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Sommaire des 35 comptes rendus



Migrations & Tourismes - Colonisations & Mondialisations

P. Blanchard, N. Bancel, A. Boubeker, E. Deroo, ed., Frontières d'Empire, du nord à l'est, Paris, La Découverte, 2008, 260 p.
Alternatives Sud, "Territoires, développement et mondialisation" (dossier), Vol. 15, n°1, Paris, Syllepse, 2008, 198 p.
Thibault Martin, De la banquise au congélateur. Mondialisation et culture au Nunavik, Québec, P. U. Laval, 2003, 196 p.
Tony Judt, Après Guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2007, 1025 p.
Frédéric Durand, Timor: 1250-2005, 750 ans de cartographie et de voyages, Bangkok-Toulouse, Irasec-Arkuiris, 2006, 520 p.
Ecarts d'identité, "Résister-Exister: nécessité de la solidarité" (dossier), n°112, Vol. 1, Grenoble, 2008, 116 p.
Marie-Paule Eskénazi, Le tourisme autrement, Bruxelles, Couleur Livres, 2008, 120 p.
Museum International, "Le patrimoine culturel des migrants" (dossier), n°233-234, Paris, Unesco, 2007, 164 p.
Cultures & Sociétés
, "Tourismes" (dossier), n°7, juillet 2008, Paris, Téraèdre, 142 p.

En bref, à signaler, à lire...

Rodolphe Christin, Manuel de l'antitourisme, Paris, Ed. Yago, 2008, 126 p.
Jean-Michel Hoerner, Géopolitique du tourisme, Paris, Armand Colin, 2008, 192 p.
Jean-Didier Urbain, Le voyage était presque parfait, Paris, Payot, 2008, 550 p.
Hommes & Migrations, "Histoire des immigrations, panorama régional" (dossier), n°1273, mai-juin 2008, 230 p.
Thaïlande, the Natural Guide, Paris, Pages du Monde, 2008, 540 p.
Mexique-Guatemala, guide d'écotourisme solidaire, Paris, Echoway-ABM, 2008, 212 p.
L'Atlas des migrations, Paris, Le Monde-La Vie, Hors-Série, 2008-2009, 188 p.
Frédéric Durand, La décroissance: rejet ou projets?, Paris, Ellipses, 2008, 228 p.
Altermondes, "Migrations: construire des ponts pas des murs" (dossier), HS n°6, Paris, automne 2008, 50 p.
Ethnologie Française, "Mémoires plurielles, mémoires en conflit" (dossier), n°3, Paris, Puf, juillet 2007, 180 p.
N. Visvanathan, L. Duggan, L. Nisonoff, N. Wiegersma, ed., The Women Gender & Development Reader, Londres, Zed Books, 2007, 396 p.
Claude Liauzu, Histoire de l'anticolonialisme en France, Paris, Armand Colin, 2007, 294 p.
Marie Lequin, Bruno Sarrasin, ed., Tourisme et territoires forestiers, Québec, Presses de l'Uni. Québec, 2008, 252 p.
Betty Mindlin, Carnets sauvages. Chez les Surui du Rondônia, Paris, Métailié, 2008, 345 p.
M. Gravari-Barbas, S. Guichard-Anguis, ed., Regards croisés sur le patrimoine dans le monde à l'aube du XXIe siècle, Paris, PUPS, 2003, 945 p.
Shinji Yamashita, Bali and Beyond. Explorations in the Anthropology of Tourism, New York, Berghahn Books, 2004, 175 p.
Bénédicte Manier, Quand les femmes auront disparu. L'élimination des filles en Inde et en Asie, Paris, La Découverte, 2008, 202 p.
Jonathan Rigg, Southeast Asia. The Human Landscape of Modernization and Development, Londres, Routledge, 2003, 384 p.
Flora Blanchon, ed., La question de l'art en Asie orientale, Paris, PUPS, 2008, 490 p.
Aris Ananta, Evi Nurvidya Arifin, ed., International Migration in Southeast Asia, Singapour, ISEAS, 2004, 374 p.
Antoine Pécoud, Paul de Guchteneire, Migration without borders, ed., Paris-New York, Unesco-Berghahn Books, 2007, 294 p.
Michel Naumann, M. N. Roy, un révolutionnaire indien et la question de l'universel, Paris, L'Harmattan, 2006, 187 p.
Thomas Lines, Making Poverty. A History, Londres, Zed Books, 2008, 166 p.
William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres?, Arles, Actes Sud, 2008, 415 p.
L. Berthelot, J. Corneloup, ed., Itinérance, du Tour aux détours, L'Argentière la Bessée, Ed. du Fournel, 2008, 200 p.
Jiri Weil, La cathédrale de Strasbourg, et Alena Wagnerova, Que peut bien faire un Tchèque en Alsace?, Strasbourg, Bf éd., 2008, 104 p.


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Migrations & Tourismes - Colonisations & Mondialisations



P. Blanchard, N. Bancel, A. Boubeker, E. Deroo, ed., Frontière d'Empire, du nord à l'est, Paris, La Découverte, 2008, 260 p.

Cet ouvrage collectif ouvre une nouvelle page d'histoire occultée, celle des immigrations en provenance des Suds dans le nord et l'est de la France durant près d'un siècle et demi. Le livre a été dirigé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker et Eric Derro et a rassemblé plus d'une vingtaine de spécialistes de la colonisation et de l'immigration issus de l'ensemble du champ des sciences humaines. Le découpage géographique et les conflits politiques puis militaires ont fait que les soldats coloniaux occupent ici une part importante de cet héritage historique mésestimé sinon oublié. En cinq parties chronologiques, le passé resurgit au fil des pages et des nombreuses illustrations - beaucoup inédites et qui en disent plus long sur le regard porté sur l'autre que de longs discours ou commentaires - qui défilent sous nos yeux et travaillent nos mémoires si longtemps formatées par l'obsession du grand récit national. Dès l'introduction, les maîtres d'oeuvre de l'ouvrage reviennent sur le sens de cette longue "frontière d'empire" qui a fait couler tant de sang - d'ici et d'ailleurs - pour sa seule défense: c'était jadis un espace où il fallait empêcher les "invasions barbares", allemandes notamment et nazies surtout; désormais l'amitié franco-allemande étant devenue une heureuse réalité quotidienne, les invasions étrangères ne sont plus du fait des tanks voisins mais plutôt du naufrage des lointains, le "boche" d'aujourd'hui est plus "basané" et semble avoir gagné en couleur ce qu'il a perdu en respect... Images à l'appui, le livre insiste sur la naissance et l'importance de la culture coloniale qui a irriguée pendant un long XXe siècle d'espoirs et de drames la société française incapable de gérer son héritage colonial et en particulier la tragédie issue de la guerre d'Algérie, cette guerre sans nom mais pourtant si réelle... Il y a les "zoos humains" - avec les exemples retentissants de l'Exposition internationale de Roubaix en 1911 et de l'Exposition agricole, industrielle et coloniale de Strasbourg en 1924 - qui attirent des milliers de visiteurs partout en France (l'apogée de cette théâtralisation de la grandeur impériale de la France sera l'Exposition Coloniale de Paris en 1931, accueillant 33 millions de visiteurs!)... Il y a aussi la fameuse "honte noire": la présence dès 1919 des troupes coloniales en Rhénanie va notamment répandre durablement les stéréoptypes racistes des deux côtés de la frontière, et devant ce renversement des valeurs - des Noirs, surnommés les "hyènes noires", occupent territorialement et militairement des Blancs! - les Français vont peu à peu retirer leurs troupes coloniales, même si sur les cent mille soldats cantonnés sur la rive gauche du Rhin seuls 20000 au plus sont des soldats coloniaux... Plus récemment il y a les combats des sans-papiers ou l'histoire éphémère et récente du camp de Sangatte (1999-2002). Mais, au final, on constate que le mépris des immigrés des Suds a déjà une longue et douloureuse histoire derrière lui.
Les auteurs s'attachent ici aussi à lever certains malentendus, par exemple entre histoire et mémoire, à repenser le modèle d'intégration à la française et dépasser l'immigration desdits peuples sans histoires. Un autre regard donc. La première partie revient en images et avec un beau texte de Pascal Blanchard sur le temps des colonies et des exhibitions (1870-1914). La mode des "villages noirs", la vogue de la publicité et de toutes formes de mises en scène de l'altérité radicale. La seconde partie évoque le temps des soldats, avec la terrible période 1914-1920, celle durant laquelle "des milliers d'Africains, de Malgaches et d'Indochinois désignés pour l'entretien des voies et l'acheminement des vivres et des munitions, connaissent des pertes qu'aucun communiqué officiel ne célèbre"... Spahis et tirailleurs meurent au champ d'honneur sans les moindres honneurs, ou alors si timides et tardifs qu'ils paraissent bien légers dans notre mémoire collective. Le tribut de l'empire colonial a été considérable. Parmi 1,4 millions de morts et 4 millions de blessés, les troupes coloniales ont payé le prix fort: l'Afrique du Nord compte 47000 morts, l'Afrique noire 25000 hommes tués ou disparus, Madagascar et l'Indochine respectivement 2471 et 1548 morts... Il y eut cependant aussi des échanges, comme au front ou dans les tranchées de la Grande Guerre, "grande" d'abord par l'étendue de ses souffrances partagées. Pour Pascal Blanchard, ces tranchées "vont être le creuset de ce croisement des peuples où, entre les bombardements, la boue et la mort, une humanité va naître, loin du choc des 'races' que représente l'univers colonial". Les photos ici montrées, notamment de la "force noire" en action, témoignent de l'engagement total des populations issues de l'empire colonial. Algériens, Sénégalais, Malgaches ou Indochinois (et tous les autres, sans oublier ces non-coloniaux de l'Hexagone que sont les Chinois et les Indiens, ainsi que les Noirs Américains) ont tous participé et trimé au nom de l'effort de guerre et d'une certaine vision universaliste de la démocratie occidentale. Une opération guerrière qui se renouvelle en 1939-45... Des tirailleurs aux travailleurs il n'y a souvent qu'un pas très vite franchi. Eric Deroo explique ainsi les effets de la mobilisation de masse des Français qui a vidé, dès 1914, les usines et les campagnes: "Près de trois cent mille travailleurs sont recrutés aux colonies, sans compter la main d'oeuvre chinoise". Les tirailleurs venus d'ailleurs seront aussi épaulés en quelque sorte par ces milliers de travailleurs qu'on ne disaient pas encore étrangers ou immigrés...


