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Jack London à la découverte de Londres : éclairer les zones d'ombre

 

 

par Rodolphe Christin

 

 

Cultivons l'augmentation de vigilance et le goût de l'affût, l'éveil des sens. Surtout, faisons attention à ce qui se passe autour de nous. L'attention exotique réhabilite une sensibilité pleinement avouée, un souci du contenu des ambiances avec ce pouvoir qu'elles ont parfois de nous passer à travers. Observons-les dans ce passage, observons-nous, pour le gain d'une universalité libératrice de nos identités étroites.

L'attraction des terrains éloignés conduit qui les fréquente sur les bords de son propre monde, lui offrant la chance de se décentrer, ou bien de confronter et d'associer son centre à d'autres centralités afin de tenter leur exploration. Voici une clef du voyage et de la transformation qu'il favorise ; celle-ci n'est jamais donnée d'avance car elle exige un état d'esprit ouvert et disponible, la capacité d'oublier un temps ses propres cadres de références afin de prendre d'autres mesures de la réalité. Explorer le monde c'est découvrir d'autres tournures de l'existence et voir combien elles contribuent à la grandeur du réel, tout en sachant que l'aseptisation n'est pas de mise et que les diverses faces de la réalité ne sont pas également confortables.

Dans son livre Le Peuple d'en bas, Jack London, déguisé en clochard, pénètre les bas-quartiers de Londres en 1902. Sa venue en Angleterre fût la dimension horizontale et géographique du voyage, la " descente " (titre du premier chapitre du livre) en représente la dimension verticale. Verticalité d'un voyage dans les couches sociales jusqu'à toucher le fond des bas-fonds. London sait qu'il existe des informations sur les vagabonds de l'East End, mais cela ne lui suffit pas. C'est l'expérience personnelle de ce monde qui intéresse l'écrivain ; il veut l'éprouver, le sentir dans ses nerfs, dans ses angoisses et ses douleurs. Au terme de cette pérégrination se tient le partage d'expérience qui justifie le reportage : " Ce que je veux, c'est pénétrer seul dans l'East End, et constater par moi-même ce qui s'y passe. Je veux savoir comment les gens vivent là-bas, pourquoi ils y vivent et ce qu'ils y font. Je veux, en un mot, partager leur existence.

" Partager par le simple fait de coexister avec eux un temps donné. Et qu'est le voyage sinon la volonté, projetée dans l'espace, d'une coexistence élargie, pour connaître par le partage ?

Cette exploration se veut une immersion dans les entrailles du mauvais sort. Cet univers, London entend le visiter avec " le même état d'esprit que l'explorateur ". Pour s'y rendre, il fait appel aux services d'une agence de voyage. L'affaire pourrait être simple car le quartier n'est pas loin, mais en vain : son projet peu courant n'est pas répertorié dans les destinations proposées. Il y va donc par ses propres moyens et propose au conducteur de calèche une expérience inédite car jamais personne ne lui avait jusque là demandé d'être conduit en ces bas-fonds. Une fois parmi les vagabonds, Jack London poursuit la plume à la main sa vie d'aventurier mais il évolue sur un autre registre que celui de ses anciennes péripéties. Il ne part pas pour faire fortune en trouvant le gisement profitable mais pour écrire un livre sur les déshérités de la société industrielle. En écrivain du réel, il souhaite révéler des endroits seulement peuplés de miséreux, où personne à part eux ne va jamais et n'est en mesure, par conséquent, de témoigner directement. Le ghetto n'est pas seulement culturel, c'est encore un isolat social de la connaissance. Démarche osée, donc, que celle de cet homme qui trace sa route de révélateur social au sein de la ville, pour atteindre les confins de la condition humaine et s'y fondre un temps.

