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EDITO


Patrimoines communs


L'article en format PDF

 

Java, Indonésie
Qu'il soit culturel ou naturel, le patrimoine mondial ne vient-il pas souvent de la "terre-mère", de cette humanité féconde et nourricière, de ce "matrimoine"? Ici sur l'île volcanique de Java, en Indonésie. Au premier plan, le Bromo et ses fumerolles, véritable lieu de culte pour les Hindous de l'archipel; à l'arrière, le Semeru qui, du haut de ses 3676 mètres, crache du gaz et des pierres à intervalles réguliers...
Ces volcans, sacrés, sont vénérés par les populations locales, d'abord les Hindous qui arrivent de Bali et d'ailleurs en pélerins, mais également par les Musulmans qui pour la plupart n'ont pas oublié leurs racines culturelles autochtones...

Paris, France
Louvre d'hier et Louvre d'aujourd'hui. Inconsciemment, parler de patrimoine renvoie d'emblée à l'histoire et aux grand monuments du passé et, dans une moindre mesure, du présent.

 

Le patrimoine est à la mode, tellement d'actualité qu'il est peut-être en certains lieux victime de son succès, ce que vient illustrer l'excès de patrimonalisation repérable ici ou là dans nos « pays » du coin ou dans ceux du bout du monde. Les patrimoines sont divers mais tous, à des titres variables, intéressent et interpellent les décideurs (politiques), les développeurs (économiques) et les nouveaux « industriels » (culturels)... Relier les termes de culture et d'industrie est en soi une insulte pour les cultures – qu'elles soient populaires ou savantes – et évidemment de mauvaise augure puisque le mariage de la culture et du marché ne peut déboucher que sur une commercialisation à plus ou moins long terme de nos savoirs ancestraux, coutumes, traditions, langues, créations et adaptations aussi, etc. Les affaires des entrepreneurs culturels chargés de la mise en patrimoine de tel ou tel espace préservé, de telle ou telle danse traditionnelle ou de telle ou telle douloureuse mémoire collective, ne font pas forcément – loin de là – les affaires des populations les plus directement concernées. Sans oublier que ce que l'on gagne – en argent comme en visibilité – à sauvegarder ou à folkloriser ici, on risque fort de le perdre ailleurs, par exemple dans les domaines de l'identité, de la dignité, de l'autonomie, bref de la liberté. Aux Philippines, un cas parmi tant d'autres, il existe déjà des rizières « patrimonalisées » que les autochtones ne peuvent plus cultiver (pour manger) mais qu'ils doivent montrer à des touristes internationaux en goguette (pour de l'argent). Avec les dollars touristiques, ils pourront acheter "leur" riz (en fait le riz d'ailleurs) au supermarché local nouvellement installé... Dans ce contexte de privation ou d'appropriation, il importe pourtant de faire savoir les savoir-faire – les nôtres et ceux des autres – au plus grand nombre d'habitants, au Nord comme au Sud. Sans bafouer le passé, en respectant le présent, et d'abord les populations locales qui se battent pour rendre leur quotidien plus vivable. Le « bon » patrimoine est celui qui est bien (re)donné, celui qui assure et assume la transmission entre les générations. Le passé et le présent, le matériel et l'immatériel, le naturel et le culturel, doivent tous être traités et appréhendés avec attention pour mieux préparer le futur. Et la transmission est justement le maître mot en ces temps de démissions. En elle réside précisément l'enjeu fondamental du destin collectif d'une planète qu'on ne cesse de rappeler être en danger. En ce sens, le patrimoine n'est qu'un moyen et non une fin (1).


Patrimoines ou Matrimoines?