Addi Bâ et des habitants de Rocourt (Vosges), photographie anonyme, 1942

Illustrations parues dans Frontière d'Empire


En plus d'une immense boucherie, la Première Guerre mondiale aura été un formidable moment de rencontres entre diverses cultures, langues, religions, etc. A tel point d'ailleurs que les autorités s'en inquiètent rapidement: des "marraines de guerre" apparaissent pour calmer les réelles ou supposées ardeurs sexuelles des soldats coloniaux! La "bonne société" de ce qu'il reste de la Belle Epoque s'offusque de l'afflux brutal de ces hommes aux moeurs étranges autant qu'étrangères. Un exemple: "A partir du 10 juin 1916, il est interdit aux infirmières d'avoir des contacts, mêmes professionnels, avec les Nord-Africains" rappelle Christian Benoît. Les "indigènes" sont rapidement envoyés en permission dans des lieux spécialement ouverts pour eux... mais rien n'y fait puisque nombre de femmes autochtones s'éprennent avec passion de ces coloniaux. Attirance et répulsion, c'est selon... L'altérité extrême était également une expérience fabuleuse au cours de laquelle les tabous pouvaient tomber; les soldats noirs américains découvrent par exemple sur le sol français et autour des champs de bataille une ségrégation nettement moins rude et organisée que dans leur pays... "D'une guerre à l'autre", troisième partie qui traite de la période de l'entre-deux guerres et de la guerre 39-45, voit s'ouvrir une période d'importants flux migratoires désormais réguliers de travailleurs étrangers, maghébins notamment. C'est aussi le début d'une vague xénophobe à destination de ces nouveaux "indésirables". Le mépris s'atténuera lorsque la France lourdement défaite puis occupée se tournera à nouveau vers ses colonies pour en rechercher ses soldats pour combattre à nouveau, pour libérer la Métropolole, pour défiler le 22 novembre 1944 dans les rues de Strasbourg... Des destins personnels, par exemple de certains résistants de la première heure, ont été comme effacés de notre mémoire "nationale" collective. Ainsi en est-il de la figure exemplaire du Guinéen Addi Bâ: celui-ci "rassemble durant l'été 1940 une troupe armée de quarante camarades dans les bois de Vittel. En mars 1943, il est un des créateurs du premier maquis de l'est de la France. Arrêté, trois mois plus tard, affreusement torturé, il se tait et sera passé par les armes le 18 décembre à Epinal par les Allemands" nous précise Maurice Rives. D'autres héros de cette trempe resteront anonymes pour toujours tandis que d'autres - tel le Soudanais Jean-Marc Coulibaly, prisonnier au Frontstalag 194 de Nancy, qui préfère se défenestrer plutôt que de travailleur pour l'ennemi - risquent de tomber dans l'oubli.
La quatrième partie évoque le temps des travailleurs et des militants qui s'étale de 1945 à 1974, date officielle de la fermeture des frontières pour les travailleurs immigrés. Nicole Bancel rappelle que cette période des "Trente Glorieuses" s'est édifiée avec le concours des immigrations des Suds, en particulier avec l'aide des ouvriers maghrébins sans oublier l'importance des apports associatifs, culturels, artistiques - et le nombre croissant d'étudiants - qui arrivent de tous les coins d'un empire colonial en totale déliquescence. Si la fin de la guerre d'Indochine n'a pas vu d'afflux conséquent de réfugiés asiatiques dans la région Nord ou Est, l'impact de la guerre d'Algérie, son déroulement et ses fins qui n'en finissent pas, est considérable. L'affontement entre FLN et le MNA retentit à Paris comme à Alger et la répression va s'accentuant, hypothéquant un peu plus les chances de s'en sortir - et de sortir d'Algérie - honorablement... Ce temps est d'abord celui des "décolonisations" même si le terme est sans doute trop excessif lorsqu'il s'agit des nouveaux pays de l'ex-empire colonial, en particulier pour ce qui concerne les nations de l'Afrique francophone... Le visage de la France commence doucement à changer pour reprendre un coup de jeune à partir des tumultueuses années soixante. C'est aussi l'heure des comptes: rapatriés, réfugiés, guettos, bidonvilles mais pas encore banlieues de l'islam, nouvelles immigrations, regroupements familiaux... Travail toujours, mais aussi musiques, sports et études, autant de façons d'exister sur une terre d'accueil à l'hospitalité variable. "L'exception turque" est intéressante, surtout dans le cas de l'Alsace: Asiatiques très occidentalisés, musulmans plutôt laïcs, ces Turcs occupent une place à part dans les réprensations mentales, quelque part entre les ex-colonisés de la rive sud de la Méditerranée qu'on croit (souvent à tort) bien connaître et les Orientaux beaucoup plus exotiques, entre proche Asie centrale et lointain Extrême-Orient... . Pas étonnant qu'on parle parfois des Turcs dans l'Est de la France en évoquant autant la diaspora que "la" communauté, surtout que les communautés turques et kurdes sont très diverses. Une spécificité qui provient aussi d'une intense activité associative, d'un fort dynamisme économique et de l'importance des réseaux dans la vie sociale et quotidienne. La cinquième et dernière partie, dirigée par Ahmed Boubeker, traite du temps des crises et des mutations (1974-2008). Voici donc l'époque des doutes et des combats pour les droits, celle aussi des désillusions et de la montée des extrêmes droites, notamment dans ces régions frontalières où le repli gagne sur l'ouverture. Les leçons de l'histoire devraient pourtant nous inciter aux passages et aux brassages, de nouvelles lignes Maginot ne pourront demain que retarder les inévitables avancées non pas de l'infanterie ou des chars mais des idées novatrices et des rencontres essentielles pour mieux appréhender le défi de la mondialisation actuelle. Un authentique beau-livre qui permet de voir et de se souvenir en tentant de mieux connaître et donc comprendre les enjeux passés, présents et futurs des immigrations des Suds. De toutes les histoires de migrations aussi. FM



Alternatives Sud, "Territoires, développement et mondialisation" (dossier), Vol. 15, n°1, Paris, Syllepse, 2008, 198 p.

