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Un modèle d'errance active...

 

La marche : un art de flâner et de quêter la liberté

 


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par Franck Michel

 

 

 

Cheminer et musarder

Mise en route lente et activation des chemins, la marche est à l'origine du voyage (1). Le voyage à pied permet de retrouver les traces des hommes effacées par le passage fulgurant des véhicules à moteur. Marcher requiert à la fois de l'effort et de la patience, deux vertus occultées dans notre société, à la fois de confort et de consommation. Randonner réveille en nous les sens enfouis par le brouhaha des cités et le brouillage des esprits. La marche préfère les chemins de traverse, et lorsque son itinéraire bifurque pour aller s'engager sur la vraie route - celle reliant par exemple Paris à Strasbourg dès 1926 - c'est pour devenir un sport. " Il n'y a qu'une seule façon de marcher… " dit l'adage militaire, repris par les Scouts. Une façon d'avancer qui n'est pas du goût, ni de l'auteur de ces lignes, ni sans doute de la plupart des marcheurs. Une variante guère plus appréciable consiste à chantonner pour ne pas perdre le nord ni se décourager : " Un kilomètre à pied, ça use, ça use… ", un esprit de camaraderie qui n'empêche pas l'usage tant des souliers que des voix. Mais l'énergie est souvent le nerf de la marche.

La marche est partout et partout on marche : dans les manifestations politiques ou sportives, dans les défilés de mannequins ou de militaires. Avancer les pieds ensablés dans le Hoggar algérien n'est pas non plus remonter une rivière les pieds dans l'eau en territoire Asmat en pays papou ! Les situations climatiques et géologiques conditionnent les pieds des randonneurs. La marche lente et mûrie de Théodore Monod dans le Sahara, joliment rapportée dans Méharées (2), contraste avec la marche urbaine, même si le piéton-randonneur peut s'avérer être un flâneur averti. La comparaison ne tient pas la route si l'on peut dire, et les marcheurs d'ici et de là ne marchent par conséquent pas tous de la même façon ! Il y a pourtant bien des similitudes pour des terrains et des publics marcheurs distincts. Randonner c'est davantage se mettre au pas de l'autre que d'imposer sa cadence. C'est la différence entre le soldat qui défile et le badaud qui flâne, l'un pacifie, assure-t-il, par les armes, et l'autre arbore simplement un comportement pacifique. Car marcher au gré de son envie est d'abord une redécouverte de soi-même, une mise en parenthèse de la souffrance du monde et du quotidien qui nous mine.

Le chemin de terre est un vecteur de solidarité là où la route asphaltée est un appel à la compétition. Le premier est nourri de sagesse, la seconde d'arrogance. En septembre 1878, Robert-Louis Stevenson traverse à pied, mais accompagné par Modestine, l'âne vénérable et le compagnon de chemin, une partie des Cévennes : " Pendant douze jours nous avions été d'inséparables compagnons ; nous avions parcouru sur les hauteurs plus de cent vingt kilomètres, traversé plusieurs chaînes de montagnes considérables, fait ensemble notre petit bonhomme de chemin avec nos six jambes par plus d'une route rocailleuse et plus d'une piste marécageuse. Après le premier jour, quoique je fusse souvent choqué et hautain dans mes façons, j'avais cessé de m'énerver " (3). N'ôtant rien au spectacle de la nature, au contraire, la lenteur du périple réclame de la patience de la part du pèlerin en vadrouille. Le voyage éveille le sentiment d'humanité pour celle ou celui qui sait en saisir la chance. Admirateur de Stevenson, Georges Picard est un marcheur infatigable qui pérégrine avec bonheur entre la Beauce et les Cévennes. Un marcheur peut même avoir droit aux honneurs : un " sentier officiellement baptisé Stevenson, auquel ont été consacrés un balisage particulier et un guide de la Fédération française de randonnée pédestre " a vu le jour dans les Cévennes ; et dans le village de départ de l'expédition de Stevenson - Le Monastier-sur-Gazeille - une stèle commémore le souvenir de son passage (4). Dans l'intérêt de tous ou presque, le mythe doit aussi être entretenu ! Et la marche tout comme l'acte de la pratiquer sur les traces des illustres ancêtres suscitent un intérêt croissant, y compris dans la littérature, comme l'attestent de récents ouvrages tels que L'art de marcher de Rebecca Solnit ou, pour rester encore plus dans le sujet, Voyage à pied à travers les Cévennes d'Hervé Rougier (5).

La marche nous renvoie à la mère des migrations : il y a deux millions d'années (homo erectus), puis vers 150.000 ans av. J.-C. (homo sapiens), la promenade humaine prend son temps et donc son rythme pour tout de même conquérir le globe en partant du berceau africain. Marcher c'est - en pensant à Leroi-Gourhan qui disait que " l'homme commence par les pieds " - allier le geste à la parole, c'est créer puis développer la liberté de mouvement. La marche nous rappelle la bipédie et aussi ce qu'elle nous a offert : nos mortelles civilisations... La marche est associée au plaisir. Toute randonnée se voit écourtée si le promeneur ne ressent pas de plaisir, même dans la souffrance. L'effort du trekker est souvent plus une bénédiction qu'une douleur, même si pour certains le promeneur-badaud se transforme bizarrement en martyr volontaire et pas moins acharné sur son sort ! La quête du plaisir donc, comme le pense également Yves Paccalet, lui qui semble avoir trouvé le bonheur en se promenant : " J'ai surtout gambadé pour le plaisir. Sans autre nécessité que la balade elle-même et ses bouffées de grâce. Sans autre motif que de regarder, écouter, humer, lécher, caresser. M'extasier. Frôler la primevère et la soldanelle à la fonte des neiges, la pulsatille et la gentiane en avril, le sabot-de-Vénus en mai, le lis orangé en juin, le colchique en septembre " (6). A la fois simple et complexe, " la marche est une métaphore de la vie " poursuit Paccalet, une aventure qui débute vers l'âge d'un an. Mais le bébé-marcheur trébuche encore un peu comme l'adulte-poivrot zigzague comme il peut. Car la marche est aussi une démarche : voyez le rouleur de mécaniques ou la fille aguicheuse, tout est dans la démarche, la marche n'est plus qu'un prétexte à la séduction.

