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Voyage au bout de la terre

De la pêche, de l'émigration et de la (sur)vie sur les côtes africaines...

 

 

par Xavier Van der Stappen

 

Nous le savons tous, les bords de mer peuvent être des paradis.
Un paradis pour les nantis, parfois un enfer pour ceux qui y vivent.
A bord d'un kayak, au ras de l'eau, on peut découvrir une autre réalité.
Une expédition au cœur de l'exploitation et de la dégradation du milieu marin.
Histoires de bouts de littoraux, au bout d'un monde bien réel.
Une approche réaliste des enjeux sociaux, économiques et environnementaux sur fond de balade en kayak proche des riverains de la grande bleue.
Embarquement immédiat. Témoignages d'un voyage étonnant.

Eté 2004, Gibraltar, le voyage débute
Devant la proue du kayak de mer, les côtes marocaines, à peine distantes de 12 kilomètres. Le rail de Gibraltar fonctionne à plein régime. Les cargos se succèdent. Il leur faut 4 kilomètres pour s'arrêter. Autant dire qu'il vaut mieux passer derrière que devant leur proue. Arrivée mouvementée au Maroc. De Tanger à Casablanca, la police suit de près ma progression. Je bivouaque sur la plage, ils dorment dans leur voiture. Ce serait pour ma sécurité. Les hôteliers sont très retissants à m'accueillir. Ils refusent que je passe la nuit chez eux… pour éviter les ennuis. L'été, tout ce qui flotte est susceptible d'être utile aux candidats à l'immigration clandestine. Tout ce qui sort de l'ordinaire des charters et du tourisme de masse génère la méfiance des autorités.
Au Maroc, le long de la façade atlantique, les seuls lieux propices au tourisme sont installés dans des baies. El Jadida, Essaouira, Agadir… Une accumulation d'eaux usées sans traitement dans ces zones peu tourmentées génèrent un souci de santé publique. Des eaux de baignade dans le rouge. Je reçois de manière anonyme un rapport d'experts de l'Union européenne mené sur la qualité des eaux. Le contenu est édifiant. Si ça ce savait, il n'y aurait plus personne dans l'eau et sur les plages. Mais, au Maroc, la démocratie reste consultative, le roi de droit divin règne et on ne touche pas au tourisme qui rapporte. A la télévision, des spots invitent les touristes nationaux de plus en plus nombreux, à respecter les plages, ramasser leurs déchets et limiter la pollution visuelle. Dans le rapport, je découvre que la vallée du Draa est à sec. Un barrage à Ouarzazate alimente les complexes hôteliers et les golfs. En aval, plus d'eau dans la vallée. Les oasis se dépeuplent. Les kasbah, désertées à 80%. Les palmiers crèvent sur pied. L'Etat demande à la coopération internationale d'intervenir. La coopération belge creuse des puits dans la vallée sèche au lieu de remettre en cause les choix établis. Aberration au pays des mirages.

Le désert en bord de mer
Navigation idyllique le long des côtes d'Essaouira à Tarfaya. Le seul inconvénient ce sont les nombreuses grottes marines encombrées de détritus et peuplées de myriades de mouches où je dois bivouaquer. Ce sont des lieux accessibles uniquement par la mer. Les côtes à falaises d'une trentaine de mètres empêchent l'accès. Seuls des pêcheurs à la ligne campent dans des abris de fortune installés au sommet de la falaise. La région est déserte, il n'y a pas de puits. Des monticules de criquets pèlerins comblent les fossés, vestiges des derniers drames ayant touchés l'Afrique de l'Ouest. Les pêcheurs ermites et troglodytes échangent leurs poissons avec de rares mareyeurs contre de la nourriture et de l'eau. D'autres parcourent de longues distances en mobylette pour atteindre un village, un point de vente. Une route goudronnée rectiligne longe l'océan sur plus de 2000 km. Par endroits la falaise s'est effondrée.