Ce numéro, coordonné par l'économiste Thierry Amougou, traite de la mondialisation et de ses effets sur les territoires et le développement dans les pays du Sud. Dès l'éditorial, Jean-Philippe Peemans donne le ton et explique que la modernisation n'a pas tenu ses promesses dans ces régions oubliées ou surexploitées. Il explore avec raison "les dimensions d'une reterritorialisation des conditions du développement". L'auteur fait bien de noter que "l'invention du local consiste, avant tout, dans la maîtrise d'un nouvel espace"... Il s'agit aussi de redonner une place plus importante aux micros-territoires et aux pratiques de résistance, comme on peut le voir dans certains espaces ruraux dans les Suds. Peemans relève également que, dans cette partie du monde, "la légitimation ou la relégitimation de l'Etat passera par une capacité de mettre en place des institutions d'appui à des chartes locales de développement, permettant à la plus grande majorité possible d'associations citoyennes et de collectivités locales d'élargir la sphère de leurs droits économiques et sociaux, à travers la construction d'un puissant secteur économique associatif, capable de faire contrepoids au monopole du secteur privé d'accumulation". Thierry Amougou évoque ensuite les interférences entre la territorialité politique - au sein de laquelle l'Etat est acteur du développement tandis que l'espace des politiques étatiques se retrouve dans la Nation - et la territorialité économique, et l'auteur de suggérer une profonde redéfinition des politiques de développement local, une nouvelle donne où "les pratiques populaires constituent des contre-cultures du développement pour le modèle dominant et ses centres". Les articles suivants sont consacrés à l'Afrique et débattent des logiques territoriales au Niger, de la production du coton au Bénin ou encore de la condition paysanne au Kasaï (Congo). Dans ces cas, partout, le développement local peine à sortir de la dépendance du passé, même si, par exemple, des "grappes villageoises viables et fonctionnelles" restent plus à découvrir qu'à créer puisqu'elles existent déjà de longue date. C'est là où précisément le développement local ne doit pas se dissoudre dans le concept de gouvernance - désormais fruit d'une mondialisation au moins aussi libérale que politique - qui souvent noie les dynamiques villageoises dans les institutions nationales ou internationales... Le "laisser-faire" du marché global conduit fréquemment à plus (pouvoir) rien faire sur place! Les trois derniers textes abordent la question territoriale en lien avec la mondialisation à l'oeuvre en Amérique centrale avec des études de cas sur Haïti, le Honduras et le Mexique. Pour la situation haïtienne - où est ici analysée la stratégie des paysans de Belle-Fontaine - le sociologue Fritz Dorvilier montre que "la stratégie de production politique de territoire, en tant qu'acteur collectif, apparaît comme une reprise du contrôle du processus sociopolitique par les paysans concernés, ce processus ayant été privatisé par les élites nationales ou internationales pendant environ deux siècles". Le difficile sort réservé aux femmes, avec son lot de violence récurrente, est au Honduras tout comme au Mexique (en l'occurrence à Tijuana, ville frontalière avec les Etats-Unis), intrinsèquement lié aux deux processus suivants découlant d'une mondialisation ultralibérale: l'expansion de l'industrie maquiladora et la privatisation des espaces urbains. Cette "nouvelle classe ouvrière féminine", exploitable et corvéable à merci, a - de la Chine au Mexique en passant par l'Inde ou les Philippines - montré ce dont une mondialisation non ou mal maîtrisée était capable en termes de paupérisation et de dégradation de la place des femmes au sein de ces sociétés décrites comme tellement "dynamiques"... Ce volume est à lire pour mieux saisir l'impasse de l'idéologie de la croissance et l'émergence d'un mal-développement lié à l'élan marchand de la mondialisation. FM

 

Thibault Martin, De la banquise au congélateur. Mondialisation et culture au Nunavik, Québec, P. U. Laval, 2003, 196 p.

A l"heure où fin novembre 2008 le Groenland tend à se libérer de la pesante tutelle historique danoise, où depuis 1999 les Inuit du Nunavut s'autogouvernent suite à un accord historique avec le gouvernement canadien, l'auteur s'attache tout particulièrement à évoquer ici la situation des Inuit du Nunavik qui - eux aussi - ces dernières années cherchent également à obtenir un gouvernement autonome dans leur vaste espace au nord du Québec. Mais au-delà des seuls enjeux politiques en cours, Thibault Martin, professeur de sociologie à l'université de Winnipeg au Canada, tente de mettre en lumière avec un réel brio le processus d'hybridation actuellement à l'oeuvre entre modernité et tradition dans cette partie du monde: Pour ce faire, l'auteur revient sur l'évolution historique et sociale des Inuit du Nunavik - "la terre où vivre" en inuktitut - au cours des cinquante dernières années. L'originalité de ce travail réside dans sa capacité à démontrer que les Inuit ont véritablement réussi à s'émanciper de la dépendance et du colonialisme en parvenant notamment à redéfinir une modernité qui leur soit propre et singulière. C'est pourquoi l'auteur insiste à juste titre sur le rôle central de l'hybridation dans la fabrique sociale. Il évoque également la "glocalisation", ce processus qui permet de survivre à la mondialisation. L'exemple de la chasse est particulièrement éclairant: les autochtones ont réussi à continuer à chasser car ils ont eu la clairvoyance de l'adapter à la fois à leurs propres besoins et aux réalités économiques, qu'elles soient locales ou globales. C'est de la sorte qu'ils ont pu moderniser la chasse non pas en l'alignant sur la commercialisation et donc sur un libéralisme peu soutenable mais en privilégiant la tradition culturelle et sociale des Inuit, à savoir les liens communautaires ayant le partage des produits de la chasse comme point de ralliement identitaire. Comme le montre le titre de l'ouvrage "De la banquise au congélateur", Martin Thibault donne le meilleur exemple de ce qu'on pourrait appeler un "collectivisme raisonné" en analysant tout le sens du "congélateur communautaire" qui occupe une place de choix dans chaque village inuit du Nunavik. C'est avec pertinence que l'auteur explique que "pour sortir de la dépendance, les régions marginalisées doivent définir elles-mêmes leur développement, mais elles doivent aussi, pour pouvoir survivre au sein d'un système global et ouvert, s'appuyer sur les ressources globales, comme celles que l'Etat peut leur offrir". Au fil des cinq chapitres qui composent ce volume, Thibault Martin évoque d'abord l'histoire d'une dépendance et d'une dépossession, les communautés concernées, puis, dans le chapitre suivant, il parle des impacts du projet hydrolélectrique Grande-Baleine dans les territoires autochtones de la Baie James. Dans les 3e et 4e chapitres sont abordées les pratiques de chasse qui, loin de disparaître au Nunavik, restent un important secteur de l'activité économique, tandis que le partage du gibier continue localement à structurer les rapports sociaux. Le dernier chapitre traite du mouvement coopératif inuit avec notamment une intéressante réflexion sur la mise en marché des sculptures inuit. Ce mouvement est vital car il se situe au coeur du processus de glocalisation "à la fois parce que les coopératives ont largement contribué et contribuent encore à façonner le développement économique du Nunavik, mais aussi parce que l'esprit communautariste des coopératives est à l'origine du mouvement d'émancipation politique des Inuit du Nunavik".Au total, nous avons là un ouvrage passionnant dont le propos ne devrait pas seulement intéresser les spécialistes de la partie arctique du Canada mais tous ceux qui réfléchissent et agissent en vue de repenser la mondialisation, tous ceux aussi qui voit dans le métissage, la rencontre, et bien-sûr l'hybridation chère à l'auteur car celle-ci devient le gage même du succès de la glocalisation. L'ouvrage avait débuté avec l'évocation du film Atarnajuat, de Zacharias Kunuk, cette oeuvre totalement inuit où le propos ne verse pas dans la nostalgie mais décrit plutôt - un peu à la manière de l'auteur dans ce livre - la capacité d'adaptation des Inuit à la mondialisation. Il se clôt en présentant les parcours de deux autres grands artistes, des sculpteurs du Nunavik, Levi Qumaluq et Mattiusi Iyaituk, qui tous deux font la brillante démonstration que tradition et modernité peuvent cohabiter en bonne intelligence, notamment grâce à l'aide des coopératives mises en place par les autochtones eux-mêmes. Le cas du Nunavik ici présenté peut être intéressant à étudier pour de nombreux chercheurs, pour des autochtones d'ailleurs surtout, afin d'initier des pistes dans d'autres contrées du monde, pas uniquement dans le Grand Nord, mais aussi sans doute dans les Suds lointains. Ajoutons encore la belle postface signée Jean Malaurie qui vient conclure l'ouvrage par ses mots qui résume l'esprit du livre: "survivre à la mondialisation est possible, encore faut-il prendre la bonne direction"... Une lecture indispensable pour ceux qui réfléchissent à des alternatives à la mondialisation libérale en cours. FM

 

Tony Judt, Après Guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2007, 1025 p.

Saluons cette suberbe somme historique qui se lit comme un roman. Elle s'apprécie aussi par la vitalité du récit et la pertinence des idées énoncées. L'histoire de l'après guerre, de cette Europe d'après 1945 qui n'a cessé de se reconstruire puis de se contruire comme entité propre, est fondamentale pour comprendre notre présent et préparer l'avenir sur des bases plus solides. Le dernier paragraphe de l'épilogue de cet ouvrage résume à lui seul l'ambition de ce gigantesque et salutaire travail d'historien "impliqué", dans la plus digne tradition d'un Marc Bloch par exemple: "Si, dans les années à venirnous voulons nous rappeler pourquoi il a paru si important de construire une sorte d'Europe sur les crématoires d'Auschwitz, l'histoire seule peut nous aider. La nouvelle Europe, liée par les signes et les symboles de son terrible passé, est une remarquable réalisation; mais elle demeure à jamais hypothéquée à ce passé. Si les Européens veulent conserver ce lien vital - pour que le passé de l'Europe continue de donner à l'Europe présente un sens qui vaille réprobation et un dessein moral -, il faudra l'enseigner à nouveau à chaque relève des générations. L'"Union Européenne" peut bien être une réponse à l'histoire, elle ne saurair jamais en être le substitut" (p. 963)... En mettant l'accent sur l'éducation et le caractère fondamental de l'enseignement de l'histoire, l'auteur porte le doigt là où cela fait mal. Les Européens ont depuis 1945 non seulement perdu une bonne part du monde mais également terni pour certaines nations leur image d'Epinal en matière de démocratie et autres messages universels. Mais l'histoire est toujours en marche et, malgré ses lenteurs, la construction européenne - initialement fondée sur la nouvelle amitié franco-allemande - est là pour prouver que l'Europe a et aura une carte à jouer sur la future scène géopolitique du monde, quelque part entre les Etats-Unis et la Chine... L'ouvrage se décline en quatre parties chronologiques assez logiques: 1) l'après-guerre (1945-1953), 2) Malaise dans la prospérité (1953-1971), 3) Récession (1971-1989), et 4) Après la chute (1989-2005). Ce magistral travail nous offre également le point de vue d'un historien anglais sur les rives et les dérives d'un continent en quête d'union et de perpétuelle entente cordiale. Tony Judt nous propose ainsi une lecture rafraîssante loin des querelles de chapelle parfois obsolètes et même réactionnaires de certains de nos historiens hexagonaux. Le retour sur la scène européenne de la culture française dès la fin des années 1940 est interprétée par l'auteur comme suit: "Malgré la détaite écrasante de la France en 1940, l'humiliation de son assujettissement sous quatre annéesd'occupation allemande, l'ambiguïté morale (et pire) du régime de Vichy et du maréchal Pétain ainsi que la fâcheuse subordination du pays aux Etats-Unis et à la Gtande-Bretagne dans la diplomatie de l'après-guerre, la culture française fut de nouveau au centre de l'attention internationale: les intellectuels français acquirent une dimension internationale particulière en tant que porte-parole de l'époque, tandis que la teneur des débats politiques français illustrait la déchirure idéologique à l'échelle du monde. Une fois de plus, et pour la dernière fois, Paris fut la capitale de l'Europe" (p. 256). Un livre qui bouscule quelques tabous de l'histoire et résume un demi-siècle de tensions, de conflits ou confrontations, mais aussi de réconciliations à l'échelle européenne. Un texte à la lecture très agréable qui permet d'aprendre, de comprendre et finalement de mieux connaître cette Europe qui se cherche, se trouve et se retrouve au fil du temps et de son espace qui s'élargit. Une raison de plus de lire ce beau travail d'historien, aussi passionnant qu'accessible à tous. FM