Des premiers pas chez soi autour de sa chambre aux expéditions pédestres dans l'Himalaya, il y a un grand pas que les seuils de la vie permettent de franchir. Et puis la première vraie balade choque inévitablement l'enfant qui découvre un monde nouveau forcément magique : une fillette, âgée de quatre ans, a fait sa première randonnée sérieuse dans la forêt balinaise ; nulle fatigue physique après deux heures de promenade mais, après le plaisir de la découverte, c'est la déception de voir les pieds de son père envahis, attaqués et ensanglantés, par une quinzaine de sangsues plutôt voraces, ce qui fit dire à la petite fille déroutée : " S'il n'y avait pas de sangsues, et bien j'aimerais vraiment me promener en forêt ". Impossible pourtant de prévoir toutes les bestioles qui, elle aussi, circulent dans notre univers… La promenade est toujours le territoire de l'imprévu, c'est ainsi. Et c'est bien ainsi. Rien ne sert de marquer sa route, c'est toujours la route qui vous prend, pas l'inverse !

Du promeneur au trekker

Pour certains, véritable pèlerinage laïc, la marche requiert une organisation minutieusement préparée, et son caractère spontané et ludique tend à s'estomper voire à disparaître du paysage pédestre. Marcher est à la mode et la randonnée un marché prometteur. Aux antipodes des excès de la modernité, la marche rappelle la simplicité et l'ascèse, elle invite à revenir sur les traces de l'histoire et elle oblige à ralentir nos pas pour mieux nous permettre d'avancer. Dans une randonnée pédestre, nous dit Robert-Louis Stevenson, " le paysage est tout à fait secondaire. Celui qui fait vraiment partie de la confrérie ne voyage pas à la recherche du pittoresque, mais de certains états d'âmes vivifiants - l'espoir et l'élan avec lesquels la marche débute le matin, la paix et la plénitude spirituelle qu'on goûte avec le repos du soir. Il est incapable de dire quel est le moment qu'il goûte le plus, celui où il met sac au dos, où celui où il le met à terre " (7). Des propos qui devraient ravir les trekkers actuels qui volontiers aimeraient coller à cette belle image. Mais l'idylle est de courte durée, et Stevenson de poursuivre sur et dans le sens de la marche : " pour se goûter convenablement, une randonnée à pied doit être faite seul. Si vous l'entreprenez en groupe, ou même à deux, elle n'a plus de la randonnée pédestre que le nom ; c'est quelque chose d'autre qui se rapprocherait davantage du pique-nique. Une randonnée doit se faire seul, car la liberté est essentielle ; parce que vous devez être libre de vous arrêter et de continuer, et de suivre ce chemin-ci ou cet autre, au gré de votre fantaisie ; et parce que vous devez marcher à votre allure, sans trotter comme un champion de la marche, ni musarder avec une fille " (8). Décidément l'époque a bien changé : combien de trekkers se suivent aujourd'hui à la trace sur les autoroutes pédestres de l'Himalaya, en quête de soi, d'exploit personnel, et si possible de rencontre avec l'amour de sa vie ? Pas toutes ni tous, mais pas mal tout de même.

Le marcheur sportif n'est pas très éloigné du coureur, du marathonien, puis du sprinter. En devenant sport, la marche prend de la vitesse et perd en sagesse ce qu'elle gagne en temps. Elle se concentre plus sur les pieds que sur le paysage. Ce qui n'empêche pas certains coureurs de joindre l'utile à l'agréable, l'effort à la culture, voire la souffrance à la religion : Les routes de la foi, fréquentées par le coureur Jamel Balhi qui, entre deux courses, découvre la spiritualité et le passé des principales villes saintes, est un témoignage personnel à la fois d'un exploit sportif et d'un appel à la tolérance religieuse (9). Un grand écart qui n'est pas sans rappeler d'autres pèlerins qui, au fil de l'histoire, traversèrent des contrées hostiles dans le seul but, non de répandre la foi, mais de mieux comprendre les hommes et leurs sociétés respectives.

La marche sportive et physique appartient surtout aux trekkers avertis, aux quêteurs de records, ainsi qu'aux aventuriers, ces spéléologues des profondeurs du Moi avant d'être ces explorateurs des bouts du monde. Contrairement au trek, qui peut ainsi relever de l'aventure, la marche sportive se distingue par l'esprit de compétition et le sens du défi. On est loin de la découverte à pied, lente et sensible, propice à toutes les rencontres. Au sujet de la marche comme marche-pied vers la compétition, R.-L. Stevenson avoue sans détour : " Je n'approuve pas cette façon de courir et de bondir. Ces deux pratiques accélèrent la respiration ; elles secouent le cerveau et le font sortir de sa glorieuse confusion due au grand air, et elles rompent la cadence. Une marche irrégulière ne convient pas tellement au corps ; elle distrait et agace l'esprit " (10). Ayant trouvé sa propre démarche et se laissant porter par ses pas, le randonneur peut donner libre cours à sa pensée et à son être. Le trekkeur se mue ainsi en flâneur. On en oublierait presque les marches sportives qui, pourtant, n'ont cessé depuis le Paris-Strasbourg jusqu'au Marathon de New York, d'attirer de plus en plus de participants. Mais l'univers du sport est un autre monde, un monde à part : la compétition induit la marche comme épreuve sportive de la même manière que la flânerie induit la marche comme rencontre humaine. En marche, l'aventurier accompli ne se lie pas facilement avec le touriste de passage, considéré comme un amateur, voire un boulet à tirer en cas de pépin. Cela se vérifie sur les sentiers de treks du monde entier, tout comme dans la littérature voyageuse. Ainsi, John Muir, voulait-il encore gravir un pic, quelque part dans la Baie d'Hudson, avant la tombée de la nuit : " Mais en faisant très vite, je pouvais atteindre le sommet avant le coucher de soleil, à temps pour observer le panorama et en dresser quelques esquisses au crayon avant de redescendre au vapeur pendant la nuit. Monsieur Young, l'un des missionnaires, demanda à m'accompagner. Habitué à la marche et à l'escalade, m'assura-t-il, il ne me causerait aucun problème ni retard. Je fis l'impossible pour l'en dissuader " (11). Le randonneur pressé et le quêteur d'exploit n'aiment pas s'embarrasser d'un plus petit que soi.

Par contre, le marcheur alourdit volontiers son paquetage de quelques livres essentiels. Routards et randonneurs se nourrissent de littérature voyageuse comme une auto s'alimente en carburant : cela motive l'esprit et excite le corps, prêt à se mettre en marche. Bruce Chatwin, par exemple, accompagne l'imaginaire du voyage du trekker organisé en Patagonie, tout comme il nourrit les idées libertaires d'un flâneur solitaire égaré dans un autre bout du monde (12). On marche volontiers sur ses traces tout en s'autorisant - liberté chimérique du voyageur oblige - à vérifier, à confirmer ou à critiquer ses descriptions routardes, ceci en cheminant bien sûr en toute tranquillité et en étant assuré d'arriver à bon port à la fin du circuit… De fait, un circuit tourne quasi rituellement en rond, s'égarer en chemin relève par conséquent, pour le trekker distrait ou le marcheur rebelle - un empêcheur de tourner en rond - de l'accident de parcours !