Coques en stock
Le littoral mauritanien débute au nord de Nouadhibou. Une longue flèche lancée vers le Sud, c'est la péninsule du Cap Blanc. Aberration de la division géopolitique héritée du découpage colonial, la frontière donne à chaque Etat, une bande aride d'à peine un kilomètre de large par endroits. D'un côté, le Maroc avec des côtes à falaises, de l'autre côté, les eaux calmes de la Baie du Lévrier. Des dizaines de cargos finissent de rouiller à quelques mètres de la plage. Le terminal ferroviaire de minerai extrait à Zouerate dans le désert, les centaines de pirogues sénégalaises et les usines de conditionnement de poissons, Nouadhibou est une petite ville ensablée consacrée au poisson. Au bout de la péninsule, le parc national du Cap Blanc. Un minuscule parc dédié à la conservation des derniers phoques moines, une espèce devenue rare dont le groupe le plus important a élu domicile ici. Les phoques s'ébattent sur la plage mauritanienne. Les femelles mettent bas dans les grottes marines sur le territoire marocain où les phoques ne bénéficient d'aucune protection. Sur la plage, occupant un quart du littoral protégé, un cargo échoué prête le flanc aux vagues. Un désastre qui s'annonce lorsque la coque rouillée laissera fuir les huiles et les hydrocarbures.

Au pays des Imraghen
Le parc national du Banc d'Arguin occupe 180 km de littoral. Un milieu très fragile composé d'îles, de hauts-fonds, d'immenses prairies marines. Un estuaire en mer alimenté en minéraux par le désert et fourni en biomasse par le système de l'upwelling qui remonte en surface de la matière organique des profondeurs de l'océan. Ce foisonnement de vie attire quantité de poissons et de prédateurs. On assiste à des spectacles étonnants de bancs de poissons poursuivis par les dauphins et les orques dans des chenaux peu profonds. Et partout, la surface de l'eau est striée de nageoires dorsales. Le poisson est si présent, qu'à marée basse, il suffit de se pencher pour ramasser son repas. A l'origine, le parc avait été constitué pour protéger les millions d'oiseaux migrateurs " venus d'Europe pour passer l'hiver ". Le Banc d'Arguin constitue une halte dans leur périple vers le Sud. Deux radars de surveillance, des postes de gardes, des vedettes et dans chacun des villages de pêcheurs, des agents du parc veillent sur leurs eaux comme on surveille ses pâturages. Aujourd'hui ce sont les poissons qu'on protège. La Mauritanie gère son stock. Le pays possède des moyens de pêche modernes et les équipements à terre pour la transformation et donc la valorisation des ressources marines. Toute la chaîne est contrôlée. Seule ombre au tableau : l'exploitation pétrolière offshore ne va-t-elle pas supplanter le secteur de la pêche ? Dans ce cas, la conservation passera au second plan. On a du mal à imaginer une marée noire dans un environnement pareil, quasi inaccessible par terre et par mer et peuplé d'à peine 3 000 personnes équipées de voiliers sans moteur. Il a fallu toute la pugnacité d'organisations de conservation pour imposer une double coque au tanker, utilisé comme réservoir des plateformes au large des côtes.

Imraghen, pêcheurs du désert
Pour financer le non-développement des Imraghen qui ne peuvent utiliser que la voile pour pêcher, on leur donne les moyens de dégrader le milieu. Les associations impliquées dans la conservation refusent de voir la réalité. Les pêcheurs Imraghen ne vivent plus d'une économie de subsistance. Les subsides leur permettent d'avoir bien plus d'impact sur l'environnement qu'avant. Dans un passé pas si lointain, les femmes transformaient le poisson, ce qui donnait une plus value de 300% par rapport au prix du poisson frais. Farine de poisson, huile de tête, poutargue… Avant, les Imraghen ne faisaient que passer puisqu'il n'y a pas d'eau. Mais, on leur a demandé de se sédentariser " pour mieux les aider ". Résultat, ils pêchent toute l'année avec des équipages sénégalais plus performants. Aujourd'hui, ils ont reçu des tout-terrains qui leur permettent de vendre la pêche à la criée de Nouadhibou à 200 km au sud par la plage à marée basse. Résultat, les pêcheurs s'endettent auprès des transporteurs qui cumulent souvent les fonctions de chauffeur du village, de boutiquier, de prêteur sur gage et de surveillant du parc. Des inégalités sont nées de l'intervention extérieure.