Frédéric Durand, Timor: 1250-2005, 750 ans de cartographie et de voyages, Bangkok-Toulouse, Irasec-Arkuiris, 2006, 520 p.

L'auteur, géographe et auteur de nombreux ouvrages sur l'Asie du Sud-Est, notamment sur l'Indonésie et le Timor (aujourd'hui Timor-Leste), nous propose ici un ouvrage de très belle facture, avec des cartes et de nombreuses illustrations à l'appui, pour nous parler de l'histoire riche et tumultueuse de cette île de Timor, située dans l'est de l'archipel indonésien. Rappelons que Timor est une île actuellement divisée en deux parties distinctes: "la partie occidentale qui a été intégrée aux Indes néerlandaises, puis en 1949 à la République d'Indonésie; et la partie orientale (avec une enclave à l'est) qui a été une colonie portugaise jusqu'en 1975, avant d'être annexée pendant vingt-quatre ans à l'Indonésie, et devenir un Etat indépendant en mai 2002 sous le nom de République Démocratique de Timor-Leste". Fruit d'une longue recherche de terrain, cet ouvrage a également fait l'objet d'une exposition en version portugaise à Dili, capitale de Timor-Leste, en novembre 2005. Pas moins de 29 chapitres balisent cette magistrale étude qui mêlent bien sûr cartographie et géographie - les deux disciplines majeures chères à l'auteur - mais également histoire, ethnographie ou géopolitique. Dans cete espace asiatique, avant tout maritime, les "grands découvreurs" comme Magellan, ont été précédés par les marchands chinois en quête de bois (déjà) précieux du temps où la flotte impériale couvrait les océans. Des découvreurs et exploiteurs de la première heure, nous passons aux explorateurs des siècles suivants, lorsque l'Europe des Lumières s'intéressent aux merveilles du monde lointain tout en justifiant la poursuite de l'exploitation des ressources et des autochtones qui peuplent ce sud lointain... L'épopée du Bounty a lieu en cette date fatidique de1789 où le renversement d'un monde n'annonce pas la fin d'un monde pour tous; les nouveaux explorateurs d'alors portent les noms de Nicolas Baudin, Matthew Flinders, Louis-Claude de Freycinet et Jules Dumont D'Urville. Plus tard, dès les années 1920, il y aura les voiliers qui feront escale à Timor, dans le cadre de croisières touristico-coloniales ou d'expéditions sportives. Navigateur-baroudeur parmi les plus connus, Alain Gerbault passera lui aussi à Timor lors de son tour du monde sur le Firecrest de 1923 à 1929. Mais dès le 18e siècle, et plus encore les deux siècles suivants, l'île de Timor attire les convoitises et se situe précisement au coeur de toutes les tempêtes géopolitiques: elle fera les frais des rivalités européennes et ensuite des conquêtes coloniales. La guerre dite du Pacifique passera aussi par elle et, last but not least, le colonialisme indonésien - dernier venu et sans doute le plus encombrant - toujours en quête de nouvelles terres occupera tout le territoire timorais et brisera dans la violence les élans d'autonomie de tout un peuple. Frédéric Durand a retrouvé les archives - textes, cartes, récits, illustrations - encore disponibles, les a exploitées et les présentent aux lecteurs ici. La richesse iconographique est étonnante et très évocatrice dans le domaine de nos réprésentation mentales de l'autre et de l'ailleurs. L'auteur nous montre aussi l'importance politique et stratégique de la cartographique au moment même - lors de la lutte anti-indonésienne et de la résistance timoraise à la fin du XXe siècle - où le territoire est menacé, envahi, brûlé ou (re)colonisé. Il nous apprend par exemple que le président Xanana Gusmao a lui-même dessiné certains cartes dans l'objectif de défendre et de légitimer des territoires occupés, volés ou achetés... Une autre particularité de cet ouvrage réside dans les nombreux extraits de témoignages d'époque, avec des récits, des mémoires et des documents inédits pour la première fois proposés au public. Car ce livre ne s'adresse pas seulement aux initiés mais aussi aux curieux de voyages, aux passionnés des récits d'explorateurs, aux personnes tout simplement intéressées par l'histoire de cet immense archipel indonésien qui doucement lève un coin du voile de son passé il n'y pas si longtemps encore figé sous le poids sanglant des militaires et de l'autoritarisme. Un livre d'une grande richesse qui fait voyager le lecteur avec intelligence au coeur de l'histoire et de la société timoraise. FM

 

Ecarts d'identité, "Résister-Exister: nécessité de la solidarité" (dossier), n°112, Vol. 1, Grenoble, 2008, 116 p.

Le présent dossier de cette belle et salutaire revue dirigée par Abdellatif Chaouite traite de la résistance à l'injustice et de l'existence de toutes ces minorités invisibles et/ou indésirables. Miguel Benasayag parle de la résistance comme création tandis que Gérard Noiriel s'attache à "défendre l'autonomie" dans un contexte politique de plus en plus exécrable. On notera que les derniers événements médiatiques - ceux de Tarnac tout particulièrement où semble-t-il le gouvernement s'est conduit de manière absolument lamentable en s'inventant des réseaux gaucho-terroristes imaginaires... mais tellement pratiques lorsque sa politique répressive a besoin de nouveaux bouc émissaires - n'encourage pas vraiment à l'optimisme pour l'année 2009... Dans un intéressant entretien accordée à la revue, Patrick Chamoiseau donne quelques pistes pour ne pas s'égarer sur les champs de bataille des résistances à venir, il distingue notamment le rebelle du guerrier: "Le rebelle essaye de transformer les termes d'une domination" mais ce qui distingue selon lui le rebelle du guerrier "c'est que le guerrier sait que le problème n'est pas de renverser les termes d'une domination mais de faire en sorte que toute domination soit désormais impossible et ne trouve plus d'oxygène. Une langue qui domine une autre, on s'y oppose non pas en renversant celle qui domine et en mettant à sa place celle qui était dominée mais en transmettant à nos enfants, et à nous même si c'est possible, un imaginaire multilingue qui nous rendrait amoureux, de manière aussi bien fantasmatique que concrète, de toutes les langues du monde. Cela change tout". Et l'écrivain de conclure son entretien sur l'importance de l'ouverture culturelle: "Et sur l'imaginaire de la diversité, à ce moment là, il n'y a aucun opposant, il n'y a pas de guerre à mener, il n'y a que des victoires à mener". Décidemment, la planète gagnerait beaucoup à écouter davantage les mots des écrivains que de sans cesse subir les maux des politiciens et autres experts économico-géopolitiques... Un numéro d'Ecarts d'identités qui nous met sur la bonne voie de la résistance, un article d'ailleurs est consacré à l'actualité de la pensée de Frantz Fanon, une résistance fondée sur le refus du déterminisme historique et sur le partage de la solidarité. Avouons que l'effort collectif à opérer sera à la mesure de l'état dégradé avancé d'une planète déboussolée... A lire donc pour comprendre les enjeux cruciaux en cours. FM



Marie-Paule Eskénazi, Le tourisme autrement, Bruxelles, Couleur Livres, 2008, 120 p.