La marche comme philosophie hédoniste

Sous tous les continents et dans toutes les langues, la rencontre est au cœur de l'activité pédestre. Dans le Dictionnaire explicatif des signes (100 ap. J.-C.), nous dit Wang Yipei, " on recense plus de cent mots sous divers radicaux ayant trait à la marche. Bon nombre d'entre eux ne sont plus usités en chinois moderne ou, s'ils le sont, leur acception est légèrement différente. Ils peuvent désigner diverses qualités de la marche, liées par exemple à la vitesse, à l'énergie déployée, des attitudes comme sautiller comme un oiseau, ou encore des modalités : le fait de voyager seul ou en compagnie, de rencontrer des gens. (…) En chinois, les pictogrammes désignant la transcendance et la délivrance sont étroitement liés à l'idée de marche. Transcender, c'est sauter. (…) Le sinogramme 'rencontre' s'écrit avec le radical de la marche " (13). Forme de résistance solitaire non dénuée de nostalgie, la marche est toujours un pas fait en direction de l'autre. Une rencontre avec le monde qui ne peut faire l'économie de l'effort sur soi, voire celle de s'auto-infliger une souffrance volontaire. David Le Breton l'explique dans son Eloge de la marche : " Comme toutes les entreprises humaines, même celle de penser, la marche est une activité corporelle, mais plus que les autres elle engage le souffle, la fatigue, la volonté, le courage devant la dureté des routes ou l'incertitude de l'arrivée, les moments de faim ou de soif quand nulle source n'est à portée de lèvres, nulle auberge, nulle ferme pour soulager le chemineau de la fatigue du jour ". La souffrance se distingue de la douleur par le fait de procurer, ici ou là, lorsqu'on le désire et cela arrive notamment au cours des voyages, une part de plaisir non négligeable à celle ou à celui qui souffre d'abord pour se faire du bien. Puis l'auteur de poursuivre sur l'aspect extra-ordinaire de l'expérience pédestre : " La marche est une méthode d'immersion dans le monde, un moyen de se pénétrer dans la nature traversée, de se mettre en contact avec un univers inaccessible aux modalités de connaissance ou de perception de la vie quotidienne. Au fil de son avancée le marcheur élargit son regard sur le monde, plonge son corps dans des conditions nouvelles " (14).

Comme le signale la majorité des écrivains-marcheurs, la marche est une thérapie, à la fois d'ordre psychologique et physique. Le marcheur gagnerait certainement à être remboursé par la Sécurité sociale, l'Etat devrait y songer, il ferait peut-être, quand à lui, des économies… Des rêveries de Rousseau aux semelles de Rimbaud, ce sont ensuite Thoreau, Lacarrière, Lanzmann, Sansot, Le Breton, Paccalet et tant d'autres qui nous incitent, en les lisant, à enfiler nos chaussures ou nos baskets ! Pour notre plaisir comme pour notre santé. Prenons Yves Paccalet : il considère que marcher entretient la souplesse, renforce le squelette, développe les muscles, apprend à respirer, sans oublier que marcher est une nécessité pour le cœur et fouette la circulation du sang, bref, " la marche est un chevalier blanc " et " la liste des bienfaits qu'elle procure n'en finit pas " (15). On l'aura compris - et avec nous de plus en plus de marcheurs - la marche c'est la santé, au risque même de devenir pour certains une drogue à force de frôler l'overdose. Je me souviens d'avoir accompagné une dame qui, fêtant ses 70 ans lors d'un voyage en Indonésie, voulait grimper au sommet d'un volcan javanais de plus de 3600 mètres : toujours inquiet dans de tels cas, je fus rassuré en voyant qu'elle arrivait la première au sommet, ayant ensuite l'impression et la satisfaction d'avoir réussi l'exploit de sa vie. D'autres exemples de marcheurs qui se cherchent (ou qui cherchent à gagner le domaine des dieux pour s'assurer une place au paradis), plus qu'ils ne cherchent le chemin à suivre, sont très fréquents. Marcher devient plus un voyage réellement vertical : gravir les pentes, atteindre des sommets de montagne et de soi, ce trekker trop vertical se transforme alors en alpiniste, et le flâneur en sportif. Il n'a plus la démarche qu'on attend du marcheur. Cette promenade furtive qui est, par exemple, cet éloge de la " marche buissonnière " chère à Jacques Lacarrière sur son Chemin faisant, cette déambulation pédestre qui évoque en chacun de nous " soleil, vent, ciel, horizon, espace " (16). La marche est encore un domaine onirique et mouvant dans un monde saturé d'images et de rationalité pesante.

Telle un défi à la vitesse et au bruit, la marche incite à la modestie, pousse à la curiosité, encourage au silence, suscite la méditation. Elle invite au repli, à l'intimité, à se taire pour mieux écouter : " Dans notre contexte historico-social, l'homme en silence est un homme sans sens. Pour fuir ce risque, il se remplit de mots : il parle " (17). En déjouant le trop-plein de mots vidés de sens la marche redonne sa place au silence. Elle est une forme douce et délicate du voyage, qui se transforme à son contact en art aussi noble que discret. La randonnée est une école de la vie paisible, dans laquelle la nature enseigne le respect et guide le bon sens. Mais le bons sens n'atteint pas toujours le trekker animé de bonnes intentions. Je me souviens ainsi de deux randonneurs, professeurs d'université - l'un en géographie, l'autre en écologie -, arpentant ce qu'il reste de la forêt primaire balinaise : après environ une heure de balade en forêt au son des oiseaux, ils m'interpellent pour me signaler qu'on n'entend pas d'oiseaux dans cette forêt ! Je leur répond tranquillement que, pour les entendre, il faudrait déjà s'arrêter de parler. Il est vrai que tout le long de la marche, leur discussion ressemblait étrangement à un contrôle mutuel des connaissances sur la faune et la flore en milieu forestier ! Se promener en silence est une épreuve pour plus d'un de nos modernes marcheurs. D'ailleurs ceux qui dans nos villes se baladent en solitaire, et davantage en silence, sont ceux qui portent précisément des baladeurs. Enième paradoxe d'une déroutant modernité ! Nomadiser la musique pour l'imposer à nos oreilles et du coup s'imposer le silence. Un silence exceptionnellement ravageur dans ce cas.

