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Tous responsables

A propos du tourisme durable et de ses applications...

 

 

par Pierre Gras

 

 

Il faut absolument se féliciter de l'existence du Co2 et de l'effet de serre, sans parler du barnum écologique d'Al Gore. Sans eux, impossible de changer quoique ce soit à nos habitudes et à nos comportements pollueurs, au moins sur les plateaux de télévision. Cela fait tellement d'années que l'on jure sur tous les dieux qu'on va enfin s'attaquer au problème des déséquilibres Nord-Sud, à la faim dans le monde et aux injustices dans la répartition des ressources en eau ou en hydrocarbures, que l'on pouvait se demander à bon droit si le nouveau millénaire ne se déroulerait pas comme le précédent, par exemple en matière de pillage ou de destruction du patrimoine des pays " en développement " ou en abus touristiques en tout genre. Il y a encore de la marge, mais il semble que l'on veuille prendre désormais un chemin différent, du moins s'il en croit les multiples " engagements " qui se manifestent à travers le monde, comme les abeilles à la floraison printanière.

Ainsi le tourisme sera-t-il responsable ou ne sera plus, c'est juré. Éthique, solidaire, social, durable, respectueux des populations locales (mais aussi de celles qu'il déplace), c'est promis. D'accord, mais comment s'y prendre ? Si l'on en reste au niveau des principes, et pour peu que l'on accepte de coopérer avec les autorités locales et de les inciter à prendre en charge leur devenir, on peut soulever des montagnes : en Thaïlande, après le tsunami, ou en Afrique du Sud, confrontée à la progression du Sida, la volonté des gouvernements de ne pas répéter les erreurs du passé s'est affirmée - perseverare se serait avéré diabolicum. Pour mesurer les actions concrètes, en revanche, c'est une autre affaire. Aussi les initiatives se multiplient-elles, de voyagistes en organisations non gouvernementales, pour ne pas attendre que les États et les élites internationales se mettent d'accord entre eux, ce qui devrait prendre encore quelques décennies - voyez le protocole de Kyoto ou la conférence de Rio (1).

Tout d'abord, quelle différence y a-t-il entre les notions évoquées plus haut : tourisme responsable, durable, solidaire, éthique ? " Tourisme humanitaire et tourisme solidaire relèvent-ils de démarches similaires ? ", se demande à bon droit un grand journal du soir, commentant la création en France d'un label " Tourisme responsable " (2). Déjà, en 1995, l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) avait organisé la première conférence internationale consacrée au " tourisme durable " (3), traduisant la montée en charge d'un concept que certains consommateurs - pardon, voyageurs - commençaient à s'approprier : volonté de privilégier les contacts avec les populations et le respect des ressources locales, souhait de ne pas se contenter de bronzer idiot en vacances, recherche d'itinéraires et de lieux de séjour moins balisés ou bétonnés... Il est vrai qu'en retour, les propositions du secteur touristique laissent perplexe. Et la notion de tourisme responsable reste peu claire, si l'on en croit les résultats d'une enquête et d'un sondage d'opinion menés au printemps 2007 (4). Ils confortent le bilan d'une précédente enquête menée en 2004 à l'initiative de l'Union nationale des associations de tourisme et de plein air. Près d'un tiers des personnes interrogées ignoraient jusqu'au sens de la notion de tourisme responsable et cette proportion serait tombée aujourd'hui à 27 % (dont 12 % seulement assurent en avoir " une bonne connaissance "). Le nombre des personnes affirmant avoir effectué récemment un " voyage responsable " est édifiant : à peine 2 %, selon TNS. Certes, un récent guide spécifique édité pour le compte d'un éditeur spécialisé (5) contribue à relativiser les choses : " Il faut cesser de confondre tourisme solidaire et humanitaire. Le principe qui prévaut, c'est qu'il faut passer de bonnes vacances tout en sachant qu'une partie de l'argent qui sera dépensé bénéficiera à certains projets des populations locales, ce qui est la définition d'un tourisme solidaire. " Minimaliste, mais pragmatique. Du coup, les " labels " et autres " chartes " adoptés à l'initiative des voyagistes se multiplient. Certains sont même agréés par l'Afnor (6) et sont à ce titre encadrés par le Code de la consommation établi par les pouvoirs publics, avant d'être examinés par les fonctionnaires sourcilleux de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes qui font également la loi dans les supermarchés. Sinon, pas de publication possible au Journal Officiel de la République, donc de communication externe.