Nouakchott, capitale noyée des eaux ?
La capitale de la Mauritanie, datant des années 1960, se situe à une dizaine de kilomètres de la plage, sous le niveau de la mer dans une dépression appelée sebkha qui n'a jamais connu d'occupation auparavant. La " plage de la Baie " Nouakchott, en langue hassania, est isolée de la mer par un cordon dunaire élevé. Près d'un million de personnes soit 30% de la population du pays, devenus sédentaires en une seule génération, risquent d'être englouti par les flots. Deux brèches ont été percées dans le cordon dunaire. Une pour le port de pêche, l'autre pour le terminal des porte-containers. La ville retient le sable venant du désert et donc empêche l'apport indispensable à la dune pour compenser les pertes dues à l'érosion de l'Atlantique. Une situation critique quasi inconnue des habitants. La montée des eaux, une forte marée et c'est une ville du désert qui sera noyée. Au sud de Nouakchott, 300 km de plages désertes, souillées par les poubelles venues du Nord, d'Europe, du Maroc, apportées par les courants qui longent les côtes. Des sacs " neufs " viennent s'échouer, jetés à la mer depuis des bateaux qui passent. Des ampoules, des flotteurs en tout genre, des emballages de toutes origines… Des cadavres de dauphins gisent sur la plage, résultat des sondages de recherches pétrolières entamées au large et qui affectent les sonars. Des tortues victimes des sacs plastiques qu'elles confondent avec des méduses font la joie des chacals. Plus loin, deux cargos éventrés. Les poubelles du monde entier. L'internationalisation des poubelles.

Les caprices d'un fleuve
Je rentre au Sénégal par la petite porte. Un poste de douane appelé Bagdad tenu par un militaire du nom de Saddam. Ca ne s'invente pas. Le kayak jaune banane éveille l'attention des douaniers assoupis sous l'auvent. L'inspection débute. La curiosité prend le dessus sur la fouille d'usage. Tandis que les " oh " et les " ah " fusent à la découverte des astuces techniques du kayak, le balai des pirogues chargées de produits de contrebande se poursuit. La perception est directe et choit dans la poche du percepteur. Nous devisons autour d'un thé. Deux décennies de travaux ont permis de modifier la nature du fleuve. En amont, le barrage de retenue de Manatali au Mali. En aval, le barrage anti-sel proche de Rosso. Le but, la valorisation de la vallée du Sénégal. Le résultat, un désastre sans précédent. Les berges bétonnées ne bénéficient plus des alluvions. Les irrigations font remonter le sel contenu dans la terre. Les coûts de carburant, la maintenance des pompes et les engrais obligatoires sont impayables. Ceci sans évoquer l'apparition du choléra et la recrudescence de la malaria. Les berges sont asphyxiées par le développement du typha, une plante aquatique à croissance très rapide. Ceci n'est pas pour favoriser la pêche, mais favorise le développement de la bilharziose, l'apparition des rats et des serpents d'eau. Il y avait sans doute un équilibre lorsque l'eau salée remontait le fleuve… On nous fera peut-être croire que c'est la corruption qui aura eu raison des projets d'irrigation. Si ce n'est l'incurie des riverains. Les grands travaux ne profitent qu'à des sociétés étrangères qui viennent en Afrique faire ce qu'on ne peut plus en Europe : utilisation de pesticides, d'engrais, d'intrants douteux… Tout ceci retourne dans le fleuve dont les gens dépendent. La production de légumes, de fruits est destinée à l'exportation. Les tomates voyagent 6000 km en avion pour finir à bon prix dans nos assiettes. La différence réside dans le coût de la main d'œuvre : minime.

