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Au fil des pages

Voici une rubrique dédiée aux bouquins, à ces trésors littéraires aujourd’hui menacés par le tout-virtuel ! Mais le net est aussi l’occasion de se (re)plonger dans les récits de voyage ou dans les livres engagés, présents ou passés, mais toujours salutaires, ainsi que dans les études d’histoire ou d’anthropologie, autrement dit dans l’univers de nos mystérieux savoirs humains. Plein de comptes rendus et beaucoup de passionnantes lectures plus ou moins nomades en perspective...


 

Sommaire: 45 comptes rendus réunis autour de 9 thèmes


D'autres voix autour du voyage…

Wang Yipei et Olivier Bleys, Le Voyage, Paris, Desclée de Brouwer/Presses littéraires et artistiques de Shanghai, 2002, 122 p.
Jean-Didier Urbain, Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot, 2002, 392 p.
Anthropologie et Sociétés, " Tourisme et sociétés locales en Asie orientale ", Vol. 25, n°2, Québec, Uni. Laval, 4e trimestre 2001, 196 p.
David Le Breton, Eloge de la marche, Paris, Métailié, Coll. " Suite sciences humaines ", 2000, 177 p.
Migrations Société, " Les mouvements de réfugiés ", Paris, CIEMI, Vol. 14, n°83, septembre-octobre 2002, 194 p.

Sans rage et sans cris, le Vietnam enfin revu et relu par l'image et l'écrit…

Lê Thành Khôi, Voyage dans les cultures du Viêt Nam, Paris, Horizons du monde, 2001, 224 p.
Philip Jones Griffiths, Vietnam Inc., Paris, Phaidon, 2001, 222 p.
Larry Burrows, Vietnam, Paris, Flammarion, 2002, 245 p.

L'Asie en mouvement au milieu des tourments…

Thomas A. Reuter, ed., Inequality, Crisis and Social Change in Indonesia. The muted worlds of Bali, Londres, Routledge-Curzon, 2003, 222 p.
Louise Brown, Sex Slaves. The Trafficking of Women in Asia, Paris, Londres, Virago Press, 2000, 276 p.
Robert Cribb, Historical Atlas of Indonesia, Richmond, Curzon Press, 2000, 256 p.
Erik Cohen, The Commerialized Crafts of Thailand. Hill Tribes and Lowland Villages, Richmond, Curzon Press, 2000, 316 p.
François Bizot, Le Portail, Préface de John Le Carré, Paris, La Table Ronde, 2000, 398 p.
Michael Freeman et Alistair Shearer, Les plus beaux lieux de l'Asie sacrée, Paris, Flammarion, 2002, 210 p.

L'immondialisation ?

Thomas Hylland Eriksen, ed., Globalisation. Studies in Anthropology, Londres, Pluto Press, 2003, 236 p.
Oswaldo de Rivero, The Myth of Development, Londres, Zed Books, 2001.
Jeremy Seabrook, Children of Other Worlds. Exploitation in the Global Market, Londres, Pluto Press, 2001, 166 p.
Jeremy Seabrook, No Hiding Place. Child Sex Tourism and the Role of Extraterritorial Legislation, Londres, Zed Books, 2000, 141 p.
Silence, " Autour des SEL ", Lyon, n°246-247, juillet-août 1999.

La modernité en question ou en lambeaux ?

David Le Breton, Signes d'identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2002, 227 p.
Thierry Goguel d'Allondans, Rites de passage, rites d'initiation. Lecture d'Arnold van Gennep, Montréal, Les Presses de l'Université Laval, Coll. " Lectures ", 2001, 146 p.
Bertrand Russell, Eloge de l'oisiveté, Paris, Allia, 2002 (1919), 40 p.
Jean-Pierre Bouyxou, Pierre Delannoy, L'aventure hippie, Paris, Editions du Lézard, 2000, 302 p.

Un monde tombé à la renverse!

Eduardo Galeano, Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers, Paris, Homnisphères, Coll. « Imaginaires politiques », 2004, 354 p.
Louis Sala-Molins, Le livre rouge de Yahvé, Paris, La Dispute, 2004, 248 p.
Michel Onfray, La philosophie féroce. Exercices anarchistes, Paris, Galilée, 2004.
Siddharta, Lettres du Gange, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer-L’Aube, 2001, 108 p.
Anton Aropp, Dissidence. Pramoedya Ananta Toer, itinéraire d’un écrivain révolutionnaire indonésien, Paris, Kailash, Coll. « Civilisations & Sociétés », 2004, 224 p.

Corps, genre et interculturalités

Le Détour, « Sexe, identités et sacré », Strasbourg, 1er semestre 2004, 308 p.
Ted Polhemus, Uzi Part B, Corps Décor. Nouveaux styles, nouvelles techniques, Paris, Ed. Alternatives, 2004, 176 p.
Hu Wenzhong, C. Grove, Encoutering the Chinese. A Guide for Americans, Londres, Intercultural Press, 1999 (1991), 206 p.
Faith Eidse, Nina Sichel, ed., Unrooted Childshoods. Memoirs of Growing Up Global, Londres, Nicholas Brealy Pub.-Intercultural Press, 2004, 318 p.
Kong Sothanrith, F. Amat, J. Vink, Avoir 20 ans à Phnom Penh, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer, 2000, 96 p.
Joseph J. Lévy, Entretiens avec David Le Breton. Déclinaisons du corps, Montréal, Liber, Coll. « De vive voix », 2004, 188 pages.
Richard E. Nisbett, The Geography of Thought. How Asians and Westerners Think Differently, Londres, Nicholas Brealy Pub., 2003, 256 p.

Tics et déclics du voyage

Jean-Marc Aubry, Une semaine en vacances, Chamonix, Ed. Guérin, 2002, 245 p.
Franck Michel, Voyage au bout de la route, La Tour d’Aigues, Ed. L’Aube, Coll. « Essais », 2004, 288 pages.
Jim Butcher, The Moralisation of Tourism. Sun, Sand… and Saving the World ?, Londres, Routledge, 2003, 165 p.
Tim Coles, Dallen J. Timothy, ed., Tourism, Diasporas and Space, Londres, Routledge, 2004, 300 p.
Mick Smith, Rosaleen Duffy, The Ethics of Tourism Development, Londres, Routledge, 2003, 194 p.
Boris Martin, ed., Voyager autrement, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer, 2002, 170 p.
Anne Gouyon, ed., The Natural Guide to Bali, Jakarta, Yayasan Bumi Kita-Equinox Pub., 2005, 448 p.
Josette Sicsic, ed., Tableau de bord 2005, « 50 ans de consommation touristique 1950-2000 », T. 1, Paris, Touriscopie, n°68, janvier 2005, 105 p.

En bref, à signaler...

Xavier Rothéa, France, pays des droits des Roms ?, Lyon, Carobella ex-natura, 2003, 135 p.
Anne Garrigue, L'Asie en nous, Paris, Ed. Philippe Picquier, 2004, 300 p.

 


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D'autres voix autour du voyage…

 

Wang Yipei et Olivier Bleys, Le Voyage, Paris, Desclée de Brouwer/Presses littéraires et artistiques de Shanghai, 2002, 122 p.

Le voyage participe à la compréhension du monde, et plus encore à l'acception de l'Autre et des différences culturelles, le plus souvent rencontrées en chemin. L'écrivain chinois - mais spécialiste de littérature occidentale - Wang Yipei illustre sa perception sensible et poétique du voyage, alors que le romancier français Olivier Bleys convoque l'histoire des civilisations pour rendre compte de sa vision de l'univers du voyage. Si le premier auteur considère que " voyager est en fait une sorte de perfectionnement de soi ", n'hésitant pas à penser que " sans souffrance, on ne peut atteindre cet idéal ", le second déplore le lot de notre modernité toute occidentale : " habiter un monde fini, où presque aucun voyage ne peut s'accomplir que prévisible et tracé d'avance. Toutes les terres ont été relevées, tous les rivages abordés et toutes les cimes conquises. Les explorateurs du passé ont chassé les dernières ombres d'une planète autrefois obscure ; ce faisant, ils l'ont rendue plate et domestique ". Le voyage se dévoile sous toute sa diversité. Quête de rencontre et espoir pour Wang Yipei, quête de voyage intérieur et résignation pour Olivier Bleys, Asie et Europe, cet ouvrage étonnant et passionnant vient une nouvelle fois prouver que le voyage est multiple et source de fructueux échanges interculturels.

F. M.

 

Jean-Didier Urbain, Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot, 2002, 392 p.

Voilà un ouvrage bienvenu qui fait et fera tomber bien des idées reçues sur le soi-disant retour à la terre et autres vertiges de la vertitude dont les Français auraient soudain éprouvé le besoin pressant sinon l'envie. Dans ce livre érudit et fouillé, comme dans l'ensemble de ses travaux précédents, Jean-Didier Urbain explore l'imaginaire et la réalité de la mise au vert des Français en quête de campagne, de terroir, d'écologie ou tout simplement d'un ailleurs proche. L'auteur s'interroge d'emblée sur le discours éculé autour de la notion, par ailleurs amplement récupérée et teintée de nostalgie (quelquefois plutôt réactionnaire, tendance " France d'en-bas " par exemple), de " retour " : retour de la tradition, à la nature, à l'authenticité, à la simplicité, etc. Il tente ainsi de déceler la part réelle de ces emblématiques retours " au regard du désir de campagne d'aujourd'hui. Car quelle identité ? Quelle nature ? Quelle vie de village ? Et quel désir de racines ? Quand on sait qu'en cas de départ de la région où ils habitent actuellement, 20% seulement des Français sont attirés par la région familiale d'origine et qu'au nombre des motifs des vacanciers fidèles à la campagne, le retour sur les lieux ancestraux n'est avancé que dans 1,2% des cas, on peut s'interroger sur l'importance de cette raison si souvent invoquée ". Car que ce soit le jardinage, l'authentique, le goût de la vie locale ou encore la vie au village, il s'agit toujours de mesurer l'engouement supposé ! Et Jean-Didier Urbain note justement que " Le résident ne devient pas campagnard ; c'est la campagne qui devient résidentielle ". Ce qui change pas mal de choses dans notre perception, disons traditionnelle, de la ruralité. C'est bien d'une " autre campagne ", voire nous dit l'auteur d'une " campagne qui naît ", dont il s'agit désormais. Un laboratoire du présent plutôt qu'un espace de conservation. Et, paraphrasant E. Saïd dans son célèbre essai sur l'orientalisme, Jean-Didier Urbain considère que ce pastoralisme est finalement " à la campagne ce que l'orientalisme fut à l'Orient : un mirage. L'Orient est une création de l'Occident ; la Campagne l'est de la Ville. Là-bas comme ici s'est instauré un malentendu. A l'origine de nombreuses mésententes, il fallait donc, tôt ou tard, le dissiper ". C'est ce à quoi s'attèle remarquablement cet ouvrage, arguments et données chiffrées à l'appui. En quatre grandes parties, l'auteur tente de débusquer les arcanes de la mise en campagne des Français d'aujourd'hui : 1) Du côté des champs, des près et des bois ; 2) Côté ville, côté jardin ; 3) Du côté des mythes et des songes ; 4) De l'autre côté du monde. Partant du postulat que " Comprendre la campagne aujourd'hui, c'est d'abord partir à l'assaut des idées reçues ", l'auteur commence son livre sous la forme d'un dialogue imaginaire, à la manière de Diderot, comme pour mieux faire se comprendre du lecteur tout en y ajoutant une touche à la fois pédagogique et Café du Commerce. Les deux chapitres suivants évoque respectivement la campagne, " Pays du Rien " et " La Grande Verte ", revenant sur quelques réalités bonnes à dire (et redire) sur l'attrait ou le rejet des campagnes françaises par nos contemporains. La deuxième partie traite des envies de vacances à la campagne, de l'exotisme à deux pas, de l'esprit de jardin à l'esprit de clocher, et de la passion résidentielle que partagent de plus en plus de Français. Dans les troisième et quatrième parties, l'auteur fait le point sur l'engouement qu'ont nos contemporains à disparaître temporairement au fond des bois non loin de chez eux ; il décrit aussi bien les origines des résidences secondaires, le désir de se cacher et de se replier (la grotte et le nid), l'ultraprovince et ce nomade-casanier qu'est l'ultraprovincial. l'habitant de l'intervalle en quête éternelle d'un ailleurs familier… Au terme de cet ouvrage riche et dense, qui se clôt par un épilogue titré " La vie à côté ", Jean-Didier Urbain nous offre une franche virée à la campagne qui n'est pas celle qu'on croit, pas celle dont on rêve, pas celle de nos ancêtres. Une campagne en pleine (r)évolution, où chacun cultive son jardin à sa manière, où chacun aspire à autre chose, à soi et à ailleurs. Terrier pour le résident secondaire, la maison de campagne constitue pour ce dernier " la base de repli où il trouve le recul nécessaire dont le prive la ville, là où, le nez dans le guidon d'une vie trop serrée, trop dense, trop rapide, trop commune, lui échappe son identité, se dilue la conscience de soi. La campagne 'secondaire' est un espace de réappropriation de l'homme par l'homme, du soi par le moi ". Finalement, la campagne semble avant tout répondre à un mythique besoin d'ailleurs, aussi vital qu'urgent dans un monde incertain et rongé par une modernité qui, nous dit-on, n'en finit plus de déraper…

F. M.

 

Anthropologie et Sociétés, " Tourisme et sociétés locales en Asie orientale ", Vol. 25, n°2, Québec, Uni. Laval, 4e trimestre 2001, 196 p.

Ce volume consacré au tourisme et à ses interactions avec les sociétés locales en Asie orientale fait le point sur l'évolution des recherches sur ce domaine dans cette partie du globe. Dirigé par Jean Michaud et Michel Picard, le numéro traite essentiellement du sud-est asiatique, terrain de prédilection des maîtres d'œuvre de cette livraison. Jean Michaud ouvre le dossier en rappelant le débat, souvent âpre et laborieux, autour de l'anthropologie du voyage, de son chemin de croix à l'intérieur des sciences sociales officielles et si bien gardées. L'auteur souligne, grâce à un corpus déjà impressionnant mais certainement sous-estimé, la contribution de l'anthropologie à la connaissance et à une meilleure compréhension du phénomène touristique. Il distingue d'un côté les études des touristes et du système touristique en général et de l'autre celles des implications du tourisme pour les sociétés réceptrices. A ce titre, et en tant que fait social total, l'analyse du tourisme a tout à gagner de l'apport de l'anthropologie, notamment dès lors que l'on touche au changement culturel et social ou plus globalement à l'anthropologie de la modernité. Le tourisme et les voyages sont ainsi de prolifiques laboratoires d'études pour comprendre et mieux saisir le monde actuel et les nouvelles mobilités contemporaines dont le sens paraît malheureusement échapper à bon nombre de responsables - universitaires, économiques ou politiques - actuels… Les différentes études de terrain ici rassemblées méritent une attention toute particulière, notamment par le fait d'illustrer la pluralité et la diversité des situations touristiques confrontées aux populations locales. L'évolution rapide du tourisme de masse dans la petite ville yunnanaise de Lijiang en Chine, analysée par Charles McKhann, révèle l'étendue des méfaits d'une commercialisation culturelle à tout-va et d'un tourisme devenu incontrôlable. Bernard Formoso traite du tourisme sexuel en Thaïlande, sujet éculé il est vrai, mais en focalisant son propos sur les perceptions et représentations des Thaïlandais, à la fois des clients occidentaux et des prostituées locales ; Les images des uns ne sont pas celles des autres, et les enjeux de pouvoir, sur fond de misère et de corruption, sont évidents. Les trois articles suivants sont consacrés à l'Indonésie. Antonio Guerreiro évoque les questions primordiales d'identité et de développement local, à travers le prisme du tourisme, à Kalimantan-Est, partant essentiellement de l'exemple du " village-musée " Tanjung Isuy ; les Benua' Ohong qui résident sur les lieux semblent avoir " gagné " en identité ethnique ce qu'ils ont " perdu " en maîtrise de leur destin, quant aux recettes tant vantées du tourisme, elles leur échappent en grande partie. Maribeth Erb s'attache à expliquer ce que tourisme a modifier dans la culture manggarai dans la partie occidentale de l'île de Florès : d'expérience vécue fortement intégrée au système de croyances locales, la culture s'est peu à peu transformée en patrimoine à préserver, devenant ainsi une source importante d'informations à partager. Pour appuyer sa démonstration, l'auteur prend l'exemple du jeu traditionnel, devenu le véritable emblème de l'identité culturelle des Manggarai, le caci, sorte de combat rituel au fouet " joué " par les hommes. Michel Picard clôt le volume en retraçant vingt ans de recherches sur l'île, touristique " par excellence ", de Bali. Au total un généreux numéro pour en savoir davantage sur le tourisme en Asie et en général.

F. M.

 

David Le Breton, Eloge de la marche, Paris, Métailié, Coll. " Suite sciences humaines ", 2000, 177 p.

A l'heure où nos contemporains se pressent dans tous les sens de peur de se voir risquer à la flânerie - ou pire à l'oisiveté - cet éloge de la marche nous propose une promenade bienvenue sur les sentiers du monde en compagnie de quelques illustres écrivains, prosateurs salutaires de cet univers faisant la part belle à la lenteur, à la rencontre, à l'hédonisme, au temps qui s'écoule, aux paysages qui passent et qui restent ancrés dans nos mémoires saturées bien mieux que des dizaines de cartes postales écrites à la hâte comme preuve de notre " passage " sur les lieux d'un quelconque paradis éphémère… Car pour le marcheur, le paradis est d'abord là où il (ou elle) le décide, le sent, le pressent. Les compagnons de notre aventure littérature et pédestre, qui n'ont cessé de guider et de croiser les pas de David Le Breton, s'appellent ici Stevenson ou Bâsho, Leigh Fermor ou Sansot, Rousseau ou Segalen… L'auteur chemine avec bonheur sur les sentiers tracés par ces amoureux de la vie à visage humain, loin, très loin, du bruit sourd du monde en furie, des courtiers toujours dans la course aux sportifs toujours en quête de performances plus dopantes, en passant par les automobilistes, chantres prétentieux de cette modernité qui nous échappe ! Et l'auteur de souligner ce sentiment que partageront sans aucun doute tous les randonneurs adeptes des chemins de traverse : " La marche est une méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l'espace ", tout en étant également " une forme de nostalgie et de résistance ". Nostalgie d'un monde perdu et résistance face à l'oppression qu'engendre la mondialisation, le matérialisme et la consommation à outrance, face à l'écrasement de l'humble par le puissant, du marcheur par l'automobiliste ! La marche non seulement régénère mais ouvre le regard sur le monde et les autres à celui qui s'y adonne. Pas très étonnant non plus, dans ce cas, que la promenade soit avant tout une dé-marche solitaire, à l'instar de ce qu'en dise Rousseau, Thoreau, Stevenson, Segalen ou encore Théroux. Complice du silence et de la lenteur dont elle se nourrit activement, compagne de passage du temps et de l'espace, la marche est surtout la meilleure façon de musarder. Butiner en toute quiétude. Car si, comme le veut l'adage populaire, la meilleure façon de marcher c'est de mettre un pied devant l'autre, la meilleure façon de flâner c'est de marcher pour rencontrer l'autre, ou mieux, de se laisser happer par lui et par ce qui nous entoure, de nous imprégner des saveurs du monde qui nous offrent l'indispensable piment de l'existence, devenu si précieux de nos jours… David Le Breton précise ainsi que " la promenade invente l'exotisme du familier, elle dépayse le regard en le rendant sensible aux variations de détails ". Après un détour sur les traces des illustres " marcheurs d'horizon ", notamment des confins désertiques, en compagnie de Cabeza de Vaca, Richard Burton, René Caillé et Michel Vieuchange, l'auteur emprunte les sentiers pollués et encombrés, mais également enchanteurs grâce aux échantillons de culture qui s'exposent sans fin au regard du passant, de la " marche urbaine " où le corps est mis à rude épreuve en dépit d'un éblouissement de tous les instants. La seule issue humaine du randonneur urbain réside dans la figure du flâneur, car, nous dit l'auteur, " flâner nomme l'art de marcher en ville " : " le flâneur marche dans la ville comme il le ferait dans une forêt, en disponibilité de découvertes ". Incomparable terrain d'observation, la ville est également le lieu par excellence des pas fragiles et des pas pressés, tant l'agression motorisée rôde à tous les coins des cités. Enfin, porté par la spiritualité qui le guide, le randonneur se fait parfois pèlerin et la marche, vecteur privilégié pour faire ses premiers pas en méditation, incite à la renaissance, l'héritage divin conduisant ainsi à une meilleure connaissance des autres et bien sûr de soi. Avec cet éloge de la marche, David Le Breton nous invite au voyage à pied, à l'art de la flânerie, à la rencontre avec soi et les autres, et peut-être plus encore à nous promener nonchalamment dans les pages savoureuses des ouvrages d'écrivains prestigieux du passé comme du présent, en compagnie de toutes celles et tous ceux qui donnent sens à nos pas. Sur les sentiers de la vie, sans cesse revisités, redécouverts, re-foulés… Tant les trekkers du Népal que les randonneurs du dimanche trouveront, retrouveront ici de quoi puiser pour comprendre, justifier, légitimer, apprécier leur passion vouée au cheminement pédestre. Pour ne pas cesser de marcher et pour mieux vivre.

F. M.

 

Migrations Société, " Les mouvements de réfugiés ", Paris, CIEMI, Vol. 14, n°83, septembre-octobre 2002, 194 p.