Et en matière de communication, les professionnels s'y entendent. Sitôt leur label validé, ils en tartinent leur documentation comme d'autres leur Wasa. Marche à pied privilégiée, achat exclusif de produits locaux, engagement à limiter la consommation d'eau, accompagnement de projets pédagogiques (écoles, formation professionnelle, training de guides autochtones…) : tout est bon dans le label. Mais davantage encore que les agences, les associations se sont investies dans l'organisation de ce type de voyages. Ainsi, le groupement Agir pour un tourisme responsable et l'Association du tourisme équitable et solidaire regroupent-ils un certain nombre d'associations volontaires, pour ne pas dire militantes, dans ce domaine. Elles " rament " un peu car, mêmes regroupées, elles souffrent d'un manque de visibilité auprès des consommateurs de voyages. Pourtant, " ces associations peuvent utilement donner des conseils aux futurs voyageurs. Car trouver ce type de voyage dans une agence classique est quasiment impossible. À moins de se tourner vers un voyagiste spécialisé dans l'aventure ou le voyage à pied " (7). Créée en 2005, l'Association française d'écotourisme, s'efforce pour sa part de diffuser ce concept, proche des précédents, en France, de façon à pouvoir accompagner et financer le développement de projets et l'élaboration de " stratégies de territoire " liées au tourisme durable, que celui-ci prenne place dans l'hexagone ou à l'extérieur. La relation au public se fait par le biais d'une pédagogie adaptée : il s'agit davantage d'encourager les voyageurs à questionner leurs hôtes et à échanger avec eux, pas uniquement en leur parlant finances, mais plutôt en les incitant à raconter leurs projets, la façon dont ils s'y prennent, les résultats obtenus, etc. L'ethnologie à la portée de tous, en quelque sorte. Le temps est également invoqué pour mieux travailler dans la " transparence " - autre mot-valise - avec les acteurs locaux du développement. À ces gens, pauvres pour la plupart, qui voient débarquer chaque semaine leur lot de voyageurs riches (tout est relatif d'ailleurs), Rencontres du Monde communique le prix des denrées de base en France comme celui du pain ou du lait, mais aussi les salaires moyens français, pour que les habitants puissent les comparer au prix payé par les touristes pour leur séjour. " La transparence joue dans les deux sens, explique son directeur. Et cela nous aide à fixer les tarifs, à empêcher que le prix des transports locaux ne triple en une année, juste parce que nous serions considérés comme des Crésus " (8). L'argent ainsi épargné ou récolté permet d'envoyer les enfants à l'école, affirme l'organisateur, qui propose des séjours au Zanskar, dans le Nord de l'Inde, parmi les familles de bergers tibétains réfugiés.

Conscients de l'impact, réel ou potentiel, que cette démarche pourrait avoir sur leur image de marque, les grands tour-opérateurs n'entendent pas laisser aux seules associations le monopole du tourisme responsable - et veulent éviter de se faire qualifier, en toute logique, d'irresponsables. Ils développent eux aussi des réponses, plutôt les petits ou moyens opérateurs, mais tous s'y mettent plus ou moins. " Le point de départ, c'est bien le tourisme ", explique toutefois la responsable d'une structure liée à l'opérateur Vacances bleues, qui a travaillé pendant huit ans dans des actions de développement, tout en cherchant à faire " redécouvrir le sens du voyage et la notion perdue du lien d'échange " : " Le développement n'intervient qu'après " (9).

Sur le terrain, les résultats de ce volontarisme sont pour le moins inégaux. Et les nouveaux rapports instaurés avec les populations locales ou leurs représentants parfois aléatoires. Ainsi tel opérateur privé avait engagé plusieurs " microprojets " de développement au Mali, en pays Dogon, sous l'appellation Chemins solidaires. La plupart ont tourné court. Dans l'un des villages choisis, une fois réalisé le campement destiné aux touristes, les responsables dogons ont voulu imposer au voyagiste un guide désigné par la communauté, alors que l'opérateur en avait déjà formé plusieurs autres. Résultat : le voyagiste s'est vu refuser l'accès au campement qu'il avait financé et ses " circuits " ne s'arrêtent plus dans le village en question. Les exemples sont nombreux d'incompréhensions, voire d'objectifs contradictoires, révélés par ce type de réalisations dites partenariales. Pour contourner ces difficultés, à défaut de les régler véritablement, d'autres voyagistes cherchent à nouer des liens privilégiés avec des ONG implantées localement. Celles-ci se chargent de faciliter la relation avec la population concernée et de faire assurer dans de bonnes conditions la prise en charge d'éventuels touristes. Un projet réussi de randonnée respectueuse des sites et des gens dans le Sud tunisien fait vivre entre dix et quinze personnes, du guide au chamelier en passant par les cuisiniers locaux, plaide pour sa part un organisateur de voyages d'aventure qui a créé la charte " Éthique du voyageur " : " Nous avons tout intérêt à aider ces gens, sans les folkloriser. Et donc à les payer suffisamment pour qu'ils n'aient pas envie d'aller chercher du travail sur la côte ou en ville. Nous entretenons ainsi la richesse avec laquelle nous travaillons " (10).