Sénégal, le soleil et la plage
Le Sénégal, c'est un peu l'équivalent de Djibouti à l'Ouest. Un lieu stratégique en face des Amériques et un verrou maritime vers le Sud. Un Etat soutenu de l'extérieur pour une stabilité sociale dans un pays dirigé par les confréries musulmanes qui gagnent du terrain et tirent les ficelles du castelet politique. Un double discours, tantôt rassurant les Occidentaux, tantôt diabolisant les partenaires extérieurs. Un double jeu visible jusqu'au sein des ministères. Un curieux pays dans lequel l'héritage de Senghor ne berce que les étrangers en quête d'exception culturelle française exportable. Un pays où les portraits de Ben Laden foisonnent à l'arrière des cars rapides et des 7 places (Peugeot 504 break dans lesquels s'entassent 7 personnes plus le chauffeur). Un pays où des pèlerinages religieux enregistrent 4 millions d'adeptes. Le Sénégal reste le pays le plus aidé par la France par habitant, mais c'est sans doute celui où l'intervention occidentale porte le moins de fruits. Comme le disait Georges Lautner : " l'oseille est la gangrène de l'âme ". Le Sénégal est accueillant. Pas besoin de trouver un partenaire local à 51% pour lancer une affaire. D'où la multiplication de petites activités menées par de nombreux expatriés. Au nombre desquels des retraités qui évitent de payer des impôts en France en passant plus de 6 mois au soleil à gérer des petites structures d'accueil touristique sans en avoir la qualification et sans contribuer au développement du pays en évitant également de payer des taxes au Sénégal. Le problème principal qu'ils rencontrent serait la corruption des fonctionnaires locaux…
Qui de l'élève ou du professeur profite le mieux de la situation ?

Enfin Dakar
De loin, on dirait un immense parc d'attractions. J'ai mis pied sur l'île Serpent dans l'archipel des îles de la Madeleine en face de Dakar. Il est 19 heures. Dans la cale naturelle ouverte sur l'océan, pas un bruit. Jusqu'au survol de cet Airbus qui déchire l'air… au-dessus du parc national protégeant des oiseaux et des poissons. Vue de la colline de l'île, la ville s'illumine au couchant, des pirogues quittent les eaux du parc où elles braconnent chaque jour sous les fenêtres du ministère de l'Environnement. Plus loin à Ngor, c'est à la dynamite qu'on pêche. Dakar est une ville de 3 millions d'habitants, située sur une péninsule en bord de mer. Régulièrement, des quartiers entiers sont plongés dans l'obscurité à cause des coupures d'électricité dues à l'approvisionnement et au coût du carburant fossile importé. Pour les nantis, cela ne pose pas de problème, ils sont équipés de groupes électrogènes qui assument les besoins des climatisations, frigos, congélateurs. Les gardiens sont rompus à la tâche " d'envoyer le groupe ". Leurs véhicules sont des tout-terrain climatisés utilisés pour regagner des bureaux climatisés. Les frais sont pris en charge par l'employeur. Mais pour la majorité des habitants, la vie s'arrête. Les artisans sont au chômage, les communications ne sont plus assurées, l'économie subit. 20 000 taxis jaunes et noirs sillonnent la ville. L'essence est aussi cher qu'en Europe. Un projet de parc éolien a été écarté. Comme partout dans le monde, comment l'Etat sénégalais pourrait-il se passer des 60% de taxes directes perçues sur la vente des carburants ? Peut-on croire à la mise en place de solutions d'avenir ?