Le dossier de ce numéro évoque quelques cas précis de ces nouvelles migrations, toutes liées à des situations de précarité et de conflits qui n'ont rien à envier à celles d'antan. En effet, alors que les anciens pays d'émigration (Europe du Sud notamment) sont désormais également devenus des pays de transit, d'asile ou d'accueil, les nouveaux migrants - pas si nouveaux que ça ! - proviennent essentiellement d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie. Dans l'éditorial, Philippe Farine revient sur " L'Europe et les immigrés " et notamment - partant de la rencontre-sommet européen de Séville de l'été 2002 sur le thème de l'immigration, le tout sous présidence espagnole en la personne de celui qui voudrait servir de référence aux droites européennes, José Maria Aznar - sur le fossé qui sépare les déclaration officielles de bonnes intentions et la réalité bien plus morose des faits. Le Chef du gouvernement espagnol n'aura pas réussi son " coup " politique et " aucune décision positive en matière d'immigration n'est à mettre à l'actif du sommet de Séville… et il ne reste que deux ans avant l'échéance de 2004 "… Mais les dirigeants s'entendent tous au moins sur un point : " le contrôle des frontières et ses corollaires, la chasse aux 'clandestins' et le durcissement des législations ", ce qu'effectivement on n'arrête plus de constater en France comme ailleurs depuis le début de l'automne 2002 notamment. Il est regrettable, note Philippe Farine, ce que vient encore démontrer le fiasco de Séville, que " les Etats européens ne s'intéressent qu'aux aspects répressifs et policiers d'une politique de la migration et ne progressent que dans ce sens ". Dommage car il y aurait certainement beaucoup, énormément même, à faire et à refaire. L'attente et la répression comme unique solution à tous les maux ne peuvent que gangrener une situation déjà dramatique sur tous les plans, humain en particulier. Etienne Rusamira analyse en détail les complexes " Mouvements de réfugiés en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs " dans un article qui fait le point sur les causes et les impacts - statistiques à l'appui - des migrations. Les causes, comme d'ailleurs les réponses urgentes à trouver, sont d'abord d'ordre politique. Et Rusamira de remarquer que " l'instabilité et la personnalisation des institutions ainsi que les ingérences étrangères demeurent la principale, sinon l'unique cause des événements sanglants qui ont déclenché et qui continuent de déclencher les mouvements de populations à l'intérieur et à l'extérieur des frontières des pays d'Afrique centrale et de la région des Grands Lacs ". Michael Alexander évoque ensuite la situation spécifique des réfugiés birmans en Thaïlande. L'auteur conclut en précisant que, si la levée de l'assignation à résidence de la leader de l'opposition pro-démocrate (NLD) Aung San Suu Kyi le 1er mai 2002 ouvre peut-être une fenêtre sur l'avenir, il reste toujours mille prisonniers politiques dans les geôles birmanes et surtout : " Il ne peut y avoir de retour durable de réfugiés ni de stabilité dans les régions frontalières birmanes tant qu'il n'y a pas de réconciliation ni de règlement politique global entre le gouvernement central et les groupes ethniques minoritaires ". Françoise Brié traite ensuite des " Réfugiés et personnes déplacées d'Afghanistan, d'Irak, d'Iran et d'Asie centrale ", en revenant sur l'origine des mouvements et en étudiant la situation pays par pays. Daniela Heimerl revient sur la situation, aujourd'hui soudain occultée des médias, de la Bosnie-Herzégovine et de la question du retour des réfugiés. Alain Reyniers s'intéresse aux causes des migrations tsiganes. Et l'auteur de rappeler que l'avenir des Tsiganes " est plus que jamais lié à une volonté collective générale d'édifier une société humaine démocratique où collectivités et individus trouvent les moyens de leur épanouissement ". Enfin, le dossier, passionnant et informatif, se termine par trois contributions concernant notamment les politiques européennes dans le champ des migrations, en particulier du contrôle des flux. Car la Vieille Europe n'a jamais aussi bien porté son nom… Elle se montre sclérosée et peureuse de l'avenir qui semble lui échapper, elle a besoin de sang neuf mais n'ose le dire ; son rajeunissement est plus urgent que jamais devant la misère qui gronde et l'hégémonie américaine. Mais pour cela il faut du courage politique et sortir, pour commencer, de la seule option policière… Quand ?

F. M.

 


Sans rage et sans cris, le Vietnam enfin revu et relu par l'image et l'écrit…

 

Lê Thành Khôi, Voyage dans les cultures du Viêt Nam, Paris, Horizons du monde, 2001, 224 p.

Voici un bel ouvrage, rédigé par un spécialiste, érudit, et originaire de ce pays, Lê Thành Khôi. L'auteur présente " la terre et l'eau ", autrement dit le Vietnam tels que le dénomment l'ethnie majoritaire : les Viêts. Le détour par l'histoire est évidemment incontournable tout comme le survol de la géographie si spécifique de ce pays aux allures de dragon aussi fier qu'indomptable. La riziculture et l'organisation villageoise, les spiritualités ou encore la diversité des langues et des peuples parcourent les pages de ce beau-livre. Un Voyage littéraire qui transporte le lecteur au cœur de la vie quotidienne au Vietnam, avec sa pauvreté enclin d'ascétisme et sa forte identité culturelle. Surtout, l'auteur parvient à emmener le lecteur au-delà des clichés des autres ouvrages de ce genre : il rend compte de tout un art de vivre, avec de nombreux passages empruntés à la littérature orale, aux chants ou aux poèmes, il invite - comme les Vietnamiens dont il fait partie - à ne goûter que ce qui compte avant tout : l'instant présent. Une invitation donc tant au voyage qu'au détachement, pour redécouvrir une certaine liberté intérieure qu'on a tendance à avoir totalement oubliée en Occident… L'ouvrage est agrémenté de nombreuses photographies couleur de l'auteur. Une excellente introduction pour qui veut découvrir et comprendre le Vietnam d'hier et d'aujourd'hui.

F. M.

 

Philip Jones Griffiths, Vietnam Inc., Paris, Phaidon, 2001, 222 p.

Cette réédition d'un ouvrage classique sur la guerre américaine au Vietnam, publiée en 1971, est particulièrement bienvenue, en ces temps où l'Amérique entend à nouveau imposer sa voix/voix, et son armée, en Irak notamment. L'ouvrage de Griffiths est remarquable par ses clichés photographiques qui en disent plus long que tous les discours belliqueux ou non, sur la réalité de cette sale guerre. Livre phare du photojournalisme, cette contribution à la paix dans cette région du monde - ce n'est pas le moindre des mérites de l'auteur que d'avoir, grâce à ce témoignage, sans doute accélérer la fin de l'hécatombe, comme également son collègue photographe Larry Burrows, mort dans l'exercice de son métier en 1972 - est d'abord un effroyable récit de guerre, dans toute sa réalité, cruelle et rageante. Philip Jones Griffiths, photographe gallois, ne ménage en rien l'impérialisme américain, ses dérives et ses horreurs. Comme réagir autrement lorsqu'on lit dans la politique américaine au Vietnam l'intention d'imposer le capitalisme par la voie des armes : " déraciner les gens et dévaster leurs foyers (…) dans l'espoir de faciliter la pénétration de la nouvelle idéologie. (…) Quand le paysan pensera plus à la facture d'électricité de son autocuiseur qu'à ce qu'il met dedans, la guerre sera gagnée parce que la 'révolution urbaine sponsorisée par les Etats-Unis' aura triomphé "… L'auteur a passé trois ans au Vietnam, il propose ici 250 clichés noir et blanc qui relatent ces années de sang et de larmes. L'Amérique, écrit Griffiths dans l'introduction, " ne pourra jamais comprendre comment un pays peut choisir le communisme " (aujourd'hui, on pourrait remplacer " communisme " par " islam " pour constater le même aveuglement). La principale exportation des Américains sont ses " valeurs ", et là où la France coloniale pillait l'Indochine et ne cherchait qu'à prendre, les Etats-Unis, eux, ne voulaient que donner. Mais donner quoi ? Une idéologie politique et économique clé en mains. Le problème c'est que personne, en face (les Vietnamiens), n'en voulait ! Entre 1954 et 1964, " l'Amérique essaya de se 'vendre en douceur'. Au fil des ans, l'échec se faisant plus net, la vente se durcit ", et la faute en revenait naturellement aux communistes, locaux ou internationaux ! Raisonnement simpliste mais d'une grande efficacité auprès des dirigeants politico-militaires et de l'opinion publique - pas toujours, heureusement ! - américaine : " il devint alors permis de tuer quiconque préférait la marque concurrente, le communisme. Vers 1965, la résistance au produit fut telle qu'il fallut envoyer les Marines pour passer à la vente forcée. (…) Le Vietnam devait être 'restructuré pour permettre une meilleure 'pénétration' et il fallut tuer de plus en plus de monde, jusqu'à l'absurdité finale : on tuait des gens pour les 'sauver' de l'autre marque ", précise l'auteur, avec un lucidité qui pour l'époque force le respect. Rien n'a vraiment changé depuis, même si un temps les méthodes furent moins massives, mais depuis le mois de septembre 2001 et l'invasion militaire de l'Irak, l'Amérique triomphante se remet à vouloir sauver le monde. Pour le malheur de ceux qui se trouvent sur leur route. Le pire est donc (encore ?) à craindre… Dans la préface à cette nouvelle édition de 2001, Noam Chomsky souhaite que le drame vietnamien serve, au moins, de leçon pour demain, sinon pour l'histoire : " A l'occasion du quarantième anniversaire de l'escalade marquant l'assaut lancé par Washington contre le Sud-Vietnam, ce passage de la terreur étatique à l'agression caractérisée, nous pouvons, si nous le décidons, trouver dans les terribles images de Philip Jones Griffiths l'occasion inespérée de procéder à une autocritique et décider d'une action appropriée - dans le monde entier, aujourd'hui et dans un avenir probable ". Rappelant que la société vietnamienne est fondée sur l'importance du village, et que l'une des erreurs de l'Amérique a été de tenter de briser cette unité sociale traditionnelle, l'auteur cite ce proverbe célèbre qui atteste de la forte résistance de ce peuple, dont l'emblème est le bambou, symbole de sa force : " Le bambou ploie sous le vent et survit, mais le pin se tient raide et est jeté à bas ". Orient et Occident, différent et inconciliable, ce qui me rappelle une autre proverbe vietnamien raconté sous la présence coloniale française, disant que si vous cassez un œuf, c'est le jaune qui surnage à la surface, le blanc disparaît… Un GI, interviewé par le photographe, ne voit pas la chose de la sorte : " Nous sommes ici pour aider les Vietnamiens à s'aider eux-mêmes ", refrain classique de ce qui est généralement à l'origine de quantité de massacres aux quatre coins du monde et à toutes les époques. L'impérialisme, c'est d'abord la guerre, vieux refrain aussi, certes aujourd'hui un peu passé de mode… Quant à la reproduction - en fin d'ouvrage - de la lettre du responsable américain de la région du Châu Doc, située près de la frontière cambodgienne, à l'occasion du nouvel an 1971, elle ne fait que confirmer l'aveuglement des forces d'occupation et le manque de sagesse de ses représentants ; les propos tenus - s'ils ne brassaient pas autant de morts vietnamiens - feraient sourire, mais les photos illustrant les pages précédentes incitent davantage à la colère et à la révolte ! Un ouvrage fondamental, à lire et plus encore à regarder. Pour ne jamais oublier. L'auteur écrit, en 1971, alors que sur le (killing) field le conflit est loin d'être réellement terminé : " Ce livre révélera, je l'espère, que les événements du Vietnam sont la conséquence d'une absence totale de sagesse ". L'Occident prédateur - aujourd'hui représenté par les Etats-Unis - et la sagesse - qu'elle soit d'ailleurs orientale ou non - forment deux univers plus distincts que jamais. Malheureusement pour l'avenir…

F. M.

 

Larry Burrows, Vietnam, Paris, Flammarion, 2002, 245 p.

Arrivé en 1962 sur le sol vietnamien, Larry Burrows photographia la guerre américaine au Vietnam jusqu'en 1971, date de sa mort, lorsque son hélicoptère fut abattu près de la frontière laotienne. Par l'image, il rend compte de l'oppression et de la cruauté de cette guerre, de la souffrance de tout un peuple, des exactions commises envers une population civile à bout de souffle, des traumatismes des jeunes Américains venus s'échouer ici au nom d'étranges idéaux " démocratiques "… Surtout, et c'est sans doute l'un des grands mérites de son œuvre, il a contribué en publiant ses photos dans des magazines tels que Life à faire prendre conscience aux Américains de l'horreur qu'ils se montraient capables de répandre à des milliers de kilomètres de chez eux. En partie grâce à lui, les mouvements de contestation sur les campus américains des années 1960 connurent une plus grande affluence. Et peut-être précipitèrent le retrait américain entamé au moment de sa disparition tragique. Donnant toutes ses lettres de noblesse au photojournalisme, Larry Burrows montrait la guerre telle qu'elle était : une boucherie sans nom où les seules victoires sont la haine, la peur et la mort. Telle photo décrit le désespoir d'un blessé américain, telle autre les corps mutilés de soldats vietnamiens, etc. Toujours l'abîme du monde et le déni d'humanité. Un réalisme jamais dénué de courage personnel, tant par le choix des sujets et thèmes que par les risques encourus pour obtenir le bon angle et cliché. Les photographies de Larry Burrows constituent de précieux témoignages d'une sale guerre dont le souvenir ne cesse jusqu'à nos jours de hanter le quotidien des survivants des deux camps, Américains et Vietnamiens. Et comme le décrit David Halberstam dans l'introduction à cet ouvrage : " Rétrospectivement, il fit œuvre d'historien autant que de photographe et d'artiste. Grâce à ses reportages, les générations nées après sa mort possèdent un témoignage unique de ce que fut cette terrible guerre. Ce livre est en quelque sorte son testament ". Voilà un ouvrage aux photographies remarquables qui devrait être impérativement consulté par les va-t-en-guerre américains ou autres de l'heure qui ne rêvent que d'en découdrent avec " l'axe du mal "… Le souvenir de la " boucherie " de la guerre du Vietnam est-il déjà si loin ? L'administration Bush devrait y songer avant de (re)partir en croisade…

F. M.

 


L'Asie en mouvement au milieu des tourments…

 

Thomas A. Reuter, ed., Inequality, Crisis and Social Change in Indonesia. The muted worlds of Bali, Londres, Routledge-Curzon, 2003, 222 p.

Après la chute de Suharto en 1998, la crise économique et la difficile période de Reformasi, cet ouvrage vient à point nommé dresser un tableau critique de la situation sociale et culturelle de l'Indonésie, et plus précisément de Bali. Ménagée par les médias et zone moins dévastée, tant par la crise que les violences, que d'autres régions de l'archipel indonésien, l'île de Bali, destination phare du tourisme en Asie, subit toutefois de profonds bouleversements et changements, et cela bien avant l'attentat du 12 octobre 2002. Rédigé au cours de l'été 2002, l'ouvrage tire la sonnette d'alarme et démythifie une île " seulement " paradisiaque et " toujours " sûre et calme (aman), quitte à en occulter les aspects sombres ou passés sous silence… Le tragique attentat deux mois plus tard est venu confirmer et encore aggraver l'état de crise sociale, le questionnement identitaire et les incertitudes économiques. Le livre permet de mieux appréhender les problèmes qui se posent aujourd'hui ouvertement à la fois le monde et les Balinais. Le débat, déjà vif autour de la balinité, a pris depuis la fin de l'année 2002 un cours plus rapide et différent. Désormais, les Balinais voient leur avenir, à la fois propre et au sein de la république indonésienne, de plus en plus hypothéqué. Les travaux ici regroupés par Thomas A. Reuter évoquent tous le changement social en cours sur fond de tensions politiques et culturelles et de délabrement économique. Adrian Vickers analyse le discours journalistique post-Suharto, et décrit les tentatives de redéfinition des identités régionale et nationale compte tenu des événements politiques récents survenus dans le sillage de la Reformasi. L'ambiguïté est de mise, ainsi que l'illustre le terme warga, signifiant tantôt " clan " tantôt " citoyen ". De même les sentiments anti-occidentaux se mêlent au discours nationaliste hérité de l'Ordre nouveau et aux nouvelles aspirations séparatistes… Un brouillage de repères qui conduit la région à moins d'ouverture sur le monde et à une volonté de " sécuriser " (par exemple, la montée du racisme anti-javanais, et plus généralement anti-musulman, ou encore le développement des milices villageoises ou " police de la coutume " - pecalang - que l'on voit de plus en plus sillonner les rues le soir). Graeme MacRae évoque les réalités historiques et les limites actuelles de la culture de l'apolitisme, fortement héritée de l'ère Suharto, notamment à Ubud, région où, trop longtemps, on préférait se taire pour mieux s'occuper des recettes du tourisme international ! I Nyoman Darma Putra revient sur les relations entre politique et littérature, via le développement de LEKRA, entre 1950 et 1966 et de ses répercussions balinaises. Timidement, après 32 ans d'oppression, les langues se délient et on reparle du terrible massacre de 1965-66, suite à la prise de pouvoir de Suharto. Natalie Kellar traite du changement et de l'évolution problématique du théâtre dansé traditionnel, et Ayami Nakatani décrit le travail des femmes dans la société rurale à l'est de l'île de Bali et du manque à gagner qu'impose le fastidieux " travail rituel ", à savoir notamment la confection et la préparation des offrandes pour de nombreuses femmes. G. MacRae s'inquiète avec raison sur l'évolution de la situation foncière à Bali, en particulier la commercialisation de la terre, et donc des rizières, autour d'Ubud. Thomas Reuter évoque ensuite la relation changeante et conjoncturelle entre Bali Aga ou Balinais des montagnes et les étrangers ou autres Balinais de l'île, et l'on s'aperçoit que chaque groupe, loin des clichés culturels ou touristiques, adaptent son identité à ses besoins. Diana Darling note pour sa part, dans un bref mais vivant texte, la réelle menace de militarisation de la vie rituelle balinaise. Enfin, Thomas A. Reuter clôt cet ouvrage par une synthèse heureuse et une réflexion bienvenue sur l'avenir de la discipline anthropologique et de son inévitable rapport à l'engagement intellectuel, si frileux encore de nos jours après des décennies de doutes et de remises en question. Regrettant les absences, silences et manques d'esprit critique de nombreux Indonésiens mais aussi de chercheurs en sciences sociales, au cours des années de plomb de l'ère Suharto, Reuter termine sur ces propos que nous ne pouvons que partager : " Je souhaite sincèrement espérer que ni les Indonésiens ni les indonésianistes ne seront plus jamais aussi silencieux qu'à cette époque, et nous rappeler à tous qu'une science sociale critique n'est pas un projet réalisable par les contributions d'un seul individu "… Il reste du pain sur la planche ! Mais ce volume apporte une bonne pierre à l'édifice, et sa lecture devrait, je l'espère, intéresser les chercheurs socio-anthropologues non seulement spécialistes de Bali ou de l'Indonésie, mais aussi ceux issus des disciplines voisines et spécialistes d'horizons et de sujets les plus divers.

F. M.

 

Louise Brown, Sex Slaves. The Trafficking of Women in Asia, Paris, Londres, Virago Press, 2000, 276 p.

Cet ouvrage, fruit d'une longue enquête de Louise Brown à travers le continent asiatique, est un cri contre ce commerce de la honte qu'est le trafic des enfants et des femmes sur fond de tourisme sexuel et de corruption généralisée. Un livre qui relate en effet d'abord les témoignages de dizaines de filles et femmes prostituées, forcées d'alimenter l'industrie du sexe si florissante en Asie, et encore davantage ces dernières années à l'heure de la mondialisation et de l'ultra-libéralisme. Si le livre donne enfin la parole aux femmes les plus silencieuses et les abusées du monde, il est également éloquent par le ton et la force de l'écriture qui apporte son lot de poids au message à transmettre. L'univers sordide des jeunes filles enlevées ou vendues dans leurs villages reculés, la vie dans les bordels, les coups des mamasan, l'hypocrisie des clients, les ravages du Sida et, toujours, les femmes humiliées et laissées à elles-mêmes, dans le désespoir souvent le plus total, toutes ces réalités sont ici évoquées, rappelées et redites encore, car se taire sur cette affaire est impensable - et impossible - dans un monde où tout désormais se sait, ou du moins pourrait se savoir si l'on prenait seulement la peine d'écouter les autres... Un autre objectif de cet ouvrage est celui, fondamental, de récuser quelques idées-reçues bien ancrées dans nos cervelles : l'industrie du sexe en Asie proviendrait essentiellement de la demande de touristes sexuels occidentaux… C'est ce que nous montrent sans arrêt les médias notamment sur les exemples philippin et thaïlandais. Si ces cas sont bien entendu évidents et même si le tourisme sexuel, tout comme la pédophilie, ne cessent aujourd'hui de progresser dans la région d'une manière absolument dramatique, et bien, nous assène à juste titre l'auteur, la majorité des clients de prostitués femmes ou enfants sont avant tout des hommes asiatiques. Cela n'absout en rien évidemment les abuseurs occidentaux des enfants et des filles asiatiques, mais cela permet de rétablir une vérité tragique, bien loin de la gestion de notre culpabilité judéo-chrétienne caractéristique du débat en Occident. Et Louise Brown a ici le mérite de démolir des pans entiers de ce qui est à la base des trop fameuses " valeurs asiatiques ", tout en montrant au fil du livre que l'industrie du sexe est essentiellement le résultat d'une société intensément dominée par les hommes. Un livre à lire pour se remettre les idées en place !

F. M.

 

Robert Cribb, Historical Atlas of Indonesia, Richmond, Curzon Press, 2000, 256 p.

Cet atlas retrace l'histoire de l'archipel indonésien, de ses origines à nos jours, en plus de trois cents cartes. Robert Cribb propose ici un outil de travail pratique et original, dont le texte n'a par ailleurs rien à envier aux cartes. Le plan de l'ouvrage est chronologique et, après une introduction, l'auteur traite tour à tour de géographie et de l'environnement spécifique à cette région d'Asie. Puis il évoque les peuples et leurs cultures, mettant en particulier l'accent sur les flux migratoires internes très importants, autrefois comme aujourd'hui, et qui apportent des clés pour mieux saisir les réalités économiques et sociales de l'Indonésie contemporaine. Ensuite, ce sont les Etats et la vie politique jusqu'en 1800 qui sont traités, avant que ne soit évoquée la situation plus précise des Indes néerlandaises entre 1800 et 1942. Enfin, la dernière partie est essentiellement consacrée à la période révolutionnaire et aux temps de la guerre puis des transformations politiques et économiques (de 1942 à nos jours). Au final, cet ouvrage, dense et concis à la fois, permet au lecteur de se familiariser davantage avec ce vaste sous-continent encore si méconnu de la part du public européen, français en particulier.

