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Voyage hivernal sur la plage

 

 

par Karin Huet

 

 

Passer Noël sur la plage… Je ne demande au Père Noël qu’une douce nuit, douce comme hier quand j’ai monté la tente.         

Après, ça s’est détérioré. Le vent a forci, est passé au nord-ouest. Il arrachait mes petites sardines de terrain de camping. Le double toit voulait se décapeler. Je les ai remplacées par des branches cassées, ai cessé d’écrire, me suis fourrée au fond du sac de couchage. Comme en mer : fermons les yeux pour ne pas voir ça, un peu de sommeil, ça sera toujours ça de pris si ça tourne au vinaigre. Le piquet central s’agitait sous ma plante de pied. Mais le matelas jean-veste-et-sac-à-dos, sous mon corps étendu, faisait son effet, me coupant presque du froid qui monte du sol. Grande volupté que de pouvoir s’endormir paisiblement ! (C’est pour ça que je n’aimais pas le voilier : ce n’était jamais le cas.) Un des grands plaisirs de la vie, sombrer en douceur chaque soir, lâcher prise…         

Ouvrant un œil, je me suis aperçue – bordel ! – que le vent n’arrachait pas seulement les sardines mais aussi la tente elle même.         

Le double toit n’étant plus maîtrisable, j’ai fini par tout affaler. Me suis glissée dans la tente qui ondulait comme un tapis volant en partance, claquant furieusement. Tente portefeuille. Priant pour que les averses annoncées ne surviennent pas. Comment diable monte-t-on correctement une tente quand il vente à décorner les bœufs ? me demandais-je dans un demi-sommeil. Je n’arrivais pas à me rappeler les détails à ce sujet dans Le Marcheur du Pôle. À relire. Plus tard dans la nuit, eurêka, j’ai trouvé l’erreur monumentale. Erreur de touriste : pour voir la mer depuis ma couche, j’avais mis ma canadienne bout au vent. Évidemment, il s’engouffrait sous le double toit. J’aurais dû sortir et illico la monter cul au vent, avant que les averses…         

Bref, nuit de souci amorphe, douleur aux jambes, aux hanches, aux cuisses. Me suis endormie au matin, sans doute, comme toujours dans ces cas-là, où, pour couronner l’échec, on se lève trop tard, alors qu’il fait grand jour.         

J’avais la chance de mon côté. Les giboulées que j’entendais avec angoisse étaient des giboulées de sable. Le double toit n’était pas cisaillé. J’ai sauvé de l’enfouissement définitif presque tous les petits piquets en ferraille. La tente, en transes, était difficile à plier.         

Hier, j’ai marché à marée basse. C’était le jour du sable-miroir, des rookeries transitoires, des coquillages et des traces de pattes et de roues. Ce matin, j’ai marché à marée haute. Différent. Jour des goélands en vol, planant haut, immobiles contre le vent. Jour de l’écume roulant sur la plage, poussée par le vent, moutons sur le sable. Jour des épaves, la grève dépotoir, la grève terrain vague.         

J’ai idée que les épaves chargées d’anatifes viennent de loin. Elles ont fait un long voyage, pour que les pousse-pieds aient eu le temps de prendre pied. Coquille blanche, complexe, bordée d’un fin liséré orangé. Subtile et régulière beauté d’ongle manucuré. Et ce pied hideux ! Tuyau de masque à gaz, trompe d’éléphant, bite rabougrie. Nègre ; et couleur tétine à la base, quand l’anatife est gros. Il y a des madriers anatifés et des grelins anatifés. Mais aussi des flacons avec deux anatifes fixés sur le bouchon, comme les pointes d’un bonnet de fou. Une ampoule dont le crâne lisse émerge d’un jabot-collerette-fraise d’anatifes, encore remplis de pistaches desséchées dans leurs coquilles… Tous ces objets conçus par les hommes, retravaillés par l’artiste-océan. Une semelle compensée, chaussure de femme dont il ne manquait que les brides, tapissée d’un gazon de laitue de mer. Interprétation originale de la mule de star à duvet de cygne… Et un casque de chantier : lui était poussée une courte chevelure vert vif.         

C’était aussi le jour des petites méduses à inclusions de couperose.  Galets mous, pour peu qu’elles soient saupoudrées de sable. Algues roses si elles sont retournées sur le dos. Dômes de cristal lorsqu’elles reposent sur le ventre.

 


Remarque
Ce texte est tiré du dernier ouvrage de Karin Huet, Marcher des jours entre l'écume et la dune (La Part Commune, 2008).

L'auteure
Depuis des dizaines d'années, Karin Huet tâte des creux et des bosses de la Terre-Mer, marchant, pagayant, rencontrant ses humains, partageant parfois leur quotidien. De ce contact naissent des récits concrets, un sillage de phrases, à lire comme les traces d'une bête sur le sable.
Ses deux derniers livres sont: Marcher des jours entre l'écume et la dune (2008) et Passage aux Iles Féroé avec des bottes en caoutchouc (2007), tous deux parus aux éditions La Part Commune.