Sunugal, tous dans la même galère
Il existe ni permis de pêche, ni immatriculation des pirogues. En matière de réglementation, les autorités jouent au chat et à la souris avec les pêcheurs. Si le secteur concerne 600 000 personnes, l'Etat retire peu de revenus de cette activité. Il n'est donc pas enclin à investir. Plus de 15 000 pirogues sont actives au Sénégal et braconnent dans les eaux de la Guinée Bissau et celles de Mauritanie. Au Sénégal, 80% du poisson débarqué l'est par les pirogues traditionnelles également responsables de la raréfaction de la ressource. La pêche piroguière fait, aujourd'hui, plus de dégâts que la pêche industrielle car elle affaiblit à la fois les stocks mais s'en prend au juvéniles et aux espèces menacées (requins, mérous, thons…). Cette activité n'a plus rien de traditionnelle. Elle est devenue intense dans les zones de reproductions que sont les estuaires (Saloum, Gambie, Casamance). Depuis la motorisation de 90% des pirogues, les Sénégalais sont en première ligne dans la dégradation du milieu. Il faut également considérer les populations qui ont quitté l'intérieur des terres lors des grandes sécheresses et qui se sont installées le long du littoral pratiquant une pêche dévastatrice. Des initiatives visent la constitution d'aires marines protégées. Leur existence est vivement menacée par la fragilité économique des populations et la précarité de la conservation lorsqu'elle ne dépend que d'une activité touristique aléatoire. Au Sénégal, l'Union Européenne a signé des accords de pêche. Aujourd'hui, l'Europe recherche des zones d'exclusivité plus au Sud (Namibie, Angola). La principale raison est que les poissons se font rares après un pillage systématique durant deux décennies [pour plus de détails, voir l'encacré à la fin de l'article].

Les pirogues de l'émigration
La communauté des pêcheurs Lébou est principalement concernée par l'émigration clandestine. Car quand le poisson manque, les pirogues peuvent servir à autre chose. Ce sont eux qui possèdent les pirogues mais aussi le savoir pour atteindre les Canaries. Ils sont équipés de GPS et de téléphone satellite qui leur permettent de donner des rendez-vous de départ à des pirogues de plus petit gabarit, plus discrètes lorsqu'elles quittent les quais de pêche. S'ils ne sont pas passeurs, ils sont passagers. Malgré les images alarmistes, je constate que la majorité des candidats à l'émigration arrivent à bon port. Ceci pousse les jeunes à rejoindre un ami, un frère en Europe. Aujourd'hui, le passage coûte environ 500 euros. Les passeurs font construire de grandes pirogues de mer que l'on peut voir en chantier sur la plupart des quais de pêche. Ils s'équipent ensuite de deux moteurs hors-bord de 40 chevaux. L'affaire reste très lucrative et les pirogues ne servent que pour un seul trajet. Elles ne sont donc pas décorées. Ces décorations permettraient de connaître leur origine puisque elles peuvent donner l'appartenance familiale, l'identité du chantier, la provenance géographique.

Casamance, guerre et tourisme
A l'embouchure du fleuve Casamance, le village de Diogué. Le cadre est idyllique. Des villageois lancent leurs éperviers depuis la plage. Des dauphins chassent à quelques mètres, les palmiers offrent de l'ombre à quelques femmes fabriquant des paniers. A deux cents mètres de cette scène exotique, une communauté de Ghanéens transforment des tonnes de requins en poudre. Les requins à museau pointu sont la cible des pêcheurs. Les ailerons, à peine 5% de l'animal, sont achetés par les Asiatiques. Le reste est vendu à vil prix. Leur nouveau terrain de chasse : l'archipel des Bijagos qui vient d'être nouvellement enregistré dans la liste des sites naturels par l'Unesco. Un pillage ordonné avec, en toile de fond, l'autoroute de la cocaïne à la croisée des routes des narcotrafiquants important d'Amérique à destination de l'Europe. En Casamance, les discours s'entrechoquent. Tout le monde veut la paix, mais la guerre civile est une arme de développement. Elle s'alimente par la production de cannabis visible partout. Un moyen d'attirer l'attention. La région la plus favorisée du Sénégal réclame des aides, un soutien pour développer le tourisme et dénonce son enclavement. Dans les villages, on peut voir sortir de terre des centres de santé, des citernes d'eau potable, des réverbères à énergie solaire, des maisons des jeunes équipées, des écoles… tout ce qui manque cruellement dans le reste du pays.

Gambie, richesse et décadence
La Gambie est le plus petit pays d'Afrique. Un fleuve aux berges inhabitées. Un Etat en déliquescence. Une monoculture de l'arachide dont le cours s'est effondré. Une économie paralysée par la dévaluation de la monnaie locale qui porte la bière et le litre d'essence à 2 euros. Impayables pour une population rurale livrée à elle-même. Le marché noir s'inverse en quelques mois et ce sont les Gambiens qui se rendent au Sénégal pour faire le plein et se nourrir. Remonter le fleuve Gambie, c'est comme pénétrer la nature sans y être invité. Les murs végétaux masquant les berges bordent le fleuve. L'industrie du bois a démarré la déforestation. Les grands arbres se transforment en meubles de jardin… pour notre plus grand plaisir.

