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La faim du tourisme

Un autre sens du voyage est possible

 

 

par Franck Michel


L'article en format PDF

 

« Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud,
où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique,
où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité,
comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ?
Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons,
elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie (...),
l'ordre et l'harmonie de l'Occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd'hui infectée.
Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité
. »

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.

 

Aujourd'hui centenaire, l'anthropologue Claude Lévi-Strauss a rédigé ces lignes, dures mais justes et prophétiques, désormais célèbres tout comme son auteur, il y a 54 ans... C'est d'ailleurs la dernière phrase citée qui reste, hier comme aujourd'hui, la plus fameuse. La résonance du propos d'alors avec l'actualité de l'heure n'échappera à personne. Au fil du demi-siècle qui vient de s'écouler, le voyage - et son extension vacancière avec le tourisme - n'aurait donc pas tenu toutes ses chères promesses pourtant si bien " marketisées " par les tenants de l'Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) eux-mêmes épaulés par ces opérateurs touristiques trop friands d'engranger des bénéfices en misant sur ce secteur en vogue. C'était sans compter sur le réchauffement climatique, une situation géopolitique instable et parfois explosive, des crises financières, économiques, identitaires à n'en plus finir, etc. Certes, avec les temps qui changent pour mieux déchanter, nos contemporains ont déjà pris le pli de tous les replis. Dans ce contexte, ici comme ailleurs, le tourisme est une cible pour tous. Le mot d'ordre de l'OMT - un tourisme facteur de développement et de paix mondiale - a pris un sacré coup de vieux ! Comment un pays comme le Népal - terre de prédilection pour tous les trekkers en herbe ou confirmés, où le tourisme représente une manne économique "formidable" depuis des décennies - en est-il arrivé là où il en est aujourd'hui : une guerre civile interminable et un pays toujours classé parmi les plus pauvres de la planète... On attendait plus et mieux du tourisme. En vain. On nous dit que le tourisme "repart" depuis quelques mois dans le petit royaume himalayen. Bien, certes, mais pour quels bénéficiaires in fine ? Ce qui est sûr, c'est que, le (mauvais) moment venu, les touristes resteront et redeviendront des cibles potentielles car les inégalités ajoutées aux injustices ne promettent jamais rien d'équitable, de viable et de vivable, bref de durable. Au Népal comme autrepart dans les Suds proches ou lointains.

Un autre exemple, particulièrement récent celui-ci : à Antalya, dans le sud touristique bétonné de la Turquie, le week-end du 22-23 novembre 2008 a vu plus d'une centaine de touristes belges et français être " retenus en otages " par un hôtelier qui n'avait pas été payé par le tour-opérateur concerné qui, lui, venait de faire faillite! Celui-ci devait payer à l'autre une ardoise de 80.000 euros. En attendant que l'argent parvienne à bon compte, les clients de l'agence étaient en quelque sorte assignés à résidence touristique. Floués puis réfoulés. Une solution sera trouvée mais les touristes devront tout de même s'acquitter chacun - le tarif de la rançon ! - de la somme de 275 euros pour avoir le droit de s'asseoir à table et dormir dans un lit. Une brève du Monde (24/11/08) précise que les touristes extorqués seront " rapatriés " - sains et saufs, seulement un peu déplumés au passage - dès le 24 novembre... Au même moment, plus de 3000 passagers - en voie de rapatriement ? - étaient bloqués plusieurs jours à l'aéroport international de Bangkok, pour des raisons d'émeutes sociales et politiques en Thaïlande, sur fond de crise et de corruption. Toujours au même moment, à Bombay en Inde, des attentats islamistes font un carnage au coeur de la ville " touristique " puisque notamment deux grands hôtels de luxe (Taj Mahal et Oberoi) sont pris comme cibles, les premières victimes étant les occupants étrangers: au total plus de 170 morts... La géopolitique s'incruste ainsi, par la violence extrême, dans les itinéraires touristiques, déroutant une industrie florissante mais trop souvent arrogante. De cette frustration naît de la haine. Sans oublier que pour certains illuminés le fait de s'attaquer aux touristes peut conduire à la médiatisation et/ou au paradis... Fruit de la mondialisation et de l'ère des mobilités, le tourisme en est parfois aussi le fruit pourri, encore une raison supplémentaire pour qu'il devienne, demain, une cible de choix pour tous les oubliés et damnés de la terre. Ceux également pour qui le touriste sera toujours l'autre. Inaccessible. Inacceptable... Si le XXe siècle aura été celui des réfugiés et des touristes, le XXIe risque d'être - dans quelques décennies, après un long sursis touristique - d'abord (voire exclusivement) celui des réfugiés. Et des rapatriés en tout genre (1).