Jack London se sait dans une société diversifiée. Ce qui est vécu ici par tel habitant dans tel quartier de la ville ne ressemble en rien à ce que vivent les vagabonds de l'East End qui composent, par la dégradation généralisée des conditions de vie qui les caractérise, une société que le conducteur de calèche ne connaît pas lui-même. Normal, il n'y va jamais, car les gens " normaux " ne vont jamais là-bas. Premières perceptions de l'écrivain : " Les rues grouillaient d'une race de gens complètement nouvelle et différente, nabots d'aspects miteux, la plupart ivres de bière. " Londres est une ville exotique, décidément. Et la découverte est totale, justifiant l'expédition du fait de cette intense étrangeté. London entend bien sortir ce monde des bas quartiers de son invisibilité sociale. Expérience et écriture se font écho pour livrer un témoignage et favoriser une prise de conscience.

Voici par exemple ce qu'il écrit à son ami Cloudesley Johns afin d'exposer sa volonté de dire le réel tel qu'il est, de l'exprimer sans fard et sans fioritures : " Aussi souviens-toi que je parle toujours des choses qui existent et non de celles qui devraient exister. " London n'est pas un rêveur, il entre en contact avec un principe de réalité que sa plume entend traduire en mots. Quant à l'exotisme des bas-fonds londoniens, il est de toute évidence négatif, un exotisme de la détresse parvenue à son comble. Circulant sur les pavés, London, pour ainsi dire, se met autrement en société. Le fait d'être venu ici déguisé en clochard, pour mieux approcher la vie des gens de l'East End, en témoigne aisément. L'écrivain change d'habits pour changer de peau, le subterfuge révélant l'amorce d'un processus de transformation de soi. Cette société dont il parle n'est pas La Société, ce concept abstrait, vague déité sociologique, mais cette société-ci, singulière, celle qu'il aperçoit fouillant dans les poubelles, ou attendant patiemment pour dormir protégée dans l'asile de nuit, cet enfer que le mauvais sort, pire encore, déguise en paradis.

Se séparer pour s'immerger, être seul pour trouver d'autres existences. Paradoxe du voyage jeté entre les mondes pour mieux en atteindre le cœur. Aussi l'immergence nécessite parfois certains subterfuges, histoire de ne pas être repérable, histoire pour l'autre de jouer le jeu du même. Ainsi London se déguise en vagabond pour devenir des leurs et les rencontrer dans leurs propres lieux, sur leur propre terrain : " A peine avais-je fait quelques pas dans la rue que je fus impressionné par le changement complet produit par mes nouveaux vêtements sur ma condition sociale. (...) En un clin d'œil, pour ainsi dire, j'étais devenu l'un d'entre eux. " La véritable connaissance est un acte de transformation de soi dont le changement d'allure n'est en l'occurrence qu'un signe superficiel. Il existe au-delà une épreuve dont on ne doit pas ressortir indemne. Celle-ci entraîne son protagoniste vers la découverte de nouveaux horizons qui élargissent à jamais la conscience de l'explorateur de la condition humaine.

Jack London devait passer par là pour atteindre, lancé dans l'aventure d'une connaissance, l'étrange intimité des entrailles misérables de la société industrielle. Les repères ont sauté, faisant du proche un lointain, même si l'écrivain est un habitué des conditions de vie rudes et des territoires déconcertants. Il arrive parfois que les villes, ces lieux de culture, deviennent les formes humaines des jungles grouillantes qu'on trouve sous les tropiques. Un lieu commun que cette comparaison rapide, pensera-t-on. Mais elle n'est toutefois pas dénuée de significations. C'est que l'altérité, à force de radicalité, semble éloigner l'homme de lui-même lorsqu'elle contient une charge trop forte de dissemblance. A moins que cette dissemblance ne soit trop proche et n'en ressorte que plus troublante, affectant alors le rapport que l'on entretient avec soi-même, car l'autre, après tout, ne se distingue que dans le miroir du même.

Sortir de soi et franchir le seuil de sa maison n'est pas toujours chose facile. Partir sac au dos ne suffit pas toujours, un trajet intérieur doit également s'engager. L'écriture peut servir de soutien, attention toutefois à ne pas s'en servir de canne. L'homme libéré doit pouvoir s'en passer.