Dakar NO OIL
Cet hiver, pour allier le geste à la parole, c'est par la route goudronnée, au volant d'un kart à voile que Xavier regagnera son kayak de mer en Guinée-Bissau en passant par le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal. Au Sénégal, des interventions dans les lycées devront permettre de faire connaître les alternatives aux carburants fossiles. Cette démarche devrait éviter d'expliquer dans les génériques des montages vidéos qu'il compense ses émissions de carbone par des dons à des associations ou encore de signer des accords avec des producteurs de détergents pour avoir les moyens de sa politique.

 


L'auteur
Xavier Van der Stappen, président de l'association Cultures & Communications, est ethnographe, auteur d'une dizaine d'ouvrages et concepteurs d'expositions.
L'association : www.cultures-com.org
La dernière exposition : www.senegal-la-mer.org

 

 

Sunu gaal, tous dans la même pirogue (juin 2008)

"Si les ressources marines s'épuisent totalement, les Sénégalais utiliseront leur pirogue pour autre chose..."
Il ne s'agit bien évidemment pas de tourisme mais bien d'émigration.
Le Sénégalais n'a plus de quoi acheter du poisson et il n'a plus de quoi acheter grand chose.

Grande banlieue de Dakar
Le taxi brinqueballe sur la voie rapide en direction de Thiaroye-sur-mer. Vendredi, c'est le jour de la prière. 14 heures, des centaines d'hommes envahissent les trottoirs et les rues pour une prière collective qui marque la fin de la semaine.
Madame Boyom est assise derrière son bureau. Elle est souffrante mais au poste. Elle dirige le collectif des femmes contre l'émigration clandestine. Cette femme d'affaire s'est faite toute seule. Comme elle se plait à le dire, elle est mareyeuse depuis la naissance. Après une scolarité écourtée, elle suit des cours du soir à l'Alliance française et au British Council de Dakar.
En mars 2006, elle perd son unique fils. A 26 ans, il a pris place à bord d'une pirogue à destination des Canaries. Celle-ci disparaît en mer. Elle montre une photo d'un groupe de jeunes gens prise avant leur départ. La plupart d'entre eux n'ont pas été à l'école. Ils étaient pêcheurs, avaient un métier. Les obsèques collectives lancent les bases d'un comité.
Aujourd'hui 375 épouses et mères ayant perdu un mari ou un fils s'attachent à la sensibilisation et la mise sur pied d'activités économiques destinées à fixer les jeunes sur place. Depuis cette initiative a fait tâche d'huile. Dans d'autres quartiers et villages traditionnels de pêcheurs, d'autres comités voient le jour. C'est le cas à Yoff, Soumbédioune, Kayar et le long de la côte jusqu'en Casamance.
Thiaroye-sur-mer compte 45 000 âmes. Madame Boyom estime qu'en une année, environ 300 jeunes disparaissent en mer. "Il suffit d'une dizaine de pirogues pour atteindre ce chiffre malheureux. Elles embarquent plus de trente personnes".
La perte des hommes signifie la mort économique de la famille. Chez les Lébou, principale ethnie spécialisée dans la pêche dans la région de Dakar, les gens ne vivent que de cette activité. Les hommes pêchent, les femmes transforment et vendent le poisson. Malgré la raréfaction progressive de la ressource marine, la pêche reste rentable. Mais comment rentrer en compétition avec les chalutiers étrangers qui battent pavillon sénégalais et qui vident les eaux pour fournir… le marché européen ?
Les jeunes désemparés n'ont qu'un credo face au pillage des eaux : "Nous irons en Europe manger le poisson qu'on pêche ici". Le monopole européen sur la filière pêche empêche le développement local. "Donnez-nous les moyens d'acquérir des outils de pêche et les jeunes pourrons augmenter leur revenus au lieu de cherche un hypothétique paradis sur place."
L'émigration clandestine a toujours existé renchérit Madame Boyom. Son père a servi dans l'armée française. Concernant l'immigration, elle propose que l'Europe ouvre ses portes pour, comme elle le dit "que les jeunes aient l'occasion d'aller voir sur place et de découvrir que l'Europe n'a pas grand-chose à leur proposer". A propos des jeunes qui ont atteint en masse l'Europe, elle affirme qu'ils mentent sur leur condition et sur la réelle teneur de leurs revenus. Elle conclut par une phrase qui en dit long sur sa position : "mieux vaut voir une fois que d'entendre 100 fois".