Boutade ou non, on peut en effet s'interroger... N'y gagnerait-on pas si demain l'héritage si prisé de nos trésors naturels, culturels et humains passait des mains du père dans celles de la mère? Symboliquement, une pensée monolithique et monothéiste est peut-être la source même de certains de nos maux actuels, et l'actuelle engouement pour le patrimoine s'inscrit également dans cette vision binaire à prétention universaliste. Un exemple: ces dernières années en Bretagne, la reconstruction de l'identité régionale s'est en partie légitimée du fait que la langue bretonne était quasiment en voie de disparition. Du coup, pour sauvegarder cette part indéniable du patrimoine de l'humanité, les plus ardents défendeurs de la langue bretonne ont bâti une unité culturelle et linguistique qui ne souffrirait pas des apports extérieurs, qu'ils soient mondiaux, français ou parisiens! Les métissages linguistiques – où par exemple langues bretonne et française joliment s'entremêlent – sont gommés de l'histoire comme pour gagner en « pureté » (toujours dangereuse), tout comme on enlève la bouteille de coca sur la table lorsqu'un touriste photographie l'intérieur d'une yourte mongole... que l'on se trouve en Mongolie, au Québec ou dans l'Ardèche! On est ceci ou cela, l'un ou l'autre, ou comme disait le très peu regretté G. W. Bush: « ceux qui ne sont pas avec nous sont forcément contre nous »; c'est vrai, lui, le monothéisme intégral donc intégriste (encore un « pur »!), il connaît bien! Le problème reste entier: c'est l'unité contre la diversité, au risque de quêter une improbable pureté originelle. C'est là où, un jour peut-être, le patrimoine devrait céder le pas au... matrimoine! Car la modernité occidentale, nourrie du patriarcat lui-même issu de la tradition monothéiste judéo-chrétienne, s'est forgée et construite autour du fantasme de l'Un contre le Deux et surtout contre le Divers. Cette divine mais souvent crétine « loi du père » conduit à l'unité et donc aussi à l'invention de l'individu au détriment de celle – plus complexe – de la personne. On sait que culture et nature ne sont pas séparés de manière rigide dès que l'on quitte le territoire occidental, ils sont même intrinsèquement liés, reliés. Souvent religieusement (de religare, « relier ») très loin du moralisme anti-paganiste véhiculé par les monothéismes pour une fois unis pour combattre l'ennemi païen commun... Il ressort que l'idée de « dépasser » tout ce que l'humain a de naturel prévaut dans l'esprit hérité de la modernité. Loin d'une morale paternaliste à vocation universaliste, le retour au sensible – à l'opposé du normatif – est ce qui pourrait représenter le « matrimoine ». Le débat n'est ici qu'esquissé, mais il reste que c'est l'instinct qui plus souvent que la raison fonde la communauté de destin, et si l'instinct ne représente en aucun cas une panacée il n'est pas non plus besoin de le ranger dans les vitrines poussiéreuses d'un musée où la culture a été progressivement transformée en produit. A voir. Avoir surtout.
Notre époque incertaine et en proie aux doutes est en débat sur un possible retour d'un paganisme repensé, reformulé, réadapté. Un retour au polythéisme, à la matrice du monde, un périple qui s'inscrit dans la présente accumulation des crises économiques et politiques mais aussi existentielles et spirituelles. L'oikos (la « maison commune » en grec) est au coeur de la vie, c'est pourquoi il s'agit de protéger le foyer placé en son centre. Un centre dont le ventre est le coeur. Ce « ventre » où bat la vie est aussi une « voie du milieu », fruit d'une pensée médiane et modérée qui, timidement, semble émerger dans certains recoins de nos contrées tempérées. C'est que le réchauffement climatique avance désormais de concert avec le refroidissement géopolitique, nous invitant globalement au repli et à la méfiance. Pour réchauffer le nouveau climat de guerre froide qui semble pointer à l'horizon, nos contemporains s'intéressent à nouveau à la Terre-Mère ou à la Déesse-Nature, pourtant si violée de part et d'autre du globe, de l'Amazonie à la Papouasie... D'aucuns souhaitent – et cela est plus que louable – (re)venir à l'essentiel comprenant enfin tout le danger à se focaliser sur l'urgence. D'un tempérament naturellement agité, la modernité n'a pas la patience comme vertu première. Mais le changement est dans l'air du temps... en période de crise longue et durable.
Le patrimoine se situe au croisement de trois secteurs – le culturel, l'économique et le politique – et tous sont traversés par l'histoire, celle du temps long. Du temps qu'on oublie aussi, parfois. Depuis la fin de la guerre froide (et non de l'Histoire puisque celle-ci plus que jamais continue!), en tout cas depuis l'épuisement attesté des grandes idéologies, le retour au territoire local et le recours à l'identité culturelle font office de nouvelles valeurs-refuges en période de mauvais temps généralisé, encore accentué par la tempête provoquée par la mondialisation. Dans ce contexte maussade où les crises se succèdent entre elles, et compte-tenu de l'état dégradé bien avancé de la planète, le patrimoine constitue la valeur-refuge par excellence; c'est pourquoi son intrumentalisation politique, économique et touristique s'avère – sans surprise – incontestable. Voilà bientôt deux décennies que les confortables repères géopolitiques se sont effondrés en même temps que les murs, laissant à nos contemporains un monde en perpétuelle menace (dangers réels ou imaginaires) provenant de l'intérieur et plus encore de l'extérieur. L'ennemi est partout, du moins est-ce le message que l'on nous transmet et retransmet en permanence... Il importe alors de sauver ce qui peut l'être dans les batailles présentes et à venir. Les mots du patrimoine deviennent des injonctions: sauvegarder, préserver, recenser, mais aussi développement et tourisme – durables comme il se doit – et toujours patrimonialisation des sites, des mémoires, des langues, des religions, des cultures, etc. Sur un plan mondial, devant le constat d'une nature saccagée et de cultures mondialisées, le label « patrimoine » semble être la dernière solution pour éviter une mort annoncée, une sorte de bouée de sauvetage pour planète en péril. Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l'agonie. Mais des affaires restent encore à faire...