Le tourisme est au voyage ce que l'automobile est au transport : une commodité à la fois pratique et dramatique. Le tourisme équitable, solidaire, durable ou autre avatar vient panser les plaies - ce qui est une bonne chose - sans néanmoins jamais guérir la maladie. On a fêté ostentiblement l'anniversaire de mai 68 mais on a oublié Baudrillard, Gorz, Marcuse ou Illich car la maladie infantile du tourisme réside dans la multiplication de cultes issus de l'occidentalisation du monde. On consomme des voyages comme on achète des tomates. Alors, évidemment, on les préfère bio, si le porte-monnaie l'autorise… Lorsque l'artificialisation des paysages et la folklorisation des cultures s'associent pour activer le fameux mythe du " développement touristique " le pire n'est jamais très loin, les peuples oubliés ou exclus - plutôt dans le Sud - peuvent en témoigner aussi massivement que le sont les flux touristiques. Le seul tourisme durable envisageable concerne des projets, des flux et des rapports Nord-Nord, comme un voyagiste qui organise des séjours solidaires entre le Québec et la France ou une agence allemande ou italienne qui offre des circuits thématiques dans des tipis, des yourtes ou des bergeries en Corse ou dans les Cévennes... Les exemples se déclinent à l'infini dans un monde de plus en plus fini, replié, retiré.

Les pays du Sud ne goûteront jamais que les miettes d'un " tourisme durable " dont les deux termes s'opposent de la même manière que " développement " et " durable ". Leur redonner du sens commence par se donner les moyens de les remettre en cause. Si les intentions sont louables et certains projets aussi vivables que viables pendant un temps compté, cela ne " dure " généralement pas. Dans le contexte actuel et devant le flot des inégalités économiques et sociales, parfois aussi de la répression politique, le " sud lointain " n'a d'autre avenir durable que de devenir un terrain de jeu pour nantis en quête d'exotisme. De liberté perdue aussi. Et les rares autochtones qui toucheront le gros des miettes serviront de justification du bien-fondé de cette nouvelle forme d'aventure missionnaire aux futurs projets de développement touristique. Le tourisme se retrouve ainsi de plus en plus mêlé à l'humanitaire comme si nos sociétés en panne d'utopie, pour gérer une ineffable culpabilité, se résignaient à donner pour surtout ne rien changer dans le fond... L'Histoire nous serait pourtant d'un grand secours pour ne pas refaire les mêmes erreurs, encore faudrait-il que ce ne soit plus les seuls vainqueurs qui en rédigent les " hauts faits " au détriment des méfaits.

C'est en arpentant et fréquentant ces contrées en proie au développement, auprès des autochtones et non des expatriés, du côté des visités autant que de celui des visiteurs, que l'on mesure la misère du monde du voyage : des Papous qui enlèvent leurs shorts et ne parlent plus à leurs voisins ; des Pygmées, Dogons ou Maasaïs transformés en acteurs souvent passifs de leur propre mal développement ; des " femmes-girafes " parquées en Thaïlande rappelant les infâmes " zoos humains " ; des autochtones partout victimes de l'essor d'un tourisme sexuel de masse ; un nature domestiquée et des forêts privatisées… Bref, c'est fou ce qu'on peut faire au nom du tourisme, mais aussi de l'éthique, de l'humanitaire et de l'aide au développement ! On voit du patrimoine surgir à tous les coins de rue et de forêt, le " terroir-caisse " marche à plein régime, le succès du trio bobo-bio-écolo masque mal l'élitisme d'un certain écotourisme et ses liens avec les éternels sanglots de l'homme blanc…

Le tourisme utile a donc remplacé le voyage hédoniste et l'action humanitaire la flânerie romantique. On est passé ces dernières années du " développement du tourisme " au " tourisme de développement " sans pour autant, c'est une vilaine et vieille habitude des visiteurs, consulter ou associer les visités : l'action pour les uns, la figuration pour les autres. Comme d'accoutumée aussi, les affaires intéressées des uns (en bons universalistes !) ne sont pas censées intéresser les principaux intéressés... C'est partant de ce " constat " que des " experts " venus du froid réinventent une forêt tropicale, en Guyane, au Cameroun, en Indonésie, la faisant passer de " bien culturel local " à " bien naturel universel ". Mais un bien pour tous résulte trop souvent d'un mal local, un clivage encore accentué par le fossé économique qui distingue les sociétés émettrices et réceptrices. Deux mondes, deux visions d'un seul monde et du tourisme qui, rappelons-nous, en est la fenêtre ouverte et non la porte close comme pour d'autres migrants. Ces derniers, c'est vrai, ne sont pas des visiteurs bienvenus et ne sont pas sollicités par les brochures ou les politiques touristiques…