Le collectif prône la mise en place de travaux temporaires avec des contrats à durée indéterminée dans des secteurs saisonniers comme la maçonnerie, la pêche, la cueillette des fruits. Encore faut-il que l'Europe accepte de jouer le jeu et démantèle les filières qui facilitent la voie illégale aux clandestins. Mais sur ce point, Madame Boyom est catégorique : "cela ne peut être fait qu'avec la base pour la gestion de contrats", et d'après elle, "c'est en cela que l'Espagne se trompe en finançant le gouvernement sénégalais".
Et pour les clandestins mettant pied au Canaries : "les images diffusées dans les médias ne font que conforter les jeunes à tenter l'aventure. Elles présentent des hommes accueillis, pris en charge par la Croix Rouge.". A ses yeux, il faut renvoyer ses jeunes après les premiers soins car c'est aux Canaries qu'ils trouvent les moyens de poursuivre leur voyage à destination du continent européen. Pour ses activités de sensibilisation et de développement, le collectif a reçu le Grand prix du chef de l'Etat édition 2008. Sans soutien de la Mairie de Thiaroye, le collectif compte à ce jour des financements du Gouvernement espagnol et de la coopération canadienne.
Le collectif multiplie les actions auprès des clandestins potentiels. A l'approche du Mouloud, les marabouts relaient les préoccupations de ces veuves de la mer. La sensibilisation passe aussi par des activités de théâtre et de danse. "La lutte traditionnelle, sport roi au Sénégal, une équipe de lutteurs réunis plus de 200 jeunes qui doivent être présents pour soutenir leur champion. Ici nous mettons en avant la solidarité sociale". Même chose pour les compétitions de régates. Le 17 novembre 2007, le comité a organisé une compétition réunissant 16 communautés de pêcheurs lébou, et plus de 5000 spectateurs.
Au siège de l'association, une grande maison encore en travaux, Madame Boyom a réuni un panel d'activités. Cette vitrine des idées de développement concerne la fabrication de souvenirs à destination des touristes, poupées mais aussi pirogues façonnées par des rapatriés. De la fenêtre du second étage, elle hèle le conducteur d'une charrette. Mama Dia, un rapatrié d'une trentaine d'année, a reçu une aide sous la forme d'une carriole. "Si on peut fournir à celui-ci une seconde charrette, cela améliorera ses revenus". Elle évoque également un soutien pour soutenir des ateliers de menuiserie, de mécanique, des cybercafés, des télé-centres, des restaurants…. "Une pirogue neuve donne du travail à 35 jeunes et à leur famille." Dans la cour intérieure, quelques séchoirs à poissons gérés par Madame Mariama Gaye qui accuse la perte d'un fils, sert d'exemple de ce qui pourrait être entrepris.
Quelques blocs de maisons plus loin, les femmes transforment les fruits, les légumes, et les céréales produites sur place, à titre de diversification et d'appoint à l'activité de pêche. Le portable de Madame Boyom sonne chaque minute. Dans la salle de réunion, des nattes sur le sol. Une dizaine de femmes assises autour d'une bassine de riz. Un instant de partage pour la meneuse du collectif qui reste en prise constante avec la dure réalité d'un "développement" nécessaire au risque de voir partir les hommes et s'écrouler les familles privées de revenus à la disparition d'un mari, d'un fils. Il est 16 heures, le vent redouble de force. A quelques dizaines de mètres de là, l'Atlantique gronde et déferle sur la plage. Une mer que bon nombre de femmes ne peuvent plus contempler sans penser à la disparition d'un proche. Madame Boyom accompagnée d'un autre membre, Aïssatou Ndiaye, ne manqueront pas d'arguments pour sensibiliser à leur cause les décideurs européens qu'elles viendront rencontrer à Bruxelles dans le cadre du festival Couleur Café. Cette dernière a perdu son mari, son fils et son beau-fils.