 

La France, "fille aînée de l'Eglise", évangélise en même temps qu'elle "civilise" les peuples colonisés et dominés de son Empire...
Ici, en 2008, vitrail dans une église à Porto-Vecchio, Corse du Sud

L'héritage colonial ou l'exemple d'un "patrimoine national" particulièrement occulté


Source: Ouv. coll., Frontière d'Empire, 2008


Vues sur la mémoire vive coloniale

L'image publicitaire, hier comme de nos jours, modèle nos représentations de l'Autre en accentuant les stérétoptypes en vogue à chaque époque donnée. Dans cette "réclame" de 1965, l'Alsacienne et l'Africain se côtoient sans jamais se rencontrer.

Panneau d'entrée, en 2008, d'un "bled" (un "village nègre"?) bien français, au nord-est de Marseille. Les "zoos humains" d'antan ne sont pas si loin, et voilà qui en dit long sur l'inconscient "national", sur ce passé qui refuse de passer! L'histoire de France coloniale s'écrit sur les murs et panneaux des villages, elle se crie aussi dans les combats de l'immigration d'aujourd'hui...

 

Des lieux de mémoire et d'écrits du passé, et des préservations en cours

Désormais, l'heure n'est plus à se battre pour changer le monde mais tout simplement à vouloir le conserver tel quel...
Tel quel donc, ou plutôt tel qu'il devrait être ou tel qu'on croit qu'il est... Et ce n'est pas la même chose. Chaque pierre, chaque forêt, chaque légende, chaque danse, chaque langue n'existeraient et donc ne survivraient que dans la mesure où elles se verraient figées dans un espace-temps donné et précis. Immuable et imperturbable. Une approche culturaliste qui – en ces temps qui célèbrent en grande pompe le centenaire de Lévi-Strauss, éveilleur inspiré et talentueux sur l'état de nos tristes tropiques mais également concepteur de la discutable distinction entre sociétés « froides » et sociétés « chaudes » – risque fort de rendre compte d'une vision anachronique et donc passablement fausse du passé. Mais ne sait-on pas que celui qui (ré)écrit et donc contrôle l'histoire est aussi celui qui maîtrise (ou croit maîtriser) le présent? Le pouvoir du présent, de l'actualité, et parfois le pouvoir tout court. De nos jours, la tendance à tout commémorer ou presque participe à cet engouement pour un patrimoine historique commun (local, régional ou national) mais aussi ce regain d'intérêt pour les souvenirs (surtout positifs) d'une époque définitivement révolue.
Familial ou mondial, naturel ou culturel, privé ou public, matériel ou immatériel, le patrimoine est en voie de sacralisation. Il relève aussi de l'héritage, donc de la transmission entre les générations, le rendant encore plus sacré compte-tenu de son rôle à défendre des échantillons de vies, à présenter un patrimoine « vivant ». A leurs risques et périls, les « lieux de mémoire » sont avant tout – pour beaucoup de nos dirigeants et intellectuels patentés – des espaces à consacrer. Des beaux monuments à ériger et des grands hommes à honorer. A voire... Une récupération politique et une exploitation économique et touristique s'invitent au festin patrimonial réveillant au demeurant une inévitable « guerre des mémoires » dont les efforts actuels (toutes parties confondues) de réécriture de l'histoire ne sont pas étrangers... Surtout lorsqu'il s'agit d'interprêter justement le rôle des étrangers – migrants et immigrés, soldats coloniaux et travailleurs des Suds – dans la construction des histoires régionales et nationale. L'ère du métissage – si fondamentale pour sortir de l'impasse dans laquelle se sont engagées tant de cultures régionales et nationales, notamment sur ce Vieux Continent qui ne sait plus comment faire pour être entendu sur la scène internationale – en prend un sérieux coup! Pourtant, de l'histoire (Serge Gruzinski) à l'anthropologie (François Laplantine) en passant par la littérature (Edouard Glissant), les concepts de pensée métisse, de multi-appartenance identitaire ou encore de créolité/créolisation, pourraient venir opportunément au secours des excès avérés des politiques de patrimonialisation à gogo actuelles. Mais cela signifie lutter à contre-courant non seulement des intérêts bien connus mais aussi des affects et des émotions qui désormais semblent guider les politiques affairistes voire électoralistes – le patrimoine est à la mode! – chargées de contenter la terrible soif identitaire des habitants des quatre coins du monde. Victime de son succès, le patrimoine est en danger... d'une patrimonialisation à outrance!
D'autres patrimoines, moins « traditionnels » et plus « mondialisés », s'avèrent également « en danger »: par exemple, la gestion et la sauvegarde du patrimoine littéraire mondial. Une société américaine, Google, promet de mettre prochainement en ligne presque tous les livres du monde. Rien que cela. Une révolution numérique fabuleuse, indéniable, certes... Mais cette évolution n'est pas seulement révolutionnaire, elle est aussi dangereuse dans le sens où tout le pouvoir du savoir sera dans les mains – et les coffres – d'une seule entreprise privée! C'est donc avec lucidité que certains, tel Jean-Noël Jeanneney, s'inquiètent de la main-mise d'une société américaine sur, par exemple, l'ensemble du patrimoine littéraire européen (2). Un patrimoine peut donc toujours en cacher un autre...
A l'heure actuelle, le patrimoine reste trop souvent attaché à un espace-temps fixé, authentique, pérenne, comme si les trésors culturels ou naturels de la planète étaient immobiles et inanimés, inchangés et inchangeables. Même les pierres, comme le bois, ont une vie. Une belle vie même... avec néanmoins le risque de disparaître de leur belle mort également. Mais si le patrimoine ne doit échapper à l'indispensable critique (ce qui est aussi le cas de cet éditorial), il faut aussi reconnaître son importance vital dans le contexte actuel de prédation capitaliste à l'échelle mondiale. Ainsi, afin de lutter efficacement contre la dégradation et la destruction, le patrimoine reste incontestablement le meilleur moyen de transmission et de conservation des traditions, des savoirs, et bien sûr des milieux naturels et culturels qui rendent notre monde si beau dès lors qu'on prend le temps de l'explorer, sans l'exploiter, avec respect et humilité. Le patrimoine reste en revanche plus fréquemment associé à ce qui disparaît qu'à ce qui apparaît, il lui faudrait par conséquent prendre davantage en compte le mouvement, la création, l'innovation. Petits ou grands, tous les patrimoines du monde sont voués à se transformer, s'adapter, s'actualiser, certains surgiront tandis que d'autres disparaîtront... En fait, à la manière du voyage dont Nicolas Bouvier disait qu'il vous défait plus qu'il ne vous fait, on peut dire que le patrimoine également intègre ce « fait »: dans un monde qui change sans arrêt au rythme effréné des échanges, le patrimoine est lui aussi en mouvement, et il se fait puis se défait pour mieux, ensuite, se refaire. L'univers du patrimoine a décidemment beaucoup à voir – en commun et en partage – avec le monde du voyage.
Finalement, le patrimoine, du familial au mondial, est d'abord un bien commun. Ce que l'Unesco, sans doute mieux que le notaire, a depuis longtemps bien compris. « Comme un », certes, mais pour tous, c'est pourquoi nous préférons le terme « patrimoines » au pluriel.
Patrimoines communs
donc...

