voile traditionnelle peut, à son échelle, agir en faveur du tourisme durable, sachant qu’il n’en reste pas moins interdépendant de son milieu et des infrastructures qui le régissent. Il faut donc une orientation durable de l’ensemble des acteurs, aussi bien dans le domaine législatif (national et international) que dans le secteur public impliquant les villes portuaires, les collectivités territoriales, les élus en général. Des installations spéciales doivent être aménagées dans les ports, telles que des aires de carénage écologiques, un système de tri sélectif, un système de récupération des cuves d’eaux grises/noires, etc. La protection du milieu dans son ensemble doit continuer à être renforcée, notamment au niveau de la qualité des eaux, de la préservation des côtes et des espaces vierges, sans oublier les punitions et les sanctions exemplaires qui doivent s’appliquer à tous les pollueurs de la mer. Cette durabilité s’inscrit également au niveau de l’industrie nautique, en terme de recherche et développement (production de matériaux moins polluants, revalorisation de la filière bois en se servant des essences locales, etc.).
C’est en fait tout un travail de « symbiose » qui doit se mettre en place, avec l’ensemble des acteurs du monde maritime alliés à ceux du monde agricole et de l’ensemble des industries, tous sources de pollution des sols, des rivières et donc de la mer. Faute de quoi, les actions engagées par le secteur resteront limitées, voire inefficaces dans certains cas.

Le tourisme durable n’a pas réponse à tout !
Adopter une approche « durable » apporte de nombreuses réponses et des retombées positives pour une activité pérenne mais ne résout pas tout. La rentabilité économique de ce type d’activité reste et restera délicate, malgré la mise en place d’un tourisme plus durable et alternatif. D’autres éléments intercèderont toujours en défaveur de la réussite économique du secteur. Ce sont des facteurs inhérents, telles la météo et la conjoncture économique. Ils ne pourront pas être évités, mais une approche durable pourra en atténuer un peu les effets, notamment lorsqu’une plus large clientèle aura été sensibilisée. Le tourisme durable restera une aide seulement, un appui certain pour faire reconnaître le marché à sa juste valeur, mais pas une solution miracle ! Dans tous les cas, une rigueur de gestion et une vision claire sont indispensables à la viabilité de l’entreprise.
L’un des défis du marché de la voile traditionnelle est donc d’entreprendre une communication efficace pour élargir sa clientèle et mieux se faire connaître. A l’image de l’association Moutain Wilderness, qui défend le tourisme de la montagne en affichant ses valeurs, la voile traditionnelle pourrait s’inspirer de son exemple.
On parle de tourisme vert, alors pourquoi pas un tourisme « bleu », dédié à la mer, où les valeurs suivantes seraient à l’honneur : un tourisme lent, le patrimoine maritime, le respect de l’environnement naturel, la qualité des relations humaines, la satisfaction au niveau des cinq sens, la découverte, etc.
Pour donner du corps aux idées, il convient de s’associer avec les associations de protection de l’environnement, les agences de voyages spécialisées dans la randonnée, les acteurs du patrimoine maritime, les différents réseaux comme Econav. La mise en réseau permettrait ainsi au marché de la voile traditionnelle de s’étendre en tissant des liens indispensables entre la terre et la mer.



Notes


1. Le gréement d’un voilier est l’ensemble des cordages, poulies et mât(s) servant à la manœuvre et à la tenue des voiles d’un bateau

2. D. Gilles, E. Quemere, Rêves de Mer, des voiliers et des hommes, Solar, 2003, p. 11.

3. D. Gilles, M. Thersiquel, Gréement des côtes de France, Hachette, 1996, p. 7.

4. http://www.mountainwilderness.ch

5. D. Gilles, M. Thersiquel, Gréements des côtes de France, Hachette, 1996, p. 12.

6. Ibid.

7. www.econav.org

8. Correspond à la Loi Littoral.

 

Remarque

Ce travail de Judith Puzzuoli reprend l'essentiel de son mémoire de fin d'études de Master 2 en tourisme durable (Université de Corse, année 2008).