Le sens du voyage disparaît avec sa rationalisation touristique. Le voyage commence là où s'arrête nos certitudes, il se pimente lorsqu'on arrive enfin à se perdre. Pour se retrouver, il faut d'abord se perdre, une évidence totalement oubliée par ces hordes de touristes sur-organisés adeptes du " tout inclus " afin de s'exclure - toujours plus - des autres personnes ou cultures, et par conséquent tourner le dos aux réalités sociales et politiques qui les entourent. C'est en s'égarant que le bourlingueur retrouve le voyage dont il rêve et auquel il aspire : voyager ailleurs revient, pour le meilleur et le pire, à revenir dans l'histoire, qu'il s'agisse de découvrir la préhistoire, les traces des anciens explorateurs ou celles bien sûr de son enfance… Si une autre voie du tourisme s'avère possible elle devra repasser un jour par le voyage. La déroute est vitale pour rester dans la bonne voie et il faudra bien ruser pour espérer encore voyager demain: se tromper d'heure et de gare, choisir les transports les moins efficaces, quêter l'ennui alors que tout le monde cherche à y échapper, privilégier la lenteur au culte de la vitesse généralisée, le silence au bruit, la rencontre véritable au zapping virtuel... Si se dépêcher garde un sens c'est uniquement pour courir aller s'ennuyer dans un lieu improbable, indomptable ou inconnu. En voyage ou non, ce n'est qu'en faisant le vide que surgit le plein. Un plein de vie pour que celle-ci reprenne un peu de bon sens. On est loin du plein d'essence des touristes-automobilistes toujours pressés à force d'être oppressés...

L'objectif pour demain est de sortir du tourisme, autant s'y préparer dès à présent : il faudrait par exemple créer une association " Sortir du tourisme " (ce qui nous fait penser à " Sortir du nucléaire "), une initiative qui esquisserait les contours d'un autre voyage, réellement alternatif et durable, et non pas une énième structure tentant d'occuper une niche marketing à la mode. Revenons aux fondamentaux de l'esprit nomade : se déprendre, comprendre et apprendre de la rencontre du monde et avec les autres. Pour cesser de prendre surtout.

Aujourd'hui, l'avenir du voyage passe par la décroissance du tourisme et la décroissance tout court : ainsi, en faisant la promotion du " Slow Travel ", on sort déjà du tourisme pour retrouver le voyage dans une nouvelle version inédite ; en privilégiant le " tourisme de proximité " - autrement dit en restant près de chez soi, voire à la maison ! - on sort parfois aussi du tourisme en retrouvant une convivialité, la " vraie vie " en quelque sorte, en redonnant un sens à notre besoin de fuite. Le temps du passage d'un monde de touristes à un monde sans touristes sera lent et long, très différent aussi selon les régions du globe concernées. Mais il est essentiel d'anticiper.

Dans le domaine actuel du tourisme équitable, la règle dite des " 3 P " est censée régir le tourisme solidaire : peu de visiteurs, peu de temps sur place, peu de mois pour une saison courte. Certes, cela est un bon début, mais il conviendrait d'ajouter - un jour ou un autre, par la force des choses il adviendra ! - un quatrième " P " : peu de tourisme. Interrogeons-nous aussi sur l'essor, aujourd'hui très tendance, de ce " nouveau tourisme moral " où les clients gèrent leur culpabilité, se rassurent par le biais des vacances et se muent parfois en donneurs de leçons à peine franchie l'équateur ou la douane : Sur ce terrain pourtant, les populations du Sud ont assez donné ! Si d'aucuns ne sont pas convaincus, relisez donc le Discours sur le colonialisme d'un certain Aimé Césaire qui, tout juste disparu, est déjà récupéré par une République malade - amnésique aussi - de son passé.