La quiétude est son territoire et le voyage à pied préfère la terre au bitume, le terroir à la mégapole. Ce qui n'empêche pas au voyageur éveillé de flâner et de se perdre dans la jungle urbaine, de traîner dans ses sentiers escarpés. D'opter pour le détour pour mieux oublier la fureur alentour. La marche est un voyage qui permet d'avancer, vers les autres et vers soi. Les épreuves endurées en marchant sont les preuves de sa réussite en tant que voyage. A moins que la souffrance l'emporte sur le plaisir, et la promenade se transforme en marche forcée. Au plus profond de la marche se trouve la possibilité de remettre en cause toutes les vérités trop vite érigées en dogme. Marcher au hasard, sans direction donnée, c'est errer sans sombrer, c'est flirter avec la liberté. La déambulation ne peut être heureuse que si elle est librement choisie. Butiner calmement dans l'espace plus intellectuel que spirituel du Temple de la Littérature à Hanoï, cette enclave de silence traquée par une mer inaudible formée des bruits de la ville, permet de s'apaiser par la promenade ou la lecture : " Marcher implique de réduire l'usage du monde à l'essentiel " (18). De tels endroits - un parc, un temple, un jardin, etc. - autorisent pour ceux qui les fréquentent une échappée furtive hors du monde tout en étant au cœur même de ce dernier.

La randonnée peut aussi se transformer en chemin de croix peu orthodoxe. Au milieu du XIXe siècle, le flâneur Henry D. Thoreau racontait n'avoir rencontré, au cours de son existence, " qu'une ou deux personnes qui comprenaient réellement l'art de Marcher ", ce qui n'est pas trop étonnant à la vue des critères retenus selon l'auteur pour prétendre parvenir à cet art : " Si vous êtes prêt à quitter père et mère, frère et sœur, femme, enfant et amis pour ne plus jamais les revoir, si vous avez effacé vos dettes, rédigé votre testament et réglé toutes vos affaires, si enfin vous êtes un homme libre, alors vous êtes prêt pour marcher " (19). La route vers la liberté est semée d'embûches et le promeneur ne traverse les obstacles que s'il est réellement motivé. La marche est exigeante, le bonheur qu'elle procure se mérite, ce que suggère également Georges Picard dans Le vagabond approximatif : " Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j'imagine, comme je pense par une sorte de mobilité de l'être et de besoin de légèreté " (20). Le but n'est pas de faire trente kilomètres dans la journée ou de faire la traversée des Vosges ou du Morvan, mais simplement de se faire plaisir. C'est tout. Mais c'est déjà beaucoup, trop pour certains…

L'équipement et l'épreuve du terrain

L'équipement du marcheur dépend de son caractère et de sa philosophie pèlerine. Pour Georges Picard, citant l'un de ses amis : " 'Pour voyager aujourd'hui, une bonne paire de chaussures et une carte bancaire suffisent'. Pour ma part, j'ai également besoin d'un couteau solide, mais je peux pousser le luxe jusqu'à emporter un carnet et un crayon. Ne me parlez pas d'appareil photo. Un livre est aussi un compagnon irremplaçable " (21). Un luxe plutôt ascétique, en comparaison de l'attirail du trekker sur-organisé, et par conséquent également suréquipé. On remarque ces dernières années une surenchère - mode et affaires obligent - dans ce secteur. Sans compter que l'équipement du marcheur s'étoffe au fil des ans et du succès commercial du trekking pour tous. Par exemple, les magazines La Marche et Trek proposent dans chacune de leurs livraisons mensuelles des conseils et des publicités pour le matériel et pour mieux s'équiper des pieds à la tête, bâton et casquette compris ! Les tours opérateurs spécialisés se pavanent en recommandations pour tous types de marcheurs et de sportifs, du débutant amateur à l'alpiniste professionnel. Pierre Sansot, en bon arpenteur tranquille des chemins de France, reconnaît porter un " accoutrement qui prêterait à rire ", mais cela ne l'empêche pas d'avancer : " grosses chaussures de marche, chandails à grosse maille, pantalons à mi-mollet, gourde de contrebandier andorran, j'ai l'impression de m'enfuir d'un pavillon d'âmes mortes " (22). L'équipement du marcheur est un peu l'équivalent des bagages du voyageur : dis-moi ce que tu emportes avec toi et je te dirai comment tu voyages et quel type de touriste ou de baroudeur tu es ! L'équipement, le matériel, les bagages - tout comme d'ailleurs le vélo, la moto ou la voiture - sont à l'image de leurs propriétaires.

Fin prêt, le randonneur se met en marche. Le terrain qu'il affectionne l'attend de pied ferme. En Alsace, la randonnée est et possède une vieille histoire, notamment avec un populaire et mythique Club Vosgien, plus que centenaire. La région ne possède pas moins de 16.500 itinéraires balisés, de quoi assurément se perdre dans quelque sentier forestier. Pas si sûr en fait, tant les amateurs sont nombreux et les sentiers fléchés, et si les marcheurs du dimanche et les trekkers sportifs ne se croisent guère sur les chemins de terre, ils n'occupent pas moins le même espace. Certains marcheurs n'ont qu'une obsession au bout de la semelle : avancer. Au terme d'un voyage de près de dix mille kilomètres, Bernard Ollivier, un écrivain-marcheur au long cours sur la longue et périlleuse Route de la Soie, estime avec justesse, invoquant l'héritage de Pascal, que l'appel du nomadisme est - pour lui comme pour d'autres - plus fort que le besoin de stabilité si cher au sédentaire : dans ce cas, " ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ", fixer des étapes et marcher au loin ouvrent bien des portes pour découvrir d'imprenables horizons et pour vivre d'insoupçonnables expériences (23).