La pêche au Sénégal est un secteur informel
Il existe ni permis de pêche, ni immatriculation des pirogues. En matière de réglementation, les autorités jouent au chat et à la souris avec les pêcheurs. Si le secteur concerne 600 000 personnes, l'Etat retire peu de revenus de cette activité. Il n'est donc pas enclin à investir. Plus de 15 000 pirogues sont actives au Sénégal et braconnent dans les eaux de la Guinée Bissau et celles de Mauritanie. Au Sénégal, 80% du poisson débarqué l'est par les pirogues traditionnelles responsables de la raréfaction de la ressource. La pêche piroguière fait, aujourd'hui, plus de dégat que la pêche industrielle car elle affaiblit à la fois le stocks mais s'en prend aux juvéniles et aux espèces menacées (requins, mérous, thons…) . Cette activité qui n'a plus rien de traditionnelle est devenue intense dans les zones de reproductions que sont les estuaires (Saloum, Gambie, Casamance).
Mais, depuis la motorisation de 90% des pirogues, les Sénégalais sont en première ligne dans la dégradation du milieu. Il faut également considérer les populations qui ont quitté l'intérieur des terres lors des grandes sécheresses et qui se sont installées le long du littoral pratiquant une pêche dévastatrice. La prise de conscience et la mise en place de normes respectées permettra à terme de protéger les ressources et d'empêcher la dégradation des milieux marins. Des initiatives visant la constitution d'aires marines protégées font actuellement recette. Mais leur existence est vivement menacée par la fragilité économique des populations et la précarité de la conservation lorsqu'elle ne dépend que d'une activité touristique aléatoire. Au Sénégal, il devient urgent de protéger la mer en limitant l'accès à celle-ci, en professionnalisant les populations concernées et créant des zones de conservation, en respectant les repos biologiques. Toutes ces mesures ne peuvent exister que dans le cadre de la mise sur pied d'un dispositif législatif que le gouvernement tarde à mettre en place. La communauté internationale a déjà largement soutenu le gouvernement sénégalais dans ses propositions de réforme mais les principaux concernés se demandent où sont passées les sommes allouées pour l'aménagement des quais de pêche et la mise en place d'un soutien structurel au secteur de la pêche. La corruption et le clientélisme restent le principal frein au développement. Les projets communautaires et les ONG locales ont largement montré que la société civile peut mieux que quiconque endiguer les problèmes auxquels elles sont confrontées. Entre 1995 et 2002, l'Union européenne à réduit de 17% la production de la pêche et la flotte, de 15%. Vu la demande croissante, il est évident que le déficit est comblé par les importations. Au Sénégal, l'UE a signé des accords de pêche. Aujourd'hui, l'Europe qui recherche des zones d'exclusivité plus au Sud (Namibie, Angola) n'a pas reconduit les accords de pêche. La principale raison est que les poissons se font rares après un pillage systématique depuis 2 décennies.

Quelques chiffres (source DITP)
En 2006, le volume des exportations étaient de 74 002 tonnes soit un bénéfice par rapport à 2005 de 9082 tonnes en volume : donc soit les Sénégalais mangent plus de poisson sur la marché intérieur, soit la dégradation de la productivité des ressources, de la production et donc des exportations est la conséquence de la chute des exportations; mais cela amène aussi à dire que les consommateurs européens ne sont malheureusement pas les principaux coupables et responsables du problème ! Les produits entiers (poissons et céphalopodes) et élaborés (crustacés), congelés vers l'UE ont considérablement baissé (-28%) par rapport à 2005. Les produits congelés qui représentent plus de 70 % des exportations globales sont de plus en plus destinés au marché africain où la demande ne cesse de croître.