La véritable solidarité est celle qui permettrait aux populations visitées par le biais du tourisme solidaire, ou du fait de l'ingérence voyagiste, de pouvoir se projeter vers un avenir sans touristes à l'horizon... Utopie ? Oui si l'on en reste à nos idéologies dominantes et marchandes, non si l'on arrive à prendre conscience de l'état de notre planète avant qu'il ne soit trop tard. L'avenir du tourisme est en sursis. La seule chose à faire : gagner du temps en limitant les dégâts. C'est pourquoi toute la sphère du tourisme durable ou du voyage responsable est un pis aller, et en attendant la mort " naturelle " du tourisme (pas avant quelques décennies…), il ne nous reste qu'à soutenir les réseaux associatifs, écologistes, humanistes et autres qui s'évertuent à rendre l'ère du tourisme plus respirable. Ce n'est pas le Grand Soir touristique qu'il faut viser mais plutôt éviter que la nuit noire tombe sur notre village global menacé notamment par les cinq crises suivantes : réchauffement climatique, fin du pétrole, émeutes de la faim, pénurie d'eau, désordres géopolitiques… En parfait ersatz de l'idéologie coloniale et vecteur de la mondialisation libérale, le tourisme est plus que jamais dans la ligne de mire de ces cinq crises…

Après le glas du salarié flexible et de l'immigré jetable, celui du voyageur moderne aurait-il donc sonné ? Déjà mondialisé, et donc par essence délocalisé, le touriste-voyageur est un nomade du loisir qui s'ignore et qui, trop souvent - enfant gâté du Nord -, ne connaît pas la chance qu'il a et aura encore pour un temps désormais compté : celle de vaquer librement, tout au moins pendant son temps libre ou ce qu'il en reste… De nos jours, ce qui a vraiment changé dans la vie du voyageur " moderne " se résume en cinq " biens " aux vertus souvent discutables : carte bleue, téléphone portable, Internet, révolution des transports, appareil photo ! Ces biens qui font parfois tant de mal n'en ont pas moins bouleversé la planète nomade et l'univers des mobilités internationales. Dans une société de plus en plus schizophrène, ces biens sont avant tout des plaies qui plaisent à nos contemporains qui s'y complaisent. Des plaies aussi qui ne pansent ni ne pensent.

Alors, de quel voyage parle-t-on ? Le touriste est de plus en plus à l'image du voyageur et réciproquement. La fiction paraît - à défaut d'être - plus réelle que la réalité. De plus en plus de voyagistes optent pour des voyages " à la carte " qui ressemblent aux voyages individuels sans jamais en être véritablement ! Ils vendent et revendent également des circuits de plus en plus formatés et marqués par le sceau galvaudé de l'authenticité où, parfois, même la pauvreté se dévoile " sexy " pour répondre à la soif d'exotisme des clients-rois : modelée en fonction de la demande, fabriquée selon les besoins spécifiques, cette authenticité répond au besoin de fuir (souvent pour mieux se retrouver ou empêcher de se perdre) des clients, qui dans la vie quotidienne sont de plus en plus désorientés. Le tourisme marchand l'a bien compris et il surfe avec stratégie sur le désarroi de nos semblables, avec pour leitmotiv : vendre du rêve d'autant plus que la réalité n'est pas belle à voir ! Mais la réalité du monde n'est pas un show ou une fiction, elle n'est que ce que les êtres humains décident d'en faire.

Si le voyage peut rimer avec rencontre, c'est à nous tous de promouvoir cette dernière, ensemble, en bonne harmonie partagée, et sans trop de fausses notes… Le voyage possède un formidable atout qu'il nous faut promouvoir sans cesse: celui de nous rappeler qu'à travers les pas en direction de l'autre et de l'ailleurs, et en dépit des pressions de toute sorte, il ne nous est pas (encore) interdit de rêver... Retrouvons un peu de modestie, soyons désintéressés, et au tourisme qu'on croit utile préférons le voyage qu'on sait parfaitement futile. Réapprenons à flâner pour le simple plaisir de croquer la vie à pleines dents.

Si le tourisme c'est la mort, voyager c'est vivre ! Voilà une proposition de slogan pour enjoliver les murs de mai 2008. Et ceux des plus ou moins jolis mois de mai à venir... En attendant le mot d'ordre le tourisme est mort, vive le voyage !, on voit que c'est l'ordre du monde qui se renverse : sous la plage, les pavés ?




Note

(1) Ce texte reprend certains extraits de la fin de la conclusion de Routes. Eloge de l'autonomadie (PUL Québec, printemps 2009).