Selon Henri D. Thoreau, qui construira et vivra quelque temps dans une cabane forestière à Walden (Etats-Unis), la marche est d'abord une rencontre avec la nature et une quête de liberté en se retirant du monde comme pour ensuite mieux le retrouver et l'appréhender : " Je suis d'avis que je ne puis conserver ma santé et mes esprits si je ne passe au minimum quatre heures par jour et le plus souvent davantage à flâner par les bois, les collines et les champs, entièrement dégagé de toute préoccupation matérielle. (…) Lorsque nous marchons, nous prenons tout naturellement le chemin des champs et des bois. En effet qu'adviendrait-il de nous si nous cantonnions nos marches aux jardins et aux esplanades ? " (24). La rédemption par la marche à pied, c'est ce à quoi aspirent parfois bien des écrivains : " Je marche dans une nature qui est celle que fréquentaient les anciens prophètes et les poètes, Manu, Moïse, Homère et Chaucer. Vous pouvez l'appeler l'Amérique et pourtant ce n'est pas l'Amérique. Ni Amerigo Vespucci ni Colomb ni aucun autre ne furent ses découvreurs. On en trouve un récit bien plus véridique dans la mythologie que dans aucune des prétendues histoires de l'Amérique que j'ai pu lire " (25). Cette nature que fréquente Thoreau est la même que parcourait un siècle avant lui la poétesse vietnamienne Ho Xuan Huong, au XVIIIe siècle, une nature insoumise propice à la passion de la vie. Cette femme hors du commun, " enfant terrible " de la littérature classique vietnamienne, était en avance sur son époque et sur sa société. Profondément attachée à la liberté, elle revendiquait notamment sa vie sexuelle face à la pudibonderie féodale. Elle a mis en vers à la fois l'érotisme et la beauté de la nature : " Femme libre sans mari, sans enfant, amoureuse de la nature et sachant l'apprécier, elle put s'adonner aux promenades. Elle marchait beaucoup à une époque où les lettrés plutôt casaniers se prélassaient sur leur lit de camp ou se faisait porter en palanquin. Elle voyageait comme un homme dans une société où la femme était recluse " (26). Mêler nature et promenade éveille également le sens libertaire sinon libertin de celle ou de celui qui a soif de liberté et d'aventure.

Depuis belle lurette, la marche s'est imposée comme le complément obligé et incontournable de l'auto-stop, même avant l'avènement de l'ère de l'automobile ! Rousseau ne fut pas seulement le " premier touriste " pour le Dictionnaire Larousse de 1875, il fut en quelque sorte également le premier trekker officiellement recensé et le pionnier de tous les routards partant sac à dos sur les routes du monde. A voir ? Cette première édition du Larousse décrit un Rousseau bourlingueur qui n'aurait pas dénié monter à bord d'une voiture si l'occasion lui en avait alors été donnée, bref un portrait du philosophe en potentiel carrosse-stoppeur : " Malgré le manque de moyens de communications faciles, le XVIIIe siècle a vu J.-J. Rousseau donner le premier exemple aux touristes par ses longs voyages pédestres en Suisse et en Italie, qu'il accomplissait le sac au dos et le bâton à la main, se nourrissant de pain bis, de laitage et de cerises, en véritable enfant de la nature " (27). De ce Rousseau-là - mais également de Montaigne, autre figure mythique du voyage d'antan - au routard soixante-huitard égaré sur la route de Katmandou, il n'y a qu'un pas et quelques générations. Mais, des prédécesseurs, de parfaits inconnus vagabondant sur les chemins de l'Antiquité et du Moyen Age, des philosophes errants et dissidents d'avant-garde, mal lotis par l'historiographie officielle - tels le mirifique Diogène et pour la période médiévale G. Bruno ou F. Villon - l'ont sans nul doute devancé. Avec seulement plus d'infortune devant la postérité, et déjà un peu moins de compréhension - et donc d'acceptation - de leurs idées de la part de leurs contemporains.

Directeur d'un pensionnat au milieu du XIXe siècle, Rodolphe Töpffer est en quelque sorte l'ancêtre des randonneurs encadrés actuels, certes non revendiqué par les principaux intéressés (car pas assez glorieux à leurs yeux). N'est-ce pas lui qui emmena, dans un but éminemment éducatif, les groupes de jeunes s'adonner à la randonnée au cœur des Alpes sauvages ? Ces Voyages en zig-zag, pédestres avant tout et censés ouvrir l'esprit des élèves dans le droit fil des idéaux du Grand Tour du siècle précédent, annoncent d'ailleurs les colonies de vacances qui seront créées en 1875, l'engouement romantique pour la Mère-Nature ou encore le slogan usité jusqu'à la semelle, avec un relent de scoutisme évident : " Les voyages forment la jeunesse ! " (28). De nos jours, ces réalités d'autrefois trouvent leur continuité, même si la forme en est sensiblement corrigée sans toutefois en altérer le fond : expéditions et camps itinérants, écotourisme, le premier grand voyage comme rite de passage à la fin de l'adolescence.

 

Résister et combattre

De la promenade à la manifestation

Si marcher, c'est toujours revenir à soi, l'acte de marcher est aussi un appel à l'unité dans la multitude. Marcher main dans la main n'est pas marcher bras levés ou poings fermés et pointés vers le ciel. La promenade romantique n'a rien en commun avec le romantisme révolutionnaire. La marche réfère au mouvement, à la mobilité. Donc à l'action. Dans le mouvement, c'est la société tout entière qui bouge et non le sujet seul. D'où le mouvement social. La marche comme démarche politique. L'homme en action qui marche est un être debout. Le sculpteur suisse Alberto Giacometti, célèbre pour ses figurines humano-nomades en bronze et donnant vie à des personnages filiformes et tourmentés, considérait avant tout l'homme en marche avec dignité et sensibilité. Le marcheur est le manifestant par excellence, celui qui proteste contre l'injustice, s'élève contre ou se bat pour, bref celui qui progresse et avance, pas à pas, pour refuser de se taire comme de se terrer. Grandes marches ou petits pas, l'histoire en retient les traces, et les défilés politiques ou les pèlerinages religieux participent également à ce vaste mouvement. La révolution est l'une des voies que peuvent emprunter ces mouvements. Ainsi, pour l'anarchiste russe Kropotkine, dans un article paru dans Le Révolté du 30 mars 1888 : " La révolution sociale est une route à parcourir, s'arrêter en chemin équivaudrait à retourner en arrière. Elle ne pourra s'arrêter que lorsqu'elle aura accompli sa course et aura atteint le but à conquérir : l'individu libre dans l'humanité libre " (29). Plus d'un siècle a passé et tout laisse à penser que soit la route est encore trop longue soit on s'est trompé de route ! La marche sur Rome en octobre 1922 installera durablement le fascisme et, pour rester en Italie, de l'époque du Duce à celle de Berlusconi, le temps semble avoir changé plus rapidement que les idées. Pourtant, dans la marche politisée, la parabole christique du " lève-toi et marche " (Saint-Mathieu), intervient aussitôt que le ras-le-bol s'installe. Celui qui marche est forcément debout (lorsque le marcheur debout s'assied un moment, c'est pour un sit-in), non résigné, non abattu, non servile, et c'est ce qui donne au marcheur en colère toute sa force. Encore faut-il laisser au manifestant la possibilité de marcher et de contester !