FM

 

Notes

1. Pour l'année 2009, deux rendez-vous pour poursuivre cette rapide réflexion abordée dans cet éditorial:
- Les 29 et 30 janvier 2009 à CORTE: colloque international à l'université de Corse autour du thème « Vivre du Patrimoine ».
- Du 21 novembre au 5 décembre 2009 à STRASBOURG: nouvelle édition du Festival StrasMed avec comme thématique « Les Héritages ».

2. Cf. Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l'Europe. Plaidoyer pour un sursaut, Paris, Mille et une nuits, 2006. Lire également l'entretien avec l'historien Robert Darnton, « L'initiative Google signe une étape dans la démocratisation du savoir », Books, n°1, Paris, décembre 2008-janvier 2009, pp. 16-17. Patron de la plus grande bibliothèque universitaire au monde (Harvard), Robert Darnton fait l'éloge un brin paradoxal de la « lecture lente » tout en saluant la révolution numérique appliquée aux livres, il montre surtout qu'il y a aujourd'hui « un enseignement de l'usage critique d'Internet à mettre en oeuvre ». Il appelle aussi de ses voeux – et nous avec lui – la mise en place d'une « nouvelle écologie de l'écrit ». Tout un programme!

 


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Trois exemples de sites classés par l'Unesco

Patrimoine naturel avec le parc de Komodo en Indonésie et la région occidentale de la Corse, et patrimoine historique avec Ayasofia ou Sainte-Sophie à Istanbul

 

Des varans et un parc national, pour un site classé au Patrimoine mondial de l'Unesco, îles de Komodo et de Rinca, Indonésie

 

Le Golfe de Girolata, et au fond la réserve de Scandola. Sur les photos de droite, les calanches de Piana et le Golfe de Porto

Un site classé en Corse


 

De l'art byzantin et de la foi à foison. Une église transformée en mosquée et en 1935 en musée: Ayasofia ou Sainte-Sophie, Istanbul