Ce petit ouvrage - dont la photo de couverture montre un Papou surpris par le passage d'un avion - sur le "tourisme autrement", Marie-Paule Eskénazi synthétise l'ensemble de la réflexion actuelle autour de la critique du tourisme dit de masse et des alternatives à l'oeuvre. L'auteure est journaliste et co-fondatrice de l'asbl Tourisme autrement qui vise précisément à sensibiliser l'opinion à un tourisme éthique et équitable dans le cadre très officiel du développement durable. Le livre a le grand mérite d'être un outil pour celles et ceux qui s'interroge sur les chances et les réalités de faire du tourisme réellement autrement. L'auteure est persuadée que voyager différemment n'est pas plus difficile ou plus utopique que de commercer plus équitablement. Dans ce sens, ce livre doit d'abord tomber dans les mains des jeunes et des acteurs et associations investis dans le tourisme plus ou moins alternatif. D'emblée, les objectifs sont aussi clairs qu'essentiels: " Informer pour responsabiliser, informer pour que chacun 'sache' les conséquences des actes qu'il pose en étant touriste. Pour refuser l'infantilisation à laquelle conduit le tourisme standardisé, all inclusive. Pour passer de spectateur du développement à acteur du développement touristique. Pour éviter un 'nouvel usage occidental du monde' ". Pour toutes ces raisons et d'autres encore, voici un livre, utile et facile à lire, à mettre entre toutes les mains voyageuses, celles des personnes soucieuses d'une authentique éducation au voyage, mais aussi celles des touristes qui s'apprêtent à partir au plus tôt... Pour - espérons- nous avec l'auteure - partir autrement. FM

 

Museum International, "Le patrimoine culturel des migrants" (dossier), n°233-234, Paris, Unesco, 2007, 164 p.

Voici un numéro spécial sur les migrants qui entend, en priorité, rendre compte du projet de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) qui a ouvert ses portes en 2007 à Paris. C'est d'aillmeurs son président, Jacques Toubon, qui ouvre le ban avec un texte sur la "genèse politique de la Cité". Mais de la France au reste du monde, ce numéro élargit le débat sur l'international en focalisant sa thématique sur le patrimoine culturel des migrants. Isabelle Vinson précise dans l'éditorial le point de départ de cette livraison de Museum International mais aussi le constat sous forme interrogative: "la multiplication des projets de musées sur le thème de la migration traduit-elle, de la part des pouvoirs publics, le contournement de la question par le culturel pour mieux l'ignorer politiquement ou est-elle le signe d'un renouvellement prometteur des missions du musée en y intégrant le travail des sciences sociales et historiques?" Vaste question à laquelle tenteront de répondrent plusieurs spécialistes de l'histoire des migrations et/ou des immigrations. Car fondamentalement, il s'agit d'emblée de ne pas occulter cette évidence - pourtant si souvent niée ou sous-estimée par les politiques - qu'une personne est d'abord émigrée avant de devenir immigrée... Gérard Noiriel aura la tache de présenter la place de l'historien dans cette "Cité" et d'analyser les manières éventuelles de réconcilier histoire et mémoire de l'immigration dans un contexte où la raison cède rapidement le pas à la passion... L'historien appelle notamment à de nouvelles collaborations entre les acteurs de la vie culturelle et les historiens, l'objectif étant d'enrichir la mémoire de l'immigration mais aussi de l'ouvrir avec intelligence au grand public. A ce sujet, Gérard Noiriel se dit "persuadé qu'il est possible aujourd'hui de concevoir des projets collectifs permettant de renouer avec la tradition critique du spectacle vivant, en évitant de sombrer dans le folklore des cultures 'postcoloniales' pour touristes en mal de sensations fortes". Catherine Wihtol de Wenden discute pour sa part des liens entre immigration et droits culturels, en montrant l'importance tant de la reconnaissance politique que de l'acceptation culturelle. Elle montre d'emblée - spécificité toute européenne - que "la prise en compte de l'immigration dans la construction de l'identité nationale ne fait pas partie des imaginaires nationaux des pays européens, ni de l'Union Européenne, à la différence des grands pays d'immigration comme les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie". Une base de réflexion essentielle pour mieux comprendre les enjeux et plus encore les errements actuels. D'autres textes évoquent ensuite les cultures maghrébine et portugaise en France, et bien sûr les problématiques propres à la mise en "vitrine" de l'immigration, avec l'évocation des politiques muséographiques, de l'héritage du fameux musée des Colonies, de la documentaion et de son exploitation, des évolutions et des projets de la Cité, etc. Un numéro riche qui nous permet de mieux comprendre le sens à donner à cette Cité nationale de l'histoire de l'immigration et qui devrait intéresser tous ceux qui s'interrogent sur le devenir culturel des migrants. FM



Cultures & Sociétés
, « Tourismes » (dossier), n°7, juillet 2008, Paris, Téraèdre, 142 p.

Le septième numéro de cette revue de sciences humaines a consacré son dossier à la thématique des "Tourismes". Ce dossier a été dirigé par Jean-Marie Furt et Franck Michel et on y retrouve certains auteurs qui ont publiés des textes dans L'Autre Voie. Voici le texte de présentation de ce dossier: "Avec près de 900 millions de visiteurs mondiaux en 2007, le tourisme a envahi une grande partie de la planète, il a aussi contribué à reléguer dans les marges sociales bon nombre de pays d'Afrique et d'ailleurs où les " non-partants ", candidats à un aller simple définitif, regardent passer ces étrangers venus chercher soleil, émotion, dépaysement… Cette industrie, fer de lance de la mondialisation, revendique la massification, mais aussi une approche différenciée des clientèles permettant à certains de s'offrir une part du monde et à d'autres de croire que certaines formes douces de tourisme et de voyage permettront de pénétrer l'autre, de s'imprégner de sa culture et même de contribuer à son bien-être et à l'amélioration de sa vie. C'est en effet toute l'ambiguïté d'une activité, autrefois élitiste, fondée sur la rencontre et le partage, qui a très certainement élargi l'horizon des habitants des pays riches tout en créant les conditions de sa destruction. Celle-ci, que d'aucuns pourraient souhaiter, n'empêche pas le voyage de toujours renaître de ses cendres, toujours plus loin, toujours plus original, accompagnant les soudaines fortunes et les renversements de la richesse du monde dans une valse sans fin où la consommation grandissante tue lentement toute alternative. Ce dossier " Tourismes " fait la part belle à l'Afrique, continent oublié, dénigré, maltraité, trop peu rentable aussi pour les investisseurs touristiques et autres clients voyageurs, tous angoissés à l'idée de se retrouver au cœur d'un coup d'Etat ou d'une guerre forcément tribale… Si l'Afrique de nos grands pères a vécu, son image reste comme ancrée dans les têtes des touristes-clients occidentaux, français surtout… Un univers impitoyable d'authenticité et de primitivité (lire les articles qui traitent des Pygmées ou des Maasaï)… Cela dit, la politique est passée par là, et c'est que la Françafrique, entre clientélisme, dépendance et paternalisme, n'invite pas vraiment à la découverte de l'Autre ! Par ailleurs, en Afrique comme ailleurs, la préservation de la nature à des fins touristiques prime trop souvent sur le respect des populations locales. C'est oublier un peu vite et pour des raisons également mercantiles, comme l'Occident prédateur sait si bien le faire, que les précieuses forêts vierges appartiennent au moins autant au patrimoine culturel que naturel de l'Humanité. Pourtant, la mondialisation touristique - et les promoteurs qui la guide - décide qu'un bien culturel sur le plan local (comme la forêt primaire en Amazonie, en Papouasie ou au Gabon, avec ses habitants et ses cultes respectifs) doit devenir, dans un souci de protection évidemment, voire de développement, un bien naturel universel… Pour éviter le pire en matière de " développement touristique ", il importe désormais, au Sud comme Nord, de mieux le comprendre pour mieux s'y préparer. Le réorienter aussi, pour mieux le contenir sinon le contrôler. Il s'agit enfin - et c'est pas gagné dans les universités françaises - d'aborder le tourisme comme un " fait social total " dans le sens dont l'entendait un Marcel Mauss. Il importe de réfléchir aux " tourismes " - le pluriel s'impose tant les formes et déformations en sont bigarrées - en bonne intelligence, ou tout au moins selon les critères retenus de la durabilité, ne serait-ce que pour éviter les dérives du voyage qui sont aujourd'hui à la source de formes de tourisme toujours plus prédatrices et marchandes, déstructurantes sinon destructrices, rarement respectueuses des milieux naturels et culturels visités. Même si le monde a beaucoup changé, on reste dans le questionnement esquissé il y a déjà trois décennies : le tourisme est-il un " passeport pour le développement " ou une nouvelle forme, certes pacifique mais sournoise, de colonisation ? Ou les deux... On le sait, le voyage est l'occasion de quitter le réel, ce dernier ressurgit au retour pour remettre le monde - son propre monde - en ordre. La sensation de perdre pied peut devenir une traversée infernale dans l'ailleurs qui se transforme en cauchemar, parfois pour soi (de la simple bouffée délirante à la maladie mentale grave) et souvent pour les autres (exploitation et abus de toute sorte). Le voyage est une mise en acte d'un fantasme ou encore un simulacre de l'altérité. Le voyageur part quelquefois en quête d'un parent imaginaire et revient au pays avec de réels troubles psychiatriques. Par exemple, la question de la mort est omniprésente et centrale, et l'Occidental mal préparé à l'affronter. Le voyage comme dérive entre deux rives ne peut se soustraire à sa valeur initiatique. On scrute finalement toujours l'imprévisible pour fuir le seul prévisible, c'est-à-dire la mort. " Voyager, c'est mourir un peu " dit l'adage. Finalement, tout voyage est une petite mort, plus ou moins gérable, inconsciemment vécue comme une préparation dans l'attente du dernier et long voyage… En attendant, c'est le tourisme mondial qui parfois accélère la mort des cultures et des peuples, à force de les fréquenter et de les folkloriser, même s'il peut - ici ou là - accorder à d'autres sociétés un sursis acceptable et bienvenu. Pour un temps donné seulement…". Voilà. Excellente complémentarité avec les articles publiés dans L'Autre Voie, très bonne lecture des divers textes qui jalonnent ce numéro de Cultures & Sociétés consacré aux "tourismes" dans le monde. FM



En bref, à signaler, à lire...