Marcher dans la nature n'exclut ni l'action sociale ni la réflexion critique, et souvent loin de tout brouhaha de la Cité on revient plus facilement au mouvement du monde. Gambader l'esprit libre dans les bois est parfois un préalable à l'occupation du pavé citadin… Dans son évocation poétique de " la Vieille Route de Marlborough ", Henry D. Thoreau est pris d'une lucide nostalgie sur un univers de liberté en perdition sous les coups de butoir de l'Etat et de ses tendances mortifères. Il ajoute sans grand optimisme : " Pour le moment, dans ce voisinage, la majeure partie du territoire n'est pas propriété privée, personne ne possède le paysage et le marcheur jouit de ce fait d'une relative liberté. Néanmoins, il se peut que le jour vienne où on le découpera en prétendus terrains de loisir, sur lesquels un tout petit nombre seulement goûtera un plaisir étroit et exclusif, lorsqu'on verra se multiplier clôtures, pièges pour les hommes et autres engins inventés pour confiner ceux-ci sur la route publique, lorsque marcher sur la terre créée par Dieu sera interprété comme pénétrer illégalement sur les terres d'un homme de qualité. Jouir d'une chose avec exclusivité revient généralement à se priver du vrai plaisir qu'on pourrait en tirer. Profitons au mieux des occasions qui nous sont offertes avant que ne viennent ces jours maudits " (30). A la lecture de ces propos, on s'interroge sur ce que pourrait bien penser son auteur s'il vivait au troisième millénaire.

Marcher dans le but premier de manifester, c'est aussi barrer la route, installer des barricades, fixer des itinéraires bis ou camper sur les voies de passage. Les grèves de routiers attestent de ce fait. Lorsqu'on arrête le trafic et qu'on immobilise la circulation, c'est tout le cœur de l'économie marchande qui se met à suffoquer. D'où l'importance d'un Ministère des Transports pour une société vouée à la vitesse des échanges et dont le pouls est dicté par l'économie de marché. Sans transports, plus d'acheminements de biens et de personnes, et avec des routes bloquées en permanence, comment le citoyen correctement dompté peut-il encore consommer à sa guise ? C'est tout le piédestal d'un système qui menace ainsi de s'effondrer, et avec lui nombre d'illusions de la société du bonheur marchand. A ne pas confondre avec le bonheur en marchant. Mais comment comparer la marche avec le marché, le marcheur avec le marchand ? Cela n'arrive plus ou presque : les colporteurs ont disparu ou son refoulés, mais, à de rares occasions, on voit des commerçants énervés se mettrent en rang de marche pour manifester - ou contre-manifester - leur mécontentement… A chacun sa manif' !

La mère des marches contestataires porte une date : le 1er mai. C'est la date mythique de la marche sociale, celle qui permet d'avancer pour le peuple et de faire reculer le patronat. Au Salon de 1880, le tableau La grève des mineurs d'Alfred Roll, puis en 1899, la toile La grève de Jules Adler, et bien sûr le roman social Germinal de Zola en 1885, autant de messages de révoltes et de prises de conscience de la misère du monde ouvrier. La marche est alors une solution pour se faire entendre. Le rituel s'instaure, la foule en colère vire au rouge, en brandissant des banderoles et des pancartes, en criant des slogans, en chantant des hymnes révolutionnaires, en collant des affiches. Comme l'écrit Michelle Perrot : " C'est le 1er Mai qui institutionnalise le rouge en le faisant drapeau ; c'est lui aussi qui inscrit la marche dans les pratiques ouvrières collectives. Premier de tous les 1er Mai, celui de 1890 transforme les modestes cortèges de grévistes en marches rituelles " (31). Partant de ce constat, la voie est tracée pour marcher dès que le monde va mal, dès que les intérêts des uns sont fragilisés ou les acquis des autres menacés. La marche devient un acte militant irréfutable. Ainsi qu'un souci supplémentaire pour les autorités en place. Marcher c'est déjà partir en révolte, et cela indispose l'ordre public : nomadisme rebelle contre ordre sédentaire. En France comme ailleurs, depuis plus d'un siècle, combien de manifestations, pacifiques ou non, furent réprimées dans le sang ? L'Etat-nation s'approprie rapidement les vertus pédestres des marches engagées en politique autrefois réservées aux révoltes contre l'ordre établi : " Allons enfants de la patrie… " et " Aux armes etc… " ne suivent certes plus la même cadence, mais la volonté des gouvernants de vouloir diriger la marche d'un monde (le leur) ou le monde (celui de tout le… monde), adaptable ou adaptée aux nouvelles convulsions de la modernité, reste intacte.

Les grandes et autres longues marches

Les marches renvoient certes aux manifestations, au militantisme, à l'acte de protester ou de revendiquer. Mais elles ouvrent aussi la voie aux défilés militaires. Elles affirment et représentent des pouvoirs, le Pouvoir. Marches d'Hannibal sur Rome, de Ramsès II sur l'Empire hittite, de Jules César sur la Gaule, marches des troupes napoléoniennes et plus tard nazies en Russie, etc. Les exemples historiques de marches guerrières ne manquent pas. Des marches peu pacifiques mues par un esprit de conquête avant tout. La Marche sur Rome de Mussolini n'est pas la Longue Marche de Mao, mais les deux préfigurent la marche vers le pouvoir suprême. On marche de la sorte pour grimper un jour les marches du pouvoir et de la gloire. En une année, de l'automne 1934 à celui de 1935, Mao Zedong a réussi un coup politique de maître tandis que le coût humain de la fameuse épopée fut terriblement élevé. La Chine en sortira grandie, le peuple chinois meurtri : la Longue Marche de l'Armée rouge chinoise est une légende qui se mêle à l'histoire. Cent mille hommes parcoururent entre 8000 et 12.000 kilomètres, entre Juichin au sud et Wuchichen au nord de l'Empire du Milieu, ne cessant de se battre en cours de route contre des troupes ennemies, plus nombreuses et mieux armées. Mais la persévérance et la motivation ont eu raison de la loi du plus fort, et l'exploit est à la mesure du pays : immense. L'histoire retiendra le chemin parcouru, par les hommes comme pour la Chine, et minimisera les souffrances et les pertes.