Soit, mais il reste un problème de poids : le désir même des voyageurs. Sur les 13 500 clients de l'opérateur privé évoqué plus haut, vingt-cinq seulement se sont lancés sur ses " chemins solidaires " l'an passé ! Souvent les circuits proposés ressemblent étrangement à ceux des concurrents, parfois moins chers et moins scrupuleux : il n'est pas évident de faire ressortir la " valeur ajoutée " solidaire d'un voyage sur un catalogue ou sur Internet. En outre, " le manque d'adhésion vient aussi du portefeuille ", note encore le magazine Ulysse. Si dans les sondages, la proportion des touristes qui se félicitent de l'émergence du tourisme solidaire est restreinte, celle qui accepte un surcoût, même minime, pour financer les projets de développement correspondant est carrément infime. Même entre membres d'associations signataires de chartes ou de labels, la concurrence fait rage. Pourtant, se rassure un responsable de l'association Tourismes et développement solidaires, spécialisée sur l'Afrique, " il existe une vraie clientèle et une partie est prête à payer un peu plus pour se sentir utile ". Et se donner bonne conscience tout en bronzant quand même.

Même remplis de certitudes sur la lente mais inéluctable émergence du " tourisme autrement " (11), les voyagistes militants ne sont pas au bout de leurs peines, à l'instar des acteurs de l'humanitaire confrontés sur le terrain aux prises de position de leurs gouvernants ou de leurs dirigeants, quand ils ne sont pas menacés ou rejetés par les autorités locales ou les forces d'opposition, armées ou non. Sur la durée, la lucidité augmente. Et l'on s'aperçoit, note avec amertume un observateur, qu'" on se sent plus solidaire des somptueux paysages que des humains " (12). Franck Michel est plus sévère vis-à-vis des limites de cette démarche. S'inspirant de la réflexion de Jim Butcher, il s'insurge " contre les nouvelles formes de tourisme qui se considèrent comme ''moralement supérieures'', alors qu'elles tendent actuellement à ressembler de plus en plus aux formes classiques du tourisme, qu'il soit ''de masse'' ou non " (13). Le " nouveau touriste moral ", explique-t-il en substance, entend préserver les milieux qu'il traverse et y limiter l'impact négatif du tourisme. Mais il contribue malgré lui à créer de nouvelles barrières, de nouvelles frontières, encourageant à son corps défendant des formes de développement non souhaités. Corruption, prostitution, incompréhension ou lutte féroce entre les habitants, les groupes sociaux ou les ethnies font aussi partie du lot " durable " du tourisme. Et sans revenir sur les aspects environnementaux de ce bilan, celui qui part en avion en Asie du Sud, même dans le cadre d'un voyage solidaire, doit savoir qu'il produit plus de six tonnes de dioxyde de carbone, alors qu'un aller-retour en train entre Berlin et une cité balnéaire de la Baltique ne génère " que " 35 kilos de Co2 (14). Mais c'est moins sexy.

Comment échapper à ces tropismes démobilisants ? L'une des solutions pourrait consister à faire confiance d'abord aux populations et à s'appuyer sur leur propre expertise touristique - ou a minima sur une expertise nomade que revendiquent certains professionnels (15). Cette expertise n'aurait qu'un fort lointain rapport avec celles de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international qui, sous couvert de contribuer à une meilleure gouvernance des pays concernés, les ont remarquablement aidé, en de multiples occasions, à se fourvoyer. Technologies dépassées avant d'être transférées, logiques et coûts de fonctionnement souvent sans rapport avec les capacités locales, surdimensionnement d'infrastructures de transports, par exemple, au détriment de projets mieux maîtrisés et en prise réelle avec les besoins de la population. En matière touristique, les gisements dont parlent justement les experts sont malheureusement traités comme les énergies fossiles : en les gaspillant inutilement.