Rodolphe Christin, Manuel de l'antitourisme, Paris, Ed. Yago, 2008, 126 p.
Un petit livre frais, bien écrit, qui nous appelle aussi à revoir nos directions du voyage. L'auteur montre avec pertinence que si le voyage est essentiellement une philosophie, le tourisme, lui, est d'abord relié une histoire économique. Une histoire de sous donc. Et les dessous du tourisme ne sont pas vraiment beau à voir... Car, comme le dit Christin, le voyageur explore les lieux - les mêmes ou d'autres - que le touriste exploite, directement ou non. Tandis que le "devoir de vacances" s'impose dans la pensée dominante de la bougeotte comme une forme de "compensation thérapeuthique". Voici donc un manuel qui, tel "l'appel de la forêt" de J. London, est un appel à l'évasion sur fond de saine créativité et d'aventure humaine. Très loin du tourisme consumériste... A lire absolument pour voyager avec d'autres yeux.

Jean-Michel Hoerner, Géopolitique du tourisme, Paris, Armand Colin, 2008, 192 p.
Un panorama actuel des liens de plus en plus forts qui unissent, pour le meilleur et souvent pour le pire, tourisme et géopolitique, notamment dans les pays du Sud. Un ouvrage qui vient à point, à l'heure où la géopolitique s'invite au coeur de l'industrie touristique, à la fois par la violence mais aussi par un autre regard et des adaptations aux nouvelles réalités d'un monde devenu incertain et incontrôlable...

Jean-Didier Urbain, Le voyage était presque parfait, Paris, Payot, 2008, 550 p.
Une belle échappée dans les contrées où règnent les mauvais souvenirs de vacances, et une analyse passionnante de nos voyages "ratés". Actes manqués, certes, mais néanmoins fabuleux, du moins pour certains... Car la mésaventure n'est-elle pas justement ce qui donne le sel à l'aventure? L'auteur de Secrets de voyage et de L'idiot du voyage dévoile ici les mystères de ces échecs pourtant vécus un peu plus tard - via la magie du voyage, de l'exotisme ou de la transformation - comme de superbes expériences. A raconter, à partager, à enjoliver aussi...

Hommes & Migrations, "Histoire des immigrations, panorama régional" (dossier), n°1273, mai-juin 2008, 230 p.
La revue de la Cité de Histoire de l'Immigration propose ici le premier volet d'une grande étude nationale sur l'histoire et les mémoires des immigrations en régions aux XIXe et XXe siècles. Neuf régions sont ici passées au crible permettant aux lecteurs de mieux comprendre les évolutions et les enjeux de ces immigrations toujours spécifiques et ancrées au plus profond de notre histoire dite nationale.. Mieux connaître l'histoire des immigrés c'est déjà un préalable - bienvenu et plus encore indispensable - pour mieux reconnaître leur place au sein de la société française, plutôt figée ces derniers temps...

Thaïlande, the Natural Guide, Paris, Pages du Monde, 2008, 540 p.
Après un premier guide sur Bali, au ton juste et très bien reçu par le public, voici un nouveau guide - toujours sous la houlette de Anne Gouyon - pour voyager "autrement", certes, mais surtout pour essayer de voyager mieux, en sortant des clichés et autres sentiers battus de la pensée exotique, et bien-sûr dans les respect des milieux naturels et culturels visités. A empocher avant d'aller en Thaïlande!

Mexique-Guatemala, guide d'écotourisme solidaire, Paris, Echoway-ABM, 2008, 212 p.
Un autre guide des plus recommandables, il s'agit ici du premier guide écoutouristique responsable, réalisée par l'équipe de l'association Echoway. Ce premier guide est consacré au Mexique et au Guatemala. Un guide pas comme les autres puisqu'il propose des pistes tout à fait originales et inédites, loin des plages bétonnées, dans la plus pure tradition du tourisme solidaire et parfois alternatif. A mentionner également, les chapitres intitulés "Cartons rouge" qui mettent l'accent sur les dysfonctionnements du tourisme afin d'informer, mais aussi de prévenir plutôt que guérir... A découvrir!

L'Atlas des migrations, Paris, Le Monde-La Vie, Hors-Série, 2008-2009, 188 p.
Voici un superbe hors-série qui fait le point sur toutes les migrations passées et présentes. Retenons ces mots rédigés dans l'introduction par Joseph Alfred Grinblat, qui toute sa vie a fait carrière à l'ONU - on ne pourra donc pas l'accuser de gauchiste délirant! - et qui vient rappeler que le phénomène migratoire ne va cesser de s'amplifier dans les années à venir: "L'immigration, même illégale, a globalement des retombées positives sur le développement des pays d'accueil". Dans ce registre, la surdité de nos dirigeants européens - Français en tête - est consternante, et même irraisonable pour l'avenir d'une Europe qui a bien du mal à se trouver. Et encore plus de mal, par conséquent, à comprendre ni même entendre les voix d'ailleurs, surtout celles provenant au-delà du "mur" méditerranéen...

Frédéric Durand, La décroissance: rejet ou projets?, Paris, Ellipses, 2008, 228 p.
Dans cet ouvrage, le géographe Frédéric Durand explique les origines, les idées et les combats du mouvement dit de la décroissance. Un livre bienvenu qui permet - objectivement - de mieux comprendre cette décroissance, souvent incomprise; un travail également important et accessible afin d'en finir avec tous ceux qui continuent à présenter les partisans de ce courant de pensée sans doute appelé prochainement à se "développer" - au sein duquel se côtoient alternatifs, écologistes, altermondialistes, etc. - comme étant des nostalgiques de l'ère de la bougie... On en est évidemment plus du tout là! Et par la force des choses - surtout en raison des malheurs qui s'abattent actuellement sur notre planète dans le domaine de l'environnement - la décroissance est porteuse de solutions et est peut-être aujourd'hui ce qu'il y a de plus "moderne" au rayon idéologique des utopies politiques. Un livre à consulter sans modération - et pour les enseignants à conseiller aux étudiants - pour appréhender plus intelligement et surtout plus raisonnablement les enjeux futurs d'une planète que l'on sait en danger.

Altermondes, "Migrations: construire des ponts pas des murs" (dossier), HS n°6, Paris, automne 2008, 50 p.
Ce salutaire hors-série de la revue Altermondes, consacré aux migrations, démontrent que "migrer" reste un problème en France comme dans l'ensemble de la Vieille Europe: l'arsenal de lois répressives en tout genre ou encore la multiplication des centres de rétentions et autres opérations de "retour" attestent de ce climat de fermeture, de repli et même d"enfermement au coeur d'une Euroforteresse qui fait peine à voir à l'heure où, ailleurs, des voix s'élèvent vers plus d'ouvertures, plus de passerelles entre les mondes différents mais toujours complémentaire. Le sous-titre du dossier est explicite: "construire des ponts pas des murs". On en est hélas très loin aujourd'hui... Et, adressons également ce message d'Eva Moralès - une lettre destinée au Parlement européen et citée ici par David Eloy à la fin de son éditorial - aux politiques d'ici et d'ailleurs: "Vous ne pouvez pas faillir aujourd'hui dans vos 'politiques d'intégration' comme vous avez échoué avec votre supposée 'mission civilisatrice' du temps des colonies". A méditer même si l'actuel chemin emprunté depuis belle lurette par nos dirigeants mondiaux ne semble pas intégrer les leçons du passé... A signaler en 2009, un hors-série consacré aux "tourismes".

Ethnologie Française, "Mémoires plurielles, mémoires en conflit" (dossier), n°3, Paris, Puf, juillet 2007, 180 p.
Ce numéro revient sur la notion de "mémoire", son histoire depuis les années 1970 et sa brûlante actualité sinon son instrumentalisation éhontée. Il analyse l'omniprésence du passé par le biais plus de la mémoire vive que de l'histoire apaisée. Différentes formes de présence du passé sont ici passées en revue: les lieux de mémoire chers à Pierre Nora, l'engouement sans précédent pour les commémorations, le droit d'inventaire qui se frotte au devoir de mémoire, mais aussi industries du souvenir et tourimes de la mémoire. Ce numéro vient opportunémemnt rappeler que lorsque l'histoire riche de connaissances perd la bataille médiatique au profit de la mémoire, plus émotive, passionnelle mais surtout identitaire, il n'est pas sûr que nos contemporains gagnent au change. La question du patrimoine historique et donc de la transmission aux générations futures sont au coeur de la réflexion de cet intéressant numéro de la revue Ethnologie Française. En 2008, un autre numéro de la revue (EF, n°4, octobre 2008) traite de "l'Europe et ses ethnologies", une manière - notamment par le biais d'articles autour de la recherche et des musées en Europe - d'évoquer à nouveau ce thème de la mémoire et des héritages historiques.

N. Visvanathan, L. Duggan, L. Nisonoff, N. Wiegersma, ed., The Women Gender & Development Reader, Londres, Zed Books, 2007, 396 p.
Dans cet ouvrage collectif, les auteurs nous invitent à réévaluer le rôle et la place des femmes dans les pays du tiers monde où, trop longtemps, elles ont été reléguées à des statuts inférieurs ou encore ignorées quant à leurs capacités d'actrices politiques et sociales. Ce livre vient donc combler une lacune, celle de la place première des femmes en société. Le propos se focalise autour des relations entre les femmes et le développement dans les Suds. On évoque tour à tour la question du travail féminin, des familles, de la paysannerie, de la sexualité ou de l'environnement. Pour chaque thème, et on trouvera ici nombre d'études de cas, on voit aisément en quoi l'action des femmes est primordiale et peut, demain, renverser la donne, notamment dans les pays des Suds, pour qu'un autre développement puisse y prendre racine.

Claude Liauzu, Histoire de l'anticolonialisme en France, Paris, Armand Colin, 2007, 294 p.
Voilà un livre dont le sujet est d'actualité puisque l'auteur revient sur le passé colonial pour mieux comprendre le présent postcolonial. En cette période où soudain d'aucuns semblent découvrir les affres d'une république coloniale, Claude Liauzu expose une histoire de l'anticolonialisme afin d'éviter les raccourcis si déplorables dès lors que l'on évoque le passé. L'auteur revient jusqu'à Las Casas, Montaigne, Rousseau pour identifier les sources de l'anticolonialisme. Ce livre éclaire d'une lumière nouvelle des questions qui restent terriblement d'actualité, d'autant plus que redécouvrir les anticolonialistes d'hier contribue sans nul doute à mieux comprendre notre présent. Ainsi que ce passé qui refuse toujours de passer... Un beau travail d'érudition et une lecture indispensable nourrie de nombreux extraits de textes d'époque qui permettent de relier ce passé au présent, mais aussi de relier les combats d'antan à ceux d'aujourd'hui.

Marie Lequin, Bruno Sarrasin, ed., Tourisme et territoires forestiers, Québec, Presses de l'Uni. Québec, 2008, 252 p.
La nature est devenu un terrain de jeux toujours plus prisé par non seulement les aventuriers avertis mais également par les touristes attirés par les activités de plein air et du bon air. L'intérêt croissant du secteur touristique pour les forêts, image type d'une nature encore sauvage ou (presque) inviolée, est à mettre en lien avec l'engouement voire la fascination exprimée par nos contemporains pour la nature et ses bienfaits, réels ou imaginaires. Ce livre traite de la mise en valeur touristique - et surtout écotouristique - des forêts. Il expose diverses initiatives de développement durable, souvent à travers une approche territoriale, appliquées au secteur touristique en milieu forestier. D'intéressantes études de cas illustrent la diversité des mises en tourisme des territoires forrestiers québécois ou internationaux.

Betty Mindlin, Carnets sauvages. Chez les Surui du Rondônia, Paris, Métailié, 2008, 345 p.
Ces "carnets" retracent le périple - véritable épreuve d'anthropologie impliquée - de Betty Mindlin chez les Surui du Rondônia au Brésil entre 1979 et 1983. Comme souvent, un premier séjour a permis à l'auteure de "découvrir un paradis". N'est-elle pas demandée régulièrement en mariage? Ou protégée par un chaman affectueux? Un lent et long processus permettra de s'immiscer dans l'intimité du groupe et des familles, et de peu à peu comprendre l'essence même de cette société encore isolée aux confis de la modernité brésilienne. Mais, au fil des sept voyages parmi eux, Betty Mindlin vit aussi à l'heure d'un monde traditionnel et jadis préservé qui s'écroule: trafics de diamants, salariat, précarité, modernisation, conflits, etc. Ce livre est une promenade ethnologique au couer d'une société amérindienne en sursis, une occasion de découvrir en bonne littérature un paradis perdu sous la plume d'une ethnologue qui présente cette société avec rigueur et passion. Un formidable éloge de la diversité.

M. Gravari-Barbas, S. Guichard-Anguis, ed., Regards croisés sur le patrimoine dans le monde à l'aube du XXIe siècle, Paris, PUPS, 2003, 945 p.
Un gros ouvrage collectif pour proposer divers "regards croisés" sur l'actualité du patrimoine dans le monde. Nous avons ici beaucoup d'exemples asiatiques de mises en patrimoine plus ou moins réussies. Le patrimoine, en tant que construction sociale de la modernité européenne, a connu depuis trois décennies un essor et un élargissement importants. Avec des espoirs, des opportunités, des écueils également. Le patrimoine devient un label, une stratégie, une image, une icône même, un prétexte parfois. Il devient facilement une référence intouchable et trop souvent interdit même toute critique à son égard! Ce livre, dense et riche, réalisé avec le concours de l'Unesco, rassemble de nombreux chercheurs issus de différentes disciplines, pour évoquer essentiellement les pratiques et les réalités des patrimoines hors du contexte européen. Il s'agit là d'un outil tout-à-fait indispensable pour tous ceux qui travaillent, ici comme ailleurs, sur le patrimoine culturel dans le monde, afin d'en appréhender ses effets, ses conséquences, ainsi que ses louables initiatives suscités dans diverses sociétés ou régions du monde.

Shinji Yamashita, Bali and Beyond. Explorations in the Anthropology of Tourism, New York, Berghahn Books, 2004, 175 p.
Cet ouvrage d'un anthropologue japonais évoque l'univers du tourisme international sous l'angle des sciences humaines, avec notamment les "explorations" de plusieurs terrains en Asie du Sud-Est, notamment en Indonésie, avec les cas de Bali, du pays Toraja, du territoire indépendant papou (Papouasie Nouvelle-Guinée) ou encore d'un lieu touristique emblématique au nord-est du Japon (Tôno). Un essai d'anthropologie du tourisme intéressant, abordable, et qui a surtout le mérité de proposer un point du vue non-occidental sur la rencontre touristique avec des lieux mythiques asiatiques. A lire pour réorienter quelque peu notre regard exotique sur cet extrême aileurs que représente à nos yeux l'Orient extrême.

Bénédicte Manier, Quand les femmes auront disparu. L'élimination des filles en Inde et en Asie, Paris, La Découverte, 2008, 202 p.
Ce livre est un appel salutaire à la mobilisation contre l'élimination des femmes en Asie. L'auteure rapelle que ces quinze dernières années, le continent asiatique a vu ses femmes "manquantes" passer de 100 à 163 millions, essentiellement des petites filles qui n'ont pas pu naître, ont été tuées à la naissance ou encore qu'on a laissé mourir à petit feu... Fruit d'une longue enquête, cet ouvrage rend compte de cette triste réalité, notamment en Inde, où l'auteure décrit l'élimination organisée des petites filles, mais aussi leur vente ou leur "partage", ou encore l'avortement forcé. B. Manier met l'accent avec raison sur les graves conséquences que ce déficit de femmes aura pour ces nations qu'on dit émergentes. De terribles dysfonctionnements sociaux pourtant tellement prévisibles pointent déjà à l'horizon... Un livre à lire impérativement si l'on souhaite comprendre ce qui se trame en Asie, continent où se jouera demain, bon gré mal gré, une partie de notre avenir à tous.

Jonathan Rigg, Southeast Asia. The Human Landscape of Modernization and Development, Londres, Routledge, 2003, 384 p.
Cet ouvrage de référence sur l'Asie du Sud-Est offre un panorama complet sur l'état des populations et des sociétés en proie à une évolution rapide, tant à propos de la modernité que de la mondialisation. Les impacts récents sont ici répertoriés et analysés, notamment sur les volets du développement, de l'environnements et des divers aspects sociaux liés à la modernisation des sociétés concernées. Les aspects économiques ne sont pas négligés d'autant plus que la succession de "crises" frappe l'ensemble de la région. Un livre fondamental pour ceux qui travaillent sur l'Asie du Sud-Est.

Flora Blanchon, ed., La question de l'art en Asie orientale, Paris, PUPS, 2008, 490 p.
Sous la direction de Flora Blanchon, ce volume de la collection "Asie" traite particulièrement de la question de l'art en Asie orientale. L'évolution de la notion d'art est analysée, d'abord à l'aune de l'histoire des Occidentaux venus dans la région, puis des Japonais passés maîtres dans l'adaptation des "beaux arts". Ce livre est l'histoire d'un intéressant renversement de regard. Pour aborder la question de l'art, sont ici convoqués les traités indiens, chinois et japonais, qu'ils soient religieux, traditionnels, littéraires ou artistiques. La figure de l'artiste, tout comme les expressions de la spiritualité ou les intérêts commerciaux, sont également exposées; surtout, l'originalité de ce volume est aussi de parler des réalités actuelles en évoquant les parcours et les travaux de peintres de l'espace asiatique confontés à l'épreuve de la mondialisation. Un volume qui devrait combler tous les amoureux et passionnés de l'art asiatique tout en permettant de mieux comprendre l'enracinement culturel dans lequel cet art historiquement se définit.

Aris Ananta, Evi Nurvidya Arifin, ed., International Migration in Southeast Asia, Singapour, ISEAS, 2004, 374 p.
La mobilité s'inscrit au coeur de la mondialisation et les migrations humaines affectent l'ensemble des paramètres qui construisent le fait social des nations établies. Cet ouvrage vient démontrer que si le business est définitivement devenu une affaire ainsi qu'une réalité "transnationales", la politique, elle, est encore largement d'ordre nationale, enfermée dans des carcans qui resteignent la liberté de circulation. Les flux de capitaux, mais aussi de travail et bien sûr de marchandises, sont interreliés notent les auteurs, et dans une économie-monde les humains seront contraints de suivre ces flux, avec ou contre l'avis des Etats encore frileux à cette idée. Mais la mondialisation libérale a beaucoup de travers et ce livre présente des études de cas en Asie du Sud-Est avec son lot d'exploitation de main-d'oeuvre bon marché, de vulnérabilités des travailleurs migrants, des politiques migratoires en cours, des répressions des clandestins, etc. Partout, décidemment, le marché des capitaux apparaît sous les traits d'un marché de dupes aux humains migrants du travail mais d'abord forçats du nouvel âge de la mondialisation capitaliste.

Antoine Pécoud, Paul de Guchteneire, Migration without borders, ed., Paris-New York, Unesco-Berghahn Books, 2007, 294 p.
Les migrations internationales constituent désormais un enjeu majeur pour les politiques nationales. Ce livre propose une large réflexion à partir d'essais sur "la libre circulation des populations", le sous-titre étant explicite: "Essays on the free movement of people". Les besoins actuels de contrôler les populations migrantes n'ont pas d'avenir proprement dit, et il s'agit de réfléchir à des alternatives viables et vivables aussi. Nous avons ici un débat sur les "frontières ouvertes" susceptibles d'apporter une approche nouvelle et inédite, et surtout d'aborder la question épineuse mais essentielle à propos du "droit à la mobilité pour tous". Un travail pour méditer - et anticiper - sur le sens de nos mobilités futures.

Michel Naumann, M. N. Roy, un révolutionnaire indien et la question de l'universel, Paris, L'Harmattan, 2006, 187 p.
Cette biographie bienvenue évoque l'itinéraire singulier de l'un des hommes politiques indiens - avec Gandhi - les plus importants de l'histoire contemporaine du sous-continent. Peu connu en Occident, où son travail et parcours gagneraient à être étudiés par tout le monde et surtout par les altermondialistes, M. N. Roy (1887-1954) lutta âprement contre l'occupation anglaise en Inde, il sera précisément un acteur social et politique des bouversements du XXe siècle: polyglotte et grand voyageur, il a préparé la révolution indienne de 1915 avant de fonder les partis socialistes et communistes au Mexique. Il deviendra ensuite, de Berlin à Moscou, l'une des principales figures de l'Internationale. Mais un tel tempérament, ancré dans un héritage culturel indien, ne fait pas de lui un élément docile comme il se devait en ces temps de radicalisation puis bientôt de glaciation du bloc soviétique. Et Staline, déjà obsédé par la traque de Trotski, le poursuivra; Roy reviendra alors en Inde où, avant l'heure, il dépassera le communisme pour anticiper l'altermondialisme aujourd'hui sur le devant de la scène anticapitaliste. Michel Naumann propose ici un bel ouvrage dont la lecture montre qu'une autre voie n'est pas qu'une vague utopie mais une nécessité lorsque le mauvais temps politique domine notre quotidien. Une lecture d'une grande actualité, très utile pour notre époque en panne de projet humaniste, et pour les acteurs des alternatives.

Thomas Lines, Making Poverty. A History, Londres, Zed Books, 2008, 166 p.
Un ouvrage clair et précis sur la question de la pauvreté, notamment rurale, et sur les mécanismes des "politiques globales" qui ont créé cet univers de paupérisation généralisé. Le marché et ses travers sont analysés pour tenter de comprendre le sort accordé au pays les plus pauvres de la planète. Le phénomène d'engrenage auquel s'ajoute une situation sociale désespérée ne font qu'empirer une donne globale où les pauvres ne peuvent devenir que plus pauvres, sans oublier les classes moyennes qui, elles, descendent la pente, s'appauvrissant toujours plus. Thomas Lines présente une analyse macro-économique et des esquisses de solutions pour essayer de remédier, tant bien que mal, aux crises présentes et futures.

William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres?, Arles, Actes Sud, 2008, 415 p.
Voici un formidable livre-enquête où les héros malheureux sont précisément les victimes de la pauvreté. Ces précaires de plus en plus "invisibles" dans les statististiques et de plus en plus "visibles" dans nos rues et sur nos trottoirs, absents des décisions du monde mais tellement présents à nos côtés comme sur les bas-côtés d'une société qui ne sait plus comment se consumer. L'auteur est parti à la rencontre des desoeuvrés du monde où misère et mondialisation se tiennent par la main: Thaïlande, Yémen, Mexique, Bosnie, Japon, Russie, Vietnam, Afghanistan, Irak, Chine, Colombie et Philippines... Un vaste périple mondial au coeur même de la paupérisation globale en cours. Un travail d'anticipation sur le monde qui semble hélas s'annoncer tous les jours davantage. Cet ouvrage comptera beaucoup car il donne la parole à ceux qu'on méprise, à ceux qu'on oublie, à ceux qu'on ne veut pas ou plus voir... de peur sans doute aussi de trop leur ressembler un jour! Un livre à lire pour comprendre que la pauvreté a aussi des visages, des noms et des destins qu'il conviendrait de mieux comprendre pour un peu moins les occulter. C'est un préalable à la reconquête de la dignité de tous. Une lecture salutaire!

L. Berthelot, J. Corneloup, ed., Itinérance, du Tour aux détours, L'Argentière la Bessée, Ed. du Fournel, 2008, 200 p.
Un ouvrage collectif particulièrement bienvenu qui porte sur le terme "itinérance" des regards croisés. Une douzaine de chercheurs débattent de ce qui lie et relie les concepts d'itinéraire et d'errance. Paru dans la collection "Sportnature.org", les différents auteurs de ce travail n'hésitent pas à s'aventurer au-delà du sport, arpentant les univers du tourisme, des loisirs, du nomadisme, des mobilités en général. Surtout, le livre explore de nouvelles pistes de réflexion, souvent alternatives, en partant des réalités de l'itinérance et de l'idée du voyage. Il discute notamment de l'intérêt à inviter la décroissance afin de mieux comprendre les enjeux - viables et vivables - que peuvent prendre demain les formes, nouvelles et renouvelées, de l'itinérance. Une itinérance à la fois active et positive, enrichissante et respectueuse, autant des humains que de la nature. Un ouvrage qui devrait interésser tous ceux qui travaillent - enseignants et professionnels - dans le domaine du sport, de l'aventure, du tourisme et des loisirs.

Jiri Weil, La cathédrale de Strasbourg, et Alena Wagnerova, Que peut bien faire un Tchèque en Alsace?, Strasbourg, Bf éd., 2008, 104 p.
Ce petit ouvrage est d'une lecture bien fraîche sur l'histoire de l'Alsace mais aussi sur celle de l'Europe centrale, voisine et si lointaine. Il s'agit de la traduction d'un récit de l'écrivain thèque Jiri Weill qui, en 1938 (au moment des accords de Munich et à la veille de la guerre) entreprend un voyage en Alsace dans le but, officiellement, d'y chercher des statues de son compatriote Brosch réalisées à Ribeauvillé vers 1730. Mais d'une quête à l'autre, il n'y a qu'un pas: le voyage devient plus politique et l'auteur compare la région Alsace, fidèle à la France, à celle des Sudètes, ces terres germanophones de Tchécoslovaquie alors attirées par les sirènes nauséabondes du Reich nazi. Ce récit, drôle et singulier, est ici joliment complété par un autre texte, de Alena Wagnerova, écrivain tchèque également, et qui va refaire ce chemin intiatique en 2004. Au-delà de la recherches des "preuves", son reportage littéraire raconte le passé trouble de l'Alsace face aux démons de l'histoire, mais elle retrouvera aussi les fameuses statues de Ribeauvillé. Des statues dont les clichés photographiques sont ici reproduits avec beaucoup de soin, avec en prime également une postace composée de plusieurs textes de l'éditeur A. Peter et des traducteurs A. Kubista et V. Fisera. Un livre qui sort de l'ombre non seulement des statues oubliées mais aussi de beaux textes littéraires qui évoquent les figures de Strasbourg et de l'Alsace sous la plume des voisins centre-européens. A l'heure de l'élargissement de l'Union européenne, voilà un bel exemple de rencontre, tout en sculpture et en littérature.