Quant aux célèbres marches pacifiques, du Sel de Gandhi ou de la Paix de Martin Luther King, elles font office de manifestations contre le pouvoir en charge des affaires du pays ; elles sont surtout deux immenses témoignages de la force de la non-violence. La Marche du Sel du Mahatma s'est déroulée sur 400 kilomètres entre le 12 mars et le 6 avril 1930. Tout démarre avec une poignée de sel dans la paume de la main de Gandhi qui proteste contre le monopole d'Etat que l'Angleterre impose aux colonisés. D'économique, la marche devient rapidement politique, accentuant, précipitant même, l'histoire en marche de l'Inde contemporaine. Quant aux nombreuses marches de Martin Luther King, " d'abord en Alabama pour obtenir l'abolition de la ségrégation raciale dans les bus, puis dans nombre d'Etats du Sud contre toutes les formes d'apartheid (notamment scolaires), pour aboutir à l'immense rassemblement de Washington, le 28 août 1963, et à l'inoubliable 'I have a dream' ", il est intéressant de relever que son instigateur conviait les marcheurs à tout faire pour ne pas provoquer les gens, " avec des consignes de non-violence qui allaient jusqu'à recommander d'éviter d'obstruer la chaussée en se limitant aux trottoirs et aux bas-côtés " (32). Des marches lentes et silencieuses, pacifiques, pour attirer le plus grand nombre et dans l'espoir de faire avancer le Droit. Pour cela, il fallait donc avancer adroitement et sans provocation… La discrimination recula, effectivement, mais trop lentement, et cette méthode douce n'empêcha pas Martin Luther King d'être assassiné quelques mois plus tard. Dans la France contemporaine, de la " Marche des Beurs " à la " Marche des Femmes ", la lutte contre toute forme de discrimination continue de passer par l'acte de trottiner, non sans résultats probants en bout de course : les associations " SOS Racisme " et " Ni putes ni soumises " sont nées après avoir inlassablement bravé le mauvais temps et battu le pavé dans les quartiers des cités comme ailleurs. Evoquons l'exemple le plus récent datant de février 2003 : sous l'égide du mouvement qui deviendra ensuite une association " Ni putes ni soumises " et de sa présidente Fadela Amara, la " Marche des Femmes contre les ghettos et pour l'égalité ", initiée pour attirer l'attention sur la situation dramatique des filles dans certaines cités mais aussi pour sensibiliser tant les autorités que l'opinion publique sur le sort des gens issus de l'immigration, restera inscrite dans les annales de l'histoire du féminisme et du combat contre les discriminations en France.

Entre marche au pas, retraite forcée ou marche de libération, il existe bel et bien de multiples manières de marcher. En mai 2003, environ deux mille étudiants indonésiens ont entrepris une " longue marche ", comme ils l'ont baptisée eux-mêmes, reliant Bandung à Jakarta : exaspérés par les promesses non tenues des gouvernements successifs depuis la chute du dictateur Suharto en mai 1998, ils entendent remédier à l'amnésie et à la léthargie de leurs dirigeants politiques en marchant. Dans ce cas comme en d'autres, la marche comme thérapie politique reste à prouver. Elle devient une partie de poker. La marche idéologisée est parfois le résultat d'une récupération politique par le pouvoir en place, et pour être populaire, elle prend les attraits d'une promenade joyeuse et militante sous couvert de combat juste et légitime. Un exemple récent parmi tant d'autres : en juin 2003, Fidel Castro le " lider maximo " cubain - les mauvaises langues disent le " Vieux dealer maximo " - organise une manifestation spontanée à La Havane pour protester contre l'attitude européenne suite aux arrestations et exécutions d'opposants politiques dans l'île. Cette promenade politique porte le nom de " marche combattante ". Le " Vieux " ou El Loco (" le fou "), comme on appelle également Fidel Castro, marche en tête du cortège et dirige la manifestation, faisant flotter, comme ceux qui le suivent fidèlement à la trace, un petit drapeau cubain à la main. Pour les Havanais insoumis mais silencieux, marcher n'est pas vraiment la bonne démarche politique à suivre...

On a par ailleurs toutes les raisons de s'inquiéter lorsqu'une rue se transforme en route, une ruelle en boulevard, car cela signifie plus de contrôle et moins de liberté. Liberté d'expression et de manifestation par exemple. Un avion peut même atterrir ou décoller d'une autoroute, au cas où… Et puis les larges avenues permettent de voir loin, tout comme elles permettent le passage, ici des cars de CRS, là des chars d'assaut. On se souvient de l'image du char arrêté par un homme en juin 1989 sur la place Tiananmen, à Pékin, au moment où la répression féroce battait son plein. Combien de personnes écrasées, piétinées, assassinées, pour un char détourné ? Il m'est arrivé, dans les années 1980 à Lima au Pérou, puis au début des années 1990 à Bangkok en Thaïlande, de voir à l'œuvre " les opérations de maintien de l'ordre ", comme on dit, avec à la fin de l'histoire et au bout de la rue pacifiée, la répression et le silence. Après les voies de la répression, il existe encore les marches minables, désespérées, et donc souvent héroïsées, telles les deux retraites de Russie, celle des troupes sacrifiées de Napoléon et plus tard celle des soldats perdus de Hitler. Avec leurs milliers de victimes et de disparus… Pour bien d'autres, la route s'avère également un tombeau.

Il y a des marches qui s'apparentent à des exils, des populations chassées qui forment d'impossibles diasporas. Voilà près d'un millénaire que les Tsiganes - ou leurs ancêtres - auraient fuit le Nord-Est de l'Inde pour échapper à l'esclavage. Une " longue marche ", rarement évoquée, issue pense-t-on de la déportation des habitants de la ville de Kannauj par le sultan Mahmoud de Ghazni. Héritage de cette " épopée " lointaine, le sanskrit revient - peu ou prou - dans la multitude de langues parlées aujourd'hui par environ douze millions de Roms et de Sintis dispersés au gré de la chance et de la politique sur les routes européennes.

Les marches forcées prennent diverses apparences. Certaines sont plus sombres que d'autres : celles des esclaves noirs d'antan ou des enfants-esclaves d'aujourd'hui, toujours africains et noirs, qui par colonnes humaines avancent enchaînés les uns aux autres à travers la brousse d'Afrique orientale - à la manière un peu des prisonniers, comme par hasard noirs pour la plupart, qui travaillent, eux, le long des routes texanes, dans un autre pays où les Noirs n'ont cessé de marcher, contre leur gré ou pour défendre leurs droits - sous la surveillance des marchands d'êtres humains. D'autres marches contraintes sont par exemple celles qui ont pour terres d'élection forcée la Sibérie ou l'Asie centrale, celles qu'ont très bien décrit, dans leurs récits poignants, Ferdynand Ossendowski et Slavomir Rawicz. Le premier est en Sibérie et a été dénoncé aux communistes tout juste arrivés aux affaires ; nous sommes en 1920, il parvient à éviter le peloton d'exécution et gagne la forêt pour atteindre, tour à tour et toujours à pied, l'Inde ou la Mongolie (33). Le second relie le Cercle polaire à l'Himalaya durant la Seconde Guerre mondiale, une randonnée particulière, commencée après une évasion en avril 1941 d'un goulag du nord de la Sibérie ; en quinze mois, six mille kilomètres sont parcourus, et l'auteur survit péniblement à l'épreuve après avoir notamment traversé le terrible désert de Gobi. Sa persévérance force l'admiration du lecteur : " Je n'ai jamais touché le fond, ce point ultime où s'impose la capitulation. Une part infime de mon esprit se cramponnait à l'idée que renoncer revenait à accepter de mourir " (34). Résister est au cœur de la démarche qui conduit le marcheur déterminé sur la voie de l'espoir.