Une autre piste consiste à impliquer les principaux bénéficiaires en dehors des voyagistes eux-mêmes, de ces déplacements saisonniers massifs. L'idée progresse… en Allemagne. Ainsi la compagnie Lufthansa, qui a annoncé un bénéfice record de 845 millions d'euros en 2006, réfléchit-elle à l'introduction d'un mécanisme de taxe volontaire sur les émissions de Co2 produites par un voyage en avion sur l'ensemble de ses destinations, qu'elles soient touristiques ou professionnelles. L'organisation écologiste Greenpeace a aussitôt critiqué cette " mesure de communication ", soulignant que Lufthansa " espère éviter une taxe sur le kérosène et un système de certificats d'émission de Co2 " que pourraient lui imposer les règles nationales ou internationales (16). Et l'on reste loin de l'idée d'une quelconque redistribution aux projets de développement local. D'ailleurs le trafic aérien ne représenterait pas plus de 2 % de la quantité de dioxyde de carbone produite en Europe, bien loin derrière la circulation automobile.

Enfin, une troisième voie, malthusienne au possible, consisterait à contraindre les opérateurs (mais comment ?) à instaurer des quotas de touristes selon des critères objectifs par pays ou par régions (proportion acceptable de touristes par rapport à la population autochtone, évolution de la démographie et de l'économie locales, période de l'année, capacité d'accueil, fragilité des milieux traversés, diagnostic des risques de pollution...) qui pourraient être discutés et tempérés au plan international, par exemple au sein de l'OMT. Mais on voit d'ici la levée de boucliers - y compris de la part des pays d'accueil dont l'économie et les équilibres sociaux dépendent de plus en plus, pour certains d'entre eux, de la manne touristique, par exemple en Afrique du Nord, en Asie du sud-est ou dans les Caraïbes - que risquerait d'entraîner ce type de mesure autoritaire, si tant est qu'elle soit souhaitable ou possible dans un contexte de libéralisation à tous crins…

Sans angélisme et loin d'ignorer les dérives de cette nouvelle forme de marketing que constitue le tourisme responsable pour les entreprises du secteur les plus dépendantes d'une image positive, on peut aussi renvoyer à chacun la responsabilité des décisions qu'il prend en matière de déplacements, qu'elles soient citoyennes ou non. Et, soyons positifs pour finir, on peut estimer " qu'il est possible de travailler avec de petites associations et les actions mises en place peuvent encore avoir du sens. De vraies rencontres avec les habitants peuvent avoir lieu. Car il ne faut pas oublier qu'il y a de bons ''touristes'' et de mauvais ''voyageurs'' " (17).

 


Notes

1. Le protocole de Kyoto, ouverte à la ratification en 1998 et qui concernait la réduction des émissions de Co2 et la diminution de l'effet de serre, attend toujours son approbation par quelques gros pollueurs de la planète, comme les États-Unis et l'Australie. Pour sa part, la conférence de Rio de Janeiro, organisée en juin 1992, a mis en avant la notion d'" agendas 21 " censés engager les États et des villes dans l'amélioration de l'environnement, mais aussi des conditions de vie (habitat, déplacements, travail…) des populations et de l'exercice de la démocratie locale.

2. " Le choix du tourisme solidaire ", Le Monde du 21 avril 2007.

3. Une nouvelle conférence a eu lieu en 2003 à Djerba (Tunisie) - www.world-tourism.org

4. Sondage TNS-Sofres du 9 au 13 mars auprès d'un échantillon représentatif de la population, à la demande de voyages-sncf.com et de routard.com.

5. Pascal Languillon, Itinéraires responsables, éd. Lonely Planet.

6. Association française de normalisation.

7. Pascal Languillon, op. cit., cité par Le Monde.

8. Cité dans " Le voyage équitable reste à inventer ", Ulysse n°116, mai-juin 2007.

9. Le Monde, op. cit.

10. Cité dans Ulysse, déjà mentionné.

11. Titre d'un hors série du magazine Alternatives Économiques - www.alternatives-economiques.fr

12. Ulysse, op. cit.

13. Ville et mémoire du voyage, op. cit., p. 46. Jim Butcher est notamment l'auteur de The Moralization of Tourism, Londres, Routledge, 2003.

14. Selon le président de l'Institut allemand de l'environnement, cité par Le Monde du 10 mars 2007.

15. Cf. GéoCarrefour, revue de géographie éditée à Lyon, Expertises nomades ; la circulation des modèles urbains hors du monde occidental, Éric Verdeil (dir.), 2005.

16. " L'Allemagne, les vacances et le Co2 ", in Le Monde du 10 mars 2007.

17. Franck Michel, cité dans Ville et mémoire du voyage, op. cit., p. 59.



Remarque: ce texte reprend un chapitre de l'ouvrage de Pierre Gras, Petit imprécis de voyage, paru en 2008 aux éditions Homnisphères (Paris).