F. M.

 

Erik Cohen, The Commerialized Crafts of Thailand. Hill Tribes and Lowland Villages, Richmond, Curzon Press, 2000, 316 p.

Cet ouvrage, richement illustré et d'une source d'informations impressionnante, est sans doute appelé à devenir un livre de référence pour tous ceux qui travaillent sur la Thaïlande rurale, l'économie des minorités montagnardes ou l'art et l'artisanat traditionnel. Reconnu pour ses travaux sur le tourisme au royaume de Siam, Erik Cohen présente ici un excellent travail de socio-anthropologie sur la commercialisation des traditions et de l'art touristique, ce dernier étant promis à un bel avenir… Il analyse le concept d'authenticité devenu de plus en plus essentiel dans les échanges et les négociations économiques, il décrit les relations nouvelles que les artistes ou artisans locaux développent tant avec leur art qu'avec la société environnante, montrant par exemple à quel point l'acculturation progresse à grands pas dans certaines régions reculées du nord. Deux principales parties divisent le livre : en premier lieu, Cohen présente, en bon ethnologue de terrain, la marchandisation des textiles des montagnards hmong, réfugiés du Laos, dont les productions ont été réalisées au cours de leur " internement " dans les camps en Thaïlande entre 1975 et 1985 ; en second lieu, l'auteur examine le processus qui conduit à la commercialisation voire l'industrialisation de certains villages d'artisans. Les divers types d'artisanat ici relatés sont la poterie, la sculpture sur bois, le tissage et le vannage. Un livre qui, comme le souligne par exemple le chapitre intitulé " From Buddha Images to Mickey Mouse Figures " faisant référence au village artisanal de Ban Thawai, en dit long sur le futur des relations entre art, culture et commerce…

F. M.

 

François Bizot, Le Portail, Préface de John Le Carré, Paris, La Table Ronde, 2000, 398 p.

Dans cet ouvrage poignant, l'auteur retrace un épisode particulièrement douloureux - pour lui comme pour le peuple cambodgien - celui du joug khmer rouge, de la toute puissance paranoïaque de l'Angkar (" l'Organisation "), d'un Cambodge en guerre contre plusieurs envahisseurs et surtout contre lui-même. Ethnologue spécialiste sur le bouddhisme en Asie du Sud-Est, François Bizot aura mis près de trente ans pour relater son expérience ou plutôt son calvaire lorsqu'il fut arrêté en 1971 par les maquisards khmers rouges. Il passa trois mois, enchaîné et privé de tout, dans le camp d'Anlong Veng, dirigé par Douch, révolutionnaire indécrottable et plus encore bourreau des milliers de victimes, torturées puis exécutées, dans un lycée du sud de Phnom Penh reconverti en camp de concentration " S-21 " entre 1975 et 1979, et aujourd'hui en " Tuol Sleng, musée du génocide ". Pour ne pas oublier… dans l'attente d'un hypothétique jugement des dirigeants khmers rouges encore vivants, Douch, Ta Mok - celui qui voulait le plus la peau du " Français " - et les autres… En fait, l'auteur livre son témoignage au lendemain de l'arrestation de Douch en 1999 et après être retourné sur les lieux de la tragédie en janvier 2000. A ce moment, le guide qui l'accompagne, et qui se souvient de lui trente ans auparavant, lui dit en riant qu'il " est le seul prisonnier de ce camp qui puisse faire un tel pèlerinage, car aucun n'en a réchappé "… Réflexions sur la condition humaine tout autant que témoignage historique dans lequel on apprend maints détails sur le personnage Douch, ses camarades et autres grand-pères, son récit est à la fois bouleversant par l'émotion et la rage omniprésentes et l'information délivrée. L'auteur reconnaît toujours être en vie grâce à " l'amitié " ou en tout cas la clémence de Douch à son égard, ce qui ne fut pas le cas de ses deux collaborateurs et compagnons d'infortune, auxquels le livre est dédié, et qui furent massacrés peu après sa libération. Le prix de la liberté, à nouveau, s'avère élevé lorsque pointe pour des idéologues trop zélés la perspective illusoire d'un avenir radieux… Pour Bizot, la confrontation avec les khmers rouges se poursuivra à partir des événements dramatiques qui suivirent la " libération " de Phnom Penh et ensuite du pays en avril 1975. De prisonnier pendant un trimestre en 1971, l'auteur devient le traducteur et de fait l'interlocuteur privilégié entre des Français (et les étrangers en général) désorientés et des khmers rouges d'autant plus déterminés qu'ils sont les vainqueurs… Ce qui ne fut pas le cas des populations cambodgiennes durant les quatre très longues années à venir… Le récit apocalyptique de l'évacuation décrit le climat d'une capitale déchue, vidée, pillée, en proie à la panique généralisée avec son lot de crimes et d'excès en tout genre. Une atmosphère qui semble encore hanter Phnom Penh en 1997 ou même aujourd'hui… Ce livre, qui se lit aisément d'une traite, est à mettre entre toutes mains. Y compris ceux qui les ont sales, in memorandum… Il permet de mieux appréhender un pays et une culture complexes au-delà des clichés éculés, il revient sur des faits méconnus et illustre la vie quotidienne sous la botte des khmers rouges, enfin et peut-être surtout, il rappelle la terrible responsabilité des intellectuels et des journalistes occidentaux, notamment français (Lacouture et consorts), aveuglés par une autre réalité que celle que l'auteur a pu vivre sur place, loin des caméras et des salons… De tout cela, sans oublier l'hypocrisie des Etats et des politiques, François Bizot en parle comme pour éveiller les consciences et prévenir ce qu'il reste d'humain sur terre de nouveaux lendemains qui chantent… Aujourd'hui, le Royaume du Cambodge continue à gérer maintes contradictions sur fond de misère et de corruption ; en dépit de l'effondrement du mouvement khmer rouge, il n'est pas encore apaisé de ses démons du passé. Trop de cerveaux manquent encore à l'appel. Un procès équitable sinon exemplaire des criminels khmers rouges, mené de concert avec un véritable effort à l'échelle nationale dans le domaine de l'éducation, pourrait (aurait pu ?) pourtant amorcer une saine et salutaire renaissance…

F. M.

 

Michael Freeman et Alistair Shearer, Les plus beaux lieux de l'Asie sacrée, Paris, Flammarion, 2002, 210 p.

Voici un beau-livre, bien écrit avec de superbes photographies, qui dénote parmi le flot d'ouvrages publiés sur le même thème. L'originalité du livre réside dans la présentation des principaux sites d'Asie, chargés d'histoire et de spiritualité. Le choix peut toujours être discutable mais le lecteur trouvera ici de quoi épancher sa soif de curiosité et de savoir sur les lieux sacrés de cet Orient lointain qui n'a pas fini de dévoiler ses mystères. Si l'image prime, le texte n'est pas en reste : Alistair Shearer informe et décrit les croyances orientales dans leur grande diversité sans occulter le contexte historique et géographique. Le livre est agencé en quatre grandes parties : 1) "Gardiens du monde, les forces de la nature " où l'on rencontre aussi bien le Gunung Agung de Bali, le Mont Kailash au Tibet que les Nats de Birmanie ou le Shinto au Japon ; 2) " La religion mère de l'Asie, l'hindouisme et son influence ", avec bien sûr Varanasi en Inde ou Angkor Wat au Cambodge, les incontournables, mais également des lieux moins connus comme le temple de Tirumala en Inde du Sud ou le Candi Sukuh de Java-Centre ; 3) " Le chemin de l'éveil, sur les pas de Bouddha ", où l'on retrouve, à côte du Sri Lanka, deux autres pays phares du bouddhisme theravada, la Birmanie et la Thaïlande, avec notamment pour le premier, Pagan et la pagode de Shwedagon, et pour l'ex royaume du Siam, Si Satchanalai et le très visité Wat Phra Kaeo de Bangkok ; 4) Le grand véhicule, le bouddhisme mahayana, de l'Himalaya au Japon ", où l'on traverse toute l'Asie orientale de Borobudur à Java jusqu'à Koya-san au Japon, en passant par le réputé Jokhang, centre résistant du Tibet. Au final, un ouvrage admirable qui est avant tout un voyage immobile dans les espaces sacrés d'un continent qui n'a cessé tout au long de son histoire de doter l'humanité de spiritualités, de philosophies, ainsi que de monuments et de temples, qui contrastent avec les productions monothéistes de l'Occident. Un livre pour se souvenir - ce qui n'est pas une gageure par les temps qui courent ! - que l'Asie sacrée est une porte ouverte sur plus de tolérance en matière de croyances religieuses, et non pas un refuge pour dogmatismes en perdition…

F. M.

 


L'immondialisation ?

 

Thomas Hylland Eriksen, ed., Globalisation. Studies in Anthropology, Londres, Pluto Press, 2003, 236 p.

La mondialisation a eu - et continue d'avoir - un impact considérable sur les savoirs et les pratiques de l'anthropologie. Cet ouvrage collectif, dirigé par Thomas Hylland Eriksen, explore les changements survenus au cours de " l'ère de la globalisation ". Les auteurs, la plupart Norvégiens ou enseignants à l'université d'Oslo, lieu où s'est tenu en juin 2001 un colloque à l'origine de ce livre, débattent également de l'évolution de l'anthropologie confrontée à de nouveaux territoires, à de nouveaux " terrains " en friche. Ainsi, la spécialisation concentrée sur un village ou un site précis est désormais remplacée par l'obligation de prendre en compte les flux migratoires, avec les conséquences de ces déplacements en tout genre de populations, et non moins de prendre en considération l'univers complexe et totalisant - sinon totalitaire - des communications, des médias et autres réseaux contemporains. Ulf Hannerz discute la notion d'espace et montre qu'un terrain ethnologique appelle dorénavant plusieurs terrains à la fois ; Daniel Miller et Don Slater s'intéressent aux relations possibles entre l'ethnographie et internet. Une contribution s'attache au bouleversement identitaire dû à l'ingérence de la mondialisation dans les Caraïbes, une autre focalise sur la question de la main d'œuvre étrangère en Norvège. Bien d'autres textes encore débattent de l'ère de la globalisation et de ses interactions avec la politique, la tradition - ce qu'il en reste, ou réinventée -, les lois, les migrations, les valeurs morales, etc. Keith Hart clôt l'ouvrage avec un texte joliment intitulé " Studying World Society ", dans lequel l'auteur précise notamment qu'aujourd'hui, plus que jamais, une bonne connaissance de l'histoire contemporaine est indispensable à tout anthropologue. Sortir de sa tour d'ivoire, quitter le monde restreint de la spécialisation, implique aussi de s'ouvrir aux autres disciplines, surtout si elles sont voisines…

F. M.

 

Oswaldo de Rivero, The Myth of Development, Londres, Zed Books, 2001.

Le mythe du développement s'effondre à force de mensonges et de corruptions en tout genre. Les pays du dit tiers monde pâtissent à satiété les conséquences dramatiques de ce mythe, toujours entretenu ne serait-ce que pour justifier certaines carrières ou positions politiques. Oswaldo de Rivero, avec quelques rares autres, a le courage d'ouvrir les yeux devant la sombre réalité : selon cet ancien diplomate péruvien, les bénéfices tant attendus du " développement " n'ont toujours pas atteint les populations les plus démunies du tiers monde. Surtout les pauvres n'en verront pas la couleur à l'avenir, bref le développement tel qu'il a été est reste conçu jusqu'à ce jour n'a ni présent ni futur. Tant les Etats-nations que l'idéologie libérale en matière de politique de développement ont montré leurs limites et plus encore leurs échecs. Désormais, suggère Oswaldo de Rivero dans The Myth of Development, il n'est plus possible d'appeler ces pays " en voie de développement " mais plutôt " pays aux économies nationales non viables ". Parfaitement lucide et conscient de l'urgence à l'échelle planétaire, l'auteur invoque un " Pacte de la Survie " et considère que de nombreux pays doivent abandonner les rêves impossibles du développement et adopter au contraire une politique de survie nationale fondée sur l'accès et les ressources en eau, nourriture, énergie, et mettant l'accent sur la stabilité pour les populations. Un livre courageux et réaliste susceptible d'éviter demain certaines erreurs du passé…

F. M.

 

Jeremy Seabrook, Children of Other Worlds. Exploitation in the Global Market, Londres, Pluto Press, 2001, 166 p.
Jeremy Seabrook, No Hiding Place. Child Sex Tourism and the Role of Extraterritorial Legislation, Londres, Zed Books, 2000, 141 p.

Après son excellente analyse de l'univers sordide de la prostitution touristique en Thaïlande - lire Travels in the Skin Trade, réédité chez Pluto Press en 2001 - Jeremy Seabrook poursuit dans ces deux ouvrages son investigation dans les bas-fonds du capitalisme et plus encore dans les abysses de l'exploitation des enfants, notamment à l'aide d'exemples tirés du continent asiatique. Avec No Hiding Place, il analyse l'expansion du tourisme exercé sur des enfants, ses abus et ses ravages en tout genre. Mettant l'accent sur l'explication de la nouvelle législation, en vigueur dans plusieurs pays occidentaux, mais aussi au Japon et en Thaïlande, l'auteur veut surtout informer le public tant du contexte dramatique concernant les abus sexuels sur les enfants dans les pays du Sud ou de l'Est en l'occurrence que de la nouvelle situation juridique et des moyens de se battre contre la pédophilie notamment. A la fois enquêteur, journaliste et militant, Jeremy Seabrook livre ici de nombreux exemples d'exploitation sexuelle à l'encontre d'enfants démunis et dépendants, il nous montre aussi le parcours des pédophiles et l'évolution de ce commerce de la honte qui n'en finit pas de révéler les dérapages d'une société riche conditionnée par la consommation et la commercialisation de tout et de tout le monde… Un livre aussi qui rappelle le travail essentiel des ONG et d'organismes tels que ECPAT International qui désormais compte plus de 40 antennes dans le monde. Informatif et revendicatif, ce livre s'adresse en tout premier lieu à tous ceux qui ont pour tâche de protéger les enfants, les éduquer, les encadrer. Son but ultime est de prouver, une fois de plus, que le besoin de prévention, d'information, de juridiction, etc., dans le vaste domaine de la protection des enfants, est plus réel et même plus urgent que jamais. Children of Other Worlds poursuit le même objectif mais l'angle d'approche n'est plus la pédophilie, mais l'exploitation des enfants par le travail, qui parfois s'apparente à une nouvelle forme d'esclavage, à l'abri des caméras et des syndicats… L'auteur examine ici le système économique et politique qui permet cette exploitation internationale, pays riches et pauvres confondus, et s'insurge avec raison contre les méfaits de la mondialisation en la matière. Jeremy Seabrook expose notamment l'hypocrisie, la compassion et l'aveuglement moral qui régissent l'univers social de ces enfants contraints au travail forcé, parfois sans la savoir… Un livre passionnant et rageant car il met à nu les responsabilités toujours occultées, dans les pays dits développés ou non, d'un ultra-libéralisme qui a pourtant le vent en poupe… Mais quel avenir réserve-t-on à nos enfants dans ces conditions ? Des enfants prostitués aux gamins des rues et des usines, en passant par les gosses armés jusqu'aux dents aux Etats-Unis, en Colombie ou chez nous, les perspectives paraissent soudain bien minces…

F. M.

 

Silence, " Autour des SEL ", Lyon, n°246-247, juillet-août 1999.

Cette revue, au sous-titre prometteur et programmatique " écologie, alternatives et non-violence ", propose dans ce numéro un dossier consacré aux Systèmes d'Echanges Locaux (SEL). Cette nouvelle façon de penser et pratiquer l'économie, en dehors des contraintes et pressions du marché, ne cesse d'interroger, d'intriguer, d'intéresser, d'impliquer un nombre croissant de nos concitoyens de plus en plus conscients de la dégradation humaine et sociale engendrée par un univers trop exclusivement marchand. Depuis 1994, date de création du premier SEL, plus de 300 SEL sont aujourd'hui recensés en France, un mouvement en plein développement. Car les SEL sont avant tout un exemple de renaissance du lien social dans les quartiers urbains ou dans les villages reculés, un exemple d'un système économique à visage humain fondé sur l'échange et le partage des biens, qu'ils soient comptabilisés en grains, en temps/minutes, etc. Bref, comme le précise Michel Bernard dans l'éditorial : " Avec les SEL, s'ouvre un nouveau chemin, qui semble pour une fois praticable par tous, et qui permet de sortir de l'inflexible pensée unique et de la sempiternelle accusation : 'il n'y a pas d'autres solutions' ". Combien de nos amis et collègues se disent ou se trouvent effectivement résignés, aigris, désemparés, mais aussi dégoûtés ou simplement indifférents, face à tout ce qui suscite nos grandes révoltes et nourrit nos intimes rebellions : OGM, nucléaire, mal-bouffe, AMI, capitalisme prédateur, domination du Nord et exploitation du Sud, intolérance, exclusion, racisme, voitures, McDo et tout le reste car la liste est malheureusement trop longue de tout ce qui nous empêche de nous enrichir (il n'y a pas que l'argent !) et de nous épanouir… L'émulation constatée dans ce domaine des nouvelles formes d'économie alternatives illustre l'étendue d'un champ trop longtemps resté en friches ! Pas étonnant si dans ces conditions chacun voit midi à sa porte ! Certains se font avant tout militants écolos ou anti-mondialisation, d'autres préfèrent simplement réparer à peu de frais leur bicyclette ou leur ordinateur ! D'autres y voient l'avènement d'une démocratie participative ou une manière différente de s'engager dans les affaires de la Cité, à moins qu'ils y cherchent en priorité de nouvelles rencontres et des amitiés plus sincères. La richesse des SEL réside sans doute justement dans cet éclatement à la fois joyeusement anarchique et terriblement efficace ! D'aucuns avaient presque oublié qu'il restait possible et donc pensable, dans notre société vouée tête baissée à la consommation effrénée, de rendre service à un tiers dans la bonne humeur le tout par le biais d'une relation non marchande. Le dossier de Silence montre également la dimension européenne (mais aussi mondiale, avec notamment l'exemple du Sénégal) de ces mouvements en pleine ébullition : LETS - précurseur né à Vancouver - dans les pays anglo-saxons, Banques du Temps en Italie, Tauschring en Allemagne, etc., chaque pays, et plus encore chaque région, chaque village, chaque SEL finalement, trouve et choisit son propre mode de fonctionnement. Au total, il s'agit toujours en priorité de repenser une économie sociale et solidaire de proximité. Dans ce numéro on trouvera encore deux contributions plus que notables, la première de l'économiste mexicain Gustavo Esteva qui porte sur le mal-développement au Mexique, et la seconde signé Serge Latouche sur les entreprises alternatives. Un numéro stimulant dont la lecture devrait également contribuer à nous faire réfléchir sur nos véritables modes de vie afin de les rendre plus adéquats avec nos légitimes revendications philosophiques… En complément à ce numéro, on lira avec intérêt le numéro Hors Série édité en 1998 par Silence, intitulé " SEL : pour changer, échangeons ", un ouvrage fort complet sur tout ce que vous voulez ou devez savoir sur les SEL ! (contact : Silence, 9 rue Dumenge 69004 Lyon).

F. M.

 


La modernité en question ou en lambeaux?

 

David Le Breton, Signes d'identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2002, 227 p.

Après L'Adieu au corps, où l'auteur analysa - non sans scepticisme hélas lucide - les modifications d'un corps d'abord perçu comme un brouillon, " une matière inachevée à terminer par un travail sur soi ", David Le Breton s'intéresse ici toujours au corps inachevé ou incomplet, mais dans une perspective sans doute plus " optimiste " : un corps remodelé, retravaillé, redessiné. Un corps refabriqué pour les autres et d'abord pour soi. Les marques corporelles, notamment le tatouage et le piercing, apparaissent plus que jamais dans nos sociétés hantées par la quête identitaire comme des suppléments d'âmes et de sens, des signes distinctifs et d'appartenance, et surtout comme des traces d'existence. C'est aussi pourquoi cet ouvrage centré sur ce que l'auteur nomme joliment " le bricolage identitaire du corps " est bien davantage qu'un livre de sociologie du corps, c'est un ouvrage qui mêle anthropologie du contemporain et anthropologie de la jeunesse afin de cerner le sens social et culturel des modifications corporelles, en particulier chez les jeunes. David Le Breton explique de manière pertinente, à l'aide de multiples exemples, que " la tâche poursuivie est bien d'être re-marqué, au sens littéral et figuré, de renchérir sur soi, d'afficher le signe de sa différence ". Les pages qui traitent des hippies et surtout des punks sont passionnantes, et l'auteur analyse aussi bien les textes de chercheurs patentés que ceux des chanteurs enragés, et, surtout, il donne la parole aux individus les premiers concernés, à savoir les personnes tatouées, piercées ou scarifiées. Cet ouvrage porte l'attention, en priorité, aux marques corporelles pour les jeunes générations, sans pour autant oublier l'histoire du marquage des corps (notamment du tatouage). Et ceci dans le contexte actuel, très distinct de celui des années 1960-80, puisque désormais le tatouage ou le piercing ne peuvent plus être " associés à une dissidence sociale ". De la stigmatisation nous sommes progressivement passé à l'intégration sociale. Un livre qui explique et décortique ce corps qu'on modifie, qu'on pénètre, qu'on transgresse, qu'on sacrifie en quelque sorte, le tout pour mieux vivre. Sinon pour exister, enfin.

F. M.

 

Thierry Goguel d'Allondans, Rites de passage, rites d'initiation. Lecture d'Arnold van Gennep, Montréal, Les Presses de l'Université Laval, Coll. " Lectures ", 2001, 146 p.

Partant de l'œuvre majeure d'Arnold van Gennep (1873-1957), Les rites de passage, parue en 1909 dans l'indifférence quasi générale, l'auteur revient dans ce modeste ouvrage de très bonne facture sur le sens des rites d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui. Déjà le personnage, celui que Thierry Goguel d'Allondans nomme " l'homme des passages ", ne laisse pas indifférent : chercheur acharné, collectionneur d'infos tous azimuts, pionnier de l'ethnologie européenne, et universitaire iconoclaste, Arnold van Gennep ne cessera sa vie durant de quêter les traces de cultures régionales et populaires. Voyageur imperturbable dans l'histoire orale et dans la géographie de l'Europe, il publiera même un impressionnant inventaire des folklores sous le titre Manuel de folklore contemporain, et reste à ce titre " un des plus grands collecteurs des arts et traditions populaires ". Il faudra pourtant voir passer le court XXe siècle avant de voir l'auteur véritablement reconnu pour l'apport indéniable de son concept des rites de passage : " En 1981, 24 ans après la disparition de van Gennep, un vibrant hommage lui est enfin rendu à Neuchâtel. Une exposition et un colloque en son honneur rassemblent des sommités de la sociologie et de l'ethnologie contemporaine ". S'interrogeant sur la fonction des rites, l'auteur relève l'importance du temps des passages et de la gestion des seuils, sans oublier que " le passage est un temps de marge, et la marge, comme le marginal, reste le lieu de toutes les potentialités ". La partie la plus importante de l'ouvrage est consacrée à " Cinq lectures exemplaires " dans laquelle l'auteur explore, de manière à la fois érudite et personnelle, des cas types de rites de passage particulièrement révélateurs : sont ainsi évoqués le nourrir et le grandir, où les exemples amérindiens ou mélanésiens viennent entre autres étayer les thèses de van Gennep ; les préliminaires, liminaires et postliminaires sont évoqués par le biais très intéressant des jeunes " à problème ", l'éducation et la formation. L'auteur met à profit son expérience d'éducateur et de formateur pour expliciter son propos : la prison, la banlieue, le tatouage, la drogue, la folie, le handicap, autant de thèmes pour mieux saisir les rites de passage. La dernière partie traite de ce qui manquait encore à l'entière compréhension des rites de passage passés et présents : le sacré. Et son actuelle métamorphose ne manque pas de troubler certains esprits : l'expérience du religieux via la culture, le bricolage symbolique, le sacré sauvage revisité ou les religions à la carte sont autant de réalités qui ne peuvent faire l'économie des rites de passages. Quelle société pourrait prétendre aujourd'hui se passer de rites ? La nôtre peut-être, en vain… Dans sa vanité et sa suffisance, la société " industrielle ", ou plutôt ce qu'il en reste, n'a d'autre choix aujourd'hui que de se tourner vers des ailleurs plus enchanteurs où il reste encore des rites à comprendre et parfois à prendre. Pour soi, pour nous… Dans sa conclusion, l'auteur souligne que " le rite de passage permet de couper, de se séparer, donc de décider, d'opérer des choix. Ceci est rendu possible par des balises, des marqueurs sociaux forts. Il manque chez nous des bornes à nombre d'adolescences, des repères qui puissent être suffisamment contenants et permettre au sujet de s'autolimiter. Les travailleurs sociaux font profession de cet impossible éduquer. Ils sont souvent à cette place où il relaient un containing familial défaillant par un containing social ". Nul doute qu'à certaines occasions, le passage par l'ailleurs nous autoriserait à retrouver du sens, et donc également des formes de rites de passage aujourd'hui parfois disparues ou plutôt " englobées " sinon récupérées par la mondialisation culturelle.

F. M.

 

Bertrand Russell, Eloge de l'oisiveté, Paris, Allia, 2002 (1919), 40 p.

Rédigé en 1919 au sortir de la Première Guerre mondiale, mais seulement publié en 1932, ce court texte reste d'une étonnante et même détonante actualité en 2002. Dès le préambule, l'auteur souligne que " le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail ". Le décor étant planté, cet essai lucide, et salutaire d'une certaine manière en ces temps où l'idéologie de la croissance à n'importe quel prix semble encore s'imposer, rappelle également ce que d'aucuns s'attachent scrupuleusement à occulter : " La morale du travail est une morale d'esclave et le monde moderne n'a nul besoin de l'esclavage ". Bertrand Russell, mort en 1970 et qui reçut le prix Nobel de littérature en 1950, est resté dans les mémoires comme un brillant intellectuel et un pacifiste notoire, fondant en 1961 le célèbre " Tribunal Russell " chargé de juger les crimes commis par les Américains au Vietnam. Non sans provocation, l'auteur distingue deux types de travail : " le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu'un d'autre de la faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé ". Après le travail, le loisir : " L'idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches " rappelle l'auteur. Avant-gardiste concernant la question de la réduction du temps de travail, Bertrand Russell prônait dès 1919 la journée de quatre heures de travail : " Je veux dire qu'en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu'il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. Dans un tel système social, il est indispensable que l'éducation soit poussée beaucoup plus loin qu'elle ne l'est actuellement pour la plupart des gens, et qu'elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l'individu d'occuper ses loisirs intelligemment ". Des propositions que nous pouvons prendre telles quelles pour aujourd'hui. Pour demain. Le présent essai résonne tristement avec le présent, l'auteur concluant son essai par ces mots : " La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l'aisance et de la sécurité, non d'une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l'aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n'y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment ". Nul besoin de préciser notre entêtement à persévérer, depuis tellement longtemps déjà, dans ce sens… Jusqu'à quand ?

F. M.

 

Jean-Pierre Bouyxou, Pierre Delannoy, L'aventure hippie, Paris, Editions du Lézard, 2000, 302 p.

En une dizaine de chapitres, à l'iconographie impressionnante et à elle seule passionnante, voici l'aventure hippie racontée par deux acteurs, journalistes entre autres, qui nous proposent une synthèse fouillée et documentée, sans doute la complète à ce jour en France sur le mouvement hippie, ses racines et ses faits les plus marquants. En effet, rien ne manque au menu : le militantisme politique, avec les Provos, les Situs, la jeunesse qui s'ennuie, la répression et tout le reste ; l'amour et encore l'amour, avec les orgies de trips, le " faites l'amour pas la guerre ", bref le flower power et tout le bazar ; la came ou, dit poliment, la génération psychédélique et autres freaks ; l'utopie communautaire, le Larzac, l'Ardèche, Actuel, Christiana ; la planète pop, entre Hair et Charlie Hebdo ; la route mythifiée, de l'anti-voyage à Midnight Express ; le corps éclaté et libéré, féminisme, porno et perte des corps ; " The End ", désarroi, désenchantement et Jim Morrison… Un ouvrage qui fait le point sur toute une génération. Et aujourd'hui ? Engluée dans la consommation à outrance, entre résignation et soumission, beaucoup de jeunes - attention, pas " les " jeunes ! - sont actuellement trop conditionnés pour seulement songer à se révolter. Cela va-t-il et peut-il durer ? Toujours est-il, qu'en dépit de toutes les récupérations et autres tentatives douteuses et généralement mercantiles de revival, " l'utopie hippie a vécu ". Mais, comme le soulignent les auteurs dès le prologue du livre : " Après les fouriéristes, les surréalistes, les hippies ont écrit au bas de l'histoire du XXe siècle le dernier rêve fou et global d'une autre vie ". La relève se fait attendre… Mais l'Histoire nous suggère qu'elle ne devrait tout de même pas tarder à arriver, un jour…

F. M.

 


Un monde tombé à la renverse!

 

Eduardo Galeano, Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers, Paris, Homnisphères, Coll. « Imaginaires politiques », 2004, 354 pages (illustrations José Guadalupe Posada, trad. Lydia Ban Ytzhak).

Voilà un livre qui va dans tous les sens, et cela d’abord pour nous sensibiliser à repartir dans le bon sens dans un monde devenu insensé ! Ecrivain et journaliste uruguayen, Eduardo Galeano est l’une de ces précieuses voix d’Amérique latine qui n’a jamais cessé de lutter contre les injustices d’un ordre local ou international aussi vorace que répressif. Célèbre, il y a trente ans déjà, pour son ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine, il s’est toujours fait l’avocat des vaincus, des oubliées et des démunis d’un continent spolié et pillé depuis que les Espagnols, il y a cinq siècles, ont un jour funeste décidé d’entreprendre la conquête des âmes par les armes. Depuis, les Espagnols et autres Portugais ont quitté les lieux en veillant – autre malheur irrémédiable – à laisser leurs langues latines en souvenir aux autochtones qui n’en demandaient pas tant. La suite prend la forme d’un mauvais film américain où le Sud du continent est devenu l’arrière-cour du Nord, pour l’infortune des habitants du Sud... Dans Sens dessus dessous, l’auteur revient sur le désastre qui se déroule impunément dans tous les coins de Sud d’un monde global devenu fou. La vague libérale de ces trois dernières décennies n’aidant en rien le traitement de cette étrange folie pourtant évitable... Et le « Nouveau monde », arrogant de par sa jeunesse car trop ancien et refusant de le reconnaître, n’est pas en reste : « Aux Amériques, la vraie culture est fille de plusieurs mères. Notre identité, multiple, tire sa vitalité créatrice de la féconde contradiction entre les parties qui la composent. Mais nous avons été dressés à ne pas nous voir nous-mêmes. Le racisme, mutilateur, empêche la condition humaine de resplendir pleinement de toutes ses couleurs. L’Amérique est toujours malade du racisme ; du Nord au Sud, elle continue à être aveugle d’elle-même ». Le livre est critique d’un monde qui non seulement ne tourne plus rond mais fonctionne à l’envers au mépris des humains encore dignes de ce nom : notre prochain se voit réduit à une menace, la solitude et la peur sont les seuls horizons ouverts. Autrement dit, l’humanité paraît condamnée si un sursaut ne va pas s’opérer rapidement, si un réveil brutal de tous les endormis et autres planqués ou intoxiqués ne vient pas interrompre le déclin annoncé ! Galeano précise dès les premières pages que « le monde à l’envers nous apprend à subir la réalité au lieu de la changer, à oublier le passé au lieu de l’écouter et à accepter l’avenir au lieu de l’imaginer : ainsi se pratique le crime, et ainsi est-il encouragé. Dans son école, l’école du crime, les cours d’impuissance, d’amnésie et de résignation sont obligatoires ». Avec un tel constat, lucide mais froid, l’écrivain engagé plante le décor de son livre et du monde, un univers impitoyable à Dallas comme à Rio, où « pendant que les enfants riches jouent à la guerre avec des balles à rayons laser, les balles de plomb menacent déjà les enfants des rues ». Assassinés par les Escadrons de la mort payés par des riches emmurés, les gamins paumés de Rio tombent en même temps que les gamins de Badgad, torpillés par d’autres escadrons, escadrilles même, sous contrat encore plus officiel mais toujours de couleur kaki. Le droit international, souligne Eduardo Galeano, n’existe que pour légitimer l’invasion et le pillage tandis que le racisme poussait et pousse encore comme de la mauvaise herbe à l’ombre des casernes et des multinationales, forcément nés pour s’entendre... Le devoir de mémoire est une affaire sérieuse, et si l’on piétine allègrement le passé des Indiens exterminés et des Noirs enchaînés, c’est que le travail n’a pas été bien mené, ou trop rondement rejeté dans les poubelles de l’histoire officielle. Même pour le Vietnam, il reste encore à faire : « Du point de vue des Etats-Unis, il est juste que les noms des Nord-Américains tombés au Vietnam soient gravés, sur un immense mur de marbre, à Washington. Du point de vue des Vietnamiens, tués par l'invasion nord-américaine, il manque là-bas soixante murs »... Mais, comme l’atteste la bonne paie du crime lorsqu’il se pratique à grande échelle, l’époque est plutôt à l’amnésie obligatoire. Et l’auteur s’en prend à juste titre à l’impunité des chasseurs-casseurs d’hommes : « C’est l’inégalité devant la loi qui a fait et continue de faire l’histoire réelle, alors que l’histoire officielle n’écrit pas la mémoire, sinon l’oubli. Nous le savons bien en Amérique latine, où les exterminateurs d’Indiens et les trafiquants d’esclaves ont leurs statues sur les places des villes, et où les rues et les avenues portent d’habitude des noms de voleurs de terres et de videurs de caisses publiques ». Politiques, économiques, sociales ou tout simplement humaines, toutes les situations intolérables interpellent l’auteur. Il décortique ainsi avec l’enseignement et l’industrie de la peur qui gangrènent nos (sur)vies terrestres pour les rendre chaque jour qui passe un peu plus insupportables. Il analyse également le lien intrinsèque entre racisme et machisme et son continent d’origine n’illustre que trop bien l’exclusion, ici des populations amérindiennes, là des femmes. Et de rappeler ce qu’on observe aisément à tous les coins de rue et de pièce : « On reconnaît une certaine utilité de la femme à la maison, à l’usine ou au bureau, et on va jusqu’à l’admettre qu’elle peut être indispensable au lit ou à la cuisine, mais l’espace public est virtuellement monopolisé par les mâles, nés pour les luttes du pouvoir et de la guerre ». Ceux qui prêchent l’égalité, à grands renforts de communication et de publicité (ces deux vertus modernes devenues les fossoyeuses des idées réellement novatrices), sont par ailleurs ceux qui généralement la pratique le moins... Certes le tableau de la planète que nous brosse ici Galeano n’est ni rose ni bonbon, ni même sombre, mais simplement et cruellement noir, comme en atteste cette information qui en dit long sur le désespoir de l’humanité : « En avril 1997, Galdino Jesus dos Santos, un chef indien qui était en visite dans la ville de Brasilia, fut brûlé vif pendant son sommeil à un arrêt de bus. Cinq jeunes de bonnes familles, qui marchaient en bande, l’arrosèrent d’alcool et y mirent le feu. Ils se justifièrent en disant : - On croyait que c’était un mendiant »... Il est vrai que les mendiants comme les enfants des rues appartiennent à l’univers glauque des « jetables », en Amérique latine comme ailleurs du reste (il y a un siècle en France, les « jetables » de l’Amérique d’aujourd’hui étaient nommés « déchets humains », une terminologie politiquement très incorrecte de nos jours. On le pense mais on ne le dit pas...). Et cela de plus en plus, d’ailleurs pensez à jeter un oeil sur le trottoir d’en face à votre prochaine escapade hors de chez vous, et vous découvrirez une flopée de désoeuvrés errant sans aucun espoir de lendemains qui chantent. Ils sont à deux pas mais on ne les voit pas, ou plus. Le monde s’arrange comme il peut avec sa misère. Et puis la télé fait écran. La flambée de mendiants tend à devenir un sport prisé pour les jeunes riches des grandes villes au Brésil un peu comme les actes islamophobes et autres graffitis antisémites dans les cités et communes rurales de France... L’auteur invoque ce cher Bertolt Brecht qui disait avant tout le monde que « voler une banque est un délit, mais que la créer constitue un plus grand délit encore », dommage qu’il n’a pas été écouté à son époque, le monde aurait pu éviter quelques catastrophes ! C’est que la justice est quasi naturellement du côté de la banque. Justiciers assermentés et banquiers amadoués, même combat et surtout mêmes intérêts, tant financiers que politiques : « On punit en bas ce que l’on récompense en haut. Le petit vol est un délit contre la propriété, le grand vol est un droit des propriétaires ». Le pouvoir des kidnappeurs est sans faille ou presque. Ainsi avance le monde à l’envers. Droit dans le mur. Mais le mur, n’est-il pas une construction finalement toujours à la mode en ce temps béni (pour les castes dirigeantes) de peur globalisée ? C’est derrières des clôtures et des barrières d’un autre âge que les décideurs et les forçats des nouvelles et prometteuses technologies triment pour forger un avenir radieux, contribuant ainsi à s’ôter eux-mêmes les dernières forces susceptibles de rejeter l’ordre du monde dans lequel ils surnagent. Eduardo Galeano souligne que « le droit du travail a été réduit au droit de travailler pour ceux qui veulent bien te payer et aux conditions qu’ils veulent t’imposer. Le travail est le vice le plus inutile. Il n’y a pas au monde de marchandise meilleure marché que la main-d’oeuvre ». L’idéologie du travail à tout prix est rebattu en brèche avec toutes les bonnes raisons du monde. On pensait pourtant avoir compris qu’après Auschwitz, le travail ne rendait pas libre contrairement à ce que prétendaient les inscriptions officielles du régime nazi : « Plus d’un demi-siècle plus tard, le fonctionnaire ou l’ouvrier qui a du travail doit remercier l’entreprise de la faveur qu’elle lui a faite en lui permettant de se rompre l’âme jour après jour, viande de routine, au bureau ou à l’usine. Trouver du travail, ou le conserver, même s’il est sans vacances, ni retraite, ni rien, et même si c’est en échange d’un salaire de merde, ça se fête comme si c’était un miracle ». Ainsi va le monde... du travail. Le citoyen n’est plus qu’une marchandise qu’on balance d’une boîte à l’autre, sans le moindre souci pour le produit... Si le Sud travaille en grande partie pour le Nord, la dégradation est générale, et les délocalisations aidant, les habitants les plus fragilisés perdent leurs emplois ici comme là. Au « profit » de gens plus facilement exploitables : « Les meilleures conditions pour les entreprises sont les pires conditions pour le niveau des salaires, la sécurité du travail et la santé de la terre et des gens ». Un nivellement par le bas qui ne sert que le haut du pavé. Mais un pavé ça sert aussi à autre chose... Dans un chapitre où l’auteur s’attaque aux saccageurs de la planète, une place toute spéciale est dévolue à cette terrible plaie, l’automobile, qui a réussi à traverser impunément et même avec un succès catastrophique, le tout sans véritable accident de parcours, tout le XXe siècle. La voiture, selon Galeano, représente sans conteste « le pire ennemi des êtres humains réduits à la condition d’êtres urbains ». Après l’auto, c’est toute la société de consommation qui est visée : « Dans cette civilisation, où les objets importent de plus en plus et les personnes de moins en moins, les fins ont été kidnappées par les moyens : les objets t’achètent, la voiture te conduit, l’ordinateur te programme, la télé te voit ». Le modelage du consommateur par la société marchande rend le citoyen dépendant et passif, incapable de s’éveiller aux autres mais sûr de son pouvoir d’achat : « Le consommateur exemplaire descend seulement de sa voiture pour travailler et pour regarder la télévision. Il passe quatre heures par jour assis devant le petit écran, en dévorant de la nourriture en plastique ». En fin d’ouvrage, Eduardo Galeano revient sur les trahisons et les promesses d’un siècle extrême en tous points. Ainsi, à la grande différence de la solidarité, l’auteur précise que « la charité console, mais ne questionne pas », puis de citer ce bel exemple lourd d’enseignement : « - quand je donne à manger aux pauvres, on me traite de saint – déclare l’évêque brésilien Helder Camara. Et quand je demande pourquoi ils n’ont rien à manger, on me traite de communiste ». La marge de manoeuvre est résolument étroite ! Dans « le droit au délire », titre du chapitre de conclusion, l’auteur refait le monde, ou plutôt le réimagine voire le réinvente, à l’aune du nouveau millénaire. Un seul passage illustre que la tache s’annonce aussi délicate qu’impensable au vu des premières années du millénaire : « Une femme, noire, sera présidente du Brésil, et une autre femme, noire, sera présidente des Etats-Unis d’Amérique ; une femme indienne gouvernera le Guatemala et une autre, le Pérou »... Rêve ? Utopie ? Mais le rêve est le ciment de l’utopie qui elle-même enfonce de nouvelles portes et voies, de nouvelles travées même, au coeur des mondes figés et des refuges libéraux de la réaction. Comme l’avait justement écrit William Faulkner, « la sagesse suprême, c’est d’avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre du regard tandis qu’on les poursuit ». D’ailleurs, Cuba est toujours Cuba en dépit de tous les cyclones, et Chavez ou Lula sont déjà en train de redessiner la carte politique et sociale d’un continent qui n’a pas dit son dernier mot... Quant au mot de la fin, du livre et de l’auteur, il ouvre encore et toujours sur des perspectives plutôt funestes : « L’auteur a fini d’écrire ce livre en août 1998. Si vous voulez savoir comment il continue, lisez, écoutez ou regardez les nouvelles de tous les jours ». Tout un programme guère reluisant au demeurant ! C’est peu dire qu’entre l’été 1998 et l’automne 2004, la situation générale a empirée, notamment sur le plan géopolitique... Et les mensonges du président de la nation la plus arrogante de la planète – le monde actuel serait devenu plus sûr ! – ne démentiront pas l’insécurité générale qui règne désormais en maîtresse incontestée sur une grande partie du globe... Les contre-voix et les contre-écoles du monde à l’envers sont parmi nous, elles restent maintenant à sortir de l’ombre... Les illustrations du XIXe siècle de José Guadalupe Posada, un rien morbides, bien à l’image du siècle meurtrier que nous venons de quitter (l’artiste mexicain est mort à la veille de la Première Guerre mondiale), présageaient de l’état de la société globale actuelle, et égayent si l’on peut dire le texte en lui donnant une force encore plus sombre, alarmiste et donc inscrite dans l’urgence d’agir. De même, les nombreux encarts placés au fil des pages agrémentent la lecture et informent de la dislocation planétaire. Parmi des dizaines, l’une d’entre elles a particulièrement retenu notre attention : « Sur un mur de San Francisco, une main a écrit : ‘Si les votes changeaient quelque chose, ils seraient illégaux’. Sur un mur de Rio de Janeiro, une autre main a écrit : ‘Si les hommes accouchaient, l’avortement serait légal ». Hélas, pour l’heure, les hommes n’accouchent toujours pas et le « bon » bulletin de vote jeté dans l’urne n’a rien changé à la donne. Si les choses n’en étaient pas arrivées là, d’autres alternatives s’offriraient certainement aux citoyens du monde que celles, évidemment tragiques, de devoir choisir entre l’administration mafieuse d’un G. W. Bush et l’organisation terroriste d’un Ben Laden...

F. M.

 

Louis Sala-Molins, Le livre rouge de Yahvé, Paris, La Dispute, 2004, 248 p.

Comme le titre l’indique, Le livre rouge de Yahvé est un livre qui commence par un « Avertissement salutaire au lecteur mécréant (le pieux est au courant ) » et se termine par une table des matières. Entre l’ouverture et la clôture du livre, se trouvent, et par ordre biblique et typographique, les deux grandes parties que sont « Genèse (Beresith) De la Création du monde à la mort de Jacob et de Joseph » (p. 9 à 145), « Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome (Veele Semoth, Vaicra, Vaiedabber, Elle Haddebarim) De l’Egypte à Canaan, par la mer Rouge et le désert » (p. 147 à 226), puis la conclusion intitulée « Josué (Iehosua) le magnifique », et enfin une postface pour faire bonne mesure. Si la lecture de l’avertissement est primordiale, celle de la postface est facultative, à la seule condition suivante, que pose l’ « Avertissement » : « Il est vivement conseillé de ne lire la postface (dont on peut se passer) qu’après avoir lu ce très honnête raccourci de la Torah et du livre de Josué ». Quant à la table des matières, son élaboration très soignée et son dynamisme en font la meilleure vue panoramique et le meilleur résumé du livre. Louis Sala-Molins a une présence haute en couleurs dans le terne et morne paysage intellectuel contemporain. Le livre rouge de Yahvé est la dernière d’une impressionnante liste de publications dont la première a pour titre Lulle. Arbre de philosophie d’amour. Livre de l’ami et de l’aimé (1967). Entre son compatriote Raymond Lulle (XIIIe siècle) et le fantomatique et fantasmatique Yahvé, l’auteur s’est forgé une existence dont les couleurs de l’arc-en-ciel ne suffiraient pas à en rendre compte. Quand Louis Sala-Molins a quelque chose à dire, aucun bâillon ne l’arrête ; ni le bâillon de la grammaire, ni le bâillon culturel, ni le bâillon institutionnel. Et parce que le bâillon qui le réduira au silence n’a pas encore été inventé, Sala-Molins ne sait pas tricher. Car après avoir posé et répondu à la question La loi de quel droit ? (Flammarion, 1977), après avoir mis sous le nez du monde entier Le Dictionnaire des inquisiteurs. Valence, 1494 (Galilée, 1981), après avoir exhumé de l’oubli organisé Le Code Noir ou le calvaire de Canaan en 1987 ainsi que L’Afrique aux Amériques. Le Code noir espagnol (P.U.F, 1992), après avoir mis au grand jour la même année 1992 Les misères des Lumières. Sous la raison, l’outrage (Robert Laffont), après avoir célébré Sodome. Exergue à la philosophie du droit (Albin Michel, 1991), etc., que restait-il à Louis Sala-Molins si ce n’est l’affrontement très humain au monstre de tous les monstres possibles et imaginables : Yahvé. Il faut dire que comme Socrate, Sala-Molins a eu le bonheur de « corrompre » la jeunesse en tant que professeur de philosophie politique, entraînant avec lui tous ceux qui, étudiant ou pas ont bien voulu l’accompagner dans une quête de l’humain qui vaut son pesant d’amour face aux inénarrables conquêtes de Yahvé. Sur demande des gredins qui l’ont jugé, Socrate estima qu’il méritait d’être condamné à mener à terme sa singulière existence aux frais de la « princesse », sa très chère cité athénienne. Et comme le monde ne tourne pas rond depuis cette époque, le pieux Socrate a été condamné à boire la ciguë, qu’il a bu, nonobstant l’inaliénable souveraineté de son « démon ». On se souvient aussi de Jean-Paul Sartre terminant son roman autobiographique Les mots, par ces inoubliables paroles : « Je vois clair, je suis désabusé, je connais mes vraies tâches, je mérite sûrement un prix de civisme ». Quant à Sala-Molins, il ne réclame rien en vertu du mérite. Et s’il déclame corps et cœur son insatiable appétit pour les fruits de l’Arbre de Vie et ceux de l’Arbre de Connaissance, c’est que sa rencontre avec le catalan Raymond Lulle a confirmé à jamais son intime conviction : c’est parce que le Commencement est parti en couilles que l’humanité à créé et planté l’Arbre d’Amour. Au commencement de l’inhumanité le Verbe, au commencement de l’humanité l’Amour. Que serait l’humanité aujourd’hui sans le lécher originel d’Eve par Adam et le lécher originel d’Adam par Eve ? L’humanité ne serait pas, tout simplement. Sala-Molins est-il provocateur, suicidaire ou fou pour oser une telle lecture du Livre des livres ? « Je joue le plus sérieusement du monde le jeu que la « révélation » impose au croyant de jouer (« c’est Dieu qui dicte, il ne saurait ni ne pourrait mentir ») et, en même temps, celui qu’impose la raison (« voici donc les turpitudes dont on nourrit l’âme du croyant pour son édification ») » (p. 242), serine-t-il dans Le livre rouge de Yahvé ! Yahvé ! Yahvé le personnage à la fois central et périphérique, à la fois fictif dans son être et réel dans ses très basses œuvres… Ses manœuvres, sacrément divines, sont originellement incarnations de murs entre les humains (chouchous – Abraham, Moïse…, peuple élu – Juifs, terre bénie – Israël, etc. et les autres – damnés du Ciel), originairement déchaînement de violences inouïes (infanticides en Egypte, tueries gratuites, massacres, guerres, génocides – dont celui fondateur de Moïse à l’est du Jourdain, etc.), principiellement asservissement, esclavage, colonisation, etc. Au Seigneur, il faut des saigneurs, il faut que ça saigne, même si tout doit « partir » en fumée : « je me came, me shoote et m’éclate à la fumée de la graisse. Je suis Yahvé » (p. 196), c’est comme ça. Yahvé, autant dire la civilisation judéo-chrétienne d’Hier et d’Aujourd’hui. Et celle de Demain. Le livre rouge de Yahvé a l’actualité de la civilisation gréco-latine, dont l’Occident, avec ses laïcs républicains et ses démocrates chrétiens, ses scientifiques « apolitiques » et ses historiens légistes, bref, tous les serviteurs de l’immonde et cannibale Raison incarne le nombrilisme. Et dire que nos contemporains ne jurent et ne conjurent que par le pâle humanisme des Lumières, dont Kant le chef de file, thèse et confesse : « La Bible mise à la portée de tous est le plus grand bienfait qu’ait pu connaître la race humaine. Toute atteinte contre elle est un crime envers l’humanité ». Quand on sait que l’Afrique, le continent « sans histoire » et « sans écriture » est le continent où la Bible est la plus traduite (274 langues en 2002 d’après United Bible), quand on sait qu’à cause des siècles d’esclavage, de traite négrière, de colonisation, de massacres, de génocide commis par Yahvé et ceux de son continent, et que l’Afrique est depuis lors dans une interminable agonie, il faudrait affirmer, contre Kant et tous ceux qui se réclament de la Bible que l’histoire de l’humanité (à ne pas confondre avec l’histoire de la judéo-chrétienneté) nous enseigne que toute atteinte de l’homme par Yahvé n’a jamais été autre qu’un crime contre l’humanité, que tout peuple atteint par la Bible, y compris le peuple élu, a été victime de crime contre l’humanité. Avec Yahvé, seul le crime paie. Ad vitae aeternam. De toute éternité Yahvé lui-même a-t-il rien fait d’autre que de se nourrir de crimes contre sa création et ses créatures ? Par envie, par méchanceté, par stratégie, par incarnation du pouvoir absolu. Les serviteurs de Yahvé ont fait du crime contre la Bible un « crime envers l’humanité » et ont précipité dans les abysses du silence les crimes de Yahvé contre l’humanité. Louis Sala-Molins : « - Tiens, croque à pleines dents, toi aussi, dit femme en lui tendant la poire entamée. Convaincu d’en finir à jamais avec le cerclage, le bouturage, l’arrosage et la chasse interminable de cette saleté de pucerons et ne parlons pas des taupes et de toute la république des scarabées ; constatant que la femme était là et bien là sans aucun signe de pâleur, bien au contraire, avec un je-ne-sais-quoi de plus en son visage, l’homme croqua la poire. Ils se la passèrent l’un l’autre. Toute. Et il se produisit alors un événement unique du début des temps jusqu’alors. La femme mouilla comme une fontaine, l’homme banda à se rompre. Comme ça. Sans raison. L’un et l’autre furent gênés par cet énervement inattendu du sexe, qui ne se produisait jusque-là qu’à leur volonté, à l’instant où ils décidaient que c’était maintenant et pas plus tôt ni plus tard et sans en faire tout un plat. Et cette bandaison et cet écoulement ramenèrent au sexe tout le corps. Ce n’était ni le jour ni le moment. Avec la soudaineté de l’éclair, leurs yeux s’ouvrirent : ils comprirent que leurs sexes, aux émotions molles jusqu’alors, s’étaient affranchis et dominaient leurs volontés, qui ne connaissaient, jusque-là, que la loi de Yahvé Dieu. La femme sentit en elle un émoi dont elle savait à peine l’ébauche, mais dont la soudaine violence la terrassa. Ses jambes fléchirent, elle s’appuya sur le tronc de l’arbre et voila d’une main la toison de son sexe. De ses mains l’homme cacha le sien et un tremblement intense, que sa volonté abhorra, secoua tout son dedans. Un jet de sperme mouilla ses doigts. Homme et femme, leurs regards effrayés se croisèrent, ils eurent honte de leurs sexes, assemblèrent des feuilles de figuier avec de longs brins d’herbe et se firent des pagnes. La jugeote de Yahvé ? C’était la honte. » (pp. 21-22). Louis Sala-Molins encore : « C’était fini. Josué s’était emparé de tout le pays, exactement comme Yahvé l’avais dit à Moïse, et il le donna en héritage à Israël. Avec le génocide largement entamé par Moïse à l’ouest du Jourdain et rendement accompli par Josué à l’est du fleuve jusqu’à la grande Mer, Yahvé avait apporté la solution finale au problème cananéen qu’il avait crée de toutes pièces par la bouche de Noé le jour de la cuite mémorable du rescapé du déluge et de l’invention de l’esclavage. Il avait dégagé pour son peuple l’espace vital qu’il avait juré de donner à Abraham et à son cadet Isaac, à Isaac et à son cadet Jacob, à Jacob et à ses 12 enfants, sans compter Dina l’unique, par qui le malheur était arrivé à Sichem. (…) Et c’est à Sachem, la ville enfiévrée autrefois par la circoncision forcée de tous ses mâles et noyée, aussitôt après, dans le sang de tous ses habitants versé par les fils de Jacob, les premiers génocideurs de la lignée israélite, que Josué, ordre de Jahvé, fixa un statut et un droit pour leurs descendants. Statut et droit fixés, Josué mourut, à l’âge de cent dix ans. On l’enterra. Yahvé avait basé la paix des circoncis sur un mortier de prépuces et fondé le droit des saints sur le sang des innocents. Il est Yahvé. Gloire à lui pour les siècles des siècles » (pp. 234, 235 et 236). « La paix blanche » selon Robert Jaulin ou « la pax israelita » que Le livre rouge de Yahvé explore avec toute son humanité, rien que pour toute l’humanité. Il est urgent que Le livre rouge de Yahvé soit traduit en autant de langues que la Bible et diffusé à tout vent, en guise de complément propédeutique et thérapeutique aux 546 millions de Bibles qui polluent la planète terre, et la « communauté internationale » condamnée à réaliser cette exigence de l’humanité, sous les yeux du mortel Louis Sala-Molins.

Bassidiki Coulibaly

 

Michel Onfray, La philosophie féroce. Exercices anarchistes, Paris, Galilée, 2004.

La philosophie féroce de Michel Onfray est un recueil de vingt-cinq chroniques autonomes faites dans le mensuel Corsica de janvier 2001 à janvier 2003. Pris séparément, chacun de ces vingt-cinq « exercices anarchistes » est un tout harmonieux et délicieux qui se suffit à lui-même. Même la préface, intitulée « La géographie de l’éternité enchâssée » peut-être savourée à n’importe quel moment de la lecture. Et par n’importe qui, bien sûr. Car personne n’est épargné par « la philosophie féroce » (p. 19), selon le mot que l’auteur emprunte à Rimbaud. Comme Rimbaud, Michel Onfray est écrivain. Ecrivain et philosophe. Philosophe par le diplôme (il est docteur), philosophe par le professorat (il a enseigné la philosophie dans les classes terminales d’un lycée technique de Caen de 1983 à 2002), philosophe par la créativité (il est le créateur, le gérant, le professeur de l’Université populaire à Caen), écrivain et philosophe par la prolixité (il est l’auteur d’une œuvre qui compte plus d’une vingtaine de livres traduits en vingt langues environ), philosophe par la radicalité et l’originalité de sa lecture de l’histoire de la philosophie occidentale (il célèbre le corps, les sens, la vie en ce bas monde, toute chose que la tradition judéo-chrétienne a occulté ou décrié), philosophe par son rapport courageux et généreux au pouvoir et à l’actualité (il pratique une sagesse qui est aux antipodes de celle défendue par les assoiffés de pouvoir de tout bord, il incarne une sagesse qui surgit dans le feu de l’action), etc. La philosophie féroce est très justement la matérialisation concrète de la philosophie hédoniste, jubilatoire, païenne, libertaire que Michel Onfray ose, prône, et exerce en athlète artiste et en esthète gourmand. La philosophie féroce, en tant que titre pourrait rebuter, à tort. Et doublement, selon que l’on met l’accent sur le mot « philosophie » ou sur le mot « féroce ». D’abord « la philosophie » : elle a mauvaise presse, elle a une image de marque qu’elle n’a pas volé. A chaque fois que par conformisme, par couardise, par félonie ou par férocité, la philosophie a confondu sagesse et indifférence, sagesse et neutralité, sagesse et annihilation des sens, sagesse et mépris viscéral du corps, elle s’est sclérosée dans l’institution, elle est devenu l’affaire d’un clergé universitaire arc-bouté sur sa méthodologie et ses classiques, et que l’on retrouve en coulisses mangeant dans les mains de caciques politiques. Le commun des mortels, « l’homme de la rue » comme disent les philosophes institutionnels, ne voit que du feu face à cette funeste collusion entre la philosophie et la politique. Cynisme de la classe politique ou pragmatisme du clergé philosophique ? Là où certains ne voient que du feu, Michel Onfray, « africain », « brûlant », « incandescent » refuse de baisser la tête (la soumission), s’interdit de détourner le regard (le louvoiement) et surprend « la philosophie féroce » dans sa laide et effroyable nudité, dans son abyssale et stupéfiante nullité ô combien vampirique. La nudité de « la philosophie féroce » n’est ni risible comme l’était celle de Noé et Michel Onfray bien qu’ « africain », n’est pas Cham, encore moins Sem ou Japhet. A la malédiction biblique et aux bénédictions papales, il oppose une diction intégralement humaine dont les flamboiements hédonistes font de la philosophie une affaire populaire car existentielle et non sapiential et élitiste. Et La philosophie féroce est réellement en tout point une série de vingt-cinq exercices anarchistes auxquelles le premier venu, tout comme le dernier parti, peut se livrer sans initiation préalable, en tout lieu et à tout instant. Mieux que la maïeutique socratique, ces exercices anarchistes peuvent se pratiquer en solo, en duo, en trio, etc. Une seule condition cependant : être totalement dans un état d’esprit hédoniste. Hédoniste et anarchiste au sens noble du terme. Voici quelques illustrations de l’état d’esprit hédoniste et anarchiste, tel que le pratique Onfray. Page 14 : « …on peut pratiquer, sans risquer le ridicule, la parole donnée, l’amitié, l’hospitalité, la fidélité, et autres richesses déconsidérés par le continent soucieux de singer l’immortalité avachie des Anglo-Saxons ». Page 31 « On aurait tort de braquer le projecteur sur les seules violences individuelles alors que tous les jours la violence des acteurs du système libéral fabrique les situations délétères dans lesquelles s’engouffrent ceux qui, perdus, sacrifiés, sans foi ni loi, sans éthique, sans valeurs, exposés aux rudesses d’une machine siciale qui les broie, se contentent de reproduire à leur degré, dans leur monde, les exactions de ceux qui (les) gouvernent et demeurent dans l’impunité. Si les violences dites légitimes cessaient, on pourrait enfin envisager la réduction des violences dites illégitimes… » Page 39 : « Le libéralisme a créé des pauvres et des exclus en nombre, il a soumis la totalité des secteurs du monde au principe de l’argent, il a transformé l’immigration en problème alors qu’il n’est de problème que de la pauvreté, puis il a placé son représentant le plus serf, Chirac, aux commandes de l’Etat pour cinq ans ». Page 66 : « Sarkozy exprime la quintessence des gens de ressentiment : fort avec les faibles, faible avec les forts. D’autant plus impitoyable avec les victimes sans défense. C’est sans risque. Et fermant les yeux avec les autres, les bêtes de proie sans foi ni loi, ceux avec lesquels se conduisent les campagnes présidentielles, se fomentent les réseaux utiles pour parvenir au pouvoir et s’y maintenir (…). Bientôt fort de son image, et de sa seule image, Sarkozy pourra briguer le fauteuil du monarque républicain. Le seul endroit où un délinquant peut vivre en toute impunité… ». Page 74 : « Car, qui se souvient de recyclage dans la NASA des ingénieurs nazis qui travaillaient à la mise au point d’armes de destruction massive pour le compte d’Hitler ? » Page 79 : « Le droit sert juste à mater les petits, réprimer les faibles, loger les sans-grade. Le Code pénal, le Code civil, les tribunaux ? Tout juste bons à envoyer les voleurs de poules en prison, à mettre derrière les barreaux les amateurs de pétards, à coffrer les prostitués habillées trop court, à soumettre les élèves qui insultent un professeur dans un collège, à dresser le ados réunis dans les cages d’immeubles, à punir les braqueurs de scooters…Dans ces seuls cas, la Loi est grande, le Droit puissant, la Justice reine. Pour les puissants ? Pas de droit, autant dire tous les droits. Détourner l’argent public, abuser des biens sociaux, s’enrichir avec l’argent du contribuable, se bâfrer ou entretenir sa famille naturelle grâce à l’impôt public, s’offrir une collection de statuettes anciennes ou de chaussures faussement orthopédiques, spolier les mutuelles étudiantes ou les offices locataires de HLM pour payer en liquide ses voyages et ses vacances, etc. Et le premier qui insulte le drapeau français, la loi le dit, le droit confirme : au tribunal… ». Indiscutablement, l’hédonisme anarchiste de Michel Onfray n’a rien d’un blabla savant et ce revigorant livre est tout simplement vingt-cinq grands bols d’oxygène, à respirer à pleins poumons. On peut juste déplorer que Michel Onfray n’aille pas aussi loin dans sa critique de la démocratie (p.33) que dans celle des monothéismes (p.61) ou que dans sa critique du Droit (p.97). Depuis la Grèce post-homérique, les élections sont des pièges à con, et l’impunité n’est pas une exclusivité du seul monarque républicain. Tout cela est bien peu de choses au regard du baume qui envahit le cœur pendant et après la lecture de La philosophie féroce.

B. C.

 

Siddharta, Lettres du Gange, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer-L’Aube, 2001, 108 p.

Ce recueil de textes réunit des articles autour de l’immondialisation (une appellation qui, au passage, est devenue en 2004, le titre d’un journal plus que recommandable !) et de ses effets dans les pays du Sud, en Inde tout particulièrement. Des portraits de personnes, de villes, de corporations, de lieux, de transit, mais aussi de drames. Ainsi, est-il troublant de lire ce texte (de février 2001) intitulé « Voix muettes d’un tremblements de terre » et qui semble résonner, amèrement, avec la tragédie du tsunami qui a ravagé les côtes asiatiques fin décembre 2004. Chaque portrait dépeint une facette de son pays natal en inscrivant résolument l’Inde contemporaine à la fois dans sa riche histoire et dans une modernité discutable, avec ses espoirs déçus, ses réussites et ses faux pas… Surtout, ces écrits engagés dénoncent, non sans poésie, la vision occidentale de la mondialisation. Un regard du Sud susceptible d’éclairer les voix dissonantes du Nord. L’auteur, écrivain-journaliste et militant en faveur d’une autre mondialisation, s’inspire de l’héritage gandhien, par exemple lorsque celui-ci relevait « qu’il existait suffisamment de biens matériels pour satisfaire les besoins de tous les hommes, mais pas assez pour satisfaire l’avidité d’un seul ». Plus loin, l’auteur, qui est également l’un des animateurs les plus actifs de l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire (étroitement associée à la Fondation Charles Léopold Mayer), diagnostique l’état lamentable de l’Inde, en fait de la planète entière : « C’est le marché qui détermine ce que le paysan devra planter, disent les économistes. Selon cette logique, il est normal de passer de la production de nourriture pour les populations locales à la production de fleurs pour les monarchies du désert ». « Pistaches, fusils et la cuisine en or » retrace le voyage au Pakistan, puis la traversée de la passe de Khyber. En route vers Kaboul, Pathans, Talibans et autres Afghans se partagent le butin des marchandises et marchadages d’usage en ces lieux. Rédigées en janvier 1999, ces lignes ne sont plus vraies : « L’Afghanistan est en guerre contre lui-même, des frères y tuent leurs frères, tandis que leurs sœurs étouffent sous le poids de lois médiévales ». Le prochain chapitre conte l’histoire d’un coup de foudre avec un livre et son auteur – Freedom Song de Amit Chaudhuri – dont la lecture rend l’optimisme un temps perdu à l’écrivain ici lecteur. Et Siddharta rencontrera Chaudhuri par hasard – mais est-ce vraiment un hasard ? – un peu plus tard à Londres. Ensemble ils discutent des raisons qui poussent encore à écrire. Siddharta cite enfin ce propos lâché par son nouveau compagnon d’écriture : « J’ai l’impression que ne pas savoir est une forme de savoir »… Au total, un petit ouvrage qui redonne sens au combat et aux idéaux de justice et de fraternité : « L’Individu est incapable d’aimer ; seule la Personne le peut » écrit si justement Siddharta…

F. M.

 

Anton Aropp, Dissidence. Pramoedya Ananta Toer, itinéraire d’un écrivain révolutionnaire indonésien, Paris, Kailash, Coll. « Civilisations & Sociétés », 2004, 224 p.

Au soir de sa vie, hélas malade mais enfin libre, l’écrivain indonésien Pramoedya Ananta Toer (également orthographié Pramudya Ananta Tur) a traversé le XXe siècle, non sans embûches et sans terribles souffrances. Il est même devenu un formidable témoin oculaire de ce siècle de sang et de larmes, lui qui, sa vie durant, décrira et dénoncera les abus et les malheurs endurés par les humains de toute sorte, ceux qui n’ont cessé de se battre pour leur dignité et leur liberté. Pram, ainsi qu’on le surnomme en Indonésie, a vécu sous le joug des hollandais puis sous la férule douce de son « ami » Sukarno, et surtout il a subi les années de plomb et de dictature du général Suharto : il a ainsi passé une grande partie de sa vie en prison, en exil forcé dans l’île de Buru, dans l’oubli de tous sauf des plus proches. L’Ordre Nouveau du militaire tortionnaire fut pour lui avant tout un séjour au pays des ténèbres d’où il ne survivra que grâce à la magie de la pensée et à la force de l’écriture. Dans ce bagne perdu, il composera Buru Quartet, certainement son œuvre majeure. Cet ouvrage d’Anton Aropp lui est entièrement consacré mais il ne s’agit pas d’une biographie de plus ou d’une apologie d’un écrivain révolutionnaire. Non, il s’agit plutôt d’un livre d’explication et de réflexion sur la dissidence littéraire. Fort bien rédigé, de lecture agréable, cet essai profite en quelque sorte du parcours de Pramudya pour évoquer au fil des pages le contexte culturel et géopolitique de l’Indonésie au cours du XXe siècle. Le début du livre revient longuement sur l’héritage familial du jeune Pram, puis des douloureuses expériences issues de l’occupation japonaise et des geôles coloniales hollandaises… Après des années de galères sentimentales, financières, politiques, familiales, Pramudya publie Corruption en 1954, une fiction rebelle contre la montée de la corruption dans la jeune république récemment indépendante. Un ouvrage qui ferait bien – au passage – de figurer au programmes des lycées indonésiens en 2005 ! De Sukarno à Suharto c’est, selon Pram, tout l’esprit du Tiers Monde qui disparaît, pire, qui s’effondre sous la pression des « marionnettistes de l’ombre », ces Américains prédateurs-prédicateurs déjà en quête de jouer aux gendarmes du monde. Le discours d’ouverture du président Sukarno, plus connu sous l’appellation « Bung », lors de le conférence de Bandung en 1955, ici évoqué par de larges extraits, devrait être relu aujourd’hui par quantité de dirigeants de « jeunes » nations du monde, mais aussi et surtout par le nouveau président indonésien, surnommé quant à lui « SBY », pour qu’il ne sombre pas dans le même piège que le dictateur déchu Suharto… Cette conférence, porteuse d’un immense espoir dans les pays du Sud, et même si sa portée butera contre le mur de la guerre froide quelques années plus tard, aura été d’une importance capitale pour Pramudya qui à partir de ce moment ne dissociera plus les pensées d’ordre littéraire de celles d’ordre politique. Il écrit ainsi : « Les écrivains qui revendiquent une séparation de la politique et de la littérature sont certainement ceux qui sont partie prenante de l’ordre ou du système établi ». Beaucoup de nos penseurs assermentés modernes feraient bien de méditer cette injonction, mais qu’en ont-ils vraiment à faire ? Entre la liberté de pensée et le risque de se retrouver en prison, ils n’hésitent pas : mieux vaut plaire à son geôlier pour être sûr de croupir dans un palace surprotégé… L’année suivante, en 1956, le voyage de Sukarno à Pékin lui attirera les foudres des médias indonésiens, l’accusant d’être devenu un « rouge ». Bref, le début d’une longue et sale histoire pour l’écrivain engagé… Sa promiscuité avec Sukarno le poursuivra jusqu’à nos jours, un peu pour le meilleur et surtout pour le pire. L’auteur explore l’itinéraire de Sukarno à la lumière de celui de Pram, les deux hommes ayant fait un bon bout de chemin politico-culturel ensemble dans le but commun de sortir l’Indonésie de l’ornière coloniale et de la préserver du danger impérialiste. Avec un succès certain mais périlleux ! De cette alliance intellectuelle et idéologique entre les deux figures naîtra entre autre l’Institut de culture populaire soutenu par le PKI (Lekra). Mais déjà apparaissent, dès la fin des années 1950, les fissures irréparables dans le fragile édifice politique indonésien, le rôle de l’armée devenant de plus en plus pressant et présent. Comme le soulignait récemment Pram dans une interview accordée en 1999 : « Il y avait alors deux gouvernements : le Président détenait le pouvoir politique, mais le territoire était tenu par l’Armée de terre, comme c’est encore le cas aujourd’hui. C’est elle qui a censuré les livres et les journaux ». Autrement dit l’affrontement avec la toute-puissance des militaires devenait inévitable : d’un côté un Président isolé mais populaire, le PKI et le Lekra, de l’autre une Armée forte et fière, l’organisation musulmane Nahdatul Ulama et son mouvement de jeunesse Ansor… En Indonésie comme ailleurs, l’histoire sert décidément à mieux comprendre le présent ! Si les années 1960-64 furent celle de l’agitation net de la tourmente, l’année 1965 fut plus directement celle « de tous les dangers ». Une guerre des mots précéda le conflit armé ! La tension atteint son paroxysme en 1965 : prophète, Pram rédigea un article sur « l’année de la destruction totale » qui annonçait un bain de sang si les militaires s’emparaient du pouvoir. L’auteur rouvre le dossier sur les exactions meurtrières et scandaleuses perpétrées par la CIA et ses sbires lors du « nettoyage » de 1965, ainsi que sur le dédale des relations diplomatiques américano-indonésiennes, par exemple autour d’une rencontre Kennedy-Sukarno ou à propos de la capture puis de la libération de l’aviateur américain Allen Pope. D’autres défis attendent Sukarno, dont deux hypothèqueront sérieusement l’avenir de son régime : l’agressivité trop prononcée dans l’affaire de la Konfrontasi entre Malaisie et Indonésie de 1963 à 1966, et une autre forme de confrontation exacerbée opposant d’une part le Nasakom (alliance des forces nationalistes, religieuses et communistes) et d’autre part le Nekolim (forces néo-colonialistes, colonialistes et impérialistes)… Au final, à la fin du mois de septembre 1965, le pays tout entier est plongé dans les ténèbres avant de sombrer dans la terreur organisée. Six officiers assassinés et un étrange coup d’Etat évité installent de fait l’une des plus longues dictatures du XXe siècle (1965-1998) sous la férule du général Suharto. Méthodiquement et méticuleusement, la chasse aux communistes ou assimilés comme tels commence, elle sera effroyablement cruelle et mortelle, et durera jusqu’au printemps 1966 : un massacre rondement mené et bassement planifié sous les regards complice de l’administration américaine. Combien de morts ? Un ou deux millions ? Impossible de savoir… Dans la foulée, isolé puis écarté du pouvoir, Sukarno est mis à la retraite forcée par son opportuniste successeur Suharto. L’année 1965, noire et taboue, annonce la venue d’un ordre effectivement nouveau, en quête autant de stabilité que de répression, mais en cette année maudite, « fidèle à sa légende, le pet de Semar extermina les opposants au ‘Monde Libre’ ». Le théâtre d’ombres n’est jamais loin de la scène politique indonésienne. Le chapitre intitulé « Le Zoo de Buru » retrace les (nouvelles) années de mise au silence et de remise au cachot pour Pramudya et ses compagnons d’infortune, parmi lesquels de nombreux intellectuels étiquetés « à gauche » ou marxisants. Cette partie traite surtout de l’exil de Pram sur cette île perdue dans l’archipel des Moluques – Buru – où l’écrivain « séjourna » entre 1965 et 1979, sans pour autant tomber dans l’oubli comme l’aurait souhaité le généralissime autocrate et tyran javanais dénommé Suharto. L’auteur décrit la vie quotidienne de Pram et de ses semblables détenus dans l’île-bagne qui tendra rapidement à se transformer en ghetto-vitrine montrée au monde par les militaires en quête de reconnaissance internationale. D’ailleurs le discours de Nixon en juillet 1969 – « l’Indonésie est la plus grande réussite diplomatique des Américains en Asie » – ressemble étroitement aux propos d’un Bush en 2004 au sujet de l’Irak : une pax americana imposé sur un tas de cadavres et sous les décombres d’un pays ravagé… Pendant ce temps, en 1969-1970, écrit Anton Aropp, « à l’intérieur du ‘zoo’, les tapol n’avaient ni le droit d’écrire, ni le droit de lire, à l’exception des revues islamiques ou chrétiennes. Ceux qui dérogeaient à la règle étaient sévèrement punis et parfois assassinés. Au péril de sa vie, Pramudya avait repris l’écriture ». Mais, sans surprise, il ne recevra jamais la machine à écrire offert par Jean-Paul Sartre. Les Ex-Tapol ont tous vécu une sorte de cure pénitentiaire de déshumanisation, d’ailleurs le signe les désignant dans le monde n’est-il pas E-T ? L’Ordre Nouveau cher à Suharto est passé au crible, de ses mythes discutables à ses dérives évidentes. Pourtant, le bain de sang de 1965 a profondément et durablement anesthésié le peuple indonésien et du coup facilité l’installation de la nouvelle équipe dirigeante : « Passé le temps de la conquête sonne l’heure du contrôle des esprits ». Ce n’est que longtemps après, un certain 21 mai 1998, que le despote Suharto abdique devant la force de la rue à bout. Mais il est vrai que le vieux soldat-monarque javanais cessait d’être utile pour l’Amérique… Celui pour qui écrire n’est pas seulement un « besoin personnel » mais également un « but national », a été libéré du bagne de Buru à la fin de l’année 1979. A son retour à Java, il crée avec d’anciens Tapol une maison d’édition indépendante, Hasta Mitra, autrement dit « la main de l’amitié », tout un programme dans une Indonésie qui éprouve bien des difficultés à se relever de ces années de plomb et de silence. Preuve en est les nouvelles tracasseries et interdictions qui vont une nouvelle fois pleuvoir sur les écrits de Pramudya au cours des années 1980… La dernière partie du livre, titrée « Le travail de mémoire est un droit sacré », montre l’évolution du parcours personnel de Pram entre 1979 et nos jours, du combat pour une reconnaissance et d’une lutte acharnée contre l’oubli et la réhabilitation de ses compagnons E-T comme lui. Au final, nous avons ici entre les mains un livre à relire et à promouvoir pour qu’une voix de la résistance, un intellectuel « nobélisable » mais néanmoins occulté – car dérangeant – sorte définitivement de l’ombre : « Le peuple indonésien, délivré de la colonisation hollandaise depuis l’indépendance, est devenu l’esclave de l’Occident ». C’est en lisant un tel constat qu’on aura peut-être demain la chance d’établir un tout autre constat… Le travail de mémoire est donc bel et bien un droit sacré, et même un devoir pour tous et pour l’Etat indonésien avant tout ! Contre la résignation qui caractérise nos sociétés devenues amnésiques, l’écrivain engagé rappelle le devoir de résistance active, et le mot de la fin est ici pour Pram : « Lorsque je parle de libération, j’entends un mouvement ou un acte principalement dirigé contre l’esclavage et l’oppression, qui combat ces deux fléaux et les abat, qui reconnaît la primauté de la valeur d’un être humain, de son bien-être et de ses droits. Dans cette maison de l’humanité, il n’y a aucune place pour la moindre parcelle d’inhumanité »…

F. M.

 


Corps, genre et interculturalités

 

Le Détour, « Sexe, identités et sacré », Strasbourg, 1er semestre 2004, 308 p.

Après un éditorial qui donne la libre parole à Eduardo Galeano, la revue Le Détour consacre un intéressant dossier aux liens intrinsèques entre sexe et sacré. Une dizaine de chercheurs questionnent ce thème qui privilégie ici la réflexion autour des femmes. Entre histoire et anthropologie, André Rauch ouvre le ban avec un texte sur « le droit au corps des femmes », vaste sujet toujours d’actualité. Sont ensuite analysés la différence sexuelle à travers la jouissance, le rôle du sacré dans l’histoire des femmes d’Europe du Nord, les petites annonces entre quête érotique et demande de mariage… Le sexe est ensuite abordé dans la littérature africaine, avec l’exemple de l’œuvre romanesque d’Ahmadou Kourouma, où la place de la sexualité est essentielle. Des interrogations très actuelles, autour des dérives de notre société et de la dégradation des rapports sociaux, apparaissent à la lecture des trois textes qui clôturent ce passionnant dossier : le premier traite de l’épineuse question de la sexualité en milieu psychiatrique, le second de cette « dernière distraction sexuelle à la mode » qu’est le sado-masochisme, le troisième et dernier discute des notions de propriété, de possession et de consommation de la chose – et notamment de l’objet – sexuelle. Un dossier fort bien ficelé où le lecteur comprendra que le sexe s’immisce désormais dans les moindres recoins de notre vie sociale. Ah que le féminisme semble loin ! De la publicité à la pornographie, de la place du sexe et de celle de la femme dans notre société, de l’enfer des tournantes et de la récurrence du machisme au risque d’un retour à l’ordre moral voire religieux et/ou réactionnaire, le sexe est sur toutes les lèvres et dans toutes les bouches. Si l’on peut dire ! Bref, on n’y échappe plus. Dans ce contexte, il apparaît urgent de repenser une sexualité à visage humain afin d’éviter les débordements, hélas non pas sexuels, mais barbares. En abordant justement les questions sexuelles, le dossier de ce numéro du Détour contribue à cette (re)prise de conscience.

F. M.

 

Ted Polhemus, Uzi Part B, Corps Décor. Nouveaux styles, nouvelles techniques, Paris, Ed. Alternatives, 2004, 176 p.

Ce bel ouvrage, rédigé par Ted Polhemus et comprenant 214 superbes illustrations de Uzi Part B, examine, décortique, expérimente notre rapport au corps avec le décor. Le succès actuel, impressionnant et plutôt durable, des piercings, tatouages et autres décorations corporelles, est la (bonne) raison d’être de ce beau-livre dans tous les sens du terme. Il s’attache à rendre compte des nouvelles orientations ornementales du corps, d’un corps de plus en plus travaillé, stylisé et sollicité. Un chapitre, intitulé « Des corps exotiques », a particulièrement retenu notre attention. Dans les sociétés de la tradition, la décoration corporelle s’invente puis se manifeste par la culture d’un lieu donné et par ses habitants. En Occident, on aime se parer de décorations et d’ornements issus d’autres cultures, exotiques de préférence. Des fripes indiennes des hippies aux références amérindiennes des punks, l’Europe et l’Amérique puisent en commun dans le riche héritage vestimentaire, ornemental, décoratif, et désormais corporel et comportemental, redécouvert auprès des traditions – souvent en train de disparaître – des autres sociétés humaines : coupe à l’iroquoise, veste à franges, tatouage tahitien ou tresses africaines, le métissage s’impose en même temps qu’une forme consumériste du nomadisme. « Pourquoi les Occidentaux veulent-ils ressembler à tout le monde, sauf à eux-mêmes ? » s’interroge avec raison Ted Polhemus, avant de constater que « l’industrie du tourisme continue d’entretenir et d’être entretenue par l’attrait de la beauté exotique et l’espoir de vivre une histoire d’amour sur des rivages lointains. Contraints à la concurrence, la fille et le garçon d’à côté ont recours à toutes sortes de techniques de décoration corporelle – produits de beauté, coiffure, henné, parure, bronzage ou éclaircissement de la peau, tatouage et piercing – dans l’espoir de devenir l’autre, étranger et exotique ». C’est l’inconnu du corps exotique résolument mystérieux – donc fascinant – qui dope nos désirs des autres et nos ardeurs à nous. Et cela ne date pas d’hier ni d’ailleurs : « Les Anglais fortunés faisaient leur « grand tour’ en Italie au XVIIIe et XIXe siècles sous prétexte de rechercher la culture mais en réalité, ils étaient obsédés par la beauté des Italiennes, ce que les guides de l’époque expriment parfaitement. C’est à Tahiti que Gauguin a planté son chevalet. ‘Little Egypt’ a fasciné les foules en dansant la danse du ventre à l’Exposition Internationale de Chicago en 1893. Paris s’est follement entiché de Joséphine Baker ». Le mélange des corps est le fruit d’un questionnement angoissé autour du destin d’un Occident en panne d’utopies. L’idée du « primitif moderne » refait surface à la lumière aveuglante de la mondialisation : « mieux vaut laisser derrière soi un monde contemporain qui, malgré un progrès technologique constant, se vide de toute spiritualité, et se tourner vers les peuples exotiques et traditionnels pour ce qu’ils peuvent nous apprendre. Cela implique souvent de revitaliser le corps, la pensée et l’esprit en exécutant des rituels corporels traditionnels, par exemple, la cérémonie O-Kee-Pa des Mandan et des Sioux qui consistait à suspendre pendant des heures un guerrier à de grands crochets perçant sa poitrine ». Ted Polhemus éclaire l’ambiguïté de l’interaction entre modernité ingérable et valeurs dite traditionnelles : « Croire que l’acquisition d’un piercing, d’un tatouage ou d’un style de coiffure tribal va nous projeter dans le monde idyllique de l’Amazonie ou de la Polynésie est d’une absurdité manifeste. Pourtant, il faut bien dire que, au cœur de l’aliénation, de l’anomie et de l’absence d’authenticité qui font la condition postmoderne, nous serions bien inspirés d’apprendre le plus possible de ces cultures puisqu’elles ont perfectionné certaines manières d’être, garantes de stabilité sociale et, semble-t-il, d’épanouissement spirituel ». Nul doute qu’on assiste aujourd’hui à de drôles de scènes : en effet, jamais les Occidentaux n’ont été aussi fascinés par l’exotisme des décorations corporelles des « néo-bons sauvages » de leurs rêves, tandis que les derniers dépositaires des cultures traditionnelles sont quant à eux pressés d’en finir avec certaines coutumes aussi ancestrales que pesantes à leurs yeux… Mais, tourisme mondialisé aidant, ces chères traditions survivront sans doute grâce (ou à cause, c’est selon) à la folklorisation et à la marchandisation des cultures autochtones que l’Occident désorienté voudraient authentiques. Et réinvestir à son image (il y a parvient d’ailleurs plutôt honorablement !)… Il le souhaite à un tel point qu’il est fin prêt à transformer une ex-culture traditionnelle en nouvelle culture ancestrale. Les habitants passifs se voient pour leur part transformés en figurants d’un mauvais documentaire qui ne passera que dans un musée, mort ou vivant… Cette tradition revisitée par et pour l’Occident n’est pas une idée neuve, simplement revue à l’aube du XXIe siècle, et le Japon de l’ère Meiji en donne un bon exemple : « Tandis que humbles marins et aristocrates européens s’y pressaient pour se faire tatouer par les maîtres nippons, les Japonais n’avaient pas droit au tatouage par crainte de donner de leur pays une image grossière pour les yeux occidentaux. Aujourd’hui, alors que certains gouvernements du tiers-monde ont pris des mesures pour décourager leurs citoyens de se faire faire les décorations traditionnelles (la scarification tribale dans certaines régions d’Afrique, par exemple), on assiste plus typiquement à la désaffection des jeunes générations pour les rituels de modification corporelle permanente traversés par leurs parents et ancêtres. Ce qui les motive, c’est de devenir modernes, progressistes, citadins et occidentaux ». Pour aller dans le même sens, je me souviens lors d’un séjour en territoire Mentawaï à Siberut, au large de Sumatra en Indonésie, du récit d’un vieux chaman, m’expliquant son étonnement de voir le chef du bourg côtier lui refuser l’accès à la « ville » car il était trop dévêtu et trop tatoué « comme les sauvages », alors que plus loin se trouvaient des touristes et surfeurs australiens, « presque nus et certains d’ailleurs aussi tatoués ». Deux poids, deux mesures, où c’est l’inclus qui se voit exclu. Autochtone et pauvre contre étranger et fortuné ou supposé tel. Un combat inégal avant tout motivé par l’argent… Ted Polhemus ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque cette confusion des cultures quand « des touristes européens, américains ou australiens se présentent à Bornéo pour se faire tatouer dans le style traditionnel, naïf, ou souhaitent même apprendre à exécuter ces mêmes motifs sur leurs clients une fois de retour chez eux ». Cette mascarade a toutefois parfois l’avantage de préserver ici un héritage clanique ou là une coutume chamanique, et du coup d’interroger les jeunes générations avides d’occidentalisation trop brutale ou radicale, mais il n’empêche qu’une fois encore l’Occident s’approprie à son compte le savoir des autres… Le néo-conservatisme (des traditions) de la part des autochtones s’allie de fait et s’aliène en réalité au néo-impérialisme (économique et politique) des touristes et autres étrangers de passage. Pas sages surtout. Comme pour « l’art premier » ou la « mode ethnique », l’accaparement de symboles et de décorations corporelles aux significations précises, sacrées en général, revient souvent à décontextualiser le tatouage ou la scarification, et de donner à la « marque » un tout autre sens, dès que le voyageur est à nouveau chez lui. Ré-appropriation toujours et encore. On ne peut pourtant nier le fait que, en ces temps d’incertitudes et d’interrogations en Occident, cette forme d’attrait pour la culture de l’autre n’est plus fondée sur l’arrogance mais sur la quête. Une prise de conscience souvent en découle : et si la sagesse se trouvait quelque part dans l’Ailleurs, à l’autre bout du monde, ou de mon monde ? Après des siècles de blocages et de répression, l’Occident découvre son corps comme il peut, le plus souvent grâce au détour par un ou plusieurs Sud lointains. L’actuelle récupération de son corps pour soi signe également le règne définitif de l’individu contraint de vivre en communauté : « L’adhésion passionnée et entière au ‘corps exotique’ – en particulier dans sa forme actuelle ultime, celle du ‘corps primitif’ – est peut-être la dernière chance de récupérer sa peau de l’intérieur ». L’individu moderne perçoit son salut à travers l’expression de et sur son corps. Une autre question en suspens qui se pose est alors celle-ci : la sauvegarde d’une tradition exotique ne peut-elle que passe par la spoliation culturelle ? L’actualité du monde n’encourage guère à l’optimisme, dans ce domaine comme en d’autres… Un ouvrage à lire pour sa belle description de cet univers en plein mouvement et à voir pour mieux comprendre, à travers les belles images, les aspirations d’une jeunesse en quête de reconnaissance, ou de fureur de vivre tout simplement…

F. M.

 

Hu Wenzhong, C. Grove, Encoutering the Chinese. A Guide for Americans, Londres, Intercultural Press, 1999 (1991), 206 p.

Cette nouvelle édition d’un ouvrage initialement paru en 1991 est bienvenu et très utile. Effectivement, l’actualisation prend en compte les changements fondamentaux qui ont eu lieu dans l’empire du Milieu en presque dix ans. Le livre est un véritable guide de communication entre Occidentaux et Orientaux, et plus précisément entre Chinois (de Chine populaire) et Américains (des Etats-Unis). Il apporte des clés d’interprétation culturelle et permet, sans aucun doute, de débloquer des malentendus voire de sortir de quelques belles impasses ! Les auteurs – un Chinois du continent et un Américain des « States » - sont eux-mêmes des habitués des deux sphères culturelles. L’ouvrage traite à la fois des valeurs chinoises, des codes et des normes culturels, ainsi que des faux pas généralement constatés lors des rencontres culturelles entre ces deux mondes que tout semble opposer. L’ouverture à l’Autre permet cependant d’ériger de solides passerelles. Cette seconde édition aborde également les changements dans le domaine économique, fondamental pour comprendre l’évolution du monde chinois contemporain, ainsi que le fossé qui sépare l’activité professionnelle communautaire et/ou traditionnelle du travail des nouvelles classes urbaines, nourries d’individualisme et de rêve américain, sur fond d’économie de marché à outrance… Enfin, le lecteur trouvera encore une nouvelle partie consacrée aux femmes nord-américaines ayant décidé de franchir le pas et d’aller s’installer et travailler en Chine. Dans le contexte actuel des relations sino-américaines appelées à un avenir sinon radieux du moins prometteur sur le strict plan économique, cet ouvrage permet de mieux appréhender les nouvelles formes d’interactions culturelles. Bref un livre qui énonce utilement ce qu’il faut et surtout ce qu’il ne faut pas faire lorsqu’un Américain aborde un Chinois, en Chine ou ailleurs. Pour que la rencontre ne soit pas une conquête…

F. M.

 

Faith Eidse, Nina Sichel, ed., Unrooted Childshoods. Memoirs of Growing Up Global, Londres, Nicholas Brealy Pub.-Intercultural Press, 2004, 318 p.

Cet ouvrage collectif, rassemblant une vingtaine d’auteurs célèbres, notamment Outre-Atlantique, est un poignant voyage à travers la mémoire collective, celle où s’entrechoquent les cultures, les mentalités, les religions, et d’abord les êtres humains en exil tantôt forcé tantôt volontaire. Ces récits de la diaspora mettent l’accent sur les tiraillements de l’histoire et plus souvent les déchirements attribués à la bêtise et à l’arrogance des hommes, des nations, de cette poignée de personnes qui ont entre leurs mains les destinées de millions d’autres… Ces « enfances déracinées » trouvent pourtant aussi leur voie dans ce qu’il est convenu d’appeler ici « l’expérience globale nomade », un cheminement souvent douloureux et néanmoins enrichissant dans la vie ( les vies ? – de chacun qui connaît un jour ce type de traversée du monde. De l’immonde également. Chaque histoire de vie ici révélée est unique et pourtant intègre l’humanité de tous. Grandir entouré – englobé – de plusieurs cultures illustre l’avenir de la jeunesse mondialisée, ces futurs « citoyens globaux ». Les auteurs convoqués dans ce passionnant et très personnel recueil de textes ne sont pas les moindres, la plupart provenant de ces deux continents qui n’ont cessé de transiter de l’un à l’autre pour le meilleur mais plus souvent pour le pire : l’Amérique et l’Afrique. Se côtoient ainsi dans ces pages, Pico Iyer, Isabel Allende, Arien Dorfman, Pat Conroy, Carlos Fuentes et bien d’autres. Grand écrivain et voyageur, Pico Iyer dans son texte introductif « Living in a Transit Lounge », considère – ce qui nous semble parfaitement résumer l’esprit ainsi que ce qu’il faut retenir de cet ouvrage – qu’une enfance nomade constitue une formidable base pour affronter la vie sur une planète sans répit et de plus en plus multiculturelle. Cette mobilité buissonnière, gage de curiosité et d’intérêt pour les affaires du monde, est ainsi le meilleur antidote contre la haine et la sottise humaines...

F. M.

 

Kong Sothanrith, F. Amat, J. Vink, Avoir 20 ans à Phnom Penh, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer, 2000, 96 p.

Un passé encore très présent ! Voilà ce que vivent, tels d’involontaires prisonniers de la mémoire, les jeunes de Phnom Penh. Sur les onze millions de Cambodgiens, plus de 40% sont des jeunes, et le pays n’a rien et a besoin de tout. Une nouvelle impasse. Avoir 20 ans à Phnom Penh, c’est souvent n’avoir rien d’autre à vendre que sa force ou, pire, son corps. Lupenprolétariat d’un autre âge dans une usine de textile ou chair pas chère dans un bordel sordide, le futur des jeunes n’est pas rose, mais pas forcément sombre pour tout le monde : ainsi, être « moto-dop », c’est-à-dire conducteur de taxi-moto plus ou moins improvisé permet d’améliorer le quotidien. Mais la concurrence, tout comme la vie en société, est dure et rude. La violence quotidienne a remplacé la violence de la guerre : « ‘A la maison, il y a mon frère, aîné qui a été démobilisé de l’armée. Il a 25 ans. Chaque soir il boit et il nous frappe. J’ai peur qu’il nous tue’, raconte Mien Sothy, 16 ans, chiffonnière dans les rues de la capitale ». De trop nombreuses femmes ou filles se voient par exemple aspergées d’acide nitrique pour cause de jalousie ou de vengeance. Injustice et corruption règnent en maître dans le pays. Et puis, la prostitution est une coutume locale pour les jeunes hommes plus tard toutefois soucieux d’épouser une jeune fille vierge… Nouveauté dans le paysage engorgé de la nuit khmère de la capitale : les « lanceuses de bière », travailleuses nocturnes, alternative à la prostitution mais y conduisant souvent rapidement, comme pour Mar Mom, 23 ans, qui dit pour l’instant toujours avoir résisté aux avances et autres agressions des clients. Elle est laceuse de bières dans un bar pour expatriés. Car, ne nous leurrons pas, les étrangers – touristes ou expatriés – profitent également, le plus impunément du monde, de la désintégration de la société cambodgienne et des difficultés pour la jeune génération à remonter la pente…Dans ce contexte déliquescent, « le Cambodge connaît la plus grosse progression du VIH en Asie du Sud-Est », et le fléau ne cesse de croître. Dans sa préface, le cinéaste Rithy Panh résume tout l’enjeu de la jeunesse cambodgienne, au sortir d’un cauchemar qui n’en finit pas de finir : « Etre jeune à Phnom Penh, c’est porter la responsabilité de la survie au quotidien, dans une société qui a brutalement basculé dans le libéralisme à outrance, et où la tentation de l’argent facile menace les valeurs de solidarité et de compassion, essentielles pour une véritable renaissance. La violence économique a pris la place de la violence de la guerre… Mais regardez-les, debout. Ils veulent vivre. Ils ne veulent plus subir le poids terrible de l’histoire. Ils veulent créer, affirmer, bâtir ». Les textes de ce bel album de photographies sont de Kong Sothanrith et Frédéric Amat, et les superbes photos noir et blanc de John Vink. Un ouvrage et des images surtout qui vous plongent au cœur de la réalité de la capitale khmère.

F. M.

 

Joseph J. Lévy, Entretiens avec David Le Breton. Déclinaisons du corps, Montréal, Liber, Coll. « De vive voix », 2004, 188 pages.

Bien plus qu’un nouveau livre d’entretiens, cet ouvrage est un livre tout court. Il se parcourt comme une flânerie personnelle et littéraire. Il parcourt également l’oeuvre de l’anthropologue David Le Breton autour des mythes, rites et usages du corps, l’auteur de L’Adieu au corps étant aujourd’hui devenu une référence incontournable pour ceux qui travaillent ou s’interrogent sur la place et l’identité du corps dans nos sociétés. La lecture est agréable et souvent passionnante, dévoilant ici ou là – pour un voyage initiatique, un roman de jeunesse, un film ou une pièce de théâtre – des tranches de vie plus méconnues de David Le Breton, homme attachant d’ordinaire plutôt discret sinon solitaire. Son Eloge de la marche raconte ainsi une aventure aussi littérature que pédestre, où l’auteur chemine en compagnie de Stevenson ou Bâsho bien loin du bruit sourd d’un monde devenu furieux. Une retraite du monde pour mieux s’y immerger. Que faire de soi ? Que penser de l’autre ? Deux interrogations qui traversent par ailleurs en permanence ce livre. Joseph J. Lévy, anthropologue et professeur à l’université du Québec, passe en revue la bonne quinzaine d’ouvrages à l’actif de l’auteur, et le ton du livre est donné avec le joli titre : « Déclinaisons du corps ». L’une des prouesses de cet ouvrage d’entretiens est qu’il réussit admirablement à éviter les traditionnels pièges (surplus d’ego, d’érudition, d’autosuffisance...) et qu’il s’articule autour d’une belle rencontre entre deux auteurs, tous deux anthropologues et ouverts sur le monde. Justement, David Le Breton évoque longuement ses riches rencontres avec d’autres univers, d’autres pratiques et surtout d’autres êtres humains – de ses maîtres tels Balandier ou Duvignaud, de ses auteurs fétiches responsables de cette formidable passion littéraire, et bien sûr de ses amis, complices, étudiants ou collègues. L’ouvrage, en trois parties, retrace l’essentiel de son travail sur le corps, sur ce corps mal compris et trop aimé, ce corps parfois sous-estimé et souvent surestimé voire surdimensionné, ou encore ce corps trop humain malmené, retravaillé, sculpté, détruit ou renaissant. De La Chair à vif à La Peau et la Trace, la modernité s’est éprise du corps et inversement. Le rapport moderne au corps opère aussi, si l’on peut dire, un lien intrinsèque avec les Conduites à risque perçus comme autant de Signes d’identité. Des Passions du risque qui s’envolent avec le règne durable de la précarité économique et l’arrogance de l’insécurité sociale : « On veut changer le corps pour changer la vie, mais c’est la vie qui nous change » (p. 173) résume l’auteur. Et, lucide sur l’état du monde, David Le Breton clôt ce livre d’entretiens qui lui est consacré comme on referme une lettre à un ami parti précipitamment s’échouer sur un front de guerre inutile : « Il faut renverser les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui et qui laminent l’existence des hommes, rendent le lien social problématique et, en même temps, alimentent la violence dans les cités, ou celle des populations qui se sentent exclues de ce partage de la richesse. Nous avons tout à reprendre. Nous avons à réinventer un monde et sortir de cette mauvaise passe » (p. 180). En refermant l’ouvrage, le lecteur pourra, tranquillement mais concrètement, commencer à tout reprendre. Ce n’est pas la moindre de ses qualités, la lecture de ce livre suscite cette reprise en main de la part de nos contemporains et encourage le transfert constructif des idées aux actes. Un livre, riche en contenu et intimement humain, à l’image même de David Le Breton, qui a toujours su privilégier l’être au paraître, entremêlant la réflexion sur le corps et l’esprit avec toutes les formes de pratiques corporelles, méditatives et intellectuelles. Au risque, toujours, d’un bien-être et d’un mieux-vivre.

F. M.

 

Richard E. Nisbett, The Geography of Thought. How Asians and Westerners Think Differently, Londres, Nicholas Brealy Pub., 2003, 256 p.

Depuis Kipling jusqu’à Huntington, de la colonisation au néo-impérialisme, on sait – répète-t-on – que l’Est n’est pas l’Ouest, et il est avéré qu’on ne pense pas de la même manière en Orient qu’en Occident ! Certes. Et alors ? Tout le monde le monde sur terre pourtant vivent – ou subissent – une même réalité : et l’auteur de montrer que « chacun sait que lorsqu’un Chinois et un Américain regardent une même toile, ils voient la même peinture »… Notre auteur, Richard Nisbett, récuse justement ce fait, en illustrant à l’aide de nombreux exemples, que les uns et les autres ne voient en fait pas du tout la même chose. La perception diffère en fonction de notre héritage culturel et cognitif. Dans cette Geography of Thought, l’auteur porte l’accent sur ces différences culturelles qui sont tant à l’origine de nos mésententes et autres conflits plus ou moins latents. Nos perceptions de l’écologie, de la structure sociale, de la foi religieuse, de la sagesse, de la philosophie, du système éducatif, etc., sont distincts du fait de notre histoire différente. L’héritage grec et chinois a marqué et tracé pour les uns et les autres la voie jusqu’à nos jours : les Asiatiques de l’Est pensent « holistiquement » le monde, l’univers est ainsi perçu comme un cercle ; tandis que les Occidentaux pensent « analytiquement », et il n’est pas question de cercle mais de ligne ou de trait… Cet ouvrage propose une série d’études et de recherches comparatives qui éclaircissent nos pensées trop figées dans l’un ou l’autre monde. Parmi les questions qui émergent, Richard Nisbett s’interroge sur les raisons qui ont fait que les anciens Chinois excellaient dans les mathématiques, surtout l’algèbre et l’arithmétique, alors qu’ils délaissaient la géométrie. Cette dernière, avec Euclide notamment, fut l’apanage des Grecs. Nombre d’autres interrogations surgissent : pourquoi les Asiatiques ne séparent-ils pas un objet de son environnement ? Voie médiane contre but final, l’Orient extrême quête davantage l’harmonie là où l’Occident considère que la fin justifie les moyens. L’extrême n’est peut-être pas là où l’on pense ! Ce livre, érudit et dense, oscille entre psychologie culturelle et philosophie politique, et décortique les clivages qui séparent les enfants de Confucius des descendants d’Aristote. A l’heure où l’interculturalité s’impose sous la pression d’un monde pressé qui s’expose, ce livre brosse un panorama du large fossé culturel tout en suggérant des pistes originales pour la construction de ponts qui permettraient peut-être de mieux préserver la planète…

F. M.

 


Tics et déclics du voyage

 

Jean-Marc Aubry, Une semaine en vacances, Chamonix, Ed. Guérin, 2002, 245 p.

Voilà un bouquin bien frais, parfait pour se reposer des vacances et en particulier des sports d’hiver, dans lequel l’auteur-guide-accompagnateur raconte une semaine ordinaire de trek ordinaire dans les alpages forcément extraordinaires. Une drôle d’aventure, mêlant ironie et amertume, dont le récit est criant de vérité tout en respirant la bonne humeur ! Ca commence par l’évocation de soi : « Je fais le plus beau métier du monde. Pas le plus vieux, non, le plus beau. C’est tout du moins ce que tout le monde croit ». Voilà, le ton est lancé et le décor, en attendant la tente, déjà planté. Dans sa définition de l’accompagnateur, on retiendra que c’est entre autres « passer un, deux, six jours ou plus avec des gens qui n’ont rien à voir entre eux, rien à voir avec vous ni avec votre conception de la randonnée, de la nature, de la montagne ». Et puis, être accompagnateur, c’est encore et toujours faire ce qu’il faut en faisant croire aux clients « que vous êtes totalement détendu, à l’aise et sincèrement heureux d’être en si agréable compagnie. Et ça, c’est dur ! ». Je vous ai prévenu, c’est criant de vérité et c’est suffisamment rare, dans cet univers de compromis malsain pour quelques kopeks, pour être relevé ! Bref, de la touche au premier contact, de la fiche technique aux préparatifs, des participants aux refuges, et même du dortoir à la douche, ou encore de France-Italie et du Thabor, cher lecteur, tu sauras tout, du moins sur le papier, sur Les Randonneurs. Au ciné, la version filmée raconte une autre histoire dans un autre cadre (ici les Alpes, dans le film la Corse, mais finalement y’a que le GR qui change vraiment) mais elle offre une description finalement assez proche et sans doute… juste de la réalité. Depuis que marcher est devenue une activité vantée par tous les médecins et la presse féminine, que le chemin de Compostelle est plus fréquenté que celui qui mène à l’usine du coin, et ben l’écrivain-accompagnateur s’étonne guère du manque d’intérêt de la gent trekkeuse pour le « bleu quasi surréel de la gentiane printanière » ou le « système végétatif de l’edelweiss » : ainsi donc, « rien à battre ! Par contre, si je les branche sur le cumul des dénivelés, le record d’avalage de pente à l’heure, le kilométrage parcouru en un temps donné, alors là, ils frétillent de partout, écoutent, posent des questions ». Enfin surtout les mecs. L’homme est un loup pour l’homme et il aime ça. Ca n’empêche pas le fait que certains randonneurs, note scrupuleusement l’auteur, se pâment devant la première marguerite rencontrée (la fleur, même pas la vache) ou encore les crottes de lapins. Bref pas de quoi retourner la Terre entière. C’est que le livre vaut surtout pour la description des ambiances : sur le sentier, au dîner, sous la tente, au départ ou au moment des adieux…De belles perles de souvenirs et d’écriture, ainsi le soir au refuge : « A vingt et une heures, extinction des feux, ambiance Baumettes », puis les clients s’arment de leur frontale, et le refuge va ressembler « à un ballet de lucioles géantes, à un congrès de spéléologues en folie »… Ambiance ! Notre randonnée littéraire nos conte par le menu les aventures de notre société à la recherche d’un sens, le bon c’est évident. Le guide doit guider, et les marcheurs marcher, c’est ainsi. Les participants composent une galerie de portraits plus vrais que nature, on se croirait chez Prévert ou Segalen, la poésie et l’exotisme en moins. Nos héros de la (ou plutôt à la) petite semaine sont ordinaires et pourraient être nos voisins de palier voire nous-mêmes (encore que ! d’ailleurs les héros d’eux-mêmes sont aussi les zéros de l’auteur, le héros de l’un n’est pas celui de l’autre). Bref, les voici au grand complet : La prof, Marteau-piqueur, Lisa, Jean-Pierre, Marie-Chantal, François, la Ciccolina, PME, Henriette et Manon, sans oublier l’auteur-conteur-guide-participant, Jean-Marc, là un brin malgré lui mais parce que payé ! Tout ce petit monde va découvrir la promiscuité sociale le temps de quelques grimpettes sinon galipettes : la névrosée se liera d’amitié avec l’hypocondriaque, la prof embêtera tout le monde comme on s’y attendait, le PME porte bien son surnom et la Ciccolina aussi, toujours à pister l’accompagnateur, la bourgeoise de Marie-Chantal n’en finit pas de découvrir la vraie vie du beauf de Marteau-piqueur, aussi ronfleur que péteur, la vraie vie quoi ! Un vrai régal ce genre d’escapade vacancière, non ? Le temps d’attente, la queue pour la douche au refuge, des clients en retard, de celle qui se pouponne ou de celui qui ne peut arriver à l’heure, etc., est l’occasion de se lâcher pour les « bons », ceux qui sont toujours irréprochables, parfois tellement zélés qu’ils en deviennent collants ! Après tant d’attente en tout genre, venons-en aux tentes, et ces nuits d’ivresse tant attendues ! Et voici un long extrait qui n’en dit pas moins long sur le camping d’avant les souvenirs : « Avez-vous déjà goûté aux joies du camping ? Le vrai hein ! Pas celui où l’on paie pour six mètres carrés entre la caravane des Bidochon et le groupe de soixante ados en pleine foire et tous fans de hip-hop, le volume à fond. Non, non, le vrai, celui qu’on choisit, celui pour lequel on a lourdement porté toute la journée sa petite maison en toile, le réchaud, les gamelles, les pâtes, le duvet. Certes, c’est lourd, mais quand en fin de journée vous allez tomber sur cet endroit qui restera dans votre tête comme un des plus beaux de votre vie, vous poserez votre gros sac et après une rapide toilette dans le lac tout juste dégelé, un fantastique Bolini tiédasse, quand, enfin changé, au sec, au chaud, assis en tailleur devant l’entrée de votre tente, vous vous apprêterez à contempler un inoubliable coucher de soleil sur les Ecrins et que là, il se mettra à pleuvoir très très fort, alors, alors seulement, avec un léger sourire que seuls peuvent se permettre ceux qui réalisent d’un coup qu’ils peuvent se sentir supérieurs aux éléments déchaînés, vous entrerez dans votre tente douillette, accueillante, pour découvrir : 1. Qu’elle est trouée et qu’il pleut à seau, 2. Que votre bouteille plastique est crevée et que le sac de couchage dans lequel vous l’aviez mise à l’abri est lui, à tordre. Alors là, vingt ans plus tard, vous pourrez vous dire que ces souvenirs-là sont vraiment les meilleurs. Mais seulement vingt ans plus tard. Pas avant ! »… Après une nuit bien trempée, c’est vie qui recommence et qui reprend ses droits, avec France-Italie par exemple et les tournées qui accompagnent la victoire, le tout avant de s’élancer au petit matin, la tête dans le sac (de couchage et autre) vers un sommet de 3200 mètres et quelques : « C’est tout de même bizarre, il faut toujours qu’il y ait des soirs de fêtes et de beuveries, les veilles de trucs un peu durs, comme le Thabor. (…) Il va falloir que j’en parle à la Fédérations Française de Football, qu’ils décalent France-Italie quand moi j’ai Thabor ». Les joies de l’imprévu ! Mais finalement, et c’est pour ça qu’il est là, que fait l’accompagnateur d’autre sinon de gérer l’imprévu pour des gens qui n’en veulent pas durant leurs sacrées vacances ! Et s’il pleut pendant la randonnée, l’accompagnateur, qu’il le veuille ou non, en sera au moins en partie responsable. Comme il sera également fautif voire coupable, au retour, des photos mal cadrées et sous exposées. Mais là, il s’en fout, il est déjà loin ! Et le vrai maître des lieux, le seul véritablement vénéré par l’accompagnateur, gage de succès ou de fiasco, et ben c’est le dieu du temps qu’il fera, alias Météo France… Une fois les clients dans le train du retour, tout change, même l’averse devient purificatrice et bienfaisante ! Au moment des adieux, le dernier jour de rando, les clients sentent la fin proche, et un climat de tristesse et de regrets s’installe : c’est, dit l’auteur, « le signe de la fin de quelque chose, et du retour à d’autres ». Pas évident pour tout le monde, surtout si c’est métro-boulot-dodo voire pour certains bobonne qui attendent sur le quai… Retour à la réalité et au confort qui va avec ! Jean-Marc Aubry rédige ici des mots très justes sur ces « grosses différences » entre l’accompagnateur et les participants : « L’accompagnateur lui, il est plutôt content, un peu comme tout le monde en fin de semaine de boulot, quand le week-end approche, ça va de mieux en mieux. Il sait que demain, enfin, il va retrouver sa femme, ses gosses, sa maison, ses amis, sa vie à lui. Les clients eux, ils commencent pas leur week-end, ils finissent leurs vacances. Bien sûr certains vont retrouver leur femme, leur mari, gamins, maison et amis également, mais aussi le bus et le bureau lundi matin. C’est pas du tout pareil. Mais faut pas trop leur dire. Faut pas trop leur dire que quand dans la semaine je téléphone chez moi et que ma femme me demande ‘comment ça va ?’, je lui réponds ‘mieux, y’a plus que trois jours !’. Ils ne comprendraient pas. A part de très rares exceptions, ils ne comprennent pas ça ». Ce petit bouquin est une véritable bouffée d’air frais dans le monde étriqué du tourisme organisé, ses descriptions sans prétention offrent une petite et vivifiante ethnologie des groupes de randonneurs à la recherche d’un bon sens près d’une montagne à gravir. En grimpant on évacue plus facilement les petites misères du quotidien, et ça donne du boulot à d’autres !

F. M.

 

Franck Michel, Voyage au bout de la route, La Tour d’Aigues, Ed. L’Aube, Coll. « Essais », 2004, 288 pages.

Franck Michel poursuit une exploration amorcée il y a déjà quelques années, avec l’Asie comme territoire de prédilection, le voyage comme mode de découverte et l’anthropologie pour viatique intellectuel. Avec Voyage au bout de la route, l’anthropologue s’attarde cette fois sur le vecteur de nos déplacements en tous genres, tour à tour poétique et politique, ludique et dramatique : la route, banale ou extraordinaire, c’est selon. L’auteur puise pour cela dans un riche fonds bibliographique et agrémente son propos d’expériences tirées de sa pratique personnelle de voyageur. D’où l’abondance de références et d’exemples, d’une densité souvent passionnée, parfois déroutante. Le livre se décline en trois parties. Traitant dans la première des diverses manières de prendre la route, l’auteur rappelle que sur les routes, en effet, le corps du piéton croise la furie mécanique des automobiles tandis que les auto-stoppeurs attendent de « décoller » aux portes des périphériques urbains. Les usages sont passés en revue ainsi que nombre de codes qui les structurent tel celui, fameux, de la route qui rappelle la veille que l’Etat entretient sur ses routes nationales et départementales. Car la route supporte l’action et la représentation de l’ordre civilisateur contre la « sauvagerie » de l’espace informel, indiscipliné, impénétrable, infréquentable. La seconde partie aborde les différentes fonctions que les hommes ont donné aux routes. Celles-ci s’étendent alors entre axes politiques de conquêtes idéologiques, guerrières, coloniales ; axes de commerce et de circulation des connaissances ; voies d’évasions contestataires ; itinéraires religieux… Les routes s’offrent ainsi aux passages de catégories d’usagers variés qui ont chacun leurs itinéraires, leurs mobiles et leurs lieux. L’ultime partie revient sur les relations entre nomadisme et sédentarité, et montre également combien les mobilités contemporaines travaillent non seulement nos loisirs mais encore nos vies professionnelles. Du routard non-conformiste qui fait un choix à celui qui n’a plus de choix possible, la réflexion passe ensuite de la route à la rue, c’est-à-dire, aussi, de l’inclusion à l’exclusion qui jette « à la rue » comme on met à la porte. Voici un livre dense et allègre, où l’analyse fait souvent place à l’humour, ce qui ne lui enlève rien : les jeux de mots y sont toujours prétexte à des jeux de significations.

Rodolphe Christin

 

Jim Butcher, The Moralisation of Tourism. Sun, Sand… and Saving the World ?, Londres, Routledge, 2003, 165 p.

Ce n’est pas un scoop, voilà belle lurette que le tourisme à prouvé ses limites dans ses prétentions hautement affichées et déclamées concernant le développement des régions visitées, traversées, et finalement encore et toujours exploitées. C’est la tache à laquelle s’attelle dans cet ouvrage Jim Butcher, avec brio et détermination, des vertus rares dès lors qu’on traite de « tourisme durable ». L’auteur s’évertue notamment à critique le discours politiquement correct qui affuble la nouvelle idéologie qui se cache derrière un tourisme qui serait « clean », vierge de toute souillure… Ne vaudrait-il pas mieux encourager un discours plus pragmatique – en fait moins surréaliste et parfois délirant – dès lors qu’il s’agit d’évoquer le sort des populations autochtones, les visités. Ceux souvent pour qui les miettes laissées par l’ingérence du tourisme international font office de plat de résistance… L’auteur interroge les formes « alternatives » de tourisme, leurs mythes et leurs réalités : écotourisme, tourisme éthique, solidaire, d’aventure, etc. Il analyse le discours, en particulier l’idée très marketing qui voudrait faire croire – avec ou sans raison – que telle ou telle forme de « new alternative tourism » serait « moralement supérieur » au tourisme dit classique. Avec d’autres, Jim Butcher constate pourtant – exemples à l’appui – que le tourisme des marges rejoint très rapidement l’autoroute du voyage consensuel. D’ailleurs, le « nouveau touriste-moraliste » produit sur son passage d’incontrôlables effets tant sur le visiteur traditionnel qui est en vacances – « the holidaymaker » - que sur les populations hôtes. Certes, le voyage tout en douceur, celui qui se veut respectueux des milieux traversés et à l’impact minimum sur les autochtones, est encore la meilleure solution dans le vaste supermarché du voyage qui occupe les moindres recoins de la planète. Mais comment identifier les « bons » des « mauvais » touristes ? Faut-il distribuer des bons points ? Et quel usage – pensons à la récupération commerciale ! – sera-t-il fait de ces nouveaux comportements touristiques ? The Moralisation of Tourism remet donc en question la confortable idée qui prétend toujours que le tourisme de masse serait destructeur et le tourisme nature serait au contraire « éthique ». Les choses s’avèrent en effet, quoi qu’en dise l’industrie touristique, bien plus complexes ! Un livre qui remet les idées reçues sur le tourisme sur une autre voie que celle prônée par les médias et autres professionnels du voyage… Indispensable pour repenser les voyages d’avenir.

F. M.

 

Tim Coles, Dallen J. Timothy, ed., Tourism, Diasporas and Space, Londres, Routledge, 2004, 300 p.

Le tourisme international est une forme de migration volontaire. Dans le contexte des nouvelles mobilités, les touristes investissent de plus en plus l’espace de l’Autre, les espaces des autres. La pratique touristique s’insère dans le concert du monde en mouvement, elle s’immerge également dans l’univers des diasporas, modifiant de ce fait les modes de consommation et de production liées au tourisme. Cet ouvrage collectif explore les formes de diasporas touristiques, de ces rencontre interculturelles dans des nouveaux territoires aux contours socio-culturels indécis mais aux frontières politiques encore rigides. Les exemples traités vont des Chinois de Chine populaire et d’ailleurs, des Juifs, des populations du Sud-Est asiatique, des Croates et d’autres peuples européens. Ce livre est pionnier dans la mise en relation entre d’une part les populations déplacées, réfugiées et autres diasporas en mal de terre et de l’autre le monde organisé du voyage avec ses errants volontaires et ses touristes pressés. Les contacts peuvent être fugaces, surprenants ou problématiques. Certains exemples, à l’image des Chinois d’Outre-Mer qui (re)découvrent la Chine de leurs ancêtres, sont intéressants et utiles pour mieux tenter de cerner la complexité du monde qui nous attend demain.

F. M.

 

Mick Smith, Rosaleen Duffy, The Ethics of Tourism Development, Londres, Routledge, 2003, 194 p.

L’objet de cet ouvrage est l’éthique dans le secteur du tourisme et notamment dans la relations que l’industrie du tourisme entretient avec l’univers du développement économique. Les auteurs pointent les rapports étroits et souvent ambigus que stimulent les valeurs esthétiques, commerciales, éthiques et sociales dans le contexte du tourisme moderne. Sont ainsi passés en revue un nombre important de dysfonctionnements liés au développement touristique, en particulier dans les pays du Sud, mais pas seulement : le partage inégal des richesses et aussi des recettes du tourisme, ou bien sûr les implications dramatiques sur le plan éthique des formes contestables de tourisme (folklorisation des traditions, circuits organisé dans des pays totalitaires, le fléau du tourisme sexuel, etc.). De nombreux exemples, notamment au Pérou, au Canada, dans divers pays d’Europe étaient les analyses des auteurs, et les deux derniers chapitres sont consacrés à la situation très précise du pour et du contre du « développement touristique » au Belize et au Zimbabwe. Une des réussites indéniables de cet ouvrage réside dans la manière d’avoir démontré que le tourisme international – du fait de son importance économique – ne fait actuellement pas assez l’objet de critiques argumentées. Et les auteurs de préciser l’ampleur des dégâts constatés en maints lieux du globe essentiellement liés à l’exportation des valeurs occidentales et à la perpétuation des préjugés à l’égard des « autres ». Plus de réflexion critique et plus de modestie dans les actes et pensées de nos contemporains voyageurs amélioreraient incontestablement déjà la situation… Un tourisme alternatif doit cependant émerger à long terme, et il s’agit d’œuvrer collectivement en ce sens ; mais cela ne pourra se faire qu’avec de la modestie, de la curiosité et de la patience, des vertus pas forcément très occidentales en ce moment ! Un ouvrage fourni et très intéressant qui montre l’urgence de considérer plus sérieusement la question éthique – en n’excluant jamais les critiques et en (re)donnant la parole aux principaux intéressés c’est-à-dire les populations autochtones – dans le cadre du développement et du tourisme, à fortiori du dit développement touristique.

F. M.

 

Boris Martin, ed., Voyager autrement, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer, 2002, 170 p.

Dans cet ouvrage, centré sur l’idée de « voyager autrement », Boris Martin, coordinateur, propose un recueil d’entretiens et de textes sur le tourisme, ses avancées mais aussi ses dérapages, qui forme au final un état des lieux du tourisme responsable et durable. Dans une belle préface, Thierry Paquot revient sur les distinctions entre touriste et voyageur : « Le tourisme est la phase monétarisée, marchandisée, de l’histoire des voyages. La rencontre dans ce cas est impossible, elle n’appartient pas au programme », et plus loin : « Le tourisme est au voyage ce que le consensus est à la politique : à savoir, le minimum à partager, alors même que la tension, la contradiction dynamisent la démocratie somnolente et que le voyage s’enrichit des retards, des inattendus ». Le philosophe et urbaniste critique avec raison les aspects artificiels du tourisme de masse, tout en se gardant de faire la morale car : « le voyageur que nous rêvons d’être rivalise avec le touriste que nous sommes plus souvent que prévu ! ». D’ailleurs, si les méfaits du tourisme de masse sont indéniables, on peut s’interroger sur les effets du tourisme dit équitables… Dans le texte suivant, Boris Martin rappelle qu’aujourd’hui, malheureusement, « l’alibi du voyage ‘pur’ face au tourisme ‘perverti’ ne tient plus ». Puis, cela semble quasiment relever de la fatalité, « la thématique du tourisme équitable ne peut prendre greffe que sur l’arbre bien enraciné que représente le tourisme conventionnel ». C’est là, sans doute, que le bât blesse, car le pire est toujours à craindre, surtout dans ce secteur économique – le tourisme – particulièrement exposé aux vents les plus forts de tous les excès du libéralisme. Boris Martin considère fort justement les limites d’un tourisme équitable dont l’un des écueils les plus visibles réside dans la forme d’élitisme social qu’il tend à favoriser. La question de voir se développer un clivage entre d’un côté un tourisme de masse pour les pauvres et de l’autre un tourisme équitable pour les riches, n’est pas à écarter, elle devient même évidente de nos jours. Quatre parties composent le corps de l’ouvrage. 1) « Le tourisme ou l’ambiguïté destructrice » : Céline Trublin évoque l’association Agir Ici qui a fait campagne sur le thème « Quand les vacances des uns font le malheur des hôtes », Dora Valayer et l’association Transverses insistent sur l’urgence d’une éthique dans le domaine du tourisme international. Deux textes traitent l’un des ravages culturels du tourisme en Himalaya, l’autre des ravages naturels constatés à Djerba en Tunisie, deux cas concrets de dégradations liées au « développement » touristique ; 2) « Repenser le tourisme : le besoin d’équité » : série d’entretiens et de textes avec des acteurs associatifs ou professionnels sensibles à la question de le mise en place d’un autre tourisme ; 3) Un nouveau tourisme en action : plusieurs expériences de « terrain » sont ici évoquées, elles tendent à renforcer l’idée que voyager autrement est possible : les villages d’accueil au Burkina Faso, l’écotourisme mis en pratique par les populations indiennes en Equateur, le tourisme vert en Mauritanie, le réveil culturel au Laos et le renouveau architectural au Maroc, un projet touristique réalisé par la communauté mapuche au Chili et un autre en Albanie, autant de voies qui s’engagent vers un autre tourisme, plus respectueux des peuples et des cultures autochtones ; 4) Retourner le miroir : les nouvelles formes de tourisme en question » : rendre le tourisme équitable est certainement un vœu pieu, mais lutter pour cette cause est déjà s’attaquer à rendre l’expérience touristique plus humaine et son impact moins nocif. Si l’équité est impensable, le tourisme peut néanmoins devenir « plus juste »… Un combat de longue haleine qui laissera au bord du chemin des vacances beaucoup de perdants… Pour terminer, revenons à la préface de Thierry Paquot, et constatons avec lui qu’une forme possible d’avenir radieux dans l’univers impitoyable du tourisme bizness de masse n’est envisageable que dans la rupture totale avec le tourisme tel qu’il est pensé et conçu à l’heure actuelle : « Rompre avec le tourisme de masse ne revient pas à le moraliser (respecter la population d’accueil, ne pas se comporter en territoire conquis, payer le juste prix, condamner le tourisme sexuel, etc.), mais à s’y opposer et à préconiser le voyage, et le temps et l’espace qui vont avec ». Un vaste territoire à défricher, à revisiter…

F. M.

 

Anne Gouyon, ed., The Natural Guide to Bali, Jakarta, Yayasan Bumi Kita-Equinox Pub., 2005, 448 p.

Voici un guide de voyage pas comme les autres, d’ailleurs c’est bien la raison pour laquelle on en parle ici! Ce Natural Guide to Bali met l’accent sur le respect de la nature et la rencontre avec les habitants. Ces deux objectifs surgissent au détour de chaque page et ne sont pas convoqués, comme d’accoutumée dans ce type de littérature touristique, pour afficher uniquement de bonnes intentions, trop vite oubliées. Les auteurs sont à la fois des spécialistes de Bali, Occidentaux ou Indonésiens, mais certains sont aussi des Balinais qui parlent mieux que personne de leur île. Justement, l’île indonésienne de Bali est ici présentée, abordée, analysée, décrite très objectivement, le côté paradisiaque ayant également son versant ténébreux. Ainsi, à côté d’excellentes parties consacrées à la géographie, à l’histoire, à la langue, la religion, et bien sûr à la description des richesses et beautés de cette île qui reste encore et toujours à découvrir (encore faut-il se donner la peine de quitter les sentiers battus !), le lecteur trouvera à chaque chapitre de ce guide-ouvrage une partie intitulée « The Hidden Life of… », comprenant de courts textes de réflexion sur les maux et autres dérives du tourisme de masse ou du (mal)développement. Pour aller plus loin, dans la réflexion mais surtout dans l’action, le lecteur acteur d’un monde plus respectueux pourra s’investir dans telle ou telle activité ! En effet, il trouvera ici quantité d’adresses et de contacts d’associations, d’ONG ou de militants oeuvrant pour un autre développement et un authentique tourisme responsable. Un exemple entre mille (ou presque) : dans la partie « The Hidden Life of East Bali », un texte évoque « l’antidote à la pauvreté », et une fois le constat établi que l’est de l’île est très démuni, privé d’eau et de richesses, l’article montre ensuite comment agir, en donnant des exemples concrets, puis en citant l’un des acteurs pour lutter efficacement contre le pauvreté, en l’occurrence l’East Bali Poverty Project… Un guide sur Bali, certes, mais avant tout un guide aussi utile qu’éthique, qui participe directement à l’éducation au voyage et encourage le voyageur à s’impliquer pour voir, comprendre et agir. Intelligemment. Une traduction française est d’ailleurs en cours, pour le plus grand plaisir, prochainement, des touristes et autres expatriés français. Mine d’informations sur la vie et l’univers quotidien de Bali, l’originalité de ce guide, édité par la Fondation Bumi Kita (Notre Terre) et rédigé sous la direction d’Anne Gouyon, installée de longue date en Indonésie, réside également dans la volonté de privilégier les lieux (hôtels et restaurants notamment) les plus respectueux (pour le voyageur, la nature, la culture et les autochtones), offrant ainsi au lecteur-voyageur un carnet d’adresses très fourni et surtout de lieux et de personnes parmi les plus fréquentables de Bali… Un vaste travail de sélection qui fait de ce guide un outil de voyage indispensable, certes, mais aussi un outil de réflexion et d’éthique en matière de tourisme. Un secteur qui en a tellement besoin… On attend maintenant avec impatience le prochain guide de cette série, un Natural Guide to East of Bali est d’ores et déjà sur les rails…

F. M.

 

Josette Sicsic, ed., Annuel de Touriscopie : Tableau de bord 2005, « 50 ans de consommation touristique 1950-2000 », Tome 1, Paris, Touriscopie, n°68, janvier 2005, 105 p.

Cet annuel de Touriscopie – revue mensuelle sur l’actualité et les tendance du tourisme à destination des professionnels – fait le point sur « 50 ans de consommation touristique ». Un premier tome qui traverse un demi-siècle de notre histoire et plus encore de nos vacances. Un retour à ces années cinquante, glorieuses et froides, qui se caractérise par l’essor du tourisme au sein de l’ensemble des couches de la population française. C’est aussi le temps de la 2CV, du camping et du tourisme social, ces dérivés vacanciers et routiers des fameux congés payés, étendus à trois semaines en 1956. Les corps s’étendent aussi plus nombreux sur les plages et la montagne se transforme en destination touristique et en hiver plus précisément en station de ski. C’est aussi l’époque où le béton s’installe, l’aménagement du territoire s’improvise et qui voit le début des bouchons sur les toutes nouvelles autoroutes… Ce « Tableau de Bord 2005 » s’intéresse ensuite aux bouleversantes années soixante, puis à l’évolution des pratiques touristiques des Français jusqu’à nos jours. Enfin, chaque partie se clôt par un réflexion sur les « tendances du futur », très intéressantes pour savoir où va le tourisme de demain et où iront ces nouveaux touristes en gestation, dont les rites de consommation dépendent de plus en plus des effets incontrôlables de la mondialisation, avec son lot d’instabilités géopolitique, professionnelle, familiale et autres, le tout sur fond de bruitage des médias devenus fous… Dans un tel contexte, Josette Sicsic, qui a dirigé ce numéro spécial, considère d’emblée qu’il s’agit bien d’ « inventer le futur à partir de la lecture du passé ». Car, finalement aussi, l’industrie touristique « doit contenter des désirs d’évasion, de détente, d’émotion… profondément humains qui, d’un siècle à l’autre, varient somme toute fort peu. Outre les apports technologiques et le contexte économique ». L’ouvrage se décline en cinq grands chapitres dont les titres précisent le contenu : 1) De la pratique du tourisme à la consommation du tourisme ; 2) Des territoires touristiques en mouvement ; 3) Les transports se modernisent ; 4) Hébergements : les essentiels se renouvellent ; 5) Loisirs : une civilisation s’installe. Au final, on voit que le tourisme connaît moins la crise que d’autres secteurs, et surtout que les tendances du futur font un clin d’œil au passé : mode des « retours » en tout genre (nature, terroir, authentique…) avec son lot de fantasmes et d’illusions, mais aussi quête de sens et priorité à la qualité de vie, bref un retour à l’essentiel, tantôt aux valeurs, tantôt à l’humain… En conclusion, on lit en effet qu’ « il semble que le vent de l’écologie soit aujourd’hui très fort et que la demande majoritaire tende plus vers une consommation de territoires non domestiqués et de produits touristiques teintés des valeurs en cours dans les années 50 »… En période de crise, ou plutôt de mutation, on est jamais mieux servi que par le passé. Pour le meilleur et le pire. Le tome 2 de ce « Tableau de Bord » paraîtra en décembre 2005, il peaufinera ce qui a été ici joliment entamé. Surtout, ce premier volume constitue un outil très utile à ceux qui s’intéressent aux réalités du tourisme d’aujourd’hui et s’interrogent sur les tendances de demain, dans un secteur – forcément – en grand mouvement.

F. M.

 


En bref, à signaler, à lire prochainement…

Xavier Rothéa, France, pays des droits des Roms ?, Lyon, Carobella ex-natura, 2003, 135 p.
Un petit livre salutaire sur la place des Tsiganes dans notre société, la lutte continue pour leurs droits et la simple survie, et le face à face avec les pouvoirs publics depuis le XIXe siècle. Un rappel utile sur l'état de nos nomades en perdition à qui l'on a déni le droit de circuler voire d'exister. Une situation scandaleuse, ici expliquée, de l'origine de la discrimination des " gens du voyage " aux lois Besson puis Sarkozy. A méditer en ces temps de repli et de délire sécuritaire…

Anne Garrigue, L'Asie en nous, Paris, Ed. Philippe Picquier, 2004, 300 p.
Un ouvrage qui analyse nos désirs d'Asie, des sushis au bouddhisme, des salles de cinémas aux salons de massage ; bref une enquête et un recueil de témoignages de mordus d'orient lointain, mythique et mystérieux, forcément…