Et puis, il y a enfin la marche finale, celle qui relève de l'indispensable utopie, celle qui convie in fine à un monde meilleur comme le suggérait, dans Les Damnés de la terre, un Frantz Fanon qui tenta de poser de nouveaux jalons d'espoir : " Nous voulons marcher tout le temps, la nuit comme le jour, en compagnie des hommes, de tous les hommes. (…) Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut tenter de faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf " (35). Les derniers mots de son livre furent également " le dernier mot " de Fanon, ce médecin-militant hors du commun, qui a essayé d'extirper sans relâche la peur de l'autre, est pourtant mort en 1961, à l'âge de 36 ans. La marche est indissociable de la vie, comme le souligne également la philosophe Nanine Charbonnel : " Si marcher c'est vivre, comme nous l'assurent les vendeurs d'articles de sport ou de randonnées exotiques, et comme le ressentent également manifestants et militants, c'est bien aussi que, depuis vingt-cinq siècles, dans tous les textes des grandes traditions humaines, vivre c'est marcher " (36). Ne dit-on pas communément " ça marche " pour signifier que cela fonctionne, s'allume, avance ou bouge ? Marcher, c'est refuser de s'arrêter (souvent, " en si bon chemin "), d'éteindre, de s'éteindre aussi, bref de mourir. Symbole de la vie, la marche nie la mort. D'ailleurs les fantômes qui parcourent nos cimetières ou nos rêves, ne sont-ils pas des morts en train de marcher, des morts-vivants ? Le débat reste ouvert.

Toujours est-il que la marche reste aujourd'hui l'un des modèles d'une errance active, riche en expériences, dont les sentiers restent inexorablement à explorer. La marche est un voyage à visage humain. Marcher c'est avancer avec lenteur et respect sans oublier de penser. Penser sans forcément dépenser ! Un acte de plus en plus rare dans une civilisation vouée à l'urgence de (sur)vivre.

 

Notes

1. Le présent article reprend partiellement deux chapitres, consacrés à la marche, extraits de mon ouvrage intitulé Voyage au bout de la route, paru en 2004 aux éditions de l'Aube.

2. Lire T. Monod, Méharées, explorations au vrai Sahara, Arles, Actes Sud, 1989 (1937).

3. R.-L. Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes, Paris, Ed.10/18, trad. fr., 1978 (1879), p. 188.

4. G. Picard, Le vagabond approximatif, Paris, Ed. José Corti, 2001, pp 8-9.

5. Lire R. Solnit, L'art de marcher, Arles, Actes Sud, 2002, et H Rougier, Voyage à pied à travers les Cévennes, Nîmes, Ed. Lacour, 2002.

6. Y. Paccalet, Le bonheur en marchant, Paris, J.-C. Lattès, 2000, p. 28.

7. R.-L. Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes, op. cit., p. 237.

8. Ibid., p. 238.

9. Lire J. Balhi, Les routes de la foi, Paris, Le Cherche Midi Editeur, 1999.

10. R.-L. Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes, op. cit., pp. 241-242.

11. J. Muir, Voyages en Alaska, Paris, Payot, trad. fr., 1995 (1992), p. 65.

12. De Bruce Chatwin, lire respectivement En Patagonie, Paris, Grasset, trad. fr., 1979 (1977), et Anatomie de l'errance, Paris, Grasset, trad. fr., 1996.

13. O. Bleys, W. Yipei, Le voyage, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, pp. 16, 35 et 47.

14. D. Le Breton, Eloge de la marche, Paris, Métailié, 2000, pp. 30-31 et 34.

15. Y. Paccalet, Le bonheur en marchant, op. cit., pp. 165-182.

16. Lire J. Lacarrière, Chemin faisant, Paris, Le Livre de poche, 1977.

17. E. Orlandi, Les formes du silence, Paris, Ed. des Cendres, 1996 (1994), p. 33.

18. D. Le Breton, Eloge de la marche, op. cit., p. 162.

19. H. D. Thoreau, Désobéir, Paris, Ed.10/18, trad. fr., 1994, pp. 79 et 81.

20. G. Picard, Le vagabond approximatif, op. cit., p 26.

21. Ibid., p. 23.

22. P. Sansot, Chemin aux vents, Paris, Payot, 2000, p. 18.

23. Lire B. Ollivier, La longue marche, I. Traverser l'Anatolie, Paris, Phébus, 2000.

24. H. D. Thoreau, Désobéir, op. cit., pp. 82 et 87.

25. Ibid., p. 89.

26. Huu Ngoc, F. Corrèze, Ho Xuan Huong ou le voile déchiré, Hanoï, Fleuve Rouge, 1984, p. 19.

27. Cité in M. Boyer, Histoire du tourisme de masse, Paris, PUF, Coll. " Que sais-je ? ", 2000, pp. 48-49.

28. Lire R. Töpffer, Voyages en zigzag, Paris, Hoëbeke, trad. fr., 1996 (1844).

29. Cité in J. Préposiet, Histoire de l'anarchisme, Paris, Tallandier, 2002 (1993), p. 278.

30. H. D. Thoreau, Désobéir, op. cit., p. 91.

31. Cité in A. Rauch, ed., La marche, la vie, Paris, Ed. Autrement, n°171, Coll. " Mutations ", mai 1997.p. 84.

32. Ibid., p. 85.

33. Lire F. Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux, à travers la Mongolie interdite, 1920-1921, Paris, Phébus, trad. fr., 1995.

34. Lire S. Rawicz S., A marche forcée, à pied du Cercle polaire à l'Himalaya, 1941-1942, Paris, Phébus, trad. fr., 2002.

35. Cité in F. Maspero, Les abeilles et la guêpe, Paris, Seuil, 2002.pp. 165-166.

36. In Les Cahiers de Médiologie, " Qu'est-ce qu'une route ? " (dossier), Paris, n°2, Gallimard, 2e semestre